LA VIERGE EN ARGENT DE LA CATHÉDRALE DE SAINT-MALO
LA VIERGE EN ARGENT
DE LA CATHEDRALE DE SAINT-MALO
Notre Cathédrale possède une belle statuette en argent de la sainte Vierge dont voici la curieuse histoire :
En 1789, cette statuette appartenait, depuis des générations déjà, aux demoiselles Duchêne Saint-Verguet, qui habitaient rue de la Lancette. La rue de la Lancette, disons-le, en passant, était ainsi nommée, parce que c'est là, suivant une vieille tradition, que vint se loger, jadis, le premier "mire" ou médecin, qui se fixa, dans notre ville.
Or, les Demoiselles Saint-Verguet, qui étaient d'une piété profonde, cachaient, chez elles, deux prêtres réfractaires.
A cause de leurs idées, elles étaient surveillées de fort près, par un de leur voisin, patriote de la plus belle eau, qui trouvait continuellement moyen de s'introduire, chez elles, sous les plus futiles prétextes : tantôt, parce qu'il avait besoin d'allumer sa mirette ; tantôt parcequ'il lui fallait un bout de tison pour attiser son foyer.
Fort heureusement, elles avaient pour voisin un brave ouvrier, appelé Dufresne, qui, lui, les avait prises, au contraire, sous sa protection, et les tenait au courant de tout ce qui se passait à Port-Malo, alors gouverné par un farouche révolutionnaire, le proconsul Le Carpentier.
Un beau soir, Dufresne, tout essoufflé, vient annoncer à ces bonnes Demoiselles, que le Comité de salut public a décidé pour le lendemain des visites domiciliaires.
- Prévenez vite ! leur dit-il, les deux prêtres que vous cachez.
De suite, on grimpe au grenier et nos deux abbés, prévenus à temps, s'en furent bien loin, par les gouttières.
- Et notre argenterie ? et notre belle statuette de la Vierge ? disent alors les Demoiselles Saint-Verguet. Bien sûr ! les patriotes vont s'en emparer. Oh ! mon bon monsieur Dufresne, venez à notre secours ! je vous en supplie ! ...
Dufresne était un garçon de ressource. Il avise le puits du teinturier voisin, et, dans celui-ci, prestement, il fait glisser et l'argenterie et la statuette de ses dignes et timides protégées.
Et bientôt, quand eu lieu, chez celles-ci, la visite domiciliaire, tout était en sûreté. Il n'y avait plus absolument rien, pour les bons patriotes, émissaires de Le Carpentier.
Lorsqu'enfin la Révolution fut terminée et le calme rétabli ; lorsque la Cathédrale de Saint-Malo vendue à l'ancan, eût été rendue au culte public, les bonnes Demoiselles Saint-Verguet songèrent à exhumer du fonds du puits, leur belle argenterie et leur précieuse statuette.
Ce fut encore leur brave voisin Dufresne qui se chargea de la besogne.
Quel bonheur ! quand la Vierge tant aimée sortit enfin de sa cachette !
En signe de joie, ses heureuses et saintes propriétaires l'ornèrent, bien vite, d'un beau voile blanc. Au cou, elles lui passèrent un superbe collier de rubis. Et, ainsi parée, elles allèrent la porter au "Grand Curé" le priant d'en accepter l'hommage pour son Église Cathédrale.
Le "Grand Curé" accepta avec reconnaissance, l'offre généreuse de ses bonnes paroissiennes et fit porter leur jolie statue à l'Autel de la sainte Vierge, au dessus du tabernacle.
Et depuis lors, jusqu'à la fin de leur vie, les Demoiselles Saint-Verguet s'en vinrent, chaque jour, à la chapelle de la Vierge revoir leur belle statuette et lui adresser leurs ferventes prières.
La "Vierge d'argent de la cathédrale" dont on savait la curieuse et édifiante histoire devint bientôt, du reste, chez nos pieuses aïeules, l'objet d'un culte tout spécial. Aux processions de la mi-août, les Congréganistes de la Vierge la portaient, toujours, en tête de leur cortège. Quant aux jeunes filles de la ville, plus d'une demanda que la petite Vierge figurât au grand Autel du choeur, lors de sa bénédiction nuptiale.
J.M. HAMON
Annales de la Société historique
et archéologique de l'arrondissement de Saint-Malo
1900

