LA BAUDIERE DE LA RÉORTHE
LA BAUDIERE
de LA RÉORTHE
UNE GENTILHOMMIERE
Avec infiniment moins de prétention, que n'en masquait la devise éliminative des de Coucy ("Roy ne suis, ne prince, ne duc, ne comte aussi : Je suis sire de Coucy"), on dirait que La Baudière, par le site qu'elle a choisi, par son habillement rustique autant que par le rôle qu'elle s'est, à elle-même, jusque-là départi, vise à faire oublier qu'elle est au monde.
On la déniche à deux kilomètres environ du bourg de La Réorthe, presque au fond, bordant l'eau, de cette délicieuse vallée du Lay qui s'étend, verdoyante toujours, entre Le Bert et Poëlfeu, à mi-chemin des deux.
A ce lui qui voudrait que toute gentilhommière eût sa tour, son ardoise fine et ses lignes architecturales savamment dessinées, elle montrerait, haut perché sur la rive, le château d'en face (La Roche-Louherie, en Puymaufrais, demeure des de Béjarry). Mais, à elle, la construction des simples lui suffit. Point d'apparat ! Et cette modestie matérielle répond d'emblée au manque de pétulance, au calme invétéré, où se complut la vie de ses divers possesseurs.
La Baudière a pourtant son histoire.
I - LES BAUDE
Il y aura huit siècles bientôt - vers la moitié du XIIe - on signale que dans nos parages (si ce n'est à La Baudière même), vivait une famille Baude, famille réellement considérée, qui joignait à la fortune le don plus estimable, quoique peu rare en ces temps-là, d'une foi vive.
Audéarde Baude, en effet, eut un jour l'ingénieuse et noble fantaisie d'abandonner à Dieu et à l'Eglise de Fontevrault - autrement dit au prieuré de Libaud - les vignes et les prés qu'elle possédait à Luçay, à La Petite Barre ou à Saint-Juire, avec sa maison des Quatre-Chemins.
Mue par le désir de bien faire, de faire ce qu'avaient fait les Benoît, les Troneau, les Travers, les Poers, les Ménard, les Barbotteau et tant d'autres du pays, plus ou moins richement possessionnés, Audéarde prenait ainsi rang parmi les bienfaiteurs du monastère naissant. Le geste, inspiration d'un grand coeur, était digne d'Audéarde.
Pourquoi fallut-il que, peu d'années après, la chicane s'en mêlât ? ...
Toujours est-il que Regnaud Gautier, le prieur de Libaud, intenta à la famille Baude - forcé qu'il y fut - un procès au for ecclésiastique.
Audéarde et les siens eurent à comparaître devant l'évêque de Poitiers, Jehan aux Belles Mains, qui les renvoya, pour s'entendre, devant le doyen Biscard, à Saint-Juire.
De quelque façon que s'ouvrit le feu, le juge épiscopal eut vite fait de décontenancer la défenderesse. Regnaud Gautier n'avait-il point, d'abord, avec lui, deux authentiques témoins de la donation discutée, Etienne Martin et Audebert Posdrea ? ...
Dans l'intervalle, au reste, un évènement s'était passé, dont le seul souvenir perçait encore au vif le coeur de cette mère.
Le procès n'était que entamé quand Audéarde perdit sa fille et, parce que le litige, engagé comme il l'était, causait du scandale, au lieu de transférer au cimetière le corps de la défunte, on l'enterra dans son jardin, derrière sa maison.
... Bref, à Saint-Juire, tout s'arrangea. Par bonté d'âme et pour se prémunir contre des revendications possibles, le prieur de Libaud rendit même aux Baude leur maison des Quatre-Chemins et, à chacun d'entre eux, il versa un denier.
La mort, qui se plaît à vider nos maisons éloigna, tout à tout et promptement de ce monde, Audéarde et son fils Geoffroy.
Et c'est alors que, dans l'esprit de Bonin Baude, le fils et l'héritier de Geoffroy, revinrent, de jour en jour plus obsédantes, les volontés primitives de son aïeule. "Cette maison des Quatre-Chemins, se prenait-il à songer parfois, non, vraiment, elle ne m'appartient pas. Elle n'est pas à nous".
Cependant, en disposer à sa guise, au gré de ses scrupules, comment l'aurait-il pu, puisque Plentive, sa mère, l'avait reçue en dot ? ... Plentive, en qui l'amour sacré de Dieu avait aussi plongé ses profondes racines, n'eut garde de froisser, en ceci, la délicatesse de conscience de son fils. Elle lui laissa carte blanche et se tint prête à sanctionner, sitôt faite, la donation que Bonin méditait.
Au cadeau, que reçut à nouveau son Ordre, Regnaud Gautier, toujours prieur et prieur généreux, répondit en assignant à Plentive une mine (la mine égalait huit boisseaux) de froment de première qualité et à Pierre Baude, l'oncle de Bonin, un quart.
Ce Pierre Baude qui, de concert avec Geoffroy, son frère, approuvait jadis la donation d'un "vignau" de La Petite Barre par les Chotard, leurs vassaux, fit encore plus que Bonin et que Audéarde en faveur de Fontevrault.
Consacrer au culte divin ce qu'on a est assurément beau. S'y consacrer soi-même vaut mieux. Or, si Pierre Baude fit l'un et l'autre, qui n'aurait de l'admiration pour le gentilhomme détaché qu'il fut, pour le parfait homme de Dieu qu'il promit d'être ? ... "Que tous apprennent, lisons-nous dans la charte qui le concerne, que Pierre Baude s'est donné à Dieu et à l'église de Fontevrault et que, en même temps que sa personne, il leur a donné douze deniers de cens à percevoir sur un pré et tout son avoir du fief de Grinberg. Il met comme expresse condition qu'on l'accepte pour religieux dès qu'il voudra revêtir l'habit, étant, au reste, bien entendu qu'il pourvoira par lui-même à sa vêture".
Or, La Baudière et l'honorable famille en question se tiennent comme par la main : pour nous, La Baudière n'a pu recevoir son nom que des Baude.
Le malheur est que Pierre Baude, en affectionnant pour lui-même l'humble vie des cloîtres, déroba, semble-t-il, aux regards et du même coup à la mémoire des hommes, jusqu'au moindre vestige des siens. Qu'advint-il, entre autres, de Bonin, son neveu ? ...
Depuis le jour où la communauté de Libaud lui fit don d'un habit séculier, peut-être estima-t-il, aussi lui, qu'à son oncle Pierre était échue la meilleure part et vint-il échanger, contre la tunique plus sombre mais enviée du Fontevriste, sa tunique riante ... ? Pour édifiante que demeure l'hypothèse, l'histoire, cependant, n'en dit mot.
Elle fait, à partir de là, silence sur les Baude.
A 250 ans près, réapparaissent de nouveaux maîtres à La Baudière. Et, désormais, nulle impertinente cassure, dans la succession des familles au moins, ne se présentera plus.
II - LES MORTEA
C'est en pleine guerre de Cent Ans, en 1377, que l'on trouve accolé au nom de Pierre Raoult, celui de Jean Mortea "habitant et demeurant tous deux au village de La Baudière". L'acte qui les consigne est la charte fameuse du 15 février, par laquelle Jeanne, comtesse d'Estampes et dame de Sainte-Hermine, concédait, à la plupart des villageois de La Réorthe, les droits de coupe et de pacage "en son bois appelé Les Bois Gâts, assis entre les villages de La Réorthe et les maisons de La Leue".
Trois années plus tard, "Jehan Mortea", dont les affaires apparemment tournent à bien, est partie prenante au contrat d'acquêts, dont la teneur suir : "Sachent tous que je Frère Estene Batart, procureur et gouverneur de la maison et baillie de l'ospital de Champgillon, membres, appartenances et appendences dicelle, pour et en nom de religieux homme, puissant et honeste Frère Foucaut de Cognac, commandeur de l'hospital de Champgillon, considérans l'utilité et proffit de la dite maison, baille, octroy à toujours mes proprets à Jehan Mortea, de La Baudère, et à ses héritiers et successeurs, [consistant en] un fié, appelé le fié des Vielles Plantes, assis près de La Baudère, contenant une sextée et demie de terre ou environ ..."
Du vignoble qu'il fut autrefois, peu à peu le fief s'était gâté au point de n'être plus utilisable qu'en culture. Jehan Mortea s'engage, en conséquence, à l'"exploiter et couvrir en labourage de bleds ... pasiblement ..., selon la coutume du païs, à la sexte partie des fruits crescens par chacun an et boisselée", de même qu'à "rendre et paier chacun an et boisselée, porter, mener et conduire bien et loyaument à la maison de l'oppital de La Touche Morice, membre du dit lieu de Champgillon". Transport et paiements n'étaient guère dérangeants, les tènements de l'hôpital limitant de toutes parts le fief ci-nommé.
Lorsque, rapprochant en pensée leurs époques, on essaie de comparer entre eux les Baude et les Mortea, on devine beaucoup mieux qu'il n'est facile de préciser de quelles perturbations radicales, au cours de ces deux siècles, La Baudière fut le jouet.
C'est toute l'époque des Croisades qui nous échappe, en effet, dans la répercussion qu'elles eurent sur notre contrée réhortaise.
Qui sait ? Car, ici encore, libre champ est donné aux suppositions légitimes les plus hardies ! Qui sait si la piété connue des Baude, avivée par l'impérieuse décision de Eugène III, stimulée par l'exemple des seigneurs de Thouars et de Vouvant ou simplement déconcertée par le stratagème d'une intrigante duchesse (Eléonore d'Aquitaine envoyait une quenouille aux indifférents de son duché), ne les aura point engagés sur ce chemin de la Palestine, où tant des nôtres humblement succombèrent pour l'amour du Christ ? ... Car, de la Cour aux champs, la guerre sainte, en ces temps-là, draina partout.
Quoiqu'il en soit, les Mortea, à qui semble, en réalité, manquer le relief qui distingua les Baudes, les Mortea inaugurent, à La Baudière, la bonne et âpre méthode de ces amis du sol, que rien ne déprend, que rien ne désaffectionne de leur tâche décidément obscure. Quand, à force de ténacité, de tels hommes n'obtiennent pas, pour eux-mêmes, le lustre de leurs devanciers, à plus ou moins longue échéance ils l'obtiennent pour ceux qui les suivront. Et c'est assez pour que, de race paysanne ou bourgeoise, on les dise méritants.
III - LES RATER
Pierre Rater, qui avait pour épouse Guillemette Mortelle, la quitta dans le veuvage dès avant septembre 1419.
Cet accident nous a valu d'avoir l'acte "passé par devant Gillebert, prêtre juré notaire de la Cour de l'Official de Luçon" (4 septembre 1419), où nous lisons que "Guillemette ... exponsa (abandonna) à Jean Suriette, esc., seigneur de l'Aubraye, certains héritages situés en la paroisse de La Réorthe, qui sont :
1° Douze boisselées près du Pont Coichon, tenant d'une part à la Grande Rivière de l'Hôpital et d'autres part à la terre de Jean du Charpre ;
2° Une septrée près du Pont Coichon, joignant au chemin de La Baudière à la Réorthe, touchant à la terre de feu Guillaume Botena ;
3° Douze boisselées entre le rivage de La Baudière et le rival du Grand Doit tenant à la terre de Jean Morta ;
4° Pâturages qui tiennent à Grandet et aux terres susdites, qu'elle et le dit Rater tenaient à la ferme d'une mine de seigle de ferme ou rente perpétuelle, à la mesure de Saint-Hermine, rendable et portable à chacun an au dit Nicolas Suriette en son hôtel de Laubraye en chacune fête de Notre Dame de mi-Août."
VI - LES BOUHEREAU
Si les confrontations, portées au contrat qui précède laissaient planer un doute quelconque sur l'identité de ce dommaine avec celui de notre gentilhommière, le "Relevé censaire de l'Aubraie", que nous avons en mains, suffirait à l'écarter. Car la convention de défunt Jean Suriette y est positivement dite s'appliquer à la septrée de terre que Maître Jacques Barré posséda plus tard comme une dépendance de sa maison de La Baudière.
Donc (pour revenir à l'affaire de Guillemette), le seigneur de l'Aubraie accepta l'abandon qu'elle lui proposait et d'autant plus volontiers que, séance tenante, il avait à qui bailler les dits lieux à la même rente et ferme perpétuelle d'une mine de seigle par an. Le preneur n'était autre que "Jean Boucherot", époux de Marion Ratere et probablement gendre de Guillemette.
A la différence des Rater, qui ne firent que passer à La Baudière, les Bouhereau eurent tendance à s'y stabiliser. Les prénoms d'au moins quatre d'entre eux nous restent connus : "Morice", Jean, Jacques et Louis.
Cependant, nous aurions peine à croire que les uns, succédant aux autres, aient fourni quatre générations successives.
Nous savons, en effet, par des documents ultérieurs, que "Morice" posséda l'ancien vignoble du "Clouzy" et le "Pasty" de La Baudière, puis, qu'il passa le premier de ces biens à Jean et le second à Jacques Bouhereau. De plus, Jean eut dans son lot, à quelque date que ce fût, les douze journaux du "Pré guin", l'un des prés que baigne le Lay et sur lequel étaient situées la grange et l'aire du lieu, tandis que échut à Louis le "ranclos de l'étang", soit dix-huit journaux qui longeaient eux-mêmes la rivière. Dans leurs possessions familiales, enfin, entrait "l'Ouche Boidé", de quatre boisselées, contiguës, d'une part, au "Pré guin" et, d'un bout, au grand chemin de La Baudière au Pont de Saint-Vincent.
Comme on le voit, sous l'impulsion des Bouhereau, l'amélioration de l'héritage est palpable. L'intelligence et les bras multipliant leurs efforts, la terre a déjà porté son fruit.
Faut-il rattacher nos compatriotes à leurs homonymes de Fontenay-le-Comte : Etienne Bouhereau, seigneur de Lanfraire et noble homme ; Jacques Bouhereau, seigneur des Grafaux ? ... A défaut de preuves certaines, nous n'aurons point cette témérité ; mais ce ne serait pas la première fois que du labeur des champs eut germé, fût éclose une fleur de noblesse.
V - LES BARRÉ
Nous voici, d'ailleurs, à la veille de voir La Baudière puiser à la coupe des privilèges féodaux.
Mais auparavant, une sorte de pénalité judiciaire va l'atteindre dans la personne de Maître Jacques Barré, son possesseur.
Maître Jacques Barré s'obstinait, en 1524, (eh ! pourquoi donc ? ...) à ne pas payer le cens nouveau dû sur quatre boisselées de terre "assises à La Baudière, tenant d'un côté et d'autre au chemin de Saint-Vincent au dit lieu de La Baudière." A l'assise du 16 juin, L'Aubraie fut sans pitié : elle le jugea, le condamna ; et le récalcitrant eut la déveine d'avoir, de ce jour et chaque année, à verser ses deux sols six deniers.
Rien n'est pis qu'un mauvais début ; et, sans doute, est-ce à cela que Maître Jacques Barré dut se trouver, dix-neuf ans plus tard (22 octobre 1543), impliqué encore dans un procès par devant le sénéchal de Champgillon. Sénéchal lui-même, avait-il donc pour la mésentente et les procédures une propension si folle qu'il ne pût vivre sans plaider ? ... Toujours est-il que, aux environs de 1560, la mort même le saisit en train de discuter.
Cependant, Jacques Barré n'était pas un homme si noir ! Et, qui mieux le prouve que ce qui arriva le 20 Août 1552 ?
A cette date, Mathurin Suriette "esc. seigneur de L'Aubraye et de La Réorthe", résolut d'affranchir du droit de terrage, qu'il y percevait, le "reclou de La Baudière" et l'"enclose" du Grand Doit.
Or, l'Acte manifeste en ces termes le motif d'une aussi extraordinaire bienveillance : "Nous, le dit Suriette, de notre propre mouvement et eu égard es plaisirs et services que cy-devant nous a faits le dit Barré, notre sénéchal en nos dites seigneuries, et qu'espérons que lui et les siens nous fassent et es notres à l'avenir.
A ces causes et autres à ce nous mourans, avons pour nous et les nôtres à perpétuité affranchi et affranchissons au dit Barré et es siens les dites terres à nous terrageables étant en la dite enclose des Grand Doit et Reclou de La Baudière ... moyennant que, au lieu du dit terrage, le dit Barré sera tenu et les siens nous payer par chacun an au lieu où sera fait notre recette en l'une de nos dites seigneuries chacune fête de Noël, la somme de 14 deniers laquelle somme", jointe aux 5 sols 4 deniers déjà connus, "montera à ... 6 sols 6 deniers tournois ...
Et voulons et entendons que le dit Barré puisse contraindre les personnes qui tiennent au dit Reclou et confrontation susdite, qui ne nous font aucun devoir, contribuer au dit 6 sols 6 deniers de cens ou leur faire imposer devoir nouveau ...
Ce fut fait, passé et accordé en l'hôtel du dit lieu de L'Aubraye, le 20e jour d'Aoust l'an 1552. Signé Suriette, Barré, Regnault et Leprovost."
Quel certificat d'honorabilité, plus beau que celui-là, aurait pu se souhaiter un vassal ? ...
Chose étonnante ! ... La Baudière, qui leur valut tant de fierté, Maître Jacques Barré ne l'habita jamais, ni lui, ni Damoiselle Loyse Gazeau, sa veuve.
Autant de fois nous les rencontrons et autant de fois on nous les dit "demeurants à La Touche." Qu'avait donc La Touche pour leur être tellement attrayante ? ...
Leur maison, qui voisinait avec celle du métayer était, d'un côté, bornée par l'Ouche des Hors et par le bois, de l'autre, par le chemin qui relie la "fontayne" au bois.
Si nos calculs sont exacts, les Barré disposaient là d'environ 140 boisselées de terre et d'une dizaine de journaux de pré, sur lesquels s'étaient comme donné rendez-vous divers groupes d'habitation. On y voyait, en particulier, la maison de la "Marchelerie" ou "Marcholière" et l'ancien "hostel de la Binselière", à l'état de ruines.
Les vignes de La Touche étaient en honneur dès ce temps-là et, sans compter celle qui munissait déjà son cellier, Jacques Barré se mit personnellement en mesure d'en planter une à quelques pas de La "Veillerie".
Avant 1560, les dîmes mixte et prédiale, les terrages ou le complant, 52 sols 10 deniers de cens noble, une poule et quinze chapons représentaient la dette annuelle qui grevait, en ce coin, l'avoir des Barré. Cette dette, Maître Jacques, certain jour, l'estima vraiment trop assujétissante. Il éleva la voix. Mais comment au grand prieur d'Aquitaine, Frère "Jehan de Nuchèze", son suzerain, faire entendre raison ? ... Il n'y parvint pas. Tous deux moururent. Et c'est alors que les parties nouvelles s'abouchèrent. On transigea ; et La Touche des Barré ne versa plus désormais à La Touche Morice "par chacune feste de Noël, que 30 deniers tournois "de cens et débvoirs noble ... et outre six chappons."
L'aîné des Barré, Jacques, second du nom, n'avait pas ses vingt-cinq ans, lorsqu'il perdit son père. Aussi Loyse Gazeau prit-elle bravement en charge la tutelle de ses fils. Et c'est en pareille qualité qu'elle solutionna, entre autres, l'affaire de La Touche.
Cette simplification, par équivalence, des redevances féodales, obtenue par grâce à La Baudière et par amiable entente à La Touche, est tout à l'éloge du vieux sénéchal de L'Aubraie.
S'il y eut, peut-être, en ce qui concerne La Touche, grief de sa part à réclamer un peu trop bruyamment, on ne saurait qu'applaudir, par ailleurs, à son esprit synthétique et à sa perspicacité. Car il n'est pas douteux que, généralisé cent ans plus tôt, le mode de perception qu'il préconisa et pour lequel il lutta, eût coupé court à d'innombrables criailleries, dont l'ancien régime reste, aujourd'hui même, et la cause et la cible.
Nos contributions actuelles, en tout cas, ne sont guère autre chose que l'application du principe de Jacques Barré.
Mais revenons à sa progéniture !
Jacques II, son fils, eut l'idée qu'il pourrait bien être, si tant est qu'il ne le fût déjà, un authentique "seigneur de La Baudière." Dans un acte officiel au moins, il se para du titre. En quoi, évidemment, il outrepassait son droit.
Du fait de son affranchissement trente années plus tôt, il était loisible à La Baudière de faire figure, mais ... figure de "seigneurie ?" En vérité, c'était trop !
D'ailleurs, Jacques II, y joint la complicité de sa mère, était apparemment coutumier de cet article puéril, qui parfois porte l'humble mortel à s'en faire accroire. "Tout considéré, le nom de Dieu préalablement appelé', lisons-nous dans la sentence de Champgillon (20 juin 1584) "avons condampnez et condampnons la dite Gazeau et le dit Barré des dites audaisse employées par leur dite déclaration."
Eh ! quelles audaces encor avaient-ils eues, grand Dieu ?
L'audace de s'arroger le "droit de gage".
Fi donc ... oh ! les vils empiéteurs ! ...
Ce Jacques Barré, d'après Beauchet-Filleau, aurait eu pour femme Jacqueline des Oullières, fille de Antoine, écuyer, seigneur du Puytumer, et de Guillemine Pellonquin.
Ecuyer finalement lui-même et seigneur de La Ricottière, en Puymaufrais, il eut pour descendants immédiats : Gilles, qui lui succéda dans la dite seigneurie ; - Jehanne, qu'épousa René Gervier, écuyer, seigneur de La Pitardière, en Saint-Juire, à qui tomba La Baudière ; - et un troisième, en qui nous croyons reconnaître Jacques "sieur de La Rigotière", résidant à La Touche, avec qui transigeait (le 12 mai 1568) "Révérend seigneur Jacques Peloquin, grand prieur des Chatellenies et Commanderies de Changillon et de La Touche Morice."
Ce dernier Acte porte en lui l'indice du mouvement auquel ont insensiblement cédé les Barré.
Du jour où, par La Ricotière, ils se sentirent liés à la rive droite du Lay, la rive gauche peu à peu les désenchanta. Ils s'en allèrent.
En se faisant exonérer des deux tiers de sa dette annuelle envers le grand prieur d'Aquitaine, Maître Jacques Barré, troisième du nom, nous invite lui-même assez librement à penser que le domaine de sa famille à La Touche s'est laissé, par suite, grignoter d'autant.
Mais, de La Baudière, pendant cela, que fait-on ? ...
VI - PIERRE SENEGON, sieur de La Baudière
Jehanne Barré en avait à peine alourdi sa corbeille de noces qu'une combinaison des plus séduisantes la remit à des mains étrangères.
Le plan des Barré, que nous exposions à l'instant, y trouvait deux fois son compte : bien de rive gauche, La Baudière les quittait ; bien de rive droite, La Joyvière leur venait.
Mais rien ne vaut tant que d'emprunter, ici, au contrat d'échange ses propres expressions :
"Sachent tous qu'en la Cour du scel aux contracts de Lauberays, pour Monseigneur du dit lieu, par devant nous soubs signez nottaires jurés soubs la dite Court ont estés présens et personnellement establis en droict et duhement soubmis René Gervier, escuyer, seigneur de La Pitardière, et Demoiselle Jehanne Barré, sa femme, de luy bien et duhement otorisée pour le contenu en ses présentes, demeurant à present en l'houstel noble de Puthumier, en la paroisse de Saint-Martin-Lars, d'une part, les dits Gervier et Barré, sa dite femme, bien et duhement octorisée, pour le contenu des présentes, de noble homme Pierre Gervier, escuyer, seigneur de La Pitardière et de Demoiselle Bernardine Deshoullières, sa femme, père et mère des dits René Gervier et de la dite Barré, sa dite femme, demeurant au dit lieu de Puthumier, dicte paroisse de Saint-Martin-Lars ;
Et Pierre Senegon, marchand en village de Féolles, paroisse de La Réorthe, d'autre part ;
Lesquelles partyes, de leur bon gré et vollonté et parceque ainsi leur a pleu et plaist, ont cejourd'huy fait et font entreulx leschange perpétuel de certhains dommaines et héritages à eulx appartenans.
C'est assavoir que le dit René Gervier, escuyer, la dite Demoiselle Barré, sa dite femme, ô l'octoritté de leur dit père et mère, comme on dit est, ont baillé et délaissé ... au dit Senegon, tant pour luy que pour les siens, à perpettuité, les maisons et mestayrie de La Baudière, avec toutes et chacune ses appartenances et dépendances situées et assises en la paroisse de La Réorthe, estant les dites choses en le fief de la seigneurie de Lauberaye, Chasteau-Raoulx et La Touche Morice et en fief du prieuré de Libaud ..., le tout ainsi et qme ont acoustumer de jouyr Collas Angibaud et ses parsonniers, mestayers au dit lieu pays vingt ans en ça, y comprins les prez qui sont de la dite maison de La Baudière, dont les dits seigneurs ont acoustumé lever et jouyr par leurs mains, - non comprins le pré qui tient à la fousse des Marchay et d'autre part tient à la prée du seigneur de Champgillon ; et en ce y aura et pourra le dit Senegon avoyr et jouyr et les dits mestayers de la dite Baudière leur usage et abrevouhée et pour abrever leur bestiaul à la dite fousse des Marchay apprès la dit prée fauché ...
Et pour retour et récompense de ce que dessus, le dit Senegon a baillé et délaissé ... ausdits René Gervier, escuyer, et à la dite Barré, sa femme, ô l'octorrité que dessus, les maisons, mestayries et borderie du village de la Joyvière, à luy appartenant en la paroisse de Puismanfray, on fief de la seigneurie de la Ricottière ... - Faict et passé on village de Féolles, paroisse de La Réorthe, en la maison du dit Senegon, le 29e jour du mois d'Apvril l'an 1603, après mydi, déclairent la dite Deshoullières ne scavoyr signer. Ainsi signé à la minute : Pierre Gervier, René Gervier, Jehanne Barré, Pierre Senegon et de nous dits nottaires pour registre, L. Normand et Pierres."
En conséquence d'un tel accord et seulement quinze jours après, la Cour de l'Auberaie dénommait Pierre Senegon "sieur de La Baudière".
Qu'était-ce, en réalité, que ce nouveau venu ? ... Un homme entreprenant et entendu comme pas un !
D'assez modeste origine, il possédait - en plus de la Joyvière - entre la Place et Poëlfeu, une "enclose de huit boisselées" et deux journaux de pré, où nous serions tenté de croire que la Providence avait mis son berceau. L'enclose, avec son pré, en tout cas, était un bien de famille. Pierre Fayant reçu de Jean Senegon, son parent (sinon son père), qui le tenait, à son tour, d'un nommé Soudayer.
Hôtelier, marchand, notaire, fermier, Pierre Senegon adopta tous les genres.
Le fabriqueur "Ollyvier" Roy eut-il besoin d'un sergent pour accélérer, en 1587, la rentrée des blés de l'église ? Il fallut avant, pendant et après que tous les deux se remontassent le coeur et l'estomac "chez Maître Pierre Senegon à Féolles" ; ce qui valut bien 30 sols. - Pour un achat d'importance, même année, la paroisse délègue à Luçon "Collas" Rambaud et Pierre Pairaud. Ils auront bon voyage ..., oui, mais à la condition de trinquer, tant à l'aller qu'au retour "chez Maître Pierre Senegon". Coût : 18 sols - Ne va-t-on qu'à Saint-Juire emprunter 40 écus 50 sols 6 deniers pour le procès Deschamps (1587) ? ... Comment faire pour s'esquiver, pour ne pas nocer un brin "chez Maître Pierre ? ..." Cy donc : 38 sols. - Viennent les Elus dans la paroisse ! Ils y viennent en tournée d'enquête (1614). Senegon, tout seul assurément, est qualifié pour les régaler, comme il sied, moyennant 45 sols 5 deniers. - Précédemment (c'était au début de 1612), Jacques Micheau, le fabriqueur, eut à se donner un mal d'enfer pour faire agréer de MM. les Elus la plainte des habitants. Flanqué de Michel "Savygnaud" et de François Bauld, il faudra qu'il coure à Fontenay par deux fois. Heureusement que, au bout de la route, un dédommagement les guette : un souper de 13 sols "chez le dit Senegon", toujours !
Et, comme la maison ne rechigne contre aucun menu profit, il se trouve que Mme Senegon reçoit elle-même 14 sols pour avoir extrait de son poulailler les chapons du dernier voyage.
Notaire juré de la châtellenie de l'Aubraie, c'est Pierre Senegon qui rédige, à ce titre, le compte des fabriqueurs sindics Jacques Micheau (4 novembre 1612) et "Anthoine" Charrier (23 Août 1615). C'est lui qui contresigne le compte de "Jehan" Arnault (28 septembre 1614). C'est encore par devant lui que s'adjugent, en 1615, les terres et prés de la "Frayrie".
Et parceque des occupations aussi diverses absorbent mal ou trop peu son activité, douze, quinze ans ou davantage, il prendra sur lui d'affermer ou de gérer, au bénéfice des chanoines de Luçon, les "mesteries de la cure de La Rorthe et prieuré de Saint-Pierre-de-Vousant."
Homme d'affaires et (qui mieux est) homme de confiance.
Quand "M. de Lauberays" daigna participer au paiement de la cloche, en 1614, les 31 livres de sa cotisation furent déposées, d'abord, entre les mains de Maître Pierre. - A la fin de sa gestion (1612), Jacques Micheau devait à l'église 80 livres. L'obligation qu'il prit de les rendre - ce qui se fit dès l'année suivante - ne fut remise à nul autre qu'à Pierre Senegon. - Maître Nicolas Chabot, le livreur du métal dont la cloche fut faite, eut, de ce chef, à palper 135 livres 14 sols 4 deniers. Le fabriqueur les lui servit en deux termes (1614) ; mais, là aussi, chacun voulut, pour en témoigner sainement, la présence de Maître Pierre Senegon et sa signature au bas des quittances.
Une seule fois, en 1613, Pierre Senegon nous paraît avoir eu son jour de défaveur. La paroisse, en délicatesse avec lui, fit perdre "deux jornées" et 40 sols à son fabriqueur, Jacques Febvre, pour aller à Fontenay, lancer les chiens contre lui. Que diable avait-il donc fait ? ...
D'un tempérament tout à la fois extraordinaire et simple, rien ne montre que cet homme ait jamais dû sacrifier au dicton, d'après lequel souvent à vingt-cinq métiers répondent trente-six misères.
Sieur de la Baudière par l'effet d'un contre-échange, il détenait par ailleurs, au contraire, un bel avoir, avoir si respectable que quatre-vingts articles de la déclaration, qu'il produisit à L'Aubraie en 1609, ne suffirent pas à tout dénombrer. Les "Grands Prés", le terroir de "la Pierre", le "pré Bujaud" et d'autres garnissaient, chaque été, son fenil et, trois ou quatre mois après, les fiefs du "Bois Chevalier", du "Bois des Cueilles" et de "Gabriote" en faisaient autant pour sa cave. Oh ! la précieuse et riche avance pour qui loge et nourrit ! ...
Loger était facile, très facile à Pierre Senegon, puisque rien qu'en Féole, cinq maisons lui appartenaient : deux à proximité du four banal de l'Aubraie, à Puissantour, et les trois autres quasi côte à côte, entre La Baritaudière et la fontaine de Portandour, l'une d'elles y touchant même.
Quand à ses terres labourables, extrêmement morcelées, jetées pour la plupart autour de Féole, une cinquante d'articles de l'aveu précité les énonce.
C'est ici qu'apparaît, jointe à La Baudière, une propriété qui, désormais, ne s'en séparera plus et qui réclame de nous un mot.
Lorsque nous voyons Pierre Senegon livrer à moitié fruits sa "mesterie et borderie de Manfray" (16 mai 1603), nous nous demandons de qui il tenait ce bien. Etait-ce une part de l'héritage des siens ou la mise à profit de ses économies propres ? ... Le fait est que, loin de péricliter sous son administration, la borderie en reçut vite une plus-value notable. Croyons-en la pièce qui suit :
"Sachent tous que, en la Court du scel establi aux contracts de Champgillon, pour Monseigneur du dit lieu, par davent Pierre Ferrant et Anthoine Pierres, nottaires jurés dicelle, a esté presant et personnellement establi en droict et duhement soubmis honorable homme Claude Querquys, seigneur de la Thairendère et y demeurant en la paroisse de Bourgnezeau, lequel ... de son gré ... a vendu ... et par ces présentes vend, cedde, quitte et délaisse à jamais perpétuellement, à Syre Pierre Senegon, sieur de La Baudière, demeurant on bourg de Saint-Juyre, à ce présent stippullant et acceptant.
C'est assavoir les maisons, mestayries au dit Querquys appartenant, sise et située en village de Manfrays et illec environs, le tout en la paroisse de La Réorthe, consistant en, etc..., le tout joignant ensemble, tenant les dites maisons, cairuages et jardin au chemin qui conduist de la Touche Morice au bourg de La Réorthe, passant par le village de Manfray et d'aultre au domaine des héritiers de feu Loys Paslym (?) sont à présent les Desayvres, d'aultre part aux terres du dit Querquys despandant de la dite métayrie.
Plus une pièce de pré y joignant (4 journaux), avec une pièce de terre (12 boisselées), tenant d'un côté aux terres du seigneur de Changillon à cause de sa maison de Manfrays.
Plus une pièce de terre (2 boisselées), etc ... et généralement tout ce qui despand de la dite métayrie ..., tout ainsi que le dit Querquys les a heues de René Madien et de Esther Cossan, sa femme, et à cause d'elle ...
Le tout en fief de Changillon et aussi de la seigneurie de la Touche Morice, sauf deux boisselées, terroir de Cloquart, qui est en fief du seigneur de Lauberays, à cause de sa seigneurie de Chasteau-Raoulz et y terrageable à sixte partie des fruicts croissants ... Les maisons, cairuages, jardin et pré sujet à un chapon à Noël ... Les terres terrageables au lieu de la Touche.
La vendition faite pour 750 livres tournois ... - Faict et passé on bourg de saint-Juyre, on logis de moy le dit Pierres, juridiction de la dite Cour, le 19e jour du moys de septembre 1608".
Ainsi, le sieur de La Baudière amassait, peu soucieux des épines que cachent, à nos yeux, les richesses.
L'acquisition du Manfray des Querquy, cependant, allait et pour un singulier motif, agiter de tracas plus ou moins lassants le déclin d'une existence aussi pleine.
VII - FRANCOIS BAUD, sieur de la Vallée
Quand il mourut, Pierre Senegon venait de marier sa fille.
Tiphaine (alias Epiphanie ou Stéphayne), son unique héritière, prit pour époux Maître François Baud, sieur de la Vallée.
La mémoire de nos anciens a retenu qu'à deux pas du clocher, sur un pittoresque mamelon, où la maison Bernard s'est édifiée depuis et dominant, par suite, l'une des gorges du bourg, le petit château de la Vallée, en ce moment, se dressait.
Logis tranquille, s'il en fut, sans luxe au dedans, sans orgueil au dehors, logis que nous aurions mauvaise grâce à décrire par le menu, dès lors que les vieux de la génération passée en ont à peine soupçonné les vestiges, la Vallée, à défaut du vacarme, de l'incessant va et vient de la maison paternelle, présentait à Tiphaine le jeune homme de ses rêves.
Intelligent, sympathique et rangé, François Baud jouissait, dans son milieu, d'une considération parfaite. Aussi, la paroisse, à chaque doléance qu'elle priait MM. les Elus d'entendre (1611, 1613, 1615, 1626), le choisissait-elle pour qu'il fut son interprète fidèle. Il n'est pas jusqu'à M. le baron de Baulle qui ne paraisse avoir été gagné, conquis ; et lorsque, seigneur de La Réorthe, il enverra (1615) l'un de ses notaires payer à Fontenay "le franc fief de la Fabrisse", Anthoyne Charrier partira, ayant à ses côtés "Maystre Françoys Baud."
Or donc, à la mort de son beau-père, l'un des premiers soucis de Maître François fut de poursuivre et de mener à terme la curieuse affaire de Manfray, l'affaire que voici :
Par contrat passé "soubz la Cour de Bournezeau le douziesme jour de Septembre 1493", une âme dévotieuse (on ne sait laquelle) avait fondé dans l'église paroissiale de Saint-André, à Bournezeau, une "chapellenye" dite de Manfray, la même dont Guyon Febvre, prêtre, avait, par donation testamentaire du 9 mai 1520, grossi les revenus.
Maître Amaury Fresneau, le chapelain qui la desservait en 1614, s'imagina, de bonne foi sans doute, que la portion des Querquy, dévolue à Pierre Senegon "estoit des appartenances de la dite chapellenie". Il réclama : on ne l'écouta point. Il menaça : on dut bouger. Et voilà comment et pourquoi un procès fut lancé, qui dura sept ans.
En fin de cause, le présidial de Poitiers jugea "contre les prinses par le dit Fresneau, chappellain, demandeur pour raison des lieux et domaines par luy vendicqués et prétendus ..." (17 décembre 1622).
N'aurait-ce été que pour ne point rompre avec les traditions de la famille Senegon, Maître François Baud ne gaspilla rien.
C'est plutôt bonheur que de voir avec quelle minutie nos Fabriqueurs notent en telle année (1618) il réserva à l'église "deux livres de cere payées 30 sols pour la feste de Pasque" et, tels autres jours "dix livres de cere qui coutet 8 livres (6 avril 1627) - ou "six livres et demie à 15 sols 6 deniers la livre" (30 septembre 1636)
L'attention qu'il donnait au rucher ne lui suffisant pas, il bonifiait, entre temps, par achat, par vente ou d'autres manières, les apports de la communauté.
De Raymond de Saivre, en particulier, ou de son gendre "André du Verger" sieur de la Bobière et de la Sablère", il acquit, avant 1632, la "maison et metherie de la Sablère", destinée dans la suite, quoique d'une façon moins continue que Manfray, à devenir l'acolythe obligé de la Baudière.
Eut-il jamais la hantise de son propre anoblissement ? ... Il aurait pu l'avoir sans passer à nos yeux pour criminel. Ce qui est certain, c'est que, de force ou de gré, par acquêt ou par gracieuseté, une demoiselle Jeanne de Grange lui céda les droits qu'elle avait au village de Ligné, en Saint-Valérien, sur son hôtel et maison noble de Chevredent (alias Brisard), y compris les préclôtures, jardins et ouches, vingt boisselées de terre au tènement des "Deux Seigneurs" et les deux tiers du sixte des fruits sur cinquante-deux boisselées des alentours.
Pierre Senegon, nous l'avons vu, s'était approprié divers biens, auxquels manquait tant soit peu la cohésion. Il avait (pour user d'une comparaison) amené comme à pied d'oeuvre tous les matériaux d'un édifice à ériger. Il y fallait un bâtisseur.
Le sieur de la Vallée fut cet homme-là !
Il organisa, il aggloméra ce qui, selon lui, pouvait l'être. Un Aveu, qu'il rend à l'Aubraie, permet à qui l'examine de constater comment, avec des terres emiettées auparavant, la Baudière exceptée, il forma les quatre métairies de Puissantour, de l'Engraisserie, de La Baudière et de la Sablière.
Plus tard encore, il se ravisa et vendit aux Barré de La Ricotière, qui l'avaient à leur porte, sa métairie de l'Engraisserie.
Nous avons de lui un arrangement avec le seigneur de L'Aubraie pour la réfection du four banal de Féole (11 mars 1645) et un bail de La Baudière, conclu "à moitié pour cinq ans" avec Nicolas Angibaud et les siens, d'un village de Puymaufray (26 octobre 1631).
Si profonds ou variés qu'aient pu être les remaniements imputables à sa gestion, le domaine qu'il laissa en mourant comprenait : 1° La grande maison de Féole ; - 2° La borderie de Manfray ; - 3° La Baudière ; - 4° La métairie de Puissantour ; - 5° La Sablière ; - 6° La petite borderie de Féole avec son moulin à huile ; - 7° un pré dans la "prée" de La Baudière et trois boisselées de terre, oubliés par mégarde aux jours de l'expertise.
Au bourg de La Réorthe, où le morne silence et l'ennui perçaient à travers les murs de sa maison le plus souvent solitaire, on se demandait pourquoi si vite et si longuement l'aimable résident de la Vallée l'avait fuie.
C'est que, dès le soir de ses noces pour ainsi dire, l'époux de Tiphaine avait pris domiciliairement au sérieux l'"adhoerebit uxori suoe" du premier couple humain. A cause d'elle, aussi lui, il planta là son vallon et courut s'abriter dans Féole.
Tiphaine, au reste, était une de ces maîtresses femmes, qui savent ne point s'engager à l'aveugle. En stipulant ce que serait son avenir, elle avait posé net ses conditions.
Habituée, par l'allure hospitalière du logis paternel, à servir à tout venant et à se servir elle-même, elle s'était éprise d'un amour de la besogne tel que rien ne lui peinait. Aussi, qu'elle fût jeune fille, épouse ou mère, jamais la désertion du poste n'entra, pour elle, en jeu.
En 1627, comme en 1618, sa maison resta la maison où l'on dîne. "Plus 7 sols en despans chez le sieur de la Vallée, fait écrire Antoine Charrier pour le déiuné et disner du sieur Gaudineau, qui estoit venu pour faire la procuration en 1626. - Payé à Mme de la Vallée 8 sols pour le disner de M. le Prédicateur, le jour des Rameaux (1618). - M'a cousté 35 sols, déclare à nouveau Charrier, le jour que je feuz remis fabricqueur le dimanche sinquiesme jour de septembre 1627, en la présence de Monsieur Lavallée, les deux Prebtres et le segretain pour leur disnez."
Ni la profession d'hôtelier, ni l'air de Féole n'avaient, à ce que l'on voit, encanaillé Maître François Baud. Au fait, à Féole même peut-être, à cette époque, respirait-on plus sainement et plus à l'aise. Sans quoi, l'on eut honni le sieur de la Vallée ... ce clérical fieffé !
Mais, clérical ou pas, le digne homme fréquentait les prêtres, aimait les hommes d'église, les recevait à table, les secondait du mieux qu'il le pouvait, en un mot, leur était dévoué. N'allait-il pas jusqu'à diriger son fils dans la même voie ? ...
Aussi, ne sommes-nous guère surpris de découvrir son nom sur la liste de ces chrétiens éclairés, plus chevillés, plus amis de Dieu que d'autres, que ne rebutait pas la charge méticuleuse de gérer à tour de rôle, le "revenu temporel de l'église et fabrice de Nostre Dame de La Réorthe."
Les deux années qu'il s'y maintint (1628 et 1629), il y apporta un tel esprit de méthode que sa veuve, vingt-six ans plus tard (24 juin 1655), n'aura qu'à réunir ses pièces justificatives (actes notariés ou quittances) et à relire le "mesmoire escript par la main du dit feu Baud" pour reconstituer et soumettre son compte à "Messieurs les procureurs fabriqueurs, manans et habitants de la paroisse."
Maître François Baud n'était plus aux environs de 1650. De son mariage avec Tiphaine Senegon naquirent pour le moins trois enfants : un garçon et deux filles.
Nulle part ailleurs, que lors de son voyage à Fontenay, en compagnie de Maître Chotard, nous n'avons rencontré l'héritier du nom, que la mort, pensons-nous, aura fauché dans son printemps.
Des deux filles, Charlotte et Renée, la première épousait, en 1639, Philippe Esgonnière, sieur de la Corbedonnière, en Bournezeau, de qui elle eut, de 1640 à 1666, sept garçons.
C'est sur le sixième d'entre eux, Pierre, que fut reportée l'appellation de "sieur la Vallée".
Renée avait, en mariage, précédé sa soeur de trois années et contracté avec Maître François Robert (15 janvier 1636).
VIII - FRANCOIS ROBERT, sieur de La Sablière
Par l'aveu du 20 mai 1665, à La Touche Morice, François Robert nous apprend quels étaient ses titre, profession et domicile : "sieur de la Sablière, procureur fiscal des commanderies de Changillon et de la Touche, demeurant à présent au dit château de Changillon, paroisse de Saint-Martin".
"Sieur de la Sablère ou Sablière" : nos registres de catholicité le nommaient ainsi dès 1651 lorsque (8 janvier) Maître "Françoys" fut, avec Demoiselle Louise Guignard, parrain de François Gorron.
A n'en pas douter, cette qualité lui échut de son union avec Demoiselle Renée Baud, dont le père, avons-nous dit, s'était précédemment fait l'acquéreur de La Sablière.
Du fait qu'on célébra cette union dans la chapelle de L'Aubraie, nous inférons que Maître François Robert devait être, à ce moment, incorporé par quelque office à notre châtellenie, qui lui servit comme de piedestal pour atteindre la fonction plus haute, à lui conférée dans la suite par le grand prieur d'Aquitaine.L
De même, à différentes époques, changea-t-il la demeure qu'il s'assigne à lui-même : en 1665, à Changillon, en 1660 et, pour le moins huit ans après, - et pour le coup jusqu'à sa mort - à Féole.
Avec lui cessa l'existence mouvementée, commerçante qu'avaient acclimatée chez eux, depuis plus d'un demi-siècle, Maîtres Baud et Senegon. L'enseigne du célèbre hôtel se laissa choir. Convenait-il aussi que la dame d'un Maître, d'un grave Maître procureur eût à coudoyer, comme devant, toutes sortes de gens ... ?
En revanche, Maître Robert ne modifia presque en rien l'organisation domaniale de son beau-père.
Pour avantager ce que l'on appellera désormais "la grande maison de Féole", il s'assura simplement sur La Baudière et sur Puissantour certaines réserves de prairies et de bois.
La Baudière, à laquelle Maître Baud déniait pratiquement l'espèce de distinction que lui créait son affranchissement de 1552, continua, sous son gendre, à végéter tristement dans la pénombre. Cent années durant, trop peu prisée de ses maîtres, elle ne fut que la vulgaire métairie, où défilent à la queue leu-leu les Angibaud (1583-1603), les Foucquetier (avant 1631), les Lartin et les Libaud, les Bouillaud et les Gaudin (1682). François Robert poussa même l'incurie jusqu'à remettre - moyennant 20 sols de rente annuelle - à "Maître Philippe Gauly, docteur en médecine, demeurant au village de La Touche" le soin d'englober sous une déclaration collective à La Touche Morice, les terres de la "mesterie de La Baudière".
La Sablière, par contre, avec son air pimpant de tard venu (car ses constructions étaient récentes), vit soudain converger sur elle toutes les bonnes grâces de la famille. Messire le procureur se dénomma, comme on sait "sieur de La Sablière" ; et de La Sablière, en Mai 1665, il daigna personnellement faire aveu à Frère Gilbert de Vieillebourg "seigneur commandeur des commanderies de Changillon et de La Touche Morice".
En dépit des inévitables variations, que subissent à la longue les biens et les personnes, il nous est loisible d'admirer, une fois de plus, comment reste inchangée, dans les familles à traditions saines, l'attache religieuse, l'amour sacré de l'Eglise et de Dieu.
Maître François Robert, dont le mérite et la valeur éclataient aux yeux de tous, fut, lui aussi, discerné par la paroisse en détresse et prié d'accompagner le fabriqueur auprès de M. l'Elu. Du présent qu'on offrit dans la circonstance, il ressort même qu'on ne lésina point. Lisons plutôt : "Cinq livres de burre, deux codinde, six chappons, demie-douzaine d'eschaudy et coustoit le tout ensemble la somme de 11 livres 4 sols". Quel coeur de roche eut été ce coeur d'Elu, s'il n'eut été fléchi par l'amorce des plaignants !
Mais du sieur de la Sablière, nos Réorthais exigèrent davantage encore.
Lorsqu'on sut qu'il se fixait définitivement à Féole, on fit de lui, pour cinq ans, le "procureur fabriqueur et sindicq" du lieu (Août 1672-Novembre 1678).
A l'apurement solennel de son compte (17 janvier 1681), que l'évêché confia à Maître Charles Thiré, curé de la Vineuse, il se trouva reliquataire d'un boni de cent onze livres. Ce par où l'on voit que, gestionnaire d'autrui, il excellait, en cette partie même, à ne pas gâcher le mortier.
IX - CHARLES BARBIER, sieur de La Guérinière
Maître François Robert eut deux filles, Anne et Marie à qui il survécut.
Tiphaine Senegon, la bonne aïeule, qui était de ce monde en 1655, eut la joie d'y voir se marier au moins l'une d'entre elles.
Anne Robert approchait de la vingtaine, lorsque noble homme Charles Barbier, sieur de la Guérinière, se permit de demander sa main.
Fils d'un avocat de Fontenay, dont la veuve, Antoinette Arnaudeau, vivait retirée aux Moutiers-sur-le-Lay, frère de noble homme Jean Barbier, sieur de la Mesnardière, - un fermier de la seigneurie des Magnils Regniers - Charles Barbier n'était pas tout à fait un étranger pour le pays.
Depuis nombre d'années, en effet, Maître François Barbier, sieur des Touches, et son oncle, y avait, parce que "notaire de la châtellenie de Laubrays", transféré ses pénates. Il y était mort aux environs de 1630, ayant eu de Damoiselle Renée Lymousin, son épouse, une fille, Damoiselle Renée.
Or, à l'époque du mariage qui se trame, Demoiselle Renée Barbier, épouse de noble homme Urbain Blouin, sieur de la Mouraudière, habite précisément La Réorthe.
Enfin, pour achever de briser jusqu'à l'ombre des résistances, si toutefois résistance il y eut, ajoutons que, en plus de l'honorabilité des siens, le sieur de La Guérinière apportait ses titres personnels de "avocat et procureur fiscal de Maroeil". Ces titres-là sonnaient tout de même agréablement à l'oreille de Maître François Robert, entre autres.
Donc, le sieur de La Guérinière ne fut pas évincé.
Dès l'année suivante, le Ciel répondait aux voeux des jeunes époux ; et la première grâce baptismale qu'eut à recueillir leur descendance, fut reçue par Marie, dans l'église même de La Réorthe (7 avril 1655). L'enfant y avait pour parrain noble homme René Barbier, sieur de la Saunerie, et pour marraine sa bisaïeule maternelle, Tiphaine Senegon.
Cette bénédiction qui en présageait d'autres, vint encore, pour le moins quatre fois, réconforter ce foyer chrétien, où successivement virent le jour : Anne, Estienne, François et Louise.
La Réorthe connut alors, à propos d'une question naturellement irritante - la question des dîmes paroissiales - une heure de véritable effervescence. Une heure est trop peu dire, puisque les tractations initiales remontaient à 1591. Et l'on était en 1669.
Or, le malaise menaçait de s'éterniser. Même embarras dans les deux camps. Ce qui le prouve, c'est de voir le Vénérable Chapitre, après tous pouvoirs remis aux délégués de son choix, se raviser, désapprouver et faire casser l'entente conclue. Du côté des Réorthais, l'embrouillamini n'était pas moindre : le 2 avril 1672, la Demoiselle de l'Aubraie, Elisabeth de Courcillon, Maître Philippe Gauly, sieur de la Touche, et le sieur de la Guérinière prennent de concert, sans contrainte, la charge des dîmes ; et le 5 juillet suivant, Messire Charles Barbier y renonce.
A aucune ligne, si prolixe que soit l'Acte de son dédit, n'est énoncée la raison d'une volte-face aussi leste. Pertes d'argent, cassements de tête, impopularité ? ... Que craignait-il ? ... A voir la châtelaine de l'Aubraie accepter sans humeur mauvaise (il s'en faut !) et totalement le fardeau dont s'allégeaient les épaules du noble Messire, à la voir le récompenser même de son désistement, la tentation nous viendrait presque de penser que, en fin de compte, Elisabeth jubilait et que elle-même avait tout manigancé pour que le sieur de la Guérinière se retirât.
Bénévole ou non, son recul valut à Messire Barbier toute une série de gracieusetés :
1° L'exemption de toutes les dîmes "sur les maisons, métairies de la Sablère, bordrie de Manfray, desquels jouit à présent le dit Barbier ; - plus sur les maisons, métairies de la Baudière, aultre métairies situées au village de Féolle, au ténement de Puissentour, lesquels deux métairies appartiennent à Messire François Robert et Demoiselle Anne Baud, sa femme ; - plus sur les maisons, jardins et ouches, que les dits Robert et Baud appartiennent ... dans toute l'estandue de la dite Paroisse, avec toutes les ... despendances ... sans exception quelconque ; - plus sur toutes les vignes à picq et terres données à aultray à planter vignes à droit de complant ou à droit de rante qui appartiennent au dit Robert-Baud et audit Barbier de son chef ou de ses enfants ... et pourront mesme faire planter ... telle quantité de vignes que bon leur semblera."
2° Le droit de percevoir à son profit sur les objets ci-dessus désignés "toutes sortes de dixmes, soient d'aigneaux, laines, guorrons, veaux, poids, febvres, lins, chancres, bleds, vins et toutes autres espèces que ce soit qui appartiendront totalement au dit Barbier et aux siens", sauf à payer en deux termes, au château de l'Aubraie, la rente annuelle de 22 livres.
Le sieur de la Guérinière, qui s'efforçait ainsi de concilier ensemble sa sollicitude pour les conflits réorthais et le souci de remplir dignement son office de Mareuil, prenait surtout plaisir à jouir de son intérieur familial des Moutiers. L'innocence et l'esprit sémillant se le partageaient. Tant de grâces juvéniles et pures s'y épanouissaient ! ...
Tous deux, père et mère, se prodiguaient, rivalisaient, autour de la nichée, d'empressement et d'amour, lorsque brusquement, coup sur coup, la mort les en sépara. On était aux abords de 1681.
Heureusement pour les pauvres petits, leur grand-père, l'ancien procureur, vivait. Mais si débile, si vieilli, si près de la tombe, à son tour ! ...
Alors que rien n'avait encore été partagé du bien de Messire François Baud, la mort fut une avertisseuse.
Le 10 novembre 1682, les orphelins Barbier, procédant sous l'autorité du sieur de la Mesnardière, leur oncle et curateur, s'entendirent avec Messire Germain Rousseau, sieur de Laudayrie, leur oncle aussi, pour déterminer la part afférente à l'une et à l'autre des parties. Sur le premier des lots, qui devint le lot des Barbier, furent mises la grande maison de Féole, la borderie de Manfray et la métairie de La Baudière avec une boisselée de terre au tènement du Bizet.
Cette répartition faite, les enfants Barbier subdivisèrent entre eux l'avoir de leurs auteurs. Et comme les partageurs étaient au nombre de quatre et que les domaines de La Réorthe égalaient en valeur ceux des Moutiers, il restait que, au gré du sort, deux des héritiers de noble homme Charles Barbier eussent le patrimoine des Moutiers-sur-le-Lay, pendant que iraient aux deux autres la quote-part de leur mère, les biens sis à La Réorthe.
Or, Louise et François "sieur de la Saulnerie", furent ceux que la Providence amena chez nous.
Louise, en conséquence, vint à Féole. C'est là dorénavant que son intérêt bien compris la fixait, là que pour avoir, elle et son frère, les moyens de subsister, elle trouvait à son double deuil un dérivatif puissant.
Mais le ci-devant sieur de la "Saulnerie" - à qui la Saunerie maintenant manquait - n'affronta pas longtemps, à côté de sa soeur, les orages d'un monde aussi décevant.
Presque aussitôt, il lui fit ses adieux et, captivé qu'il était par la vie des fils de saint Norbert, il courut implorer son accueil dans l'abbaye de Lieu-Dieu en Jard.
De là, sur le point d'être profès, il fait signe, un beau jour, au sieur de la Mesnardière. Jean Barbier se rend à Jard ; et, sous le scel de la Baronnie du dit lieu, un contrat se passe (11 septembre 1687) qui le fait acquéreur hic et nunc de la part et portion de son neveu, c'est-à-dire de la moitié en tout ce que possédait elle-même Louise Barbier.
L'extrême prudence de Louise, qui sut, en pareille occasion, brider son instinctif désir d'avoir, ne devait pas, au moins, lui défendre de proportionner, à l'avenir, ses acquêts à ses moyens pécuniers. A qui, mieux qu'à elle, convenait l'acquisition récente de son oncle des Magnils ? ... Qui s'exposait à en subir la gêne, sinon elle ? ... Aussi mit-elle fin, dès que possible, à l'indivision fâcheuse que perpétuait l'Acte de 1687, et s'adjugea-t-elle en entier Manfray, La Baudière et la Grande maison. "Fait le présent arrantement pour la somme de 100 livres par an, compris les bestiaux [et brebis montant à 171 livres 15 sols, que la dite Barbier retirera des mains de Messire Natanaël de Grange, son beau-frère, qui en est chargé comme fermier], laquelle somme la dite Demoiselle Barbier, les siens ou ayant cause seront tenus de bailler et payer au dit sieur de la Mesnardière et les siens ... à commencer de la saint Jean-Baptiste de l'année prochaine 1691. - Fait et passé au Bourg des Magnis, le 13e Mars 1690."
X - HENRY DE CHALLET, sieur du Bellay
Six mois, depuis lors, se sont écoulés. La Grande maison de Féole, où le va et vient s'accuentue, où l'animation, le babil, l'air affairé des jours anciens semblent ressuscités, s'apprête (on n'en saurait douter), à quelque évènement grandiose.
Déjà, les initiés le chuchotent entre eux. La gente Demoiselle, dont c'est ici la demeure, bientôt n'y sera pas enfermée seule.
Louise-Renée Barbier y recevra comme époux, le 20 septembre 1690, Henry de Challet, sieur du Bellay.
Le nouvel arrivant, fils de "Arnaud de Chaillet et de Anne d'Aubrian, paroissiens de Viabon, au diocèse de "Chartres", se rattachait, par quelque fibre évidemment aux de Challet, que les registres de la noblesse de France font précisément naître dans la Généralité d'Orléans et donc la paternité remonte, suivant l'un d'eux, à Christophe de Challet, écuyer en 1540.
Mais au moins faut-il rendre à Messire Henry, ce témoignage : à savoir que, loin de faire ostentation de ses étoiles d'or et de ses chevrons d'argent, il aborda Féole aussi modestement, aussi peu bruyamment qu'il est possible de l'imaginer.
Dieu qui les avait unis et qui, dès juillet 1691, leur donnait en Louise-Madeleine, leur aînée, un premier gage de ses munificences, se plut, pour la rendre durable, à cimenter, dès le début, l'affection que s'étaient mutuellement jurée les époux. Non contents, en effet, de s'appartenir de coeur, ils voulurent que, en dépit d'un contrat qui ne les soumettait point, de leur vivant, au régime de la communauté conjugale, leurs intérêts fussent, un jour, néanmoins confondus ; et, le 10 mai 1692, "près de Cassolle, fief d'Ougnette", les notaires de la Baronie de Sainte-Hermine redigèrent l'Acte de leur donation réciproque.
Que se passa-t-il pour le sieur de bellay à cette heure particulièrement angoissante de notre histoire nationale, où Louis XIV et la France imploraient la paix, que les ligueurs d'Augsbourg s'obstinaient à leur refuser ? ... Sont-ce les besoins du Trésor ou l'Ordonnance sur la police des grains ou la simple vocation de l'homme à l'emploi qui firent de lui un "capitaine des quays de la ville de Marans ? ..."
Du moins, à partir du 11 juillet 1699 et jusqu'à fin janvier 1710, ce titre d'une fonction mi-douanière, mi-policière, lui est-il concédé par les documents, que nous avons pu feuilleter.
Cette charge, dans laquelle Messire Henry, désormais écuyer, n'avait aucunement promis de moisir, lui dicta pourtant l'obligation d'échanger momentanément Féole pour Marans.
Eh ! qu'allait devenir Féole inhabité ? ... Privée de ses hôtes et partiellement grevée d'une rente, la Grande maison n'était profitable à personne. Tant s'en fallait ! ... La laisser en cet état, l'économie la plus sage l'eut déconseillé en tous temps, à plus forte raison par un temps de misère et de capitation, tel qu'était celui-là. Somme toute, mieux valait sacrifier Féole ! Et ce fut fait.
Le 11 juillet 1699 "le sieur et la Demoiselle de Belle" arrentèrent "pour 55 livres de rente ... à payer à la maison de la Baudière, où à trois lieues dicelle, une maison avec un jardin y joignant, ousche, collombier, ruage et quayruage, sise au village de Féole, en la seigneurie de Laubray, estant séparée par un chemin entre deux, qui conduist de Nantes à La Rochelle, confrontant d'un côté de septentrion au chemin qui conduist de la dite maison au gué de Bataillé, du costé d'orient au jardin des dits héritiers Gaborit et du côté d'occident au grand chemin de Nantes à La Rochelle ..."
Le bénéficiaire de l'arrentement, qui n'était autre que Germain Rousseau, sieur de Laudayrie - l'oncle de Louise Barbier - et qui jouissait de la maison depuis la saint Jean passée, arrentait, à son tour et le même jour, aux époux de Challet, pour 10 livres, payables "en sa maison ou mestayries de la Sablière, toutes les parts et portions qui peuvent luy compéter et apartenir à cause de son enfant, dans une pièce de pré appelée "le pré de la Loge", despendant de la mestayrie de la Sablière, en la seigneurie de Laubray, tenant d'un côté nord au chemin de l'Angle à Féole, du fossé du midi au jardin et moulin dépendant du Grand-prieuré de Changillon, du côté d'orient au chemin de La Réorthe au moulin de la Place à l'occident au pré de Madame de Laubray ..."
Le pré de la Loge, dont nous parlons ici, pour la première fois, avait jadis été l'objet d'un contrat semblable, que la Dame de Laubray consentit au sieur de la Guérinière "moyennant 10 livres, un plat de poisson de 10 sols à Noël et déclaration rousturière" (14 février 1672). En amortissant la rente, Messire de Challet et sa Dame aboutirent, un peu plus tard (15 octobre 1708), à l'acquisition complète du pré "à la charge toutefois de payer à l'avenir le dit plat de poisson ou la dite somme de 10 sols par chacun an et feste de Noël au dit chasteau de Laubray".
Le pays charentais, certes, possède, autant qu'un autre, ses charmes propres et captivants. Il n'en eut, tout de même, pas assez pour faire que le nôtre fut absolument oublié. Damoiselle Louise Barbier, à qui La Baudière appartenait quasi, vint en juillet 1703 y donner le jour à la sixième de ses filles.
Ce retour, si fugitif qu'il fut, au nid des ancêtres, était une indication sous laquelle se voilait le secret désir des oisillons d'y revenir bientôt fermement. Aussi, Louise Barbier, dont c'était l'affaire - puisque non commune en biens avec son mari - n'hésita-t-elle point à se libérer le plus tôt qu'elle put, de la rente promise en 1690 et à rendre effective, pour elle et les siens, la possession de ses biens de famille.
Le vieil oncle, Jean de la Mesnardière, n'était plus. Son fils unique, Maître Charles Barbier, sieur de la Chambaudière, lui-même avait disparu. Restaient ses enfants et sa veuve, Demoiselle Marguerite Bouton, avec qui traita Madame de Challet. Elle lui "paya et délivra comptant ... la somme de 2.000 livres en espèces de louis d'or, louis d'argent et autres bonnes et valables monnoyes ... pour l'extinction de la rente annuelle et foncière de 100 livres ... et oultre luy paya la somme de 100 livres en pareille monnoye que dessus pour une année de la dite rente, quy devoit eschoir à la saint Jean-Baptiste prochaine ... Fait et passé au dit lieu des Magnils, en la maison de la dite Damoiselle Bouton, le 8e juin 1708".
A quelque temps de là et même deux ans et demi plus tôt, la Baudière avait tressailli d'une joie insolite, joie compréhensible chez quiconque ambitionne d'immortaliser un nom, de perpétuer une race : un fils venait de naître à Messire de Challet.
L'allégresse auprès du berceau fut si grande que l'écho, affaibli sans doute mais fidèle, en parvint jusque dans la capitale du royaume. Et ceci en raison du parrainage qu'on désigna. Jean-François-Paul eut, en effet, pour parrain "Hault et Puissant Messire Jean-François-Paul Lefèvre de Caumartin, prestre-docteur de Sorbonne, abbé de Buze", académicien dès cette époque, futur évêque de Vannes et de Blois. La non moins illustre marraine, Marguerite Lefèvre de Caumartin, était l'épouse de "Hault et Puissant Sieur Messire Marc-René de Voyer de Paulmy, marquis d'Argenson, conseiller d'Etat et lieutenant général de police à Paris".
Avec le bienvenu Jean-François-Paul, la famille de Messire Henry, telle au moins que nous la connaissons, était au complet.
Dans la maison de la Baudière, probablement rajeunie, peut-être même amplifiée par les soins de François Robert et de Anne Baud, il y avait place, place en tout cas facile à faire à tout ce petit monde. Mais à l'église ? ...
A l'église, la place fut faite grâce à la convention du 16 novembre 1704.
Ce jour-là "au devant de la grande porte de l'église de La Réorthe, à issue de grande messe, en l'assemblée générale de tous les habitants ..., icelle convoquée par Pierre Angibaud, procureur fabriqueur", comparaît par devant les notaires de la Baronnie de Sainte-Hermine, Messire Henry de Challet, écuyer, sieur du Bellay, demeurant ordinairement en la ville de Marans, "lequel a propozé aux dits habitants de luy donner la permission de construire un bancq en la dite église pour luy et sa femme aux offres qu'il fait de donner à la Fabrique une boisselée de terre, par luy acquise de Messire Denis Chabirand, notaire et procureur au comté de Marans ..., icelle proche le village de Fuolle ..."
Les autorités du lieu, Messire Philippe Coutocheau, curé, en tête, opinèrent toutes du bonnet et permirent que "à la charge du délaissement de la dite boisselée de terre", le dit sieur du Bellay installât son banc "quand bon lui semblerait, pour luy et sa famille et les leurs."
Notre "capitaine des Quays", n'aspirant plus qu'à échanger la ville pour la campagne, Marans pour La Baudière, vint s'y fixer au temps de la canicule, entre juin et octobre 1708.
La vie qu'il y mena fut celle du gentilhomme placide, économe, uniquement préoccupé de gérer, comme il convient, ses propriétés et sa maison. L'amortissement du terrage des Gabriottes (19 novembre 1714), deux ou trois contre échanges avec Messire de la Jou et de "Menfray" (13 septembre 1699), avec le grand prieur d'Aquitaine (16 octobre 1715), et avec Damoiselle Catherine de la Jou (23 février 1723), sont les moindres marques de son activité en ce genre. Outre cela, deux affaires litigieuses : celles de la Grande maison et de la Tirandrie.
Malgré l'Acte en forme du 11 juillet 1699, qui donnait à Germain Rousseau et aux siens, moyennant 55 livres de rente annuelle, la jouissance de la Grande maison de Féole, Pierre Prévereau de la Tibaudière, un notaire de la Baronnie de Sainte-Hermine, héritier du dit Germain par sa femme, osa contester (nous ne savons pas de quel chef) le bien-fondé d'une dette aussi bien assise. Actionné par Henry de Challet et Damoiselle Barbier, son épouse, il perdit naturellement son procès ; et, par sentence du présidial de Poitiers (22 avril 1709), sa femme et lui eurent à payer huit années d'arrérages. C'est à la suite de ce jugement, dont il fallut, pour éteindre tout conflit, reporter les conséquences sur les cohéritiers de Prévereau, que le sieur du Bellay présenta une requête. La requête sortit son effet ; car, le 29 janvier 1710, nous voyons Chabirand, notaire de Marans, authentiquer l'accord entre le requérant et "l'hérédité du sieur de Lauderie".
A peine expirait cette affaire, qu'une autre surgissait.
La Tirandrie, au bourg de Saint-Juire, n'était qu'une métairie branlante, en fort mauvais état, dont le sieur Ozias Hillairin et autres avaient arrenté les trois quarts à Henry de Challet. Le dernier quart allait au sieur Bellair, à cause de Damoiselle de la Roussière, son épouse, demeurant à La Jaudronnière de Sigournay. C'était un homme d'une humeur abondamment processive. Que faire ? ... Que pouvait faire le maître pacifique de La Baudière pour esquiver un débat et sauver, en même temps, l'immeuble de la perdition ? ... Par une supplique à Monseigneur le Maréchal de Chamilly, à La Rochelle (mars 1710), il demanda préalablement le partage amiable. Et la solution espérée s'ensuivit.
Le bourg de Saint-Juire, où bientôt Charles-Armand, sieur de Morais, son frère, viendra vivre et mourir, attirait irrésistiblement, semble-t-il, Henry de Challet.
Il y existait alors "une maison et borderie appelée Le "Palliron", dont l'appartenance était passée de Jacques de Coué, escuyer, à Jean-André Rabillé, fermier de Chaix, tous les deux dénommés pour cela "sieurs du Palliron".
D'un aveu du 15 décembre 1628, il ressort que ce minuscule domaine mouvait des deux seigneuries de Langibaudière, en Saint-Juire, et de la Séguinière, en Saint-Martin, seigneuries dont Jean Gourde, écuyer, sieur de Canilière, Rue et des Ardilliers, était, en ce temps-là possesseur.
Quand décéda, Catherine-Claude Rouchaud, il laissait une fillette de 10 ans et une situation financière lamentablement obérée. Il fallut vendre.
Pour le Palliron, Messire Henry de Challet, escuyer, fit ce qu'il avait fait pour La Tirandrie : il l'arrenta. Entre lui et "Messire Pierre Garnier, procureur ès cours royales du dit Fontenay, curateur créé à l'hérédité vacante ...", l'arrentement fut arrêté au chiffre de 50 livres à payer chaque feste de lendemain de Pâques à Messire Pierre Clisson, sieur de Laubretière, créancier ..., à charge aussi de payer une rente viagère de 15 livres à Damoiselle Rabillé." (8 avril 1715)
Si nous en croyons Judicq de Challet, ce ne fut point là le plus brillant des marchés qu'ait fait son excellent père. "Quant à moi", déclare-t-elle au moment du partage "je renonce au Palliron, trouvant le dit bail plus onéreux que profitable".
Sur le déclin de cette même année (1715), Madame du Bellay nous apparaît souffreteuse. "Un rumatisseme lui a "osté l'uzage de sa main droite" au point qu'elle ne peut apposer sa signature au bas du contrat qu'on lui soumet.
C'était un symptôme. La mort ne tarda guère. Sa venue nous est discrètement annoncée par les lignes que voici, écrites de mai 1717 à mai 1720 :
"Plus le dit Jacques Pâquereau, fabriqueur, tient compte de la somme de 52 livres qu'il a reçue par les mains de M. le Curé de La Réorthe, dont 30 livres avoient esté données par Madame de Laubray par son testament et le reste estoit pour la levée du carreaux de la fosse de Madame Dubellay et des cierges et encens que l'église avoit fourni à quelques enterrements et services."
Louise-Renée Barbier revivait heureusement dans les six filles, de 17 à 29 ans, qui restaient après elle et dont aucune, jusque-là, n'avait déserté la maison. En famille, Louise-Madeleine avait nom Damoiselle du Bellay ; Marie, Damoiselle de la Baudière et Charlotte-Renée, Damoiselle de Manfray, Judicq-Antoinette, Jeanne et Anne demeuraient sans qualificatif.
Pour vraie que fut la douleur de Messire Henry de Challet de n'avoir plus avec lui sa maladive et très chère épouse, on conçoit que, à La Baudière, affection, délicatesse et sourires ; tout conspirait à l'en distraire au mieux.
Cependant, le principal de son activité, le meilleur de sa vie, lui aussi, il l'avait donné.
A part un aveu à La Touche Morice, une modification du bail des Riché, de Saint-Juire (9 septembre 1726) et la déclaration qu'il fit publier par son curé à propos de la métairie de Manfray (20 août 1724), on ne le voit plus s'employer à quoi que ce soit.
Le Sieur du Bellay passa de vie à trépas vers le premier de l'an 1728.
Une seule de ses filles, Anne, l'avait précédé dans la tombe. Jeanne et Marie, les premières, devaient l'y suivre, mais à distance raisonnable : Jeanne en mai 1747, âgée de 50 ans ; Marie, l'année suivante (avril 1748), âgée de 54 ans. De 1742 à 1744, on les trouve toutes plus ou moins impliquées dans une discussion pratique sur des droits de fief, auxquels prétendaient, pour le même terrain. La Touche Morice et Châteauroux, Messire le grand prieur d'Aquitaine et "Monseigneur l'Evêque de Luçon".
En 1747, Mademoiselle de "Menfray" habite au bourg - et jusqu'en 1756 - la maison neuve, que la Fabrique s'est payée.
Quant à Jean-François-Paul, qui grandit à l'ombre de ses soeurs, je ne sais qui lui fit d'abord entrevoir que la carrière ecclésiastique à laquelle s'était voué son illustre parrain, pourrait également devenir la sienne. Il y accède et à 16 ans porte tonsure. Mais ... comme la tonsure n'a, pas plus que l'habit le don de faire, à elle seule, un moine, à 22 ans la direction qu'il cherche n'est plus celle-là. Lui-même, d'ailleurs, un peu plus tard (27 novembre 1733) s'intitulera "escuyer, Sieur du Bellay, capitaine de la patache de saint-Martin de l'isle de Ré, y demeurant paroisse de Loix".
A peine avons-nous cité, jusqu'ici, le nom de Judicq-Antoinette, la cadette des de Challet. Et pourtant ..., son histoire a de quoi nous intéresser plus que l'histoire de tous les autres.
Mais c'est à dessein que, jusqu'à voir, nous nous tairons sur elle.
Car son mariage avec Messire Hilaire Houlier, "escuyer seigneur de la Villedieu et des Goubardières" (Contrat du 5 avril 1721) demande que, avant d'en rien dire, nous jetions un coup d'oeil rétrospectif sur les origines et sur les membres successifs de cette famille des Houlier, l'une des plus honorables de la Vendée.
Nous le lui devons à divers titres, dont le moindre est que La Baudière vit d'elle depuis plus de deux cents ans.
GEORGES GAILLARD
Curé de Saint-Sulpice-en-Pareds
Société d'émulation de la Vendée
1928-1929