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La Maraîchine Normande
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10 octobre 2012

ÉMILE GRIMAUD

 

Portrait Émile Grimaud (?) réalisé par Émile Grimaud

Émile Grimaud a beaucoup travaillé et produit. Il n'est pas né en Bretagne, mais il habite Nantes depuis sa jeunesse. Comme secrétaire de la Revue de Bretagne et de Vendée, et comme imprimeur habile, il a eu une action si considérable sur le mouvement littéraire breton qu'il mérite bien une place parmi les poètes armoricains.

Son oeuvre est trop vaste pour que je puisse l'analyser ici. Dans ses "Figures de mon pays", M. Dominique Caillé a écrit sur lui une notice très bien faite que l'on pourra consulter.

Né à Luçon, le 10 avril 1831, Jules-Émile Grimaud, fils d'un négociant en grains, publia en 1855 un premier recueil, "Fleurs de Vendée", dont la fraîcheur et l'élégance frappèrent tous les connaisseurs.

En 1858, parurent "Les Vendéens", qui eurent plusieurs éditions. La dernière est illustrée de belles eaux-fortes par Octave de Rochebrune.

Victor de Laprade, dans "Le Correspondant", appréciait ainsi le poète qui avait osé choisir ce sujet redoutable :

"A défaut de l'art exquis et de la fibre grecque de Brizeux, il possède, avec un vrai talent de poète, la vraie foi de la Vendée et s'inspire des souvenirs qui font la grandeur de ce nom héroïque. Il fait plus qu'une oeuvre d'art en nous peignant les héros bretons et vendéens, il fait une oeuvre de conviction et d'amour. On le sent à la chaleur communicative, à l'émotion de ses récits. Il est juste pour tout le monde et parle noblement de l'héroïsme républicain ; mais il est franchement du côté des persécutés et des vaincus."

Ses "Petits Drames vendéens ont eu un succès mérité. "Ce qu'on y doit remarquer surtout, disait M. de Pontmartin, c'est la justesse du ton. Voyez "le Sifflet d'argent, la Messe sans prêtre, la Hache, le Pater, la Dernière lutte". Toute l'originalité de ces scènes violentes, le contraste de cette foi robuste avec ces cruautés implacables, les revanches de ces âmes intrépides en face de leurs persécuteurs et de leurs bourreaux, pouvaient sans trop de dissonances prêter à la déclamation et à l'emphase. Non, la simplicité des moyens ajoute à la puissance des effets."

 

Voici un sonnet qui semble taillé dans le granit :

 

MADAME DE CHANTREAU

Je n'ai point vu de femme ayant sa haute taille.

Elle me faisait peur, quand j'étais tout petit :

Elle marchait d'un pas que l'âge ralentit,

Mais droite comme un preux en sa cotte de maille.

 

Elle avait, sabre au poing, suivi mainte bataille,

Orpheline à vingt ans ! .. Charette s'attendrit,

Et lui tint lieu de père, et quand Travot le prit,

Elle reçut au crâne une effroyable entaille.

 

Elle avait tant souffert et tant de nuits erré,

Sur les maux du pays elle avait tant pleuré,

Qu'en ses yeux la lumière, hélas ! s'était éteinte.

 

Luçon en fut témoin, sa main sans cesse allait

du tricot pour le pauvre aux grains du chapelet :

C'était une Romaine et c'était une sainte.

 

Prenons maintenant un grand tableau pathétique, comme en a beaucoup tracé Émile Grimaud : la fuite des Vendéens vers la Loire, après leur défaite à Cholet :

 

Vers Saint-Florent-le-Vieil une innombrable foule

S'agite dans la nuit comme un fleuve qui houle.

Une clameur immense en sort à tous moments ;

Bruit de pas, bruit de voix, cris et mugissements.

Nulle étoile ne brille et le ciel est si sombre

Que l'on ne verrait pas à se guider dans l'ombre ;

Mais sur les bois, au loin, des flammes ont monté

Prêtant aux Vendéens leur rougeâtre clarté.

 

Le jour se lève enfin, le jour livide et morne,

Et tel qu'il convenait à ce malheur sans borne.

 

Quel funèbre convoi ! - Dès la veille, aux fuyards

Par milliers s'étaient joints des femmes, des vieillards ;

Fermes, hameaux, tout brûle ; ils n'ont plus de retraites.

Quelques-uns du désastre ont sauvé leurs charrettes,

Qui portent tout leur bien - du pain, des vêtements,

Des vases où cuiront leurs pauvres aliments.

Malades et blessés s'y pressent pêle-mêle,

Et les mères tenant leurs fils à la mamelle.

Mais tous n'ont pas de boeufs pour traîner leurs fardeaux :

Que de femmes s'en vont, leurs enfants sur le dos !

Que de filles, pieds nus, soutenant leur vieux père,

Ou leur frère qui pleure et qui se désespère !

 

Sans ordre les soldats s'avancent, dispersés,

Et les rangs sont partout de fusils hérissés.

 

Pourquoi s'ammassent-ils près de cette voiture ?

Blessé d'un coup mortel, c'est là que gît Lescure ...

Plus loin, sur un brancard, objets de soins touchants,

Pâle comme un linceul, est étendu Bonchamps ...

 

Émile Grimaud a un sentiment très vif des beautés de la campagne. Pour les rendre, il trouve parfois des expressions d'une justesse frappante. Quelles épithètes pourraient remplacer celles qu'il emploie, quand il veut peindre les arbres de son pays ?

 

Le tremble, dont le bruit ressemble au bruit de l'eau,

Les sveltes peupliers et la parure blanche

Dont le vert châtaignier se brode à chaque branche.

 

M. Caillé, rappelant un mot de Victor de Laprade, a bien raison de dire qu'Émile Grimaud peut dédaigner les critiques "des amateurs d'orfèvrerie et de chinoiserie poétique".

JOSEPH ROUSSE - Revue du Bas-Poitou - 1894 - 4e livraison

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