CHARLES-ANDRÉ MERDA ET LE 9 THERMIDOR
Charles-André Merda (1773-1812)
NOTICE HISTORIQUE
SUR LA VIE
DE CHARLES-ANDRÉ MÉDA
Charles-André MÉDA appartenait à une famille de Paris connue dans le commerce.
Ayant, dès son enfance, montré du goût pour l'état militaire, il entra, à l'âge de dix-sept ans, dans la garde constitutionnelle de Louis XVI.
Au 20 juin 1792, il était de garde aux Tuileries. La horde révolutionnaire, à laquelle il disputait l'entrée des appartements, l'entraîna dans le jardin, et allait le sacrifier à sa fureur, lorsqu'un de ses parents arriva à la tête d'un détachement de gendarmerie, et le sauva en disant avec une rare présence d'esprit : "Gendarmes, arrêtez cet homme : c'est un scélérat dont j'ai depuis longtemps le signalement ; il périra sur l'échafaud avec ses complices."
Après le 10 août, Méda, pour sauver sa vie, entra dans un escadron de gendarmerie composé presque entièrement des hommes du 14 juillet, où il fut surnommé Veto par ses camarades ; son opinion, qu'il ne put pas toujours renfermer au fond de son coeur, l'y exposa à des désagréments sans nombre et souvent à de grands dangers.
Enfin le 9 thermidor arriva. Méda vit qu'il était possible de renverser les hommes sanguinaires qui opprimaient la France ; il s'arma contre eux sans balancer et les poursuivit sans relâche jusque dans leurs derniers retranchements.
Ici se présente un spectacle peu commun dans l'histoire : on voit un soldat sortir de la foule et s'élever tout d'un coup à la hauteur d'un homme habitué depuis longtemps au commandement. On le voit réparer toutes les fautes des hommes auxquels il était destiné à obéir ; enfin, on le voit décider, en quelques instants, par sa prudence et par son courage, une des journées les plus importantes de notre histoire. Qu'on examine avec attention tout ce qu'a fait Méda dans cette journée si féconde en évènements, et l'on en conviendra sûrement avec nous, c'est à lui seul que la France en doit tout le succès ; et si ceux qui tenaient à cette époque les rênes du gouvernement ont été justes, ils doivent avoir décerné des récompenses extraordinaires à un homme qui avait tant fait pour sa patrie. On va voir quelle récompense il en reçut.
Méda fut présenté à la Convention dans la matinée du 10 thermidor, ainsi qu'on peut le voir au Moniteur et dans tous les journaux du temps ; mais de quelle manière le fut-il ? Si Léonard Bourdon, sous les yeux duquel il avait agi, eût voulu dire toute la vérité, il l'eût présenté comme un homme qui avait conçu, qui avait dirigé, qui avait même exécuté, presque seul, une grande entreprise dont personne n'aurait osé croire la fin si prochaine ; mais ce représentant ne put résoudre son amour-propre à un pareil sacrifice, et, s'attribuant sans pudeur tout l'honneur de cette journée, il ne présenta Méda que comme un brave soldat qui avait bien exécuté ses ordres. Méda fut très-sensible à cette injustice ; peu s'en fallut même qu'il ne réclamât publiquement contre un procédé aussi déloyal : cependant il ne l'osa pas. Il faut le dire aussi : ce qui contribua beaucoup à l'empêcher de faire éclater son ressentiment, ce furent les bonnes dispositions dans lesquelles la Convention paraissait être à son égard ; ce fut l'espoir de voir bientôt ses services dignement récompensés par cette assemblée. Mais laissons-le détailler lui-même toutes les marques de reconnaissance qu'il reçut de tous ces hommes auxquels il venait de sauver la vie, ainsi qu'il l'a fait dans un post-scriptum joint à son Précis, et que nous n'avons pas cru devoir conserver, parce qu'il ne contient que quelques faits purement personnels qui trouveront plus naturellement ici leur place.
"Les coups que j'avais reçus à la tête où beaucoup de sang s'était extravasé, m'obligèrent à me faire saigner et à garder le lit pendant plusieurs jours. Lorsque je fus guéri, j'allai au comité de salut public pour savoir ce qu'il comptait faire en ma faveur. Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois, auxquels je m'adressai d'abord, m'écoutèrent peu et me semblèrent même fâchés contre moi. J'allai trouver, à la section de la guerre, le citoyen Carnot qui me demanda la place que je voulais, et que j'avais, dit-il, si bien méritée. Un de ses secrétaires, nommé Audouin, voulait me nommer adjudant général. J'observait que j'étais encore bien jeune et sans connaissances pour être général ; que je désirais auparavant m'instruire dans l'état-major de l'armée du Nord, commandée par le général Pichegru. - Hé bien, c'est bon, mon ami, me dit le citoyen Carnot ; nous arrangerons cela : reviens dans quelques jours.
Quel fut mon étonnement de me voir nommé, deux jours après, sous-lieutenant au cinquième régiment de chasseurs à cheval ! J'allai aussitôt au comité de salut public pour lui faire connaître que je n'acceptais point cette place, attendu que j'en espérais une plus avantageuse dans mon corps. - Tu es bien hardi, me dit Billaud-Varennes, de ne pas vouloir de cette place ; n'est-elle pas assez bonne pour toi ? Tu es nommé, pars pour ton régiment ; sinon tu sera considéré comme officier suspect et traité comme tel.
Ce discours m'atterra. - J'allais trouver le citoyen Carnot ; je lui rappelai ses promesses : - Que veux-tu ? me dit-il, je ne suis pas le maître : ils t'en veulent beaucoup. Crois-moi, pars promptement pour ton régiment ; tu réclameras plus tard.
Je lui observai alors qu'étant simple gendarme, je ne pouvais pas m'équiper à mes frais ; et, sur sa demande, le comité m'autorisa à prendre dans les magasins de la République tout ce qui me serait nécessaire pour mon armement et mon équipement, mais à charge, par moi, de le payer par une retenue mensuelle sur mes appointements."
Voilà donc la récompense que Méda reçut pour les services immenses qu'il avait rendus à son pays dans la journée du 9 thermidor ! Il fut nommé sous-lieutenant par une assemblée qui ne s'était jamais astreinte à aucune règle dans la distribution des honneurs militaires, et qui avait tiré les Santerre, les Ronsin, les Henriot, et tant d'autres, des derniers rangs de l'armée pour les élever tout d'un coup au grade de général en chef. Encore se fût-il estimé heureux si, après lui avoir donné cette chétive récompense, on eût bien voulu l'oublier ensuite et le laisser parcourir sans obstacle une carrière dans laquelle ses talents et son courage lui assuraient des succès rapides ; mais, à l'accueil qu'il reçut de quelques-uns de ses chefs, révolutionnaires exaltés, il ne s'aperçut que trop qu'on ne l'avait pas oublié, et il put craindre que la haine des partisans de Robespierre ne le poursuivît pendant toute sa vie et ne lui fermât tout avancement.
Cependant il eut, au bout de quelques mois, un rayon d'espoir. Il apprit que la Convention avait commencé à chasser les Jacobins des administrations à la suite des évènements de germinal et de prairial an III. Du fond de la Hollande, où il était alors, il écrivit aussitôt à Carnot pour lui rappeler ses promesses ; mais il n'en obtint même pas de réponse.
En l'an V, il obtint un congé et vint à Paris. Il vit Tallien qui le reconnut et le présenta au Directoire. Le directeur Barras, qui avait pu mieux que personne apprécier ses services au 9 thermidor, fâché de l'oubli dans lequel on l'avait laissé, voulait le nommer chef d'escadron ; mais le ministre de la guerre Schérer s'y opposa en rappelant au Directoire qu'il s'était ôté, par un précédent arrêté, la faculté de nommer à aucun grade supérieur ; en conséquence, il fut seulement nommé capitaine à la suite au douzième régiment de chasseurs à cheval.
Méda fit dans ce grade plusieurs campagnes ; mais ce fut en vain qu'il y déploya toutes les qualités qui constituent un bon officier : ce fut en vain qu'il fit des prodiges de valeur aux avant-postes du camp de Bâle qu'il commandait en l'an VIII ; ce fut même en vain que le général Moreau le recommanda au gouvernement de la manière la plus honorable : il était écrit que chaque grade serait pour lui le prix de plusieurs années de patience. Ce ne fut qu'en l'an IX, sous le consulat, qu'il obtint de l'avancement en passant chef d'escadron au septième de hussards.
C'est à cette époque qu'il composa son Précis historique du 9 thermidor. Il crut devoir l'adresser au ministre de la guerre et lui demander la permission de le faire imprimer ; mais, par suite du système que le chef du gouvernement consulaire s'était fait au sujet de la presse, et dans lequel nous l'avons vu persévérer jusqu'à sa chute avec tant d'opiniâtreté, cette permission lui fut refusée ; et, pendant tout le temps qu'ont duré le consulat et l'empire, cet ouvrage n'a pu être connu que d'un très-petit nombre de parents et amis de l'auteur.
Méda fut nommé commandant de la Légion d'honneur en 1804, colonel du premier régiment de chasseurs en 1806, baron de l'empire en 1808 (transforma son nom en Méda), et il y a tout lieu de croire qu'il fût parvenu rapidement à de plus grands honneurs, s'il eût pu se plier aux habitudes de la nouvelle cour ; mais il fut oublié ainsi que tous les officiers qui se bornèrent à laisser parler leurs services ; il était encore colonel du premier de chasseurs, après six ans de grade, lorsque la campagne de Russie s'ouvrit.
Il fit cette campagne comme il avait fait celles de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram ; comme il avait fait toutes ses campagnes, avec la plus grande distinction. Par l'accueil flatteur qu'il recevait de ses chefs, il pouvait compter cette fois sur un avancement prochain ; mais il était arrivé au terme de sa carrière. Il eut une jambe emportée par un boulet de canon à la bataille de la Moskova, dans une charge brillante qu'il faisait à la tête de son régiment, et après avoir vécu assez longtemps, encore pour apprendre qu'il était nommé général de brigade, il mourut au milieu des chants de victoire que ses compagnons d'armes faisaient encore entendre, mais pour la dernière fois.
Ainsi périt, à la fleur de l'âge, un homme que la nature avait destiné aux plus grandes choses, et qui eût certainement atteint les plus hautes dignités militaires, si la haine des partisans de la Terreur ne l'eût pas retenu dans les derniers rangs de l'armée pendant tout le temps de la Révolution ; mais, s'il n'a pu attacher son nom à quelques-unes de ces grandes journées qui font aujourd'hui l'orgueil de tant de familles, il n'en vivra pas moins dans la postérité. Tous les bons Français, tous les amis de l'humanité prononceront toujours avec reconnaissance le nom du héros du 9 thermidor !
Mémoires sur les journées révolutionnaires
et les coups d'Etat
Tome 1
par M. Fs. Barrière
1875

