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La Maraîchine Normande
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28 juin 2012

ANECDOTES SECRÈTES DE LA TERREUR : PARIS - PICPUS, LE DERNIER CHARNIER DE LA TERREUR

 

 

 

 

 

 

Anecdotes Secrètes de la Terreur
LE DERNIER CHARNIER DE LA TERREUR


La journée du 22 messidor s'achevait. Lourd, plein de poussière, brûlant encore des chaudes ardeurs du soleil disparu, le soir descendait. Le beau crépuscule de juillet enveloppait les choses d'une brume vaporeuse. Sur la place de la Barrière du Trône-Renversé, ci-devant place du Trône, s'achevait dans cette brume tiède une sinistre besogne.


Ce jour-là encore, de nouvelles têtes étaient tombées sous le glaive implacable de la Terreur. Au haut du tréteau de la guillotine, Sanson surveillait le nettoyage de l'hécatombe. A grands coups d'eau, avec des éponges, on enlevait des planches les flaques de sang. Un des aides, debout sur la bascule, détachait le couteau où perlaient les rouges gouttelettes, tandis que ses compagnons jetaient dans une charrette garnie de paille les corps sans tête. On n'entendait sur la vaste place que ce bruit lugubre des cadavres tombant entre les  ridelles, les jurons des hommes, et le hennissement prolongé des chevaux excités par l'odeur du sang.


La Barrière du Trône-Renversé était solitaire à cette heure. Le peuple, venu assister à l'exécution, s'était depuis longtemps écoulé vers les faubourgs, retournant vers la ville où attendait le repas du soir. C'est donc dans le silence de la solitude que s'achevait la terrible besogne du bourreau de la Terreur.


Pourtant quelqu'un était là, sur la place, écarté de la guillotine repue et lasse, caché derrière les bosquets. Mais le crépuscule cachait la silhouette, et d'ailleurs c'était bien de cela que se préoccupait Sanson ! Il avait hâte d'achever sa besogne, d'en finir. Aussi, sur son ordre, les aides se dépêchaient-ils, jetant le dernier sceau d'eau, donnant le dernier coup d'éponge, faisant à la Fille à Guillotin sa neuve toilette du lendemain.


Les charrettes, au long du tréteau, avaient reçu leur chargement. Elles se mirent en marche, encadrées de quelques gendarmes à cheval, chargés de les garantir d'un enlèvement illusoire, que nul ne tenta jamais pendant le cours de la Terreur. Cahotantes, laissant derrière elles la trace sanglante de leur passage, les voitures prirent le chemin de clôture de Vincennes, qui coupait vers l'est les cultures maraîchères. La silhouette de la Barrière du Trône les suivit, se cachant dans l'ombre, soucieuse de ne point se faire remarquer. C'était une jeune fille aux vêtements pauvres, au visage baigné de larmes, refoulant ses sanglots, - parente sans doute de quelqu'une des victimes de la fournée du jour. Les charrettes ne roulèrent pas longtemps. Le chemin de clôture passait derrière le couvent des religieuses chanoinesses de Saint-Augustin, au haut du village de Picpus. C'est là qu'elles s'arrêtèrent.


Malgré l'ombre du soir on pouvait distinguer les choses, le lieu, le paysage. Il y avait là une clôture en planches, et derrière la clôture que trouait une porte charretière, un mur. Ce mur était à moitié abattu, creusé jusqu'à sa base d'un large trou. Au delà c'était l'obscurité où le vent léger du soir faisait frissonner des verdures bruissantes et invisibles.


Quand les charrettes arrivèrent, on alluma des torches de résine, de grosses chandelles de suif, et leur lueur éclaira les choses avec netteté. Des hommes attendaient au long du mur. Ils s'approchèrent des charrettes, saluèrent les conducteurs, échangèrent un bonsoir avec les gendarmes. Les aides, cependant, ayant pris les chevaux par la bride, les firent reculer vers le trou du mur. Là les charrettes s'acculèrent. Un des hommes fit basculer la première. Elle se renversa brusquement, laissant choir sa sanglante cargaison dont la chute retentit sourdement, comme si les cadavres fussent tombés sur un plancher. Puis ce fut le tour des autres charrettes. Ayant toutes été basculées, les aides remontèrent, qui sur les brancards, qui au long des ridelles, et après un dernier adieu, aides, charrettes et gendarmes, s'éloignèrent vers Paris dans la nuit tombée. La jeune fille, de loin, avait regardé la funèbre besogne. A la lueur des torches, elle la regarda se continuer au delà du mur écroulé. Des hommes se penchaient sur les corps, les déshabillaient, tirant à eux les bas, déboutonnant les redingotes, les vestes, arrachant les chemises trempées de sang. Tous les vêtements s'entassaient là pèle-mêle avec les chaussures, tandis que la lueur fumeuse des chandelles éclairait cette tragique vision des fossoyeurs penchés sur les cadavres nus des guillotinés.


Le dépouillement terminé, l'inventaire des vêtements commença. Sur des registres les commis notaient les hardes, les camisoles, les jupes, les vestes. Dans ce temps, on poussait les cadavres vers une trappe pratiquée au centre du plancher et communiquant avec la fosse creusée sous les planches sonores. Ils tombaient sur ceux de la fournée précédente avec un bruit mou et sourd, les têtes rebondissant de droite et de gauche sur les corps enfouis dans le charnier.


Assez tard dans la nuit la besogne s'acheva avec le dernier cadavre précipité par la trappe. Puis les torches s'éteignirent, les chandelles furent soufflées ; les fossoyeurs s'en allèrent, refermant derrière eux la porte de bois de la clôture.


La jeune fille cependant était restée là.


Quand le dernier homme eut disparu, elle s'avança toujours peureuse, toujours en larmes, et devant cette porte fermée sur le charnier de Picpus, elle s'écroula en sanglotant.


Cette jeune fille s'appelait Paris. Ce 22 messidor an II, elle avait vu guillotiner son père, André Paris, palefrenier du duc de Brissac et conducteur de diligences. Hagarde, le coeur battant à grands coups précipités, elle avait vu tomber la tête, stupide, étonnée, - car jamais le vieux mot français ne fut plus exact pour désigner quelqu'un frappé du tonnerre. Nous avons suivi sa marche derrière les charrettes, et nous savons grâce à quel héroïsme surhumain elle avait trouvé la fosse où allait dormir du sommeil éternel celui qu'elle avait aimé.


Cinq jours plus tard, elle revenait aux mêmes lieux. C'était alors son frère, François Paris, ci-devant domestique de M. de Mandat et employé à l'état-major, que les fossoyeurs dépouillaient et basculaient par la trappe. La pauvre fille demeurait orpheline. Elle s'enfuit, cachant dans sa triste mansarde, sa douleur et son désespoir, conservant dans la mémoire le souvenir du lieu où reposaient les deux êtres qui furent chers à sa vie obscure. La Terreur passée, chaque dimanche, elle gagnait le terrain de Picpus, et là, sur le tertre nu où verdoyait une herbe neuve, elle s'agenouillait, priant pour ses morts et les morts enfouis sous elle.


Là avait été jetée, le 4 thermidor, la duchesse d'Ayen. Sa fille, la comtesse de Montagu, avait émigré, et revenue sous le Consulat, s'était mise à la recherche de cette sépulture ignorée. De recherche en recherche elle arriva à Mlle Paris, qui gagnait sa vie en faisant de la dentelle. La pauvre fille conduisit Mme de Montagu sur le terrain tragique. Depuis 1796, il avait été acheté par la princesse de Hohenzollern qui avait entouré la place de murs, pour garder à leur abri le lieu arrosé de tant de sang, le terrain gorgé de tant de cadavres. C'est là ce que découvrit Mme de Montagu, c'est là ce que découvrirent les familles des guillotinés de 1794.


La fille de Mme d'Ayen résolut de faire de cette fosse un lieu de pélerinage, de la garder à la piété des familles frappées. Elle était peu riche, ruinée par la Révolution, Mlle Paris vint à son secours, elle, la pauvre ouvrière ; elle économisa, ouvrit une souscription parmi les familles des victimes. L'entreprise réussit. On acheta d'autres terrains. Une église s'éleva près du funèbre enclos, et on y célébra des messes à la mémoire des guillotinés. Un champ désert vint s'ajouter au charnier, et dans ce nouveau terrain les familles des victimes s'élevèrent leurs tombeaux. Les fils, les frères, les soeurs et les mères des morts vinrent dormir en paix près d'eux, dans cette même terre. Aux dates anniversaires des exécutions, des parents en deuil s'agenouillaient sur ce tertre gazonné où si longtemps Mlle Paris vint seule dans le silence et la paix dominicale.


Eh bien ! cet enclos tragique existe aujourd'hui encore, et c'est la mémoire pleine des souvenirs de la Terreur que nous le fûmes visiter.


C'est un jour de février, plein de vent, lourd de pluie, qui traîne au-dessus de ce Paris de faubourg les écharpes grises de ses nuages. Le fiacre cahotant monte l'escarpement de la rue de Picpus. A gauche, à droite, ce sont de hauts murs d'hôpital et de couvent, au faîte rongé de mousses lépreuses, des masures penchées, béantes, fenêtres vides aux carreaux brisés ; des murs encore par-dessus lesquels la bise de pluviôse balance de noires ramures dépouillées.


Au trot qui se ralentit dans le raidillon, tout cela défile en estampe de grisailles, heurté, cahoté. Brusquement, au coin d'une rue, une plaque bleue blasonne le quartier : rue Santerre. Plus bas ce fut : rue Gossec, plus haut ce sera : rue Fabre d'Églantine. Nous sommes à quelques pas de la tragique Barrière du Trône-Renversé, en plein quartier révolutionnaire, là où, en 1793, s'étendait la solitude mélancolique, où sommeillent aujourd'hui les cours conventuelles, dans l'ombre des clochers silencieux.


Un dernier effort de la haridelle : on s'arrête.


N° 35. C'est ici.


La porte est vieille, morne, noire. Un battant de fer se rouille sur le panneau vermoulu. La cloche vibre dans le silence d'une cour devinée. Puis, la porte grince sourdement, bâille sur un peu de lumière, s'ouvre enfin. Une cornette tuyautée, encadrant l'ascétique pâleur d'un visage aux prunelles de pervenche claire, s'avance. Il y a un peu de surprise dans ces yeux interrogateurs. Cette cloche secouée dans le silence, quelle paix ancienne n'a-t-elle pas troublée ?
- C'est pour le cimetière, ma soeur ...


Elle sourit doucement, détache la chaîne de sûreté, qui barrait le portail, et prononce le mot de bienvenue d'une voix éteinte, lointaine.


On entre. C'est la cour grise, solitaire, au gravier qui crie sous les pas, flanquée des bâtiments conventuels aux fenêtres garnies de blanche mousseline, fermée par l'église au crépi jaunâtre, aux verrières luisantes et médiocres. A une fenêtre pépie un serin. Petit cri de vie effarée dans ce silence claustral. La cornette tuyautée s'efface, s'incline, s'en va, et le sourire humble et doucement résigné s'éteint, là-bas, vers une porte vite close. Une vieille paraît, le parapluie sous le bras, et qui nous mène. Ce silence qui pèse, cet énorme silence prisonnier entre ces murs ternes, ce silence de mort ... De mort ? C'est elle que nous venons chercher ici, la funèbre Dame qui, le doigt aux lèvres flétries, nous accueille dans cette cour où notre pas étouffé vibre dans l'écho. Marchons.


A gauche de l'église une porte est poussée. Il faut un rude effort. Le vent de pluviôse est là qui pèse sur le vantail. Le poing pousse, appuie. On entre dans le jardin du cloître. Au loin, sous le ciel bas et gris, entre ses arbres taillés à la Le Nôtre, la grande allée file, droite, unie. Ce sont des parterres où se flétrissent des plantes attardées, où se détachent les dernières feuilles mortes et pourries des arbustes rabougris. On longe le mur aux grosses briques rudes. Ce sont des plates-bandes noires sous la couche d'humus, des bancs de pierre où, dans le tiède soleil de floréal, de pâles mains doivent se chauffer, une gloriette au treillage de bois vert, puis, soudain, une porte de fer. Elle grince lugubrement, avec un cri blessé, aigu.


C'est le cimetière.


Ah ! ce n'est pas ici que nous devons nous attarder. A quoi bon déchiffrer ces noms sous la mousse, parmi ces pierres écroulées, renversées, lézardées, sur ces dalles fendues comme d'un coup de tonnerre ?


L'enclos est étroit, oblong, terminé là-bas par un mur, un mur simple, moyen, quelconque, anonyme, qui ne parle ni au coeur, ni à la mémoire. Souvenir ! Souvenir ! C'est ici que tu bondis en nous d'un grand élan ! Ce mur, c'est l'horizon où se clôt la tragédie révolutionnaire, c'est là que s'achève le drame de 93.


Vers son milieu il se perce d'une porte basse, au grillage peint en couleur claire. Aux coeurs oublieux une plaque de marbre encastrée dans le mur, parle :


SÉPULTURE DE LA MAISON DE SALM-KYRBURG
ET DE 1306 PERSONNES QUI ONT PÉRI A LA BARRIÈRE DU TRÔNE DEPUIS LE 20 PRAIRIAL AN II
JUSQU'AU 9 THERMIDOR SUIVANT.


Vous vous penchez sur les barreaux : le gazon est égal, court et dru. De maigres et noirs cyprès s'érigent en bouquets bruissants, plient dans le vent, se courbent en une ligne souple. Rien dans ce tragique enclos, si ce ne sont les quatre stèles des princes de Salm, rien, si ce ne sont dans cette herbe grasse, treize cent six cadavres de guillotinés.


Jusqu'en messidor an II (juin 1794) c'était un lieu paisible, champêtre, abandonné. Les religieuses chanoinesses de Saint-Augustin, établies au village de Picpus, y venaient se délasser de la rigueur des règles conventuelles. Aux jours de la Terreur, elles se dispersèrent, les unes partant pour l'exil, les autres pour la Conciergerie. Le couvent devint une prison, le jardin devint un cimetière. Des employés de la Commune de Paris vinrent, menant avec eux des planches sur un tombereau. Avec les planches on fit une clôture, dans leur périmètre on creusa une énorme fosse, on abattit un pan de mur et par cette ouverture on jeta les cadavres.


La guillotine, venue de la place de la Bastille à la Barrière du Trône-Renversé, avait en douze jours, du 22 prairial au 3 messidor (10 au 21 juin) comblé la fosse du cimetière Sainte-Marguerite, dans la rue Saint-Bernard. Force fut donc de chercher un nouveau cimetière et ce fut le jardin du couvent de Picpus qui fut choisi. L'inscription sur la plaque de marbre que nous avons citée contient donc une erreur de date. Les premières victimes y furent inhumées à la date du 4 messidor (22 juin) et non du 20 prairial.


Comme ces inhumations à Picpus eurent lieu à l'époque des grandes chaleurs - juin et juillet - la décomposition était hâtée et cette odeur cadavérique menaça de créer une épidémie. Nous avons le rapport d'un officier de santé à ce sujet, et ce fut lui qui conseilla l'emploi du plancher et des trappes afin "de concentrer dans cette fosse les émanations dangereuses qui pourraient en sortir sans cette précaution". Il est peu probable que ce moyen eût remédié à l'épidémie si elle se fût déclarée ; en tous cas la fermeture du cimetière l'évita.


Le 10 thermidor, Samson et ses aides démontèrent la guillotine à la Barrière du Trône-Renversé et la remontèrent, dans la même journée, sur la place de la Révolution. Ce jour-là il s'agissait d'offrir au peuple de Paris un spectacle digne de lui. Vingt-deux têtes allaient tomber, et parmi elles celles de Saint-Just, de Couthon, et de Robespierre. D'ailleurs la fosse était presque remplie. Picpus était devenu le cimetière de la noblesse et presque toutes les grandes familles avaient là quelques-uns de leurs membres. Dans cette terre fraternelle aux guillotinés reposaient les deux frères Trudaine, les Montalembert, les Créqui-Montmorency, les Saint-Priest, l'abbé de Salignac-Fénelon, la maréchal de Lévis et ses deux filles, le fermier général de Laborde, le marquis de Talaru, Charles de Flers, général en chef de l'armée des Pyrénées, le constituant François Gossin, le maréchal de camp de Gouy d'Arcy, le duc de Gesvres, M. de Nicolaï, premier président de la Chambre des comptes, le colonel de la Tour du Pin Chambly, le général Thomas Ward, et les trois princes de Hénin, de Salm-Kyrburg et de Mont-Bazon-Rohan.


Le 29 messidor (17 juillet), les Carmélites de Compiègne avaient été jetées dans cette fosse avec leur supérieure, Thérèse de Saint-Augustin, que son acte d'accusation qualifie de "femme Lidoine". Parmi elles étaient les deux soeurs tourières, Catherine et Thérèse Soiron, et la soeur Piedcourt, en religion, soeur de Jésus-Crucifié qui, âgée de 80 ans et impotente, avait été jetée à bas de la charrette par un des aides de Samson, à son arrivée à la Conciergerie. Toutes étaient morte en chantant le Te Deum.


Il y avait là aussi la maréchale de Noailles, celle qui à l'interrogatoire du président Dumas avait répondu :
- Je suis sourde et n'entends guère, citoyen président, ce à quoi Dumas avait gaillardement riposté :
- C'est donc que tu conspirais sourdement.


Elle était montée sur la charrette avec sa belle-fille, la duchesse d'Ayen, et sa petite-fille, la vicomtesse de Noailles, comme le maréchal de Mouchy, âgé de 79 ans, y avait accompagné la maréchale, âgée de 66 ans. C'étaient encore : Léonard, le coiffeur de la Reine, Louis de Champcenetz, officier aux gardes-françaises, qui plaisantait devant le Tribunal Révolutionnaire, et demandait : "Pardon, président, est-ce ici comme dans la garde nationale, peut-on se faire remplacer ?" ; Mme de Saint-Juirre, âgée de 73 ans, d'autres encore, inconnus oubliés. Comment l'écho de Picpus n'a-t-il pas conservé dans cette tragique solitude le bruit de toutes ces têtes coupées, jetées dans la fosse, comme des fruits mûrs détachés des espaliers de thermidor ? Là, la belle tête crépue et basanée d'André Chénier était tombée au soir du 7 thermidor, André Chénier dont une plaque de marbre perpétue aujourd'hui la mémoire, à gauche de la grille de la fosse commune :


ANDRÉ DE CHÉNIER
FILS DE LA GRÈCE ET DE LA FRANCE
1762 - 1794
SERVIT LES MUSES
AIMA LA SAGESSE
MOURUT POUR LA VÉRITÉ.


... Mourut pour la vérité ! ... Ne discutons pas ce vieux mensonge. Qui songerait à parler en un tel lieu ? ...

 


Âpre silence de la mort, farouche égalité de l'herbe toujours verte et jeune ! Les princes de Salm furent inhumés dans l'enclos même. Les stèles s'y voient encore, verdies, chancelantes, sous les cyprès. En 1834, le marquis de Lafayette y fut enterré, contre le mur de la fosse commune, à droite de son entrée. La colonie américaine y entretient un drapeau constellé des étoiles blanches de l'Union, et le vent de l'hiver fait claquer ces loques pieuses, la pluie les plaque contre le bois vermoulu d'une haute hampe à lance dorée. Rien n'a changé dans le cimetière. Aux jours d'été, un jardinier foule cette terre, et fauche les hautes herbes du pré tragique. La moisson terminée, la grille se clôt. Jusqu'au prochain messidor elle se rouille. A travers ses barreaux on regarde, on aiguise le regard, toujours encore, sur ce tertre solitaire et nu où dort l'holocauste à la Sainte Liberté. Qu'attendons-nous ? Le miracle du Souvenir, la blanche et blême théorie des condamnés de 94, des décapités expédiés par Sanson sur le tréteau où Voulland allait voir "célébrer les messes rouges ?"


Sinistre coin de terre qui demeure là, oublié, inconnu, dédaigné dans ce faubourg de Paris, où sont les pèlerins qu'attire le souvenir ? Ce jour que voilà, seul nous nous sommes trouvé dans ce funèbre lieu, dans ce dernier refuge. Derrière ce mur, des gens se hâtaient, ouvriers en cottes de velours, femmes chargées du repas du soir. Aucun d'eux ne levait la tête, dédaigneux ou ignorants de cette fosse inconnue, de ce dernier charnier de la Terreur.


 

Anecdotes secrètes de la Terreur

Hector Fleischmann - les Publications modernes (Paris) - 1908

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