DAMIEN HESSEL, CHEF DE BANDE
DAMIEN HESSEL
Le temps auprès des dieux ne prescrit point le crime ; Leur bras sait tôt ou tard atteindre sa victime.
Dans les dix dernières années du dix-huitième siècle, et les dix premières du dix-neuvième, de nombreuses troupes d'assassins et de brigands inondèrent les Pays-Bas, le Haut et le Bas-Rhin. Ces bandes avaient à leur tête des chefs déterminés, dont le courage égalait la scélératesse. Parmi ces derniers, on remarque Damien Hessel.
Né à Faderborn, le 3 mai 1774, d'un fabricant de tabac, Hessel fut d'abord destiné au parti de l'église ; il fréquenta les basses classes, et conserva quelque réminiscences de latin et de grec ; de là ses sobriquets de bacherlé et d'écolier.
Une étourdernie de jeune homme, étant au gymnase de Paderborn, le détermina à abandonner le toit paternel, et de sortir de la ville pour se dérober à la punition qu'il attendait.
Ayant fait connaissance avec un de ces mendians soi-disant incendiés, il parcourut avec lui les Pays-Bas, et s'engagea ensuite dans le régiment de Wittgenstein, qu'il accompagna dans ses quartiers d'hiver à Marienborn, près Maïence. La vie militaire ne lui plaisant pas infiniment, il écrivit à sa mère pour lui faire part de l'intention qu'il avait de quitter le service, et celle-ci se mit en mouvement pour lui procurer son congé. Elle adressa dans cette vue à un cousin qui demeurait à Hanau, et qui décida que la désertion était le plus court chemin pour arriver à son but. Hessel s'enfuit donc à Hanau, auprès de ce cousin qui ne put lui procurer un habit ; en conséquence, l'uniforme que portait Hessel fut transformé en un frac de petit-maître.
Le cousin, qui se disait baron, et qui était loin d'être dans l'aisance, ayant profité des premiers vols de son jeune parent, l'encouragea à ne pas oublier l'heureux talent qu'il possédait pour mendier sur de faux certificats ; il lui donna même plusieurs adresses pour Francfort ; dont notre héros rapporta fidèlement chez lui le fruit de ses aumônes et de ses vols.
Ce cousin avait une fille de vingt ans nommée Caroline, pleine d'amabilité et de grâces, pour laquelle le jeune Hessel se prit d'une belle passion. Cette demoiselle avait le goût de la parure, et comme en général on était fort brouillé dans la maison avec l'argent comptant, Hessel fit plusieurs tours d'étudiant pour l'amour de son parent et de sa charmante cousine.
Dans une de ses excursions à Maïence il trouva moyen, en servant la messe à la cathédrale, de dérober un petit calice ; mais, ayant été surpris par le marguillier, on l'arrêta, et il fut transporté à la tour de la Porte-au-Bois, dans le même cachot d'où il sortit depuis pour aller à l'échafaud. C'était sa première arrestation ; et lorsque, en décembre 1809, la police de Francfort l'eût livré à celle de Maïence, il s'écria d'un ton prophétique, à son entrée dans cette même tour : Voici mon alpha et mon oméga".
Caroline n'abandonna pas son amant dans l'infortune, et parvint à force de sollicitations à obtenir sa mise en liberté.
A sa sortie de Maïence, Hessel ne songea plus qu'aux moyens de dédommager sa cousine pour ses frais de voyage par quelques nouvelles filouteries.
A Francfort, il servit la messe chez les capucins, et leur déroba deux calices et deux petits vases.
En janvier 1793, il se fit enfermer au matin dans l'église des carmes, et pendant que les bons pères étaient à table, il s'échappa au travers du cloître, en emportant un crucifix d'argent. Quelques jours après il escamota la montre d'un vieux marquis qui demeurait à Hanau ; la montre fut donnée à Caroline, et le produit des vases sacrés dépensé au bal et au spectacle.
Dès lors les vues d'Hessel commencèrent à s'agrandir ; il entreprit des courses jusqu'à Dusseldorf, où, en mendiant sous mille formes différentes, il rassembla jusqu'à vingt-cinq louis.
A Ketwig, sur la Roër, il s'associa à un maquignon, et pendant que cet homme faisait sa sieste, il lui enleva cent louis sur trois cents qu'il portait dans sa ceinture, et de suite se rendit en poste, par Cologne, Coblentz et Francfort, à Hanau, près de ses honnêtes parens, chez qui l'argent frais fut, comme de coutume, dispensé en parties de plaisir.
C'est à-peu-près vers ce temps qu'Hessel se mêla parmi le peuple et les soldats qui dépouillèrent les maisons des clubistes à Maïence, et qu'il enleva suite, à un courrier autrichien qu'il rencontra sur la route d'Aschaffenbourg, la moitié de son argent comptant.
Dans une tentative qu'il fit pour piller le comptoir d'un aubergiste de Hanau, il fut arrêté. La seconde nuit de sa détention, il s'évada au travers des latrines. Il avait jeté d'abord ses vêtemens par la fenêtre ; puis, ayant lié son mouchoir autour de sa figure, s'était hasardé dans le canal, en étendant ses bras devant lui. Mais il demeura suspendu au milieu du conduit, environ deux heures de suite, sans connaissance, jusqu'à ce qu'un moment fortuit le fit tomber jusqu'en bas : le corps tout souillé, ayant à peine l'usage de ses sens, il eut besoin de quelques momens pour revenir à lui, puis il se traîna au bord d'un puits où il se nettoya. Il était déjà minuit passé ; il ne perd pas une minute, et se rendit en hâte à Francfort pour y faire panser ses meurtrissures ; Caroline vint l'y voir. En le quittant, il prit le chemin de Maïence ; en se promenant dans la grande rue de cette ville, il fut accosté par un officier prussien, qu'il avait eu occasion de rencontrer à Hanau, une fois ou deux, dans des parties de plaisir. On renouvela connaissance ; mais en passant devant un corps de garde, l'officier fit saisir Hessel comme un mauvais sujet et un voleur échappé de Hanau. Le lendemain, il fut ramener dans la prison de cette ville, dont au bout de quatre semaines, il s'évada assez adroitement.
Ayant entrepris un nouveau voyage dans les Pays-Bas, il y vécut d'abord du métier de faux quéteur. Dans la suite il fit la connaissance de deux fameux filoux, dès-lors, il fut entraîné dans le torrent de ce qu'il nommait les grandes affaires. Depuis cette époque, la vie de ce scélérat n'est qu'un enchaînement de monstruosités, d'assassinats, de brigandages, de filouteries, de débauches crapuleuses, d'arrestations et d'escapades, dont l'énumération et le développement rempliraient plusieurs volumes.
Arrêté à Francfort, sur l'indication d'un de ses camarades, et désigné comme un des auteurs de la tentative de vol commise à la poste de Maïence, et d'un vol effectué à Frankental, il parut devant la cour de justice de Maïence, qui, après une instruction qui remplit plusieurs séances, le condamna à mort, le 29 septembre 1810, avec deux autres chefs de bandes.
Hessel paraissait croire à une sorte de fatalité qui l'avait destiné pour son genre de vie, et à laquelle il n'eût jamais échapper. Aussi fit-il la réponse suivante à l'un des interrogats du juge instructeur : "Dieu nous fait naître et nous envoie sur la terre pour punir les avares et les mauvais riches ; nous sommes une espèce de plaie divine ; et d'ailleurs si nous n'existions pas, à quoi serviraient les juges ?"
Extrait
La caverne des brigands ou recueil des assassinats, des vols, des brigandages,
des scélérats qui ont expié leurs crimes dans leurs entreprises et sur l'échafaud
Paris - 1814
