LA VIEILLE CLOCHE DE CHATEAUNEUF (85)
CHATEAUNEUF (85)
Ce nom vient probablement d'un château qui existait autrefois dans cette localité, auprès d'un tumulus que l'on voit encore aujourd'hui. On ne sait pas au juste quelle origine attribuer à ces monticules de douze à quinze mètres d'élévation. Ont-il été élevés par les Celtes, les Gaulois ou les Romains ? Les plus savants archéologues n'osent pas toujours se prononcer, mais ils s'accordent à dire qu'ils remontent à une haute antiquité et qu'ils servaient anciennement à la sépulture des personnages illustres et des guerriers morts dans les combats.
Le tumulus de Châteauneuf est aujourd'hui surmonté d'une magnifique statue de Notre-Dame de Lourdes de deux mètres de hauteur.
Tout auprès, du côté du levant, se dressait jadis le château-fort qui défendait les droits des seigneurs de la Garnache, maîtres souverains du pays. De larges et profondes douves entouraient la forteresse, mais, c'est à peine si aujourd'hui un modeste fossé, de deux ou trois mètres de largeur, en indique l'emplacement. De cette importante construction, il ne reste plus qu'une humble maison, avec ses servitudes, qui fût bâtie avec les antiques débris et qui porte, en souvenir du passé, le nom de "château". Il y a quelques années, le propriétaire de ces bâtiments fit extraire des pierres dans le champ voisin de sa maison. A son grand étonnement, au lieu de trouver de vulgaires moëllons, il rencontra de belles pierres taillées, qui n'étaient autres évidemment que les fondations du vieux château.
Châteauneuf, comme on l'a déjà dit, dépendait des seigneurs de la Garnache, qui avaient le droit de présentation pour les titulaires des bénéfices de la paroisse. Nous ne savons pas à quelle époque fut construite la première église de ce centre religieux. La plus ancienne mention qui en soit faite à notre connaissance du moins, date de la première moitié du XVIe siècle. En effet, le Manuscrit de Luçon, en 1533-1534, signale la paroisse de Châteauneuf, comme une annexe de l'église de Saint-Gervais, qui relevait elle-même de l'abbaye bénédictine de Saint-Jouin, au diocèse de Poitiers et le même document ajoute que dans ladite localité il y avait deux chapellenies, dont l'une était à la présentation des fabriciens et l'autre à celle du seigneur de la Chavrelière. Peut-être y a-t-il erreur dans ce dernier nom mis sans doute pour Charlière, Charrelière, car la Chavrelière est complètement inconnue dans le pays, tandis que la Charrelière désigne une ferme de la paroisse, située à 2 500 mètres du chef-lieu, du côté de Saint-Gervais.
En 1665, il est question de la chapellenie de Capicerie, à l'autel de la Sainte-Vierge.
Le Pouillé de Luçon nous fournit les renseignements qui suivent :
Pouillé - Extrait de dom Fonteneau. XVIIIe siècle. Cure de Notre-Dame de Châteauneuf, Mgr l'Evêque y nomme. - 300 communions pascales, - Revenu : 300 livres (en marge, 200 liv.)
Chapelle de Sainte-Catherine, à la présentation du sieur de la Jollonière - 140 liv. - 1 messe.
Légat (ou legs) de la Haye, à la présentation du seigneur de cette maison. 40 liv. - 1 messe par mois. M. de Poissonge, près Palluau, paye 40 livres à cette chapelle.
Chapelle des Lingiers, à la présentation du sieur de ce nom. 60 liv. (en marge 55 liv.), une messe par mois.
Chapelle de Notre-Dame de Capicerie, à la présentation des fabriciens. - Le curé en jouit avec charge d'une messe par mois.
Revenu de la fabrique : 80 livres.
Le procès-verbal de la visite de Mgr de Mercy (1777 et 1778), contient ces quelques notes :
Chapelle de Notre-Dame de la Haye, en ruine, rev. 40 liv.
Chapelle de Notre-Dame des Lingiers, revenu 150 liv.
Chapelle de Notre-Dame de Capisserie réunie à la cure.
Chapelle de Sainte-Catherine : deux messes par semaine, revenu 240 liv. - Comm. 250 - Rev. de la fabrique : 500 liv.
L'église fut reconstruite, en 1875, par les soins de M. l'abbé Girard, mort curé de Saint-Christophe du Ligneron : son style est du XIIIe siècle.
Bâti avec goût, cet édifice religieux a été embelli par le pasteur actuel de Châteauneuf, qui a su trouver les ressources nécessaires pour orner la maison de Dieu, de superbes bancs en chêne qui forment lambris jusqu'au glacis des vitraux, d'un dallage vraiment artistique et d'une boiserie, autour du choeur, qui encadre l'autel d'une manière très harmonieuse.
A l'époque de la Révolution, le clocher paroissial abritait deux cloches, à peu près de même poids, et, chose inouïe dans l'histoire de cette période néfaste ! ces deux cloches furent respectées par les révolutionnaires ! On raconte qu'un jour plusieurs d'entre eux eurent l'idée de les descendre du beffroi pour les envoyer sans doute à la Monnaie. Ils montent dans le clocher et commencent à briser les ferrures qui fixent les cloches à leurs moutons, lorsque tout à coup un fervent catholique, du nom de Pilet et dont la famille survit encore, arrive furieux et fait si bien que les curieux, au lieu de voir les cloches tomber, aperçoivent nos patriotes qui dégringolent et s'enfuient tout honteux. L'une de ces cloches, étant hors d'usage, fut vendue au moment de la reconstruction de l'église ; l'autre est toujours là, fidèle à son poste et portant la trace de ses antiques blessures.
Ce Pilet, dont la vaillance mérite d'être connue, était l'un des notables du pays, peut-même le syndic de la commune. Peu de temps après cet acte courageux, il vit tomber deux de ses frères sous les coups des révolutionnaires.
La cloche qu'il sauva de la destruction est très ancienne, puisqu'elle date du XVe siècle, ce qui est aujourd'hui excessivement rare. Son inscription, pourtant assez bien conservée, est quasi indéchiffrable.
La voici reproduite aussi fidèlement que possible :
ANDRIEU ACQUAIN & ANDRIEU QUIQUE ANO & JEHENNE DE BERE & MICHE BONIHURE MELEVERT L'AN MCCCCIIIIxxIIII
Nous avons bien lu la date qui est celle-ci : l'an mil quatre cent quatre-vingt-quatre, mais nous avons été et nous sommes encore très embarrassé pour interpréter le reste de l'inscription. Le texte en a été soumis à des hommes très compétents, par exemple à M. Berthelé, ancien archiviste des Deux-Sèvres, aujourd'hui archiviste de l'Hérault, qui est certainement l'un de nos plus habiles paléographes. Un savant de la capitale nous a répondu que ces mots devaient être des noms propres et c'est d'après cette indication que nous avons essayé de lire comme il suit, interprétation, il faut l'avouer humblement, qui est loin de nous satisfaire :
Andrieu Acquain et Andrieu Quique (?) Ano (?) et Jehenne (peut-être pour Jehanne) de Béré et Michel Bonihure m'élevèrent.
Les lettres affectent la forme de vieilles gothiques et sont un peu rongées par le temps. En-dessous de l'inscription, le nom de Châteauneuf a été gravé au burin, à une époque relativement récente. Nous sommes heureux de signaler cette curiosité campanaire à l'attention des amateurs. L'aimable curé de l'endroit leur fera certainement le meilleur accueil et il sera fier de leur montrer sa précieuse cloche, qui aura, avant longtemps, une belle place assurée dans quelque grand musée du pays.
L. TEILLET
Curé d'Antigny
Revue du Bas-Poitou
1896 - 2ème livraison
Dès 1898, les fabriciens de Châteauneuf (paroissiens élus pour la gestion des biens ecclésiastiques) mettaient en vente leur cloche moyenâgeuse afin d'acquérir une nouvelle sonnerie. Le "Publicateur de la Vendée" et "l'Espérance du Peuple" du 02.12.1897 appelèrent spécialement l'attention des amateurs d'antiquité et des archéologues sur cette relique du passé, dont la place serait dans un de nos musées.
1899 - Grâce à l'intervention de Joseph Berthelé, paléographe et ancien archiviste des Deux-Sèvres, et de René Valette, Directeur de la "Revue du Bas-Poitou", ce monument historique précieux pour la localité de Châteauneuf chante encore allègrement, malgré ses cinq siècles d'histoire mouvementée.
Joseph Berthelé publia ses observations dans la "Revue du Bas-Poitou" de l'année 1899 :
LA VIEILLE CLOCHE DE L'EGLISE DE CHATEAUNEUF
Au commencement de décembre 1898, plusieurs journaux de la Roche-sur-Yon, de Nantes, de Paris, voire même de Montpellier, annoncèrent que, dans le but de se procurer les fonds nécessaires à l'acquisition d'une nouvelle sonnerie, "la fabrique de Châteauneuf met[tait] en vente une curieuse cloche du quinzième siècle, qui a survécu à la Révolution et à ses vandales" - "une cloche contemporaine de Charles VIII" !, - qui avait été sauvegardée en 1793 par l'énergique intervention d'un habitant.
Le Publicateur de la Vendée et l'Espérance du Peuple appelèrent spécialement "l'attention des amateurs d'antiquités et des archéologues sur cette relique du passé, dont la place serait dans un de nos musées ... Nous serions ravis (disaient-ils) qu'il se trouvât chez nous quelque fervent pour lui faire un sort digne des souvenirs émouvants et glorieux dont elle est l'éloquente évocatrice".
Il est certain que la cloche de Châteauneuf, qui date du dernier quart du XVe siècle et qui est curieuse par l'épigramme campanaire de cette époque, serait digne de l'hospitalité d'un musée ou d'une collection archéologique particulière. Mais, comme on l'a justement fait observer, "n'est-il pas regrettable de voir nos églises de province, petites ou grandes, se dessaisir des trésors artistiques dont nos pères les avaient dotées ?" Sans compter qu'au point de vue du droit, cette vente n'irait peut-être pas sans quelque difficulté ... La fabrique de Châteauneuf est-elle bien sûre d'être propriétaire, et propriétaire exclusive de la cloche en question et d'avoir toute liberté de l'aliéner ? ... Cette cloche ne serait-elle pas plutôt la propriété de ce qu'on appelait autrefois "la communauté des habitants" ??
La vieille cloche de Châteauneuf est restée absolument ignorée jusqu'en 1899, époque où l'inscription en fut relevée par un des collaborateurs de la Revue du Bas-Poitou, le fervent "campanographe" vendéen, M. l'abbé Teillet, alors vicaire de Challans. - C'est d'après M. l'abbé Teillet, et en lui rapportant naturellement tout l'honneur de la découverte, que nous l'avons signalées dans les Additions de nos Recherches pour servir l'histoire des Arts en Poitou. ...
Il est permis de se demander, au cas où la vente de cette cloche "moyenâgeuse" serait possible, si les fabriciens de Châteauneuf réussiront à "décrocher la timbale", j'entends "la forte somme" de leurs rêves. - A dire franchement les choses, nous sommes convaincu que l'on s'est considérablement exagéré, à Châteauneuf, la valeur vénale de la cloche en question.
Certes un conservateur de musée ou un collectionneur n'hésiteraient pas à sortir leur portefeuille, s'il s'agissait d'un émail de choix, d'une pièce d'orfèvrerie traitée "de main d'ouvrier" ... mais une cloche !
Il y a des antiquités qui trouvent toujours acheteur. Il en est d'autres qui restent ... moins recherchées, même lorsque l'opinion populaire locale leur suppose plus ou moins d'argent dans le corps.
Nous ignorons et tous les habitants de Châteauneuf ignorent comme nous, quoi qu'ils en puissent dire, si les parrains et marraines de 1487 ont déversé leur argenterie dans le fourneau, au moment de la coulée. Mais nous sommes fixé sur la valeur musicale de cette cloche.
Les cloches anciennes qui nous sont parvenues ont toutes des qualités de facture, mais toutes ne réunissent pas les diverses qualités constitutives d'une bonne cloche. Les unes sont très harmonieuses : elles ont été bien tracées, coulées à bonne température et l'alliage en est bien composé. D'autres ont surtout pour elles leur solidité : elles sont exagérées dans leurs proportions de cuivre et c'est cette exagération qui en a assuré et en assurera longtemps encore la durée.
La vieille cloche de Châteauneuf possède un assez beau son. Elle est susceptible d'entrer dans une sonnerie. Nos fondeurs d'aujourd'hui ne seront pas embarrassés de lui fournir une ou deux soeurs parfaitement harmonisées avec elle. Le timbre des jeunes soeurs ne sera évidemment pas identique au timbre de l'aînée, mais il n'y a pas là un motif suffisant pour écarter celle-ci. Tous les "raccords" impliquent une différence de timbre.
La fabrique de Châteauneuf désire 2 ou 3 cloches. Elle en possède déjà une. Dans le prix total de la sonnerie à constituer, la vieille cloche représente d'ores et déjà un fort appoint, puisque sa présence au clocher peut dispenser de l'acquisition d'une neuve. Sans doute, la fabrique espère, en la vendant à quelque musée, en tirer plus que la valeur métallique, mais cette espérance est-elle réalisable ? surtout quand ce "tu l'auras" reste plus que problématique, - surtout quand, pour essayer d'y parvenir, il faut sacrifier sans vergogne un monument historique précieux pour la localité, et par surcroît se risquer à mettre en vente ... ce dont on n'a peut-être pas le droit de disposer.
Qui sait, d'ailleurs, si ce peu patriotique projet, au lieu de remplir la caisse de la fabrique, n'aura pas précisément l'effet contraire et ne refroidira pas certaines bonnes volontés, qui, sans cela, seraient venues grossir généreusement la liste de souscription pour la nouvelle sonnerie ?
Mais ceci est l'affaire des gens de Châteauneuf ...
Montpellier, 26 décembre 1898
Jos. BERTHELÉ
Revue du Bas-Poitou
1899 - 1ère livraison
Elle mesure 72 cm de diamètre pour un poids d'environ 250 kg.
En 1785, l'Abbé Troussel, curé de Châteauneuf la décrit pour la première fois dans son registre paroissial. A l'époque de la révolution, le clocher paroissial abritait deux cloches qui ont traversé sans trop de dommage cette période mouvementée.
En 1965, elle est classée monument historique.
En septembre 2000, après plus de 5 siècles d'histoire mouvementée, elle est descendue du clocher et exposée sous le beffroi de l'église Notre Dame de Châteauneuf.








