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La Maraîchine Normande
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30 mai 2012

UN PRETRE BRETON DEVANT LES TRIBUNAUX REVOLUTIONNAIRES DE LA CHARENTE INFERIEURE

L'ABBE GUILLAUME COX DE LISLE

Vicaire de Haute-Goulaine

1755 - 1793

Né en 1755, dans la paroisse Sainte-Croix de Nantes, l'abbé Cox de Lisle était vicaire de Haute-Goulaine, lorsqu'éclata la révolution. Redoutant à juste titre une déportation, que devait incontestablement lui attirer son refus du serment constitutionnel, il quitta sa paroisse et alla se réfugier en Vendée, chez des amis de sa famille.

C'est ainsi qu'il habita pendant plusieurs mois Chavagnes-en-Paillers, puis Chasnais, - Chez Mlles Bodin-Gaubretière, - et enfin le château de Frosse, situé paroisse de Corps, et appartenant alors à M. Maynard de la Claye, ancien député aux Etats provinciaux.

Mais, à cette néfaste époque, il était souvent dangereux de pratiquer l'hospitalité. La présence d'un prêtre réfractaire chez M. de la Claye devait le désigner à la persécution révolutionnaire. Il ne tarda pas, en effet, à être arrêté, puis conduit à l'une des prisons de Fontenay.

Poussée à la fois par la cruelle anxiété que lui causait l'absence de nouvelles de son mari, et par la crainte de voir découvrir la retraite de l'abbé de Lisle, madame de la Claye fit partir, le 29 mai 1793, pour Fontenay, un de ses plus fidèles serviteurs, Jacques Chaigneau, avec une voiture dans laquelle M. l'abbé de Lisle avait pris place. Elle espérait qu'il pourrait, sous le couvert de ses habits civils et à l'aide des laissez-passer dont il était porteur, gagner un département voisin et y trouver une plus grande sécurité.

Vain espoir ! Sur la grande route de Nantes, entre Saint-Jean-de-Beugné et Saint-Hermand, la voiture fut arrêtée par deux canonniers républicains qui avaient été détachés du poste de Moreilles pour aller à la découverte.

L'abbé de Lisle et son conducteur furent immédiatement fouillés, et comme au lieu de cocardes républicaines, on les trouva "nantis de chapelets et d'images", ils furent conduits sans désemparer à la municipalité de Luçon. Détail : le premier soin des officiers municipaux fut de retourner les poches du prêtre réfractaire. On y trouvé différents objets de toilette et, ce qui valait mieux sans doute, une somme de dix-sept écus, qu'on s'empressa de lui changer contre des assignats !

Puis, les trois délégués de la municipalité - Bonneau, prêtre jureur, vicaire épiscopal, Jean-Pierre Signoret, architecte, et Etienne Quinemant, greffier, - procèdèrent à un long et minutieux interrogatoire, à la suite duquel l'abbé de Lisle fut expédié aux Prisons de Brouage, et, le 5 septembre suivant, traduit à Saintes, devant le tribunal criminel de la Charente-Inférieure.

Ce tribunal n'ayant apparemment pas trouvé les accusations portées contre le prêtre breton suffisamment justifiées, se déclara incompétent et transmit son dossier à la commission militaire de la Rochelle.

Devant ses nouveaux juges, l'abbé de Lisle présenta par écrit une fort judicieuse défense. Nous avons retrouvé ce curieux mémoire au milieu des autres pièces du procès, et nous le reproduisons ci-après.

Du reste, la commission ne se laissa émouvoir ni par les raisonnements, ni par les prières de l'accusé ; et le 24 octobre 1793 après avoir, pour la forme, subi devant elle un nouvel interrogatoire, l'abbé de Lisle fut, séance tenante, condamné à la peine de mort, comme "atteint et convaincu d'avoir falsifié la signature de ses passeports, de ne s'être pas conformé à la loi de déportation, et d'avoir été trouvé sur le territoire de la Vendée qui était en état de rébellion". Quelques heures après, il était exécuté.

Dans ces jours d'aimable fraternité, il n'en fallait pas davantage pour mériter la guillotine !

DEFENSE DE L'ABBE DELISLE

écrite de sa main et adressée aux juges (?) composant la Commission militaire de la Rochelle.

Acte constitutionnel ; Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen.

Art. 14 - Nul ne doit être jugé et puni qu'après avoir été entendu ou légalement appelé et qu'en vertu d'une loi promulguée antérieurement au délit ; la loi qui punirait des délits commis avant qu'elle existât serait une tyrannie. L'effet rétroactif donné à la loi serait un crime ...

Voici la loi ...

Maintenant, citoyens juges, je demande si la nouvelle constitution a été généralement acceptée ou non ? ... Or je sais qu'elle l'est et comme habitant le territoire français, je m'y soumets volontiers, j'y ai recours et je vous prie, citoyens juges, de prêter l'oreille au peu de mots que je vais prononcer.

Je reprends - "Nul ne doit être jugé et puni ... qu'en vertu d'une loi promulguée antérieurement au délit ..." Je demande maintenant à mes juges, quand est-ce que mon prétendu délit a été commis ? C'est au mois de septembre 92, temps où la déportation a eut lieu, sous un terme déterminé. - Quand est-ce que la peine de mort a été portée contre les prêtres qui n'auraient pas obéi à cette loi ? ... Le 18 mars 93. Quoi de plus certain, quoi de plus palpable que cette peine, à jamais douloureuse, a été décrétée depuis le délit que l'on m'impute ; par conséquent, suivant l'Acte Constitutionnel, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, art. 14e, ce prétendu délit commis en septembre 92, ne peut être puni par une loi promulguée en mars 93. Pourquoi ? "Parce que la loi qui punirait des délits commis avant qu'elle existât, serait une tyrannie, l'effet rétroactif donné à la loi serait un crime".

Le tribunal révolutionnaire de Paris a si bien senti cette vérité que, quoique convaincu d'avoir entretenu des correspondances contre-révolutionnaires et d'avoir provoqué la désobéissance aux loix, le nommé Jean Thomas, prêtre a été seulement condamné à la déportation à la Guyane française. Voici le jugement inséré dans le courrier de l'Egalité n° 393, du dimanche 15 septembre 93, Paris :

Le tribunal révolutionnaire a condamné à la peine de la déportation à la Guyane française, le nommé Jean Thomas, curé de Mormans, cy-devant député de l'Assemblée Constituante, prêtre réfractaire, convaincu d'avoir entretenu des correspondances contre-révolutionnaires et fanatiques et d'avoir provoqué à la désobéissance aux loix."

Citoyens juges, je ne suis point coupable de ces graves inculpations et le tribunal de Saintes a, le mois dernier, reconnu et prononcé publiquement mon innocence sur ces différents points, ainsi que sur toute autre inculpation. Je demande donc, citoyens juges, et votre justice ne peut s'y refuser, je demande la liberté de m'exporter où bon me semblera, sitôt que l'occasion se présentera, et en attendant ce moment, d'adoucir ma détention, en ordonnant que je ne sois pas confondu avec une foule de gens de tout espèce."

Un arrêt de mort répondit, - nous l'avons vu - à ces justes observations. Ce qui prouve bien évidemment que "l'équité dans la justice date de la révolution" !

Article de René Vallette

Revue historique de l'Ouest

1887 - p. 217 à 223

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