LES CANONS DE M. DE BOURMONT ♣ 1800
En venant prendre le commandement de l'armée du Maine, M. de Bourmont n'y trouva ni artillerie ni artilleurs. La prise du Mans, le 15 octobre 1799, lui procura huit canons, mais non les canonniers capables de les manoeuvrer. Il ne tarda pas à en faire l'expérience, quelques jours plus tard, lorsqu'il v¤ulut s'emparer du bourg de Ballée, le 20 du même mois. Après avoir caché les autres canons dans la forêt de Bellebranche, M. de Bourmont marcha contre Ballée, où les républicains s'étaient barricadés, avec un seul canon. Mais à la première décharge, cette pièce brisa son essieu et fut mise hors de service, par la maladresse des canonniers improvisés désignés pour être attachés à l'artillerie de l'armée du Maine.
Quelques semaines plus tard, Bourmont reçut encore deux petites pièces de canon provenant du débarquement d'armes et munitions opéré par les Anglais en Bretagne pour sec¤nder l'insurrection royaliste.
"Pendant qu'on négociait la paix à Angers, dit Tercier, dans ses Mémoires, les Anglais avaient reconnu la nécessité pour la cause Européenne d'envoyer à nos armées des secours d'effectifs. Il était débarqué en Bretagne des armes, des munitions, de l'artillerie et plusieurs tonnes d'argent, que ces Messieurs eurent surtout grand soin d'envoyer chercher. Ainsi, c'est au moment où toutes nos demandes étaient acc¤rdées par le gouvernement britannique, que nous venions de traiter, sans autres garanties que des paroles en l'air. M. de Bourmont reçut une somme de 250.000 francs pour l'armée, des munitions et deux pièces d'artillerie, qu'il fit cacher dans l'intérieur du pays et qui depuis ont été remises au gouvernement français. L'argent fut destiné alors à payer les dettes de l'armée. Je ne me suis mêlé en rien à tous ces détails. M. le chef d'état-major, le factotum du général, le commissaire des vivres, intendant, directeur de l'artillerie et le trésorier, a été seul chargé de tous les embarras du moment, lui seul a dû rendre compte."
Il avait été convenu avec le général Hédouville que les Chouans ne seraient pas obligés de rendre leurs armes. Mais une exception paraît avoir été faite pour l'armée de M. de Bourmont. Celui-ci était tenu de restituer les canons et fusils pris au Mans et aussi les armes et munitions qui lui avaient été transmises par Georges Cadoudal et fournies par le gouvernement anglais.
Le 13 février 1800, le Premier Consul écrit au général Hédouville : "Bourmont nous joue. Il n'a rendu ni ses canons, ni ses armes ... Faites connaître à Bourmont qu'il ait à rendre ses canons, vingt-quatre heures après votre sommation à cet effet, et trois mille fusils trois jours après. Sur sa réponse négative, mettez-vous à la tête de vos troupes et ne quittez vos bottes que lorsque vous l'aurez détruit". Il le prévient en même temps que le général Brune va lui envoyer de Nantes deux mille hommes pour cette expédition et que le général Gardanne, commandant la 14e division à Caen, va diriger sur Laval quinze cents hommes pour se joindre à ses troupes.
Le général Clarke, directeur du Dépôt de la Guerre, écrit en même temps à Hédouville : "Bourmont, en n'opérant pas son désarmement, en conservant les canons que lui a envoyés Georges, doit cesser de vouloir prétendre à votre indulgence."
Bourmont, à qui Hédouville a adressé la sommation prescrite par le Premier Consul, répond le 16 février.
"Votre sommation d'hier vient de m'être remise. Je me hâte de vous représenter : 1° qu'il m'est impossible de trouver en vingt-quatre heures les personnes qui ont dû cacher ceux des canons pris au Mans qui me sont restés ; 2° qu'il faudrait plusieurs jours de travail pour les retirer des rivières où ils les ont jetés et les faire conduire dans une des villes que vous indiquez ; 3° que, n'exerçant plus aucune autorité, je ne puis me faire livrer trois mille fusils, dans trois jours, par des hommes qui considèrent leur arme comme la plus chère de leurs propriétés".
Il prie donc Hédouville de ne faire arrêter personne avant qu'il ait informé le gouvernement de l'état actuel des départements de l'Ouest et de l'autoriser à se rendre à Paris auprès du Ministre de la Guerre. Il partit en effet d'Angers et alla se présenter au Ministre. Celui-ci le conduisit chez Bonaparte, auquel il promit de vivre en citoyen paisible et de se fixer à Paris. Mais dans une lettre à Hédouville (sans date, vers le 18 février), Clarke insiste sur la nécessité d'activer et de presser la remise des armes restées entre les mains des Chouans. "Sans le désarmement, la soumission actuelle des chefs n'offre aucune garantie pour l'avenir ... Le Premier Consul vous recommande donc de vous attacher particulièrement au désarmement. Bourmont a promis de se bien conduire. La mort de Frotté et de ses complices n'a pu que faire une forte impression sur lui, et la punition de ce chef acharné contribuera sans doute à l'entière purification de ce département."
Bourmont, pour preuve de sa bonne foi et pour donner satisfaction à Bonaparte, dut fournir quelques indications de nature à faire retrouver les canons pris par lui au Mans et coulés au fond d'une rivière (la Sarthe sans doute) et peut-être aussi quelques dépôts de fusils, les moins nombreux possible. Puis, sous le prétexte qu'il n'avait plus aucune autorité sur les Chouans de la Mayenne, il dut se refuser à fournir de nouveaux renseignements.
Cela ne faisait pas l'affaire du gouvernement, qui soupçonnait l'existence de dépôts d'armes non dévoilés par Bourmont, et l'on résolut de s'adresser à l'un de ses chefs de division, Gaullier, qui habitait Bouère et semblait avoir une réelle autorité sur ses anciens soldats. Il devait savoir où se trouvaient cachées les armes dont on voulait s'emparer, et tout d'abord on commença à le flatter, à lui faire des avances et à feindre de lui accorder une confiance sans bornes.
Le 12 germinal an VIII - 5 avril 1800, il avait été rayé de la liste des émigrés et le général Hédouville prenait la peine de lui écrire personnellement, le 4 floréal - 24 avril suivant, pour lui annoncer cette heureuse nouvelle.
Le chef de brigade Boerner, commandant la subdivision de la Mayenne, croit devoir le féliciter à son tour, par une lettre du 14 floréal, trop élogieuse pour être sincère, en le priant de se joindre à lui pour ramener la paix dans le pays qu'il habite.
"Vos talents, votre éducation, l'estime et la confiance qu'ont en vous les bons habitants de la campagne, la connaissance des localités, votre intérêt même, tout enfin se réunit pour que vous concouriez avec moi à la consolidation de la paix et aux moyens de faire rentrer dans la société des hommes plus à plaindre que coupables, des hommes que des mesures injustes et atroces ont peut-être aigris". Il l'invite donc à user de son influence et de son autorité pour décider quelques-uns des Chouans, tels que Prince (Joly Pierre, dit Petit-Prince, de Daon, mort en 1836), Lutinet (Michel Collet, de Miré, condamné à mort à Angers le 14 floréal an XII - 4 mai 1804) et plusieurs autres qui n'avaient pas voulu accepter la pacification, à déposer leurs armes et à rentrer dans le sein de la grande famille. Car on finira par connaître leur retraite et ils seront arrêtés tôt ou tard. "Alors le glaive de la loi les frappera et j'aurai la douleur de voir des français victimes de leurs opinions et de leur entêtement. Engagez-les, au nom de l'humanité, à faire leur soumission. S'ils ont quelques inquiétudes, qu'ils viennent avec confiance auprès de moi. Je les dissiperai. Je me flatte qu'ils ne me quitteront pas sans me rendre la justice de convenir que leur intérêt m'est aussi cher que le mien."
Ce langage a lieu de nous surprendre sous la plume d'un officier républicain. Son exagération nous est une preuve de son défaut de sincérité. Mais il était indispensable d'endormir la juste défiance de Gaullier, de se l'attacher par des avances, des services, des marques de confiance, afin de l'amener ensuite insensiblement à servir le gouvernement.
Cependant, le 7 thermidor (26 juillet 1800), le Ministre de la police, Fouché, informe le préfet de la Mayenne qu'il a appris d'une façon certaine qu'il existe encore dans son département des canons et des dépôts d'armes et munitions. Il l'invite à faire discrètement des recherches pour arriver à découvrir ces dépôts. Cette lettre est communiquée au chef de brigade, Boerner, qui s'empresse de la faire copier pour adresser ces copies aux officiers placés sous ses ordres.
Paris, le 7 thermidor an VIII (26 juillet 1800) de la République Française.
"Des avis certains m'apprennent, citoyen Préfet, que la Chouannerie fait tous ses efforts pour se réorganiser ; que dans ce moment, comme dans toutes les insurrections précédentes, le département de la Mayenne est un des foyers les plus actifs de ce parti.
On m'assure qu'un obusier, donné par les Anglais, doit être dans la commune de Daon ; qu'il doit y avoir aussi, dans cette commune, un magasin de fusils anglais ; qu'il y a deux pièces de canon à Bouère ; que la commune de Saint-Denis-d'Anjou renferme un autre magasin. On ajoute que les papiers de la correspondance sont au château de la Vézouzière sous Bouère, où des armes sont aussi cachées sous terre. C'est surtout dans les granges, dit-on, que sont les caches les plus difficiles à découvrir. Il y en a aussi dans les murs, près des toits, et on les change de place au moindre avis. Enfin il paraît qu'un nommé Saint-Martin est l'agent le plus actif du parti et que cet homme, la terreur du pays, fameux par l'assassinat de deux commissaires du Directoire exécutif (à Morannes et à Ballée), parcourt habituellement les campagnes et cherche à exciter de nouveaux troubles (1).
Ces renseignements, citoyen Préfet, sont de nature à fixer toute votre attention et exigent de votre part une surveillance active et assidue. Il est instant de faire usage de toutes les ressources qui sont à votre disposition pour déjouer les projets des ennemis de la République ; il est essentiel cependant de n'agir à cet égard qu'avec la plus grande circonspection, après avoir concerté vos opérations de manière à ce que rien ne puisse en contrarier le succès, ni prétexter de nouveaux mouvements. Il convient à cet effet de vous entendre avec votre collègue de la Sarthe, afin d'utiliser les renseignements et les vues qu'il peut avoir de son côté.
Je me repose à ce sujet sur votre zèle et votre intelligence et je compte sur votre exactitude à me faire part successivement du résultat de vos soins sur l'objet de la présente.
Salut et fraternité.
Signé : Fouché.
Pour copie conforme, le préfet du département de la Mayenne.
Signé : Harmand.
Pour copie conforme, le chef de brigade commandant le département de la Mayenne. Boerner."
Cette lettre ne semble pas cependant avoir altéré, du moins pour l'instant, les bons rapports existants alors entre l'autorité militaire et Gaullier, qui est encore chargé, au mois de décembre suivant, de faire la police dans l'étendue de sa division. Le gouvernement craignait sans doute que l'envoi de soldats ou de gendarmes dans les campagnes ne réveillât l'esprit de révolte qui grondait toujours dans l'esprit des anciens chouans.
Le 21 frimaire an IX de la République Française,
"Girardon, général de brigade, commandant la subdivision de Maine-et-Loire et de la Mayenne, autorise le citoyen Gaullier, demeurant à Bouère, à prendre tous les moyens pour faire arrêter et dissoudre les bandes de voleurs qui parcourent le département ; ordonne à la force armée de l'appuyer, s'il la requiert, et invite les autorités constituées à lui procurer sûreté et l'assistance dont il pourrait avoir besoin pour remplir des vues aussi utiles à la tranquilité publique."
Nous ignorons si Gaullier réussit à obtenir la disparition des bandes de chouans qui, restés en armes, existaient encore dans le pays dépendant de son ancienne division, encouragés par la complicité, au moins tacite, de leurs camarades.
Mais tout en continuant avec lui des rapports cordiaux, du moins en apparence, Boerner faisait secrètement son enquête pour découvrir où étaient cachées les armes dont il prétendait obtenir la remise. L'arrestation de plusieurs paysans, habilement interrogés, peut-être même menacés, puis relâchés, lui procura quelques indices et Gaullier se vit forcé d'avouer ce qu'il ne pouvait nier.
La lettre suivante, qui lui est adressée le 3 août 1801, est écrite sur un ton bien différent des précédentes. Les éloges et les compliments ont disparu. Ils ont fait place à des reproches sur son manque de franchise et de loyauté, à des menaces même, s'il refuse d'exécuter les ordres de Boerner, en lui livrant les canons, armes et munitions envoyés par Cadoudal à l'armée du Maine.
ARMÉE DE L'OUEST
22e division militaire
n° 732
Égalité.
Laval, le 15 thermidor an IX de la République Française une et indivisible :
Hoerner, chef de brigade, adjoint à l'Etat-Major,
Commandant le département de la Mayenne
Au citoyen Gaullier, demeurant à Bouère.
"Depuis dix-huit mois à peu près que je commande et que vous habitez, citoyen, le département de la Mayenne, j'ai mis tout en oeuvre pour y ramener la tranquillité et pour protéger indistinctement tous les citoyens, quelqu'aient été leurs opinions dans les temps malheureux des guerres civiles, et tous les hommes de bonne foi conviendront que la conduite que j'ai tenue envers les amnistiés a été franche et loyale, dégagée des petites passions et de l'esprit de parti et de localité. Je devais donc m'attendre, citoyen, qu'en retour d'une semblable conduite, les amnistiés me donneraient aussi leur confiance et que, reconnaissants de la protection que je leur ai accordée, ils s'attacheraient de plus en plus à un gouvernement qui, aux yeux même de la prévention, mérite les suffrages universels. Cependant j'ai été trompé dans mon attente et quelques amnistiés, au lieu de rentrer de bonne foi dans l'ordre, ont fait tout le contraire et n'ont cessé, malgré toutes leurs belles protestations, d'entretenir des intrigues criminelles et au lieu de donner au gouvernement des preuves de leur bonne foi, en déclarant les désordres dont ils ont eu connaissance, ainsi que des amas de munitions, d'armes, bouches à feu et attirail de guerre, se sont au contraire permis de les cacher et d'autoriser les mêmes désordres. Cette conduite a dû me déplaire et j'ai été forcé de faire arrêter quelques cultivateurs pour en tirer l'aveu que je désirais et vous avez sans doute appris par la voix publique le résultat de mes recherches et la mise en liberté de ces malheureux cultivateurs trompés par quelques intrigants.
Vous ne pouvez pas nier, citoyen, que plusieurs fois le commandant de Château-Gontier et moi, nous vous avons consulté sur différents objets. Le général Girardon, qui commandait alors les deux départements, vous a entretenu plusieurs fois sur le même objet. Vous lui avez promis beaucoup et c'est à regret que je suis forcé de vous dire que, loin de tenir vos promesses, vous avez au contraire eu une défiance marquée et qu'au lieu de nous faire connaître les dépôts dont vous avez eu connaissance, vous n'en avez fait l'aveu tardif que depuis quelques jours, c'est-à-dire depuis que vous avez vu que je commençais à tenir le fil de toute cette affaire. Cette conduite, citoyen, n'est pas digne d'un homme qui se pique d'avoir quelques sentiments d'honneur et me fait prendre de vous une opinion peu favorable. Vous me croirez facilement si je vous dis que j'ai assez de preuves et de matières devers moi pour vous faire arrêter comme auteur ou conspirateur de dépôt d'armes et de munitions. Vous n'ignorez pas que vous avez eu deux pièces de quatre à votre disposition ; en votre qualité de chef de légion et de division, un obusier anglais a toujours été sous vos yeux, les munitions et les bouches à feu vous ont été confiées, et cependant vous n'avez pas dit le mot pour faire découvrir ces objets, probablement dans l'intention de vous en servir lorsque vous l'auriez trouvé convenable. Je ne puis vous cacher que je suis fort mécontent de ce silence et que si je n'espérais pas qu'en réponse à ceci vous me fissiez l'aveu le plus clair et le plus circonstancié sur cette matière importante, si je ne craignais de faire croire que j'en veux aux amnistiés, si enfin vous n'étiez pas père et époux, j'aurais déjà donné des ordres pour vous faire arracher ces aveux par les moyens que la loi met à ma disposition. Si donc il vous reste un sentiment d'honneur, comme je me plais à le croire, je vous invite à me dire ce qu'est devenue la deuxième pièce de quatre, l'obusier anglais, le petit caisson peint en rouge, les munitions de toute espèce et les armes à feu et autres, enfin tous les ustensiles et attirail de guerre de votre division. C'est en me faisant ces aveux que vous continuerez de jouir de ma protection et d'effacer au moins vos torts apparents. Je pense au reste que vous me rendez la justice de croire que ce ne serait que malgré moi que je prendrais le parti de sévir contre vous et qu'il serait bien plus agréable pour moi de vous rendre l'estime que j'ai eue pour vous, de vous obliger enfin au lieu de vous punir.
Voilà, citoyen, ce que j'ai tardé à vous dire, parce que j'espérais toujours que vous me donneriez cette preuve de confiance. Puisse ma lettre vous l'inspirer et vous déterminer enfin à faire votre devoir.
J'ai l'avantage de vous saluer.
BOERNER"
Il n'y avait plus à reculer. Voyant que tout était découvert par les aveux des paysans arrêtés, qui, afin de recouvrer leur liberté, avaient dénoncé ce qu'ils savaient, et pour éviter de nouvelles arrestations parmi ses anciens soldats, Gaullier dut se résoudre à rendre les canons et les fusils réclamés par Boerner. Les canons enfouis dans un champ furent déterrés. Plusieurs caches, pas toutes probablement, furent vidées pour satisfaire aux exigences de l'autorité militaire. Il est probable en effet qu'un certain nombre restèrent intactes, et que le gouvernement reçut seulement ce qu'il avait été impossible de lui refuser.
La livraison de ces armes paraît toutefois avoir mis fin aux réclamations. Les chouans et Gaullier lui-même furent dès lors laissés tranquilles et purent vivre en paix pendant tout l'Empire. Mais les armes qu'ils avaient réussi à conserver reparurent entre leurs mains à la prise d'armes de 1815 et, plus tard, à celle de 1832.
E. QUERUAU-LAMERIE
Bulletin de la Commission historique
et archéologique de la Mayenne
1910