L'INTENDANT INFIDELE
En 1793, un grand seigneur, habitant Nantes, voulut émigrer. Il possédait d'immenses propriétés, parmi lesquelles une partie de la route de Rennes, qui s'étendait, depuis la rue Noire, bien plus loin que le château de la Sauzinière.
Avant de quitter la ville, il appela son intendant, qui se nommait R**, en qui il avait toute confiance, et lui dit :
"Je vais passer en Angleterre, et je vous confie mes biens, s'ils sont vendus comme biens nationaux, vous les achèterez, en les mettant sous votre nom ; et, quand la Révolution sera finie, je viendrai vous les réclamer.
L'intendant fit de belles promesses à son maître, qui partit, rassuré sur l'avenir. Les terres furent saisies, mises en vente comme biens nationaux ; R** les acheta, en les payant un prix dérisoire.
Quand le seigneur revint d'Angleterre, il alla trouver R**, et redemanda ses biens ; mais l'ancien intendant répondit qu'il avait payé le domaine, et qu'il le gardait.
Le seigneur fut ruiné et mourut dans la misère, tandis que son ancien employé se faisait appeler M. de R** et s'enorgueillissait de ses grands biens. Il fit un riche mariage, et eut plusieurs enfants ... mais sa fortune mal acquise ne leur profita pas, et s'en alla comme elle était venue.
Ils furent obligés de vendre, petit à petit, tous les terrains que l'intendant avait usurpés ; et leurs descendants que j'ai connus, ont tous fini misérablement.
Le château de la Collinière, en Doulon, aujourd'hui maison de campagne du Lycée de Nantes, appartenait autrefois à une branche de la famille de Charette, branche qui portait le nom de Charette de la Collinière.
Pendant la révolution, un des messieurs Charette, surpris de grand matin par une troupe de soldats de la République, venus pour l'arrêter, n'eut que le temps de se glisser sous son lit, et il faillit bien leur échapper.
Malheureusement pour lui, un des soldats eut l'idée de tâter l'intérieur du lit ; et l'ayant senti chaud encore, ils fouillèrent partout, et le malheureux noble fut découvert.
(Conté par Annette Alleau, dont la famille a fourni, de père en fils, les fermiers de la Collinière. Les fermiers actuels sont ses neveux)
Revue des traditions populaires - 1898