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La Maraîchine Normande
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9 août 2013

POEME - CHODRUC-DUCLOS

 

CHODRUC DUCLOS 3

CHODRUC-DUCLOS

Le voyez-vous passer dans le Palais Royal ?
Traversant à grands pas les arcades de pierre,
Pâle et grave, taché de boue et de poussière,
La barbe épaisse et longue ainsi qu'un général
Spartiate ou romain, le port noble et sévère,
Les bras contre le dos et le front redressé,
Il étale, orgueilleux, son vêtement percé,
Et le luxe de sa misère.

Regardez son habit en festons découpé,
Brodé de larges trous, de pièces toutes sales,
Sa ceinture de corde et ses grosses sandales,
Son pantalon de drap, tout sec et tout râpé.
Mais sous le chapeau noir enfoncé sur sa tempe,
Et que la vent, la pluie, ont à moitié détruit.
Voyez-vous s'allumer son oeil de feu, qui luit
Comme un rayon perçant dans une vieille lampe ?
Le cou tendu, l'oeil fixe, un passant curieux
Le regarde ; une femme à dix pas se retire,
De peur de le toucher avec son cachemire ;
Un enfant l'examine en ouvrant de grands yeux ;
Près de l'or, des bijoux, des satins, des trophées,
Des soleils de brillans, des cristaux, il croit voir
Un des magiciens de ses contes du soir
Errant dans un palais de fées.

Le superbe leur lance un regard de dédain,
Et passe. Puis il dit en lui, Duclos le sage !
Eh ! que m'importe, à moi, d'avoir dans mon passage
Déchiré mes habits aux ronces du chemin,
Si leur Paris doré, sous ses tissus de fête,
Regarde mes haillons avec ses milliers d'yeux !
Qu'importe si je mets un chapeau ras et vieux,
Pourvu que je le porte en levant haut la tête.

A vous, mes beaux messieurs, rubans, joyaux de cour !
Lorsque le siècle et moi nous sommes face à face,
Quand je le vois qui cherche honneur, fortune, amour,
Qui croupit dans son or, moi je ris, et je passe,
Tranquille, indifférent, sans remplir ma besace
Pour faire ma route d'un jour.

Oh ! la mort est si longue, et la vie est si brève !
Ce n'est qu'un jeu d'enfant, une ironie, un rêve.
Quand le jour éternel lancera ses rayons,
Le riche et l'indigent seront jugés de même ;
L'homme ressemble à l'homme aux yeux du dieu suprême,
Et l'âme n'a pas de haillons.

Voilà ce qu'il se dit, Duclos le solitaire,
Qui vient nous mesurer du haut de sa misère,
Qui relève le front, et heurte avec mépris
Ces beaux vitraux dorés où tout brille et chatoie :
Telle, en un joyeux bal, sur des rideaux de soie,
Voltige une chauve-souris.

Oh ! regardez-le bien marcher contre les grilles,
Duclos, pensif, railleur, philosophe effronté,
Superbe, et se faisant une immortalité
Avec quelques vieilles guenilles !

Mais voici qu'il fait nuit ; jusqu'au prochain soleil
Il gagne sa maison qui tremble de vieillesse,
Entre, prend un flambeau ; puis, auprès de l'hôtesse,
Jette le prix de son sommeil.

Et tout en raillant ceux qui couchent sur la plume,
Sur son mauvais grabat, joyeux, et l'âme en paix,
Il dort, en attendant que le jour se rallume
Et qu'on lui r'ouvre son palais.

Oh ! ne va plus marcher, fier et la tête haute,
Indigent détrôné ! pleure, et dis : c'est ma faute :
Car tes haillons, vois-tu, c'était ta gloire à toi !
Tu n'es plus qu'un passant dans ton palais qui brille :
Tu n'as plus ton habit râpé, vieille guenille,
Que la foule suivait comme un manteau de roi.

Il revient parmi nous ce Duclos qui nous raille ;
Allons, pour saluer courbe ta grande taille,
Souris en grimaçant. Avec un air flatteur
Des hommes vont serrer ta main aux promenades,
T'insulter d'un bonjour sous tes blanches arcades,
Et salir ton grand nom du titre de monsieur.

Habillé comme toi d'un drap fin, on t'aborde.
Tu portais seul, du moins, ta ceinture de corde ;
Tu n'avais point leurs croix, leurs honneurs, leurs bijoux
Mais de tes vieux habits on parlait en Europe,
Car ils ne s'étaient pas usés, beau misanthrope,
A ployer chez les grands ton dos et tes genoux.

As-tu bien remué tous les flots de la foule ?
As-tu cherché la vase au fond de l'eau qui roule ?
Tous ces hommes du monde, au regard insolent,
Ont plus de fange au coeur que toi sous ta sandale.
Eh ! que leur fait d'avoir une âme noire et sale
Si leur habit est propre, et si leur linge est blanc !

Ta grande barbe grise, allongée, onduleuse,
Belle, qui s'étalait si fière, l'orgueilleuse,
Caressait tes haillons, tombait à larges flots,
S'humilie à toucher ta cravate de soie,
Et dit sele au passant distrait qui te coudoie :
Regarde, ceci fut Duclos !

C'est qu'il a bien perdu sans sa métamorphose ;
Qu'est-ce donc aujourd'hui que Duclos ? peu de chose :
Un homme en chapeau noir lisse et neuf, en drap fin,
En costume soigné, reçu, qui se promène
Mis comme ce troupeau qui passe ; est-ce la peine
De s'écarter de son chemin ?

Madame Anaïs Ségalas
Extrait : L'Opale
Paris
Urbain Canel
Rue du Bac, 104
Adolphe Guyot
Place du Louvre, 18
1834

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