SAINTE-CÉCILE ♣ DEUX PRETRES : Jean-Paul-Amand DOLBECQ ♣ MELCHIOR-SIMÉON LE GOUIX
SAINTE-CÉCILE
DOLBECQ (Jean-Paul-Amand) curé.
LE GOUIX (Melchior-Siméon) vicaire.
Le 16 janvier 1781, M. Charles Menanteau, curé de Sainte-Cécile, donnait sa démission en faveur de M. Dolbecq, son vicaire, normand d'origine, qui prit possession de la cure le 26 juin suivant ; il avait été précédemment vicaire à Noirmoutier, de 1774 à 1776.
M. Dolbecq ne prêta pas le serment et ne se soumit pas à la loi de déportation. Obligé d'abandonner sa paroisse à cause des menaces et des dénonciations des exaltés de Chantonnay, ses voisins, il signa pour la dernière fois sur les registres de sa paroisse le 1er avril 1792, au baptême de Jean Brisseau, et se réfugia à Chavagnes en Paillers auprès des abbés Rémaud, ses amis. D'autres prêtres bénéficiaient de la même hospitalité. Les gardes nationales des Herbiers étant venu cerner leur maison, les prêtres s'échappèrent grâce à un déguisement et se réfugièrent dans les bois où des amis leur apportaient leur nourriture. Leurs huttes de fougère furent bientôt découvertes par des chasseurs ; ils se dispersèrent deux par deux ; l'abbé Remaud jeune et M. Dolbecq purent gagner de nuit Maché. "Nous trouvâmes, mon camarade et moi, raconte M. Rémaud dans Ma vie pendant la Révolution, chez Mlle Minguet, à Maché, tous les égards dûs au malheur, j'ose dire tous les soins de l'amitié : nos jours auraient été heureux s'ils n'avaient pas été empoisonnés par la crainte de voir arriver du mal à ceux qui demeuraient avec nous. Cette idée affreuse ne nous laissa jamais de repos. Nous entendions souvent des menaces, des imprécations.
"Enfin, jour et nuit, on menaçait d'incendier la maison de notre retraite. Nous voulions la quitter dans la crainte de quelques grands malheurs ; mais nous fûmes charitablement retenus par la maîtresse de la maison qui nous répétait sans cesse qu'elle n'avait pas plus à redouter que nous, et qu'elle avait fait le sacrifice de sa vie en nous donnant l'hospitalité. Nous passâmes ainsi cinq mois pendant un hiver rigoureux. Mon camarade tomba malade ; il fut soigné avec toutes sortes d'égards ; il commençait à peine à guérir, quand la cruelle guerre de la Vendée vint changer nos destinées."
En effet, le 13 mai 1793, le tocsin leur annonça le soulèvement de la Vendée. Des bandes de paysans armés de piques, de fourches, de mauvais fusils, vinrent à Maché, et emmenèrent les deux prêtres, M. Rémaud à Apremont, et M. Dolbecq à Saint-Etienne-du-Bois, où il s'efforça de calmer les esprits agités.
"Depuis le commencement de 1794, jusqu'au commencement de 1795, dit l'abbé Rémaud, l'incendie, le meurtre et le pillage ont désolé la Vendée. On ne savait plus où se réfugier, chaque jour m'annonçait quelque nouveau malheur, quelque nouvelle perte. M. Dolbecq, qui m'avait promis de ne jamais plus me quitter, fut invité un jour par le général Joly d'aller l'accompagner dans une expédition qu'il allait faire dans la paroisse du Poiré ; j'étais absent pour affaire d'administration. J'appris, le soir, la mort de M. le curé de Sainte-Cécile, qui fut sabré près du Pont-de-Vie, à la suite d'une débâcle qu'éprouva le général Joly, proche le village de la Montmornière, sur les bords de la rivière de Vie. J'ai entendu dire à son assassin qu'il était mort en disant : "Je remets, Seigneur, mon âme entre vos mains !" Je lui fis donner la sépulture dans le cimetière du Poiré, le lendemain. La perte de cet ecclésiastique me fut d'autant plus sensible que je l'avais sauvé de toutes sortes de dangers pendant la première année de la guerre."
M. Le Gouix, neveu de M. Dolbecq, était né en 1758 à la Feuillie (Manche). Le premier acte qui porte sa signature sur les registres paroissiaux de Sainte-Cécile est du 1er juillet 1788. Comme son oncle, il refusa le serment, et, malgré la loi de déportation qui le frappait deux fois, comme insermenté et comme prêtre né hors du département, il resta dans la paroisse ou aux environs, ouvertement jusqu'au mois d'avril 1792, et secrètement après. Son asile ordinaire était chez un nommé Auneau, au village de Moulin ; il portait des vêtements de son hôte et travaillait aux champs sous le nom de Nicolas, quand il ne remplissait pas les fonctions de son ministère. Le directoire du département avait promis une récompense de 100 livres à quiconque livrerait un prêtre réfractaire. M. Le Gouix fut livré à la garde nationale de Chantonnay.
Un rapport, postérieur de quelques mois à son arrestation, en donne les curieux détails.
"Le 18 vendémiaire an III (9 octobre 1794), le citoyen André Guibert, propriétaire et commissaire ci-devant du comité de surveillance de la commune de Saint-Vincent Esterlange, se présenta devant le citoyen Louis-Pierre Mercerot, juge de paix du canton d'Hermine-sur-Semagne, et fit plusieurs dénonciations, entre autres la suivante contre les citoyennes Jariot, marchandes, alors détenues, dont le père avait été guillotiné à La Rochelle le 11 pluviôse an II :
"Le déposant a une ample connaissance que Suzanne et Anne Jarlot soeurs, habitant la commune de Saint-Vincent, se seraient montrées dans les plus mauvais principes. S'étant aperçu qu'il y avait un prêtre réfractaire, au temps où l'insurrection n'était pas totalement déclarée (la perquisition eut lieu exactement le 20 janvier 1793), caché dans la maison Jarlot, il se serait transporté avec la garde nationale de Chantonnay avec lesquels il aurait investi toute la maison et aurait frappé à la porte, que le père desdites Jarlot, qui a été guillotiné, aurait demandé qui était là, qu'on aurait répondu d'ouvrir, que le citoyen Meunier aurait dit : Je suis Meunier, commandant de la garde nationale de Chantonnay ; que l'on aurait répondu qu'on n'ouvrirait pas la porte que lorsque la municipalité y serait, qu'on lui aurait dit : Vous êtes marchand ; nous voulons de la chandelle. Qu'on aurait répondu qu'il n'en avait pas ; qu'étant entrés, ils auraient trouvé au moins en présence du maire, 200 livres ; faisant perquisition, dans la maison, de la personne du vicaire de Sainte-Cécile, homme réfractaire et contre-révolutionnaire, il fut toujours soutenu par les Jarlot disant qu'elles ne l'avaient pas vu, pour qui on les prenait ; que continuant leurs perquisitions et croyant n'avoir plus rien à chercher et sur ce qu'elles soutenaient qu'elles n'avaient personne d'étranger, le déclarant aurait fait réflexion, sondé le tilly avec le bout de sa bayonnette dans un coin d'une chambre près d'un petit lit, et en levant une trappe il aurait engagé le citoyen Clavel comme plus libre, de grimper dans le gatelas au-dessus dudit tillis, que lui déclarant monté après, il aurait aperçu le dit vicaire une jambe nue et l'autre chaussée, en culotte et tout en chemise, que luy déclarant aurait dit audit Clavel de lui ammener ce pigeonneau, qu'étant descendu il aurait dit aux Jarlot : Eh bien ! vous disiez que vous n'aviez personne de caché chez vous ; cependant voilà un pigeonneau !
"Elles dirent à ce viquaire : L'abbé, habillez-vous donc. Elles couraient chercher dans une armoire, elles en auraient tiré veste, habit, bas ; de toutes façons se serait vêtu, et on lui aurait fait un porte-manteau du reste.
"Qui est tout ce qu'il nous a voulu déclarer à la présente dénonciation, et icelle affirmée par lui, la main levée, être sincère et véritable.
"Fait, clos et arrêté en notre demeure audit Hermine, les jour, an et mois que dessus. Et s'est ledit Guibert avec nous soussigné.
GUIBERT MERCEROT."
Le même jour, l'état-major de la garde nationale de Chantonnay conduisit triomphalement M. Le Gouix à Fontenay.
"Le dimanche 20 janvier 1793, sur les 3 heures du soir, le directoire du département de la Vendée étant réuni au lieu ordinaire de ses séances, sont entrés les citoyens Meunier commandant de la garde nationale du canton de Chantonnay, Mathieu Majou commandant en second, Lainé le jeune lieutenant, et Honoré Clavel porte-drapeau de la garde nationale du même canton.
"Lesquels ont conduit un particulier, prêtre, qui a été arrêté ce matin, à 5 heures, à la suite de différentes poursuites faites d'après l'avis et le réquisitoire du procureur syndic du district de La Châteigneraye, dans le galetas de la maison où demeure le citoyen Jarlot, marchand au bourg de la commune de Saint-Vincent-Sterlanges.
"Sur le réquisitoire du procureur général syndic, il a été fait au particulier les questions suivantes, lesquelles, ainsi que les réponses ont été faites en ces termes !
D. Comment vous appelez-vous ?
R. Melchior-Siméon Le Gouix.
D. Votre âge ?
R. Trente-cinq ans.
D. Le lieu de votre naissance.
R. La Feuillée, district de Coutances, département de la Manche.
D. Etiez-vous fonctionnaire public, et dans quel endroit ?
R. Oui, j'étais vicaire à Sainte-Cécile.
D. Depuis quel temps étiez-vous vicaire à Sainte-Cécile ?
R. Depuis 1788 jusqu'au mois d'août dernier.
D. Pourquoi avez-vous laissé le vicariat de Sainte-Cécile ?
R. Pour satisfaire à la loi du 26 août dernier.
D. Aviez-vous prêté le serment civique ?
R. Non.
D. Quelle a été votre résidence depuis l'époque du 26 août jusqu'à votre arrestation ?
R. Ma demeure habituelle a été chez le citoyen Jarlot et je me suis promené parfois pour ma santé ; lorsque j'ai voyagé je ne suis allé que dans des auberges.
D. Quelles sont les communes où vous êtes allé en vous promenant ?
R. A Chantonnay.
D. Quelles sont les auberges que vous avez fréquentées à Chantonnay ?
R. Je ne connais pas le nom du propriétaire, mais l'auberge où je descendais a pour enseigne le Palais Royal.
D. Voyagiez-vous de jour ou de nuit ?
R. Je voyageais ordinairement le soir ; j'ai aussi voyagé de jour.
D. N'avez-vous pas, en parcourant les campagnes, cherché à y exciter le trouble ?
R. Non.
D. Avez-vous célébré la messe dans quelques maisons particulières ?
R. Non.
D. Quelles étaient vos occupations ordinaires ?
R. Je prenais des médicaments pour la guérison de ma santé.
D. Pourquoi, ayant connaissance de la loi du 26 août, et d'après le cas d'infirmité qu'elle a prévu, ne vous êtes-vous pas rendu au chef-lieu du département pour y être réuni en maison commune ?
R. Parce que j'espérais me guérir promptement et que j'étais dans l'intention de sortir de la République.
D. Quel est le chirurgien qui vous a traité ?
R. Le citoyen Chauveau, de Sainte-Cécile.
D. Pourquoi vous teniez-vous caché chez le citoyen Jarlot, dans son galetas ?
R. Je me tenais bien caché, mais je n'étais pas toujours dans le galetas.
D. Quelle est l'espèce de maladie dont vous êtes atteint ?
R. C'est une attaque de nerfs.
D. Pourquoi, n'étant pas né dans ce département n'avez-vous pas obéi à l'arrêté du 30 juin qui vous prescrivait d'en sortir ?
R. Pour la même raison que celle qui ne m'a pas permis de satisfaire à la loi du 26 août.
D. Le citoyen Jarlot, chez qui vous étiez retiré, avait-il connaissance que vous n'aviez pas fait le serment ?
R. Je crois que oui.
"Les questions terminées, le procureur général syndic a conclu à ce que, en conformité de l'article 3 de la loi du 26 août dernier, Melchior-Siméon Le Gouix soit déporté à la Guyane française, qu'en conséquence il soit envoyé dans la maison d'arrêt de cette ville pour être conduit de brigade en brigade au port des Sables où il sera embarqué sur le vaisseau qui sera équipé et approvisionné par les ordres du Conseil exécutif provisoire.
"Les conclusions du procureur général syndic ont été mises au voix et adoptées par l'arrêté suivant :
"Le directoire, considérant qu'il résulte des réponses de Melchior-Siméon Le Gouix qu'il a eu connaissance de la loi du 26 août dernier et qu'il n'a pas fait la déclaration qu'elle lui prescrivait ; que si les infirmités dont ce prêtre insermenté s'est plaint sont réelles, il devait les faire constater afin d'éviter la déportation, et se rendre au chef-lieu du département pour y être réuni en maison commune ; que néanmoins il n'a rempli ni l'une ni l'autre de ces obligations strictement et impérativement prescrites par la loi,
"Le procureur général syndic entendu,
"Arrête, conformément à l'article 3 de la loi du 26 août dernier,
"Que Melchior-Siméon Le Gouix sera déporté à la Guyane française, et conduit de brigade en brigade au port qui sera indiqué par le ministre pour l'embarquement."
L'abbé Le Gouix fut donc mis en prison à Fontenay, mais pendant qu'on attendait la réponse du ministre sur la direction à donner au prisonnier, les évènements se précipitèrent. La guerre civile éclata en février, et M. Le Gouix fut délivré par l'armée vendéenne lors de la prise de Fontenay en mai suivant. Il revint bravement à Sainte-Cécile exercer son ministère ; c'est avec le titre de desservant de Sainte-Cécile qu'il assista au synode du Poiré-sur-Vie en août 1795.
Au coup d'état du 18 fructidor an V, il crut pouvoir tourner le nouveau serment exigé, et, le 22, il prêta sous cette forme : "Je reconnais que l'universalité du peuple français est le souverain, et je promets soumission aux lois temporelles de la République". En voyant ce serment, le commissaire du gouvernement demanda s'il était suffisant. On lui répondit que non, ce qui expliqua la note du rapport envoyé à l'autorité quelque temps après : "Melchior Le Gouix, vicaire de Sainte-Cécile, avait prêté le serment du 19 fructidor ; n'a point exercé depuis sa prestation, mais se tient caché. Il paraît qu'il s'est rétracté." En réalité, il n'avait pas prêté le serment exigé, et, sur l'Etat des prêtres réfractaires dressé après fructidor an V, il est inscrit plus exactement : "Melchior-Siméon Le Gouix réfractaire à toutes les lois, résidait à Sainte-Cécile ; a formellement déclaré qu'il ne ferait pas le serment prescrit par la loi du 19 fructidor ; il a cessé toutes fonctions. Il exerce maintenant la profession de médecin ; tous les fanatiques et dévots de son canton ont souvent recours à sa nouvelle doctrine ; c'est pour mieux jouer son rôle qu'il s'est transformé en médecin ; on le regarde comme un homme dangereux."
Le commissaire du directoire exécutif avait à peu près compris que ce médecin des âmes n'avait pas changé de fonctions.
Le 30 thermidor an VI, un autre commissaire, le citoyen Pinochon, mandait des Essarts que "Melchior Le Gouix avait prêté serment, mais qu'il n'avait point exercé depuis, et qu'il le croyait caché dans la commune de Martin (Saint-Martin des Noyers)".
A partir de cette date, aucune mention de M. Le Gouix ne figure ni sur la liste des prêtres en Vendée en l'an IX, ni sur l'état des pensionnaires ecclésiastiques de l'an X, ni ailleurs. Comme il est peu probable qu'il ait songé si tard à retourner dans son pays natal, nous devons croire qu'il mourut dans la retraite qu'il s'était choisie, en 1799.
Au Concordat, M. Guesdon, ancien vicaire de Mouchamp, fut nommé curé de Sainte-Cécile.
REVUE DU BAS-POITOU
1902 - 4ème livraison