LE BOUFFAY - NANTES ♣ 1711 - 1759 ♣ 5ème partie
LE BOUFFAY
5ème partie
Nous avons dit précédemment que le passage ou rue de la Tremperie, communiquant du Bouffay à la rue de la Poissonnerie, était occupé par les marchandes de poissons secs et salés. Cet usage est rappelé dans un bail du 31 octobre 1703 de la maison connue sous le nom de La Guionis et qui formait l'angle du Bouffay et de la Tremperie. Cette maison, dit le bail, "est louée haut et bas sans réservation, parce que néanmoins la porte qui donne sur le pavé, où les Trempeuses demeurent le long du mur de la prison, où elles ont établi leurs tines et leurs morues, ne pourra s'ouvrir, afin qu'il n'y ait point sujet de plaintes." Cette maison qui n'a disparu qu'en 1848, était occupée par une buvette qui était alors la Buvette des Plaideurs.
Au mois de mars 1711, une nouvelle inondation de la Loire, non moins forte que celle de 1651, envahit toute la ville. Les annales du temps disent que la place du Bouffay fut entièrement couverte et que l'on pouvait aller en bateau de cette place jusqu'à la porte Saint-Nicolas.
Le 17 février 1718, le feu prend dans la boutique d'un perruquier, joignant les halles du Bouffay. Toutes ces constructions étaient en bois et en un instant elles furent la proie des flammes. On eut même de vives appréhensions pour l'hôtel des monnaies, qui était l'un des établissements auxquels notre ville portait le plus d'intérêt. Malgré le peu de moyens que l'on avait encore pour combattre le feu, on parvint cependant à protéger l'hôtel.
Cet incendie enleva à la ville un revenu de 1,020 # qu'elle retirait de la location de la halle. Elle eut indépendamment à payer une somme de 268 # pour frais occasionnés par ce malheureux évènement.
Mais Gérard Mellier allait être maire, et sous son administration éclairée, les besoins de la ville allaient aussi être étudiés et satisfaits, avec autant de persévérance que d'activité.
L'incendie des halles du Bouffay, les dangers qu'il avait fait naître, firent sentir à la communauté combien il était nécessaire d'avoir un service de pompes organisé. Pour se procurer les ressources, on eut recours à un moyen fort souvent employé à cette époque et toujours avec succès. L'autorisation d'une souscription sous forme de loterie fut de 10,000 #, dont la moitié fut employée à l'achat de deux pompes. C'est là l'origine d'un service public qui a été et est toujours dans notre ville d'une utilité si incontestable.
Par suite des guerres malheureuses qu'il avait eu à soutenir dans les dernières années de sa vie, Louis XIV, on le sait, avait laissé les finances dans l'état le plus déplorable. Aussi, pour se procurer des ressources, l'Etat en était-il réduit aux derniers expédients. A Nantes, la cohue au poisson sec qui se tenait le long et au pied du mur du Bouffay et plusieurs moulins sur l'Erdre et la Loire appartenaient au domaine royal. Le 29 novembre 1720, le tout fut vendu pour le prix de 90,000 #. La halle aux poissons était alors affermée au sieur Landais pour le prix de 600 #, et les moulins à la veuve Deniau pour celui de 2,400 #.
Le commerce de Nantes tendait toujours à s'accroître et les expéditions par la Loire devenaient de plus en plus actives. Malgré les réparations et les augmentations successives qu'il avait reçues, le Port-Maillard, qui demeurait toujours le seul point d'embarquement et de déchargement pour la navigation fluviale, demandait impérieusement encore de notables améliorations. Les travaux de 1644 n'avaient établi en effet qu'un terrain légèrement en talus, s'appuyant sur la muraille du Bouffay et ayant seulement du côté du fleuve un petit mur de soutènement, pour le garantir du courant.
L'attention de Mellier, qui se portait sur tout ce qui pouvait être une cause de bien-être pour la ville, ne pouvait rester indifférente à cet état de choses. Aussi dès le mois d'août 1720, l'architecte de la ville, Goubert, fût-il chargé de dresser un plan et un devis des travaux à faire pour établir un quai et des cales dans toute la longueur des ports Maillard et Lorido. Un arrêt du conseil fut sollicité et obtenu à cet effet, et peu de jours après, le 29 août, le sieur Roussel fut déclaré adjudicataire de ces travaux, pour le prix de 11,000 #.
En 1722, tout était terminé, et spontanément la population appela le nouveau port du nom de Mellier. Le maire de Nantes crut devoir demander des lettres patentes pour consacrer ce voeu de l'opinion publique, mais cette faveur lui fut refusée. Le quai n'en continua pas moins à porter son nom ; seulement dans les actes publics on le qualifiait de Port-Lorido, vulgairement appelé quai Mellier.
Dans le cours de cette même année 1720, Nantes fut le témoin d'une sanglante catastrophe, et pour l'intelligence du drame dont la place du Bouffay devint le théâtre, il est nécessaire de dire quelques mots des faits qui le provoquèrent.
Depuis longtemps une hostilité, qui ne prenait pas même le soin de se cacher, s'était déclarée en Bretagne contre le pouvoir royal. En enlevant peu à peu et contre la foi jurée tous les vieux privilèges de la nationalité bretonne, Louis XIV avait surtout fomenté et excité ce sentiment de haine, et si sa main puissante avait pu en arrêter les élans, sa mort n'en avait pas moins légué à son successeur le régent, duc d'Orléans, de terribles embarras. C'était particulièrement dans la noblesse qu'existait cet esprit d'opposition et qu'il se manifestait le plus ouvertement. En 1717, les états avaient refusé d'accorder, suivant l'usage, par acclamation, un don gratuit qui leur était demandé. A la suite de cette manifestation, les états furent dissous.
Mais alors la noblesse irritée, prit les résolutions les plus violentes et se mit en rapport avec la duchesse du Maine qui, exaspérée des humiliations que le régent avait fait éprouver au duc, son époux, cherchait tous les moyens de détruire le pouvoir d'un prince qui lui était odieux. Les mécontents firent aussi alliance avec le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, qui devint l'âme du complot et donna son nom à cette conspiration dont le but était d'enlever le duc d'Orléans et de mettre à sa place le duc du Maine, sous l'autorité de Philippe V.
Mais ce projet ne tarda pas à être découvert, et la duchesse du Maine elle-même, dans le but de faire cesser son exil de la cour, eût la lâche faiblesse de dévoiler tous les détails du plan arrêté, sans oublier de signaler le nom des nobles Bretons qui s'étaient compromis pour elle.
Le régent, qui cependant n'était pas inhumain, qui même pardonnait facilement, fut inexorable pour le complot de Bretagne, et des lettres patentes du 3 octobre 1719 instituèrent une chambre royale, à Nantes, pour instruire le procès des prévenus.
L'instruction dura plusieurs mois et ne se termina que le 26 mars 1720.
Ce jour-là parurent devant leurs juges : De Guer, marquis de Pontcallec ; Lemoine, chevalier de Thalouet ; de Montlouis et Ducouédic ; tous accusés de crime de lèze-Majesté et félonie.
L'audience, remplie des plus vives émotions, se prolongea jusqu'à quatre heures et demie du soir. Mais l'issue était prévue et un jugement intervint en effet, qui condamnait les quatre gentilshommes à être décapités. La même condamnation était portée contre seize autres prévenus ; mais ceux-là du moins avaient pu, en quittant la France, se mettre à l'abri des atteintes de la justice.
Suivant la législation de l'époque, l'exécution devait se faire le jour même que la sentence avait été rendue. Aussi quelques heures seulement furent laissées aux condamnés pour se préparer à la mort. Quatre religieux du couvent des Carmes, les frères Pierre, Mathieu, Georges et Nicolas furent envoyés près d'eux et s'acquittèrent de la triste mission qui leur était confiée avec un zèle et un dévouement bien dignes d'éloge. Le frère Nicolas qui assistait M. de Talhouet a même laissé de ces dernières heures un récit touchant, qu'on ne peut lire sans se sentir vivement ému, et qui prouve qu'à ce moment suprême, les nobles condamnés se montrèrent animés d'une piété sincère et d'une grande résignation.
Donnons nous-mêmes quelques détails.
Il est neuf heures du soir ; le moment fatal est arrivé. La nuit est froide et obscure, mais des torches nombreuses éclairent la marche du funèbre cortège qui, du château, se dirige vers la place du Bouffay. Une double haie de soldats borde les rues sur tout le parcours ; la troupe en triple rang cerne également la place, et les rues qui y aboutissent sont barricadées par des charrettes. C'est qu'en effet, on ne s'abuse point sur la vivacité du sentiment national, c'est que l'on connaît les sympathies qui entourent les victimes qui vont périr ; c'est enfin que l'opinion pour laquelle elles succombent, la multitude l'excuse ou la partage et que l'on n'est point sans inquiétude sur ce qui peut se passer au lieu et au moment de l'exécution.
Malgré l'heure avancée, toute la population est en effet sur pied, et à travers les rangs des soldats apparaissent des milliers de têtes tristes et menaçantes. De sourdes rumeurs se font même entendre.
Cependant le greffier de la chambre criminelle fait lecture de la sentence rendue au nom du pouvoir royal et cette lecture est répétée par l'exécuteur sur l'échafaud. A ce moment les marques d'intérêt se enouvellent plus vives et plus nombreuses, mais les gardes, fidèles à leur consigne, repoussent avec violence les audacieux. La terreur arrête le dévouement et enlève peut-être aux condamnés une dernière espérance.
Le bourreau prend alos les ordres du grand prévôt et lui demande par quelle victime il doit commencer. Au hasard, répond celui-ci ; mais M. de Pontcallec le dernier, il ne me semble pas prêt. M. de Montlouis va donc, calme et sans émotion apparente, donner le baiser d'éternel adieu à ses compagnons ; puis précédé du bourreau et suivi de son confesseur, le frère Mathieu, il monte lentement la funeste échelle. Il se trouve alors entre deux exécuteurs, chacun armé d'une hache.
Le sacrifice se consomme.
M. de Talhouet s'avance alors. M. de Talhouet avait toujours joui d'une grande considération ; il était époux d'une femme de vingt-quatre ans et père de quatre jeunes enfants. Plein d'une résignation et d'une foi vraiment chrétiennes, il recommande hautement son âme à Dieu et réclame des prières. Aussitôt la foule se découvre et tombe à genoux ... Le moment est solennel ; la foule prie ... Mais on peut juger aussi qu'elle frémit de son impuissance et que sa prière, si vive qu'elle soit, n'est pas exempte de tout désir de vengeance.
L'exécution de M. Ducouédic se fait avec la même rapidité. Lui aussi meurt, la prière sur les lèvres.
Restait M. de Pontcallec qui n'avait pas un instant détourné les yeux de l'horrible théâtre où venaient de tomber ses amis. Il monte avec une fermeté qui ne se dément pas un instant les degrés de l'instrument de mort et livre une quatrième tête à la hache du bourreau.
Les exécuteurs conduisirent ensuite les corps dans l'église des Carmes pour y être ensevelis. Toute cérémonie fut interdite, et dans le service du lendemain l'on défendit même les ornements noirs, de crainte que cet appareil lugubre n'exaltât encore les esprits et n'amenât quelque désordre.
Ainsi périrent ces quatre gentilshommes dont les noms étaient chers à la Bretagne et qui versèrent sur l'échafaud un sang qui pouvait plus glorieusement couler pour la patrie. M. Ducouédic avait servi l'Etat pendant vingt-huit ans.
Leurs biens furent confisqués au profit du roi, sauf une somme de 30,000 # qui fut appliquée aux hôpitaux de Nantes, Rennes et Vannes.
Le lendemain 27 mars, seize autres exécutions eurent lieu, mais seulement en effigie ; les condamnés ayant pu mettre leur vie en sûreté, en gagnant un port d'Espagne. Ces condamnés, qui du reste furent grâciés plus tard, étaient : MM. Thalouet de Bonamour, de Lambilly, Jacques Mellac Hervieux, Denis de la Braye, Thalouet de Bois-Laurent, Trevelec de Bourgneuf, Coquart de Rosolan, le comte de Polduc-Rohan et son frère le chevalier de Polduc, du Coesquer aîné et son frère l'abbé de Coesquer, de la Houssaye père, de la Boissière de Kerpedon, le chevalier de Crosco, Groello de Kerantré, et de la Villeglé.
Longtemps la Bretagne se souvint de ce drame sanglant. Les dragons des Cévennes qui l'avaient protégé, reçurent de la population le nom de régiment des meurtriers, et l'on fut obligé de les faire partir de Nantes, pour éviter les rixes et les provocations dont ils étaient chaque jour l'objet.
Le 7 décembre 1720, le sieur Goubert, architecte de la ville, dresse les plans et devis, pour l'augmentation de l'hôtel des monnaies, l'établissement d'un nouveau corps-de-garde et d'une chambre pour l'officier, enfin d'une cohue ou halle aux poissons, ou pour tel autre ouvrage qu'elle sera destinée pour le service du public, dans la place du Bouffay, le tout jusqu'à la concurrence de 29,775 #.
L'hôtel des monnaies fut en effet alors agrandi d'une manière assez notable par l'adjonction d'une maison qui y était contiguë, et que le directeur M. Fachu acheta de la veuve Berthelot, pour le prix de 1,790 #.
La ville avait aussi sollicité l'autorisation de reconstruire la halle du Bouffay, sur le même emplacement, non plus cette fois pour être affermée comme précédemment, mais pour être affectée à des services publics, suivant les circonstances qui pourraient se présenter.
L'administration de la monnaie se rappelant le danger qu'avait présenté le dernier incendie, s'opposa à l'exécution de ce projet. L'affaire fut portée au conseil, et le 10 février 1721 intervint un arrêt portant :
"Qu'il était à propos de faire usage de l'emplacement de la halle, qui non-seulement était inutile dans l'état où il se trouvait, mais encore causait une difformité à la place qu'il était nécessaire de rendre commode, à cause du marché qui s'y tenait ; qu'il y aurait préjudice pour la ville à construire une halle qui ne lui rapporterait pas un revenu proportionnel à sa dépense ...
L'arrêt décidait ainsi que :
Sur une partie de l'emplacement de la halle et sur la cour nommée la conciergerie, dans le même alignement que l'hôtel des monnaies, il serait construit un corps-de-garde, pour remplacer celui qui se trouvait au milieu de la place, dans l'endroit le plus utile et une chambre pour l'officier de garde ; et de plus une cohue ou halle aux poissons, ou tel usage que voudrait le bureau dans l'intérêt public."
La communauté mit à profit cet arrêt. Le corps-de-garde joignant la monnaie, fut construit, ainsi qu'une nouvelle halle qui s'étendait à la suite. Ces bâtiments furent construits en pierres ; M. Laillaud en fut déclaré adjudicataire le 5 avril 1721, pour le prix de 27,700 #.
Le 2 décembre 1722, ces travaux se trouvaient terminés, et Gérard Mellier, en sa qualité de colonel de la milice bourgeoise, prit possession du corps-de-garde du Bouffay. Dans le procès-verbal qui en fut dressé, nous trouvons cette déclaration : "qu'il trouva les gardes de service en bonne disposition et appétit." Le service de la milice n'était point en effet alors aussi sévère et aussi pénible qu'il devait le devenir plus tard. Cependant il n'était pas absolument sans danger. Au mois de septembre précédent, des individus avaient voulu forcer le poste, et dans l'assaut qu'ils avaient livré, M. de la Maillardière-Monneraye avait été tué.
L'horloge du Bouffay est réparée en 1723 ; cette réparation coûte 410 # 9 s. Une dépense de 435 # est aussi faite pour faciliter les accès de la nouvelle halle et garnir le corps-de-garde de bancs et râteliers.
Depuis quelque temps la place se trouvait encombrée de matériaux déposés par les fabriques de Sainte-Croix et Saint-Saturnin. Ces matériaux gênant le marché, par un arrêté du 18 février, le maire en ordonna l'enlèvement. Mais cet arrêté ne fut suivi d'aucun effet, et il fallut en venir à une adjudication au compte et frais desdites fabriques.
Les marchés du Bouffay se tenaient principalement les mercredis et samedis. Le 19 avril, la communauté prit une mesure de police, qui a été continuée depuis, et qui faisait défense de vendre et d'acheter ailleurs qu'aux halles et marchés publics.
Dans le cour de cette même année 1723, les officiers de la monnaie élevèrent une prétention, qui, si elle n'eût été décidée contre eux, aurait établi un droit dont les conséquences n'eussent pas laissé que d'être fort onéreuses pour la ville. Ils se refusèrent à supporter la charge du pavage au devant de leur hôtel et prétendirent même n'être pas tenus au balayage du pavé. Cette prétention était contraire à l'usage établi depuis longtemps ; aussi la communauté refusa-t-elle très nettement de l'accueillir. L'intendant général dut donc être consulté. Sa réponse fut très catégorique ; il décida que le pavage était à la charge du domaine royal, comme propriétaire de l'immeuble et que le balayage du pavé incombait à ceux-là mêmes qui occupaient l'hôtel.
C'est cette jurisprudence qui a prévalu depuis dans notre ville et qui y existe encore aujourd'hui, malgré les vives réclamations qu'elle a souvent soulevées pour la pavage. Ce pavage, dans certains cas surtout, est une très lourde charge pour nos propriétés urbaines et ce n'est pas sans une grande apparence de raison que l'on objecte, que le pavé est du domaine public, et que c'est ainsi le domaine public ou la commune qui le représente, qui doit pourvoir à son établissement et à son entretien. Bien des villes ont déjà accepté cette charge, et notre administration municipale ne peut se refuser à en agir de même dès que sa position financière le lui permettra. Pourquoi d'ailleurs des centimes spéciaux ne seraient-ils pas affectés à ce service ? Pareille demande ne serait pas probablement repoussée par le gouvernement, et en équité, toute la population contribuant à user le pavé, toute la population contribuerait à son entretien. Mais ceci n'est pas de notre sujet ; passons.
En 1724, le 9 août, Gérard Mellier procéda à l'adjudication du pavage de la place du Bouffay. Cette adjudication eut lieu à raison de 5 # 10 s la toise.
Le 12 octobre 1725, une vive alarme se répand dans le quartier du Bouffay. Un nouvel incendie venait de se déclarer dans une maison voisine de la tour de l'horloge. Des secours prompts et actifs conjurèrent le danger et cet incendie n'eut pas d'autres suites. Deux hommes seulement y furent blessés et reçurent de la ville, l'un 120 # et l'autre 30 #.
Jusque-là la plupart des constructions qui avaient lieu à Nantes, se faisaient en bois. Ce nouvel incendie fit comprendre enfin tout le danger que présentait ce genre de constructions, et la communauté crut devoir soumettre ses observations à l'intendant général. L'affaire fut portée au conseil d'Etat, et bientôt parut un arrêt qui faisait défense expresse de construire à l'avenir autrement qu'en pierres, tuffeaux, etc. sans mélange de bois.
Nous mentionnerons en passant deux petites émeutes, qui, en 1733, fournirent quelques hôtes à la prison du Bouffay.
Une ordonnance de police défendait aux gabariers et portefaix l'entrée de l'hôtel de la Bourse. Un gabarier viola l'ordonnance et fut mis à la porte. Cette mesure provoqua un rassemblement nombreux. La milice fut appelée et le maire se mit à sa tête. Tout finit bientôt par s'apaiser ; seulement le gabarier, auteur du trouble et l'un de ses amis, furent mis en prison.
Cela se passait le 12 août. Quelques jours après, le 17, les élèves du collège de l'Oratoire représentaient une tragédie, à l'occasion de la distribution des prix. On s'y porta en foule et bientôt la cour et tous les abords se trouvèrent encombrés de curieux, qui évidemment n'étaient point au nombre des invités à la fête. Du tumulte et des rixes s'en suivirent, et les portes du Bouffay durent encore s'ouvrir pour recevoir un certain nombre de ces tapageurs.
La dame Boudet avait fait en 1718 l'acquisition de la cohue de la Tremperie. Le mariage de sa fille fit passer cette propriété aux mains de M. Claude Guerres, lieutenant-civil et criminel en Lorraine.
Le 1er avril 1737, les héritiers des époux Guerres vendirent cet immeuble à Messire Etienne-Julien Loquet, chevalier seigneur de Granville, et à dame Elisabeth-Charlotte de Royer, comtesse de Marainville, son épouse. Ce fut au profit de ces derniers que s'afferma dès-lors la cohue aux poissons de la Tremperie. Ces nouveaux propriétaires obtinrent le 1er février 1742, un arrêt du parlement de Bretagne, qui défendait de vendre et débiter aucuns poissons ailleurs que dans les boutiques et places dépendant autrefois du domaine royal, tant qu'il y en aurait de vacantes. C'était, on le voit, un bon moyen de s'assurer la location de leur cohue.
Nous répéterons que cette cohue était parfaitement distincte de la halle du Bouffay. Elle était uniquement affectée à la vente des poissons secs et salés et s'étendait au pied du palais jusqu'à la rue de la Poissonnerie. La halle, proprement dite, était sur la place même, et s'appuyait au mur d'enceinte. Elle appartenait à la ville et était louée à cette époque au sieur Henri de Kermaquer au prix annuel de 715 #.
Propriétaire de cette cohue, la famille de Granville l'était également de plusieurs autres établissements dont certains affectés à des services publics. En 1750, le chef de cette famille, ayant fait un partage anticipé de ses biens, l'un d'eux, la dame Charlotte, épouse de M. Nicolas-Auguste de Magon de la Lande, reçut dans sa part, les moulins de Nantes, la cohue du Bouffay, les bancs, les greniers des boucheries.
A la suite d'une délibération du 13 novembre 1741, un traité intervint entre l'Etat et la ville de Nantes, qui s'engageait à prendre à sa charge tous les frais d'entretien et les réparations du palais du Bouffay. Il s'agissait alors d'une réparation urgente à faire et qui ne devait pas s'élever à moins de 33,000 #. Le roi ne voulait y contribuer que pour 3,000 #. La ville consentit à pourvoir au surplus de la dépense, mais elle demandait en même temps l'autorisation de se rembourser d'une partie de ses avances sur toutes les paroisses du ressort du présidial et notamment sur celles de Châteaubriand, Ancenis, Guérande et la Roche-Bernard. Elle demandait en outre que le roi voulût bien lui concéder à perpétuité la jouissance du revenu des boutiques et emplacements que le domaine royal possédait sur la place du Bouffay.
Toutes ces concessions lui furent faites sans difficulté, et en 1744, la ville avait dépensé à ses réparations une somme qui ne s'élevait pas à moins de 34,000 #.
Mais Louis XV avait parfois certains services particuliers à récompenser. La perpétuité de concession faite à la ville du revenu des boutiques du Bouffay eut juste une durée de dix ans. En 1754, cette faveur lui fut retirée et l'usufruit de ces propriétés, ainsi que celui de plusieurs autres situées à Sainte-Croix et sur la place Saint-Nicolas, fut donné à Mme de Lauraguais. Les divers fermiers refusèrent d'abord de payer sur la quittance de la grande dame, mais le roi y mit bon ordre, en donnant le brevet nécessaire.
C'était là du reste un don vraiment royal et qui s'élevait à plus de 21,000 # de rente annuelle. En 1769, après la mort de Mme de Lauraguais, cet usufruit passa aux mains de la comtesse du Barry, et l'on verra plus tard quels sacrifices l'ont du faire, lorsque l'acquisition de ces diverses propriétés devint indispensable pour l'embellissement de la ville.
Depuis l'incendie de 1725, le présidial avait établi son siège aux Jacobins. De nouvelles appropriations ayant été faites aux palais du Bouffay, cette juridiction ainsi que la prévôté vinrent s'y établir en 1748.
Nous touchons au moment où le quartier du Bouffay va changer complètement de face. Nous sommes donc amenés à parler avec quelques détails des travaux qui s'y exécutent.
Gérard Mellier, avons-nous dit, pendant le cours de sa mairie de 1720 à 1730, avait donné l'impulsion à tous ces travaux.
L'île Feydeau s'achevait, et l'extrémité Nord, où s'élève notre Poissonnerie, allait bientôt recevoir ses cales et ses quais. Le lit du fleuve devait en être passablement resserré et le Port-Maillard qui s'étendait en face, le long du mur d'enceinte, n'eût pu continuer à subsister, sans que la navigation en éprouvât considérablement de gêne.
D'un autre côté, le vieux pont de la Poissonnerie allait disparaître. Dès 1738, la communauté avait décidé de le remplacer par un pont en pierres, et M. Abeille, ingénieur à Rennes, avait été chargé de dresser les plans et devis de ce nouveau pont. Le devis s'en élevait à la somme de 71,835 # 14 s 3.
Ce projet avait été adopté par la communauté, et vers 1745 les premiers travaux avaient été entrepris, sous la direction de M. Blaveau, ingénieur du roi. Mais le manque de ressources les avait fait suspendre, et ce ne fut qu'à la suite d'une délibération du 22 septembre 1759 et au moyen d'un emprunt sous forme de souscription que l'entreprise put se continuer et s'achever. Le pont d'Aiguillon fut ainsi livré à la circulation en 1762.
Mais, pour la construction même de ce pont, et surtout pour l'établissement du mur de quai qui devait se prolonger le long de la place du Bouffay, il fallait nécessairement sacrifier le petit Port-Maillard qui prenait naissance au pont même de la Poissonnerie.
Enfin, et ce fut là la cause principale des changements qui allaient s'opérer, la ville venait enfin d'obtenir que la muraille d'enceinte fût démolie. Cette mesure, objet d'une longue négociation, avait été provoquée par la construction des quais Brancas et Flesselles.
Dès 1727, à la sollicitation de Mellier, un projet avait été dressé pour cette dernière construction ; mais au devant de la muraille, l'espace dont il était possible de disposer ne permettait d'élever que des maisons sans aucune importance.
L'année suivante, M. Gabriel, architecte du roi, appelé par Mellier pour donner son opinion sur ce projet, n'hésita pas à ouvrir l'avis de solliciter la démolition de la vieille muraille, désormais sans objet comme sans utilité, afin de pouvoir couvrir ces beaux quais de riches constructions, venant s'harmoniser avec celles qui s'élevaient sur l'île Feydeau.
Mellier avait avidement saisi cette heureuse pensée et déjà il avait fait d'actives démarches pour la réaliser lorsque la mort vint le frapper en 1730. Cette mort fut le signal de l'abandon ou du moins de l'ajournement de tous les projets que le digne maire de Nantes avait conçus.
Ce ne fut qu'en 1754 que ces diverses questions furent reprises par le duc d'Aiguillon lui-même. Venu alors à Nantes pour la première fois, il avait été frappé de la belle situation de notre ville, mais en même temps vivement surpris que l'on se fût arrêté dans la voie des améliorations si bien ouverte par Mellier. M. de Vigny, architecte du roi, fut par lui mandé à Nantes et reçut l'ordre de faire un plan d'ensemble comprenant toutes les modifications que l'on pouvait réaliser pour l'utilité et l'embellissement de la ville.
M. de Vigny fit ce travail qu'il livra en 1755. Nous n'avons point à rappeler toutes les propositions qu'il faisait. Nous nous contenterons de dire que, comme M. Gabriel, il indiquait en première ligne la suppression des tours et murs de ville, notamment depuis la porte Saint-Nicolas, le long de la rivière jusqu'aux Jacobins ; ces murs, ajoutait-il également, paraissant inutiles et contribuant à empêcher les abords de la ville.
Parmi les propositions de M. de Vigny se trouvait aussi celle d'un quai des tours de la Poissonnerie au Port-Maillard, longeant le Bouffay et celle de l'agrandissement de cette dernière place.
La question de la démolition du mur d'enceinte était ainsi nettement posée, et comme c'était le duc d'Aiguillon lui-même qui l'avait engagée, il employa tout son crédit pour la faire arriver à bonne fin.
Et en effet, un arrêt du Conseil du 22 août 1755, suivi de lettres patentes, vint sanctionner en son entier le projet de M. de Vigny. Les vieux murs de la ville de Nantes étaient ainsi condamnés et allaient tomber.
Dans le cours de cette même année 1755 les deux tours qui s'élevaient à droite et à gauche du pont de la Poissonnerie sont démolies. Il en est de même du mur qui enserrait la place du Bouffay ; le cavalier ou demi-lune du Port-Maillard tombe également, et l'air et le jour commencent enfin à pénétrer librement dans ce vieux quartier. L'ancien Port-Maillard disparaît aussi, et le fleuve élargi vient prendre sa place. Puis, au moyen de ressources qu'elle parvient à se créer, et d'adjudications partielles, la ville, dans le cours des années 1755 à 1759, peut élever le mur de quai dans toute la longueur du Bouffay et même établir les premières cales du Port-Maillard actuel.
C'était là le commencement d'améliorations que nous allons voir se continuer. Rien jusque là n'était changé dans l'aspect intérieur de la place. Le moment arrive où, comme dans tout le reste du quartier, d'heureux changements vont s'y produire.
... à suivre ...
M. J.-C. RENOUL
Annales de la Société royale académique de Nantes
et du département de la Loire-Inférieure
1864


