LE CHATEAU DE BAGATELLE

Sans tambour ni trompette, au milieu de l'inattention générale, le château de Bagatelle vient d'ouvrir ses portes, et les Parisiens pourront à l'envie le visiter et admirer le célèbre domaine qu'a si judicieusement acheté le Conseil municipal à sa session du mois de juillet dernier.
Toute peuplée de souvenirs, puisqu'elle a successivement vu sous ses frais ombrages Mlle de Charolais, le comte d'Artois, Mme de Beauharnais, Mme Tallien, Napoléon 1er, le duc de Berry, le duc de Bordeaus et sa soeur Mme la duchesse de Parme, la propriété de Bagatelle mériterait d'avoir son peintre et son historien, comme elle a eu ses poètes ; avec son histoire, on ferait un livre plein d'intérêt ; avec ses beautés pittoresques, on composerait de charmants tableaus.

La création de Bagatelle remonte au XVIIIe siècle ; c'était alors un modeste pavillon situé dans le Parc de Boulogne. En 1747, le roi Louis XV en fit don à la marquise de Monconseil, en l'autorisant à enclore de murs le terrain qui venait de lui être accordé.
Peu après, Mlle de Chalolais, ne voulant plus habiter le château de Madrid, demanda au roi Louis XV, Bagatelle où elle éleva un somptueux pavillon. Elle se plaisait à y réunir ses amis au sein des plaisirs et des fêtes les plus tapageuses.
C'est cette même Mlle de Charolais qui eut l'idée bizarre de se faire peindre en habit de cordelier ; ce qui lui valut, de la part de Voltaire, cet impromptu bien connu : "Frère Ange de Charolois, Dis-nous par quelle aventure, Le cordon de Saint-François, Sert à Vénus de ceinture.
Ce portrait donna lieu à beaucoup de plaisanteries plus ou moins fines et voilées.
A la mort de Mlle de Charolais, en 1758, le domaine fit retour à la couronne et fut attribué ensuite au comte d'Artois, qui voulut conserver à ce séjour, favori des plaisirs et des arts, tout l'éclat qu'il avait eu.
On raconte que ce prince offrit de parier cent mille livres avec la Reine que, sous deus mois, il ferait édifier un château à la place du pavillon de Mlle de Charolais. Il choisit comme architecte Belanger, qui reconstruisit le château en soixante-quatre jours exactement et dépensa la somme énorme de 1 200 000 livres. Il y plaça cette inscription latine : parva sed apta. La première évaluation de la dépense n'avait été que de deus cent mille livres ; aussi cette énorme différence, dont on s'amusa beaucoup dans l'entourage de Marie-Antoinette, inspira-t-elle aus plaisants de la cour l'idée de baptiser le château du nom de Folie d'Artois, nom qu'il a gardé jusqu'à la Révolution pour reprendre ensuite celui de Bagatelle.
Le succès fut considérable à l'époque ; toutes les gazettes en font mention, si l'on en croit Bachaumont, qui insérait l'avis "qu'un des objets de promenade des environs de Paris actuellement, c'est Bagatelle. La Cour était à la Muette, cela a donné lieu de visiter davantage ce joli palais de féérie."

Si nous en croyons les documents rassemblés patiemment par M. Barras, le regretté chef de bureau du Domaine de la Ville, le "Voyage pittoresque de France" publiait en 1787 une description entousiaste du parc. Nous y lisons : "Un petit lac avec pirogue laisse apercevoir dans le lointain un obélisque égyptien. On y voit encore un rocher élevé, duquel sort une nappe d'eau, qui tombe en forme de cascade et, de chute en chute, se mêle avec fracas dans le lac qui sert de bassin. L'eau de cette cascade vient d'un réservoir pratiqué au sommet du rocher que l'on remplit d'eau au moyen d'une machine hydraulique".
D'autre part, le "Guide du Voyageur" racontait avec admiration : C'est une machine hydraulique qui satisfait la dépense de ce voyage et qui prodigue au besoin ses eaus pour le plaisir des spectateurs".
Les poètes les plus célèbres de l'époque chantaient à qui mieu mieu les beautés de Bagatelle et faisaient du nouveau palais et de ses jardins des descriptions entousiastes. C'était Voltaire, puis Delille. Ce dernier, dans son poème des Jardins, s'écriait :
Et toi, - d'un prince aimable à l'asile fidèle,
Dont le nom trop modeste est indigne de toi,
Lieu charmant, offre-lui tout ce que je lui dois,
Un fortuné loisir, une douce retraite.
Quant au poète Lemierre, dans un ode adressée au comte d'Artois, il terminait l'éloge de Bagatelle par le morceau suivant :
Apollon trouve une gloire nouvelle
A s'y montrer sous les traits de d'Artois.
Tous les plaisirs y viennent à son choi,
Et ce jardin, que sa voi immortelle,
En se jouant, a nommé : Bagatelle,
Peut éclipser le jardin de nos rois.
Au moment de la Révolution et des tristesses de 1793, Bagatelle tomba dans le domaine national, en exécution de la loi sur les biens des émigrés.
Le conventionnel Couton, dans un rapport présenté en 1794 à l'Assemblée Nationale, au nom du Comité de Salut Public, proposa de ne pas vendre Bagatelle, mais de le conserver et de l'entretenir aus frais de la République pour offrir un lieu de promenade au peuple, ainsi qu'un établissement utile à l'agriculture et aus arts.
"Les Maisons nationales des environs de Paris ont été trop longtemps, disait-il, des objets de luxe insolent et désastreu. Le Comité de Salut Public a pensé qu'il était temps de les purifier en les utilisant. Longtemps, elles furent autant d'objets d'insultes au peuple que l'on privait d'y paraître ; le temps est venu de les consacrer à son utilité, en les transformant en atelier des arts. Saint-Cloud, par exemple, pourrait devenir un établissement de peinture, Bellevue une école de sculpture, Versailles un établissement pour l'éducation publique".
Quant à Bagatelle, Couton se contentait d'en réserver la destination pour l'avenir.
La Convention adopta le rapport de Couton, Bagatelle semblait donc sauvé ; malgré tout le domaine était mis en vente peu de temps après et était adjugé pour 210 000 francs au citoyen L'Héritier, qui s'empressait d'y installer un restaurant et d'y organiser des fêtes champêtres.
Nouvelle mise en vente de Bagatelle en 1806. Cette fois, l'Empereur intervint et racheta Bagatelle où il ne fit du reste que de très courtes apparitions.
En 1815, les alliés campaient dans le parc et y commettaient de nombreus actes de vandalisme, puis les Bourbons rentrant en France, le comte d'Artois revint en possession de son domaine et le donna au duc de Berry. Bagatelle reprit alors une partie de son éclat et de son élégance ancienne : c'était le lieu de prédilection, la promenade favorite de la duchesse de Berry et de ses enfants.
La loi de 1832 ayant modifié la composition de la Liste civile, Bagatelle fut mis en location par l'Administration du Domaine. Tentative malheureuse s'il en fût, car le très modeste loyer de 8 000 fr. ne fut pas acquitté. On songea dès lors à aliéner Bagatelle, et à diverses reprises, on le mit en vente toujours sans succès. D'adjudications en adjudications, la mise à pri baissa à 180 000fr. et le dernier enchérisseur fut le marquis d'Hertford, père de Richard Wallace, qui pour une somme de 313 000 francs acquit cette magnifique propriété, dont la superficie à ce moment était de dix-sept hectares.
Depuis, la propriété fut agrandie par l'acquisition d'une partie de l'ancien parc de Madrid que le marquis d'Hertford réunit à Bagatelle en 1847, et c'est cet ensemble, comprenant environ vingt-trois hectares, que la Ville de Paris vient d'acheter pour le pri de six millions et demi.
Certes, ce pri pourra sembler élevé, si on le compare à la modeste somme de 313 000 qui servit à acquérir Bagatelle. Mais nous n'en persistons pas moins à penser que le Conseil municipal a très sagement agi dans la circonstance. Il était impossible de permettre à un groupe de spéculateurs de venir déshonorer cette partie du Bois en y construisant des immeubles.
Et maintenant, que va-t-on faire des pavillons de Bagatelle ? Car, ne nous y trompons pas, c'est le parc seulement qui a été mis à la disposition du public. Quelle destination réservera-t-on à ce petit château ?
Déjà, les projets les plus extraordinaires ont été mis en avant. On est venu faire à l'administration les offres les plus fantastiques, et nous comptons trop bien sur le bon sens artistique et sur la haute compétence de M. Bouvard, pour ne pas être certain qu'il les écartera impitoyablement. Bagatelle ne sera pas sacrifié et ce ravissant domaine, qui évoque à chaque pas de si curieus souvenirs historiques, conservera son cachet et son renom d'élégance artistique.
S. JOUSSELIN - La Tradition - Paris - 1887
L'orangerie date de 1865, la grille d'honneur de 1860 et les écuries de 1864. Les pavillons de gardes furent construits en 1873 par l'architecte Desanges, ainsi que le Trianon et les deux terrasses.
