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La Maraîchine Normande
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15 mai 2012

PIERRE ET MARIE ... OU LE VENDEEN DESERTEUR

En France, durant l'année 1793, on ne chômait pas de combats, de massacres et d'incendies. Pendant qu'à Paris les têtes roulaient chaque jour sur l'échafaud, il y avait dans les champs de la Vendée émulation de meurtres et de carnage. A Paris, les vieillards, les femmes et les enfants passaient indistinctement sous le fer de la guillotine ; alors le crime et l'assassinat étaient de mode. En Vendée, l'on imitait, et, comme souvent dans l'imitation, l'on surpassait. Les baïonnettes républicaines égorgeaient aussi sans distinction d'âge ni de sexe, mais elle faisaient plus : elles égorgeaient, puis elles se montraient ornées des membres encore palpitants de leurs victimes.

Le bourg des Arcis, placé non loin du bord de la Loire et du rocher célèbre de Saint-Florent, se trouvait au milieu de cette atmosphère sanglante. Tous les habitants en état de porter les armes s'étaient éloignés ; ils étaient allés rejoindre ce chef dont la mémoire serait moins glorieuse s'il n'avait été que brave : c'est nommer Bonchamps. Il n'était resté que quelques vieillards, quelques femmes, et parmi ces dernières une jeune fille nommée Marie. Elle devait se marier, mais la guerre était venue détruire ses songes de bonheurs.

Un jour, ce cri d'alarme se fait entendre dans le bourg des Arcis : - Sauvez-vous ! Sauvez-vous ! voilà les Bleus !

A quelque distance s'ouvre un souterrain qui se prolonge au loin, sous la campagne. Ce fut en ce lieu qu'une partie des malheureux habitants des Arcis, les femmes en particulier, cherchèrent un abri ; elles abandonnèrent donc leurs chaumières à la dévastation et à l'incendie, et, se hâtant vers le souterrain, elles eurent bientôt disparu sous le sol protecteur qui devait les mettre à l'abri du danger.

En ces jours, les Vendéens venaient d'être battus à la lande du Croulay. Tout à travers la campagne s'étaient égaillés ces soldats en sabots, mais ces soldats que rien ne décourageait, parce qu'une voix leur disait : Dieu le veut ! et, comme les anciens croisés, ils se résignaient.

Il n'y avait eu, au reste, qu'un combat de peu d'importance ; de part et d'autre, que quelques morts et quelques prisonniers.

De ce nombre étaient deux jeunes paysans qui avaient quitté naguère le toit paternel, tout novices encore dans ce rude contact des hommes et de la guerre, de la guerre civile avec ses cruelles représailles.

L'officier qui commandait les républicains fait venir devant lui l'un des prisonniers :

- Crie : Vive la République ! lui dit-il.

- Vive le Roi ! s'écrie le brave jeune homme.

- Qu'on le fusille ! vocifère l'officier.

On amène ensuite le second prisonnier. Mais un horrible spectacle le terrifie. Là, devant lui, son compagnon, son ami est étendu sans mouvement. Tout à l'heure, il était plein de vie ; vingt balles en ont fait un cadavre.

- Tu peux vivre, lui dit l'officier, mais il faut crier : Vive la République ! et t'engager avec nous.

Le prisonnier hésite ... Le courage lui manque ... Il devient soldat de la république.

Ce jeune paysan se nommait Pierre Trotreau ; il était aussi du village des Arcis. C'était lui qui devait épouser Marie, Marie en ce moment même réfugiée avec d'autres femmes dans la caverne souterraine.

Cependant les évènement se pressaient ; Pierre aurait voulu déserter, mais la surveillance dont il était l'objet lui faisait comprendre qu'à la moindre tentative de ce genre, c'était fait de lui. Puis, les Vendéens l'avaient vu faisant le coup de feu au milieu de leurs ennemis, et ils avaient dit : Si Pierre tombe entre nos mains, il mourra. Ainsi, en désertant, la mort se montrait pour lui de tous côtés ; que pouvait-il faire ? mourir ou rester ; il resta, attendant des temps meilleurs.

Les femmes réfugiées dans le souterrain se croyaient à l'abri de tout danger, et elles devaient l'être, à moins que la trahison ne vint révéler leur retraite. Pendant qu'elles s'encourageaient les unes les autres et que, le chapelet à la main, elles priaient pour demander à Dieu la résignation et le courage du chrétien, les Bleus approchaient.

Ils s'approchaient, et Pierre au milieu d'eux frémissait à la pensée que bientôt, dans le lieu même de sa naissance, là où étaient ses parents, ses amis, la jeune Marie peut-être, on le verrait parmi leurs plus cruels ennemis.

Dans la direction prise par les Bleus, il fallait, pour parvenir au village des Arcis, que ces derniers suivissent un chemin creux tout auprès du champ où se trouvait l'ouverture du souterrain. Mais des ronces la couvraient, de grands arbres et des haies épaisses bordaient le chemin, il n'y avait pas apparence qu'aucun oeil ennemi pût pénétrer à travers de tels obstacles ; aussi la troupe passa-t-elle sans concevoir aucun soupçon. Déjà elle s'éloignait, quand deux soldats traîneurs qui suivaient à quelque distance de l'arrière-garde, entendent en passant l'aboiement d'un chien. Surpris, ils montent dans le champ qui dominait le chemin, écartent les branches, regardent, et s'étonnent bien plus encore en voyant les ronces s'agiter, puis le chien disparaître aussitôt sous terre. Ce singulier incident excite vivement leur curiosité ; mais ils n'osent s'avancer seuls, ils appellent leurs camarades les moins éloignés, et avec eux se dirigent vers l'entrée de la caverne.

Pendant ce temps, Pierre arrivait aux Arcis avec l'avant-garde. Sa tristesse est grande au milieu de la dévastation qu'il remarque, et qui tout à l'heure sera bien plus grande encore. Voilà la maison de son père, celle où demeurait Marie ; voilà ce presbytère où le bon curé lui a souvent dit de ces paroles qui fortifient l'âme et lui inspirent les vertus chrétiennes. Hélas ! tout cela est désert, silencieux comme la tombe ; et l'église, dont il ne reste plus que quelques murs noircis par l'incendie, montre que dans cette guerre dévastatrice on s'attaque à Dieu non moins qu'aux hommes.

Les soldats, animés par l'espoir du butin, se répandent dans le village ; ils fouillent chaque maison, et leur fureur s'accroît davantage en ne trouvant rien à prendre, rien à tuer.

Tout à coup de grandes clameurs s'élèvent, clameurs sauvages, clameurs de haine et de sang. - Vive la République ! s'écrient les soldats, en vociférant, les brigands sont découverts !

Et il n'était que trop vrai : le souterrain qui protégeait une vingtaine environ de Vendéens et de Vendéennes avait été découvert, et c'étaient ces malheureux qu'on amenait en triomphe.

En ce temps, au bout du fusil était le jugement et l'exécution. On se passait des formalités de la justice et de la toilette du condamné. Le républicanisme d'alors n'aimait pas ces longueurs.

Les pauvres femmes sont placées sur une même ligne et des soldats forcenés s'apprêtent à faire feu sur elles.

Pierre tournait en ce moment l'angle d'une maison qui lui dérobait cet affreux spectacle ; et il est aussitôt aperçu par les malheureuses victimes qui lui crient : - Voisin Pierre, sauve-nous ! Est-ce que tu ne nous reconnais pas ? - Au milieu de toutes ces voix suppliantes celle de Marie se fait entendre ; mais Pierre, à ce spectacle inattendu est frappé de stupeur ; sa vue s'obscurcit, sa raison se trouble, la parole expire sur ses lèvres ; il reste muet, immobile ...

- Feu ! dit l'officier qui commande cette horrible boucherie ...

Puis c'est une effroyable détonation au sein de laquelle se perd la voix de Pierre, revenu trop tard à lui-même, car l'oeuvre de massacre est consommée, et ses cris de désespoir ne sont plus qu'un objet de risée pour ses camarades, dont quelques-uns disent : - C'est un brigand lui aussi ! tuons-le ! ...

Telle est l'affreuse épreuve qu'eut à supporter le jeune Vendéen. Pendant quelques jours, sa raison demeura tout égarée. Il n'entendait plus ce qu'on lui disait ; la nuit comme le jour, il ne prenait point de repos, et prononçait sans cesse ce mot funeste : Feu ! Feu ! ... Enfin le temps vint jeter quelque calme dans ce coeur si cruellement agité ; mais la honte, le remords le déchiraient en secret.

On sait que le Vendéen aime passionnément son clocher, mais pour le malheureux Pierre, ce devait être un bonheur que de quitter un pays où, de tous côtés, il ne voyait que d'horribles désastres, où se représentaient sans cesse devant lui, avec toutes les couleurs de la réalité, les scènes abominables dont il avait été témoin, où partout il n'apercevait que des ennemis d'autant plus implacables que les uns et les autres le honnissaient comme un traître. Aussi Pierre salue-t-il comme un heureux jour celui où son bataillon reçut l'ordre de marcher aux frontières. Il s'éloigna avec bonheur de cette terre natale devenue pour lui une terre maudite, où il ne pouvait plus vivre. Il traversa la France et fut bientôt à l'armée de la Moselle, non loin des bords du Rhin.

Dans cette armée de Condé, dont jusqu'ici l'histoire, influencée par les préventions de partis, n'a pas assez fait connaître tous les actes de courage et d'héroisme, se distinguait un corps, composé d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie, connu sous le nom de la légion de Mirabeau. L'un des officiers supérieurs de ce corps était un Breton dont la mémoire nous est chère ; il se nommait le comte de Chasseloire. C'est devant ce dernier que Pierre est conduit. Interrogé, il dit son pays, tait les circonstances si cruelles de sa vie et exprime un vif désir de combattre sous le drapeau qui est aussi celui de la Vendée. Sa demande est accueillie, et Pierre, admis dans la cavalerie, devient hussard de la légion de Mirabeau.

Alors les combats se succédaient sans cesse, combats acharnés et déplorables, où la valeur française se trouvait aux prises avec elle-même, où, de quelque côté que fut la victoire, la France avait toujours à pleurer la perte de ses enfants.

A pareille école, Pierre devint bientôt un intrépide soldat. D'ailleurs, toujours poursuivi par l'affreuse image du passé, il ne tenait pas à la vie et ne la ménageait guère. Il se précipitait dans le danger avec un désir secret d'y trouver cette mort qui devait expier ses fautes, et la mort l'épargnait.

Enfin, après de longues années, ceux qui avaient survécu à tant de vicissitudes, revirent leur patrie qui avait échangé le joug de l'anarchie contre celui de la gloire.

 

Un jour, longtemps, bien longtemps après son retour de l'exil, se promenant près de la rivière d'Erdre, dont il habitait les bords, il aperçoit un bateau qui se dirige de son côté. Le bateau touche bientôt la rive ; il en descend un homme et une femme ; tous deux portent le costume des paysans vendéens. L'homme s'approche et, cédant à un sentiment qui fait taire tous les autres, il se jette dans les bras du conte de Chasseloire. Celui-ci, surpris, le regarde. Quel est son étonnement ! c'est Pierre ! c'est l'intrépide hussard de Mirabeau, et sous l'impression de mille souvenirs divers, le chef et le soldat s'éloignent ensemble pour se livrer à une affectueuse reconnaissance.

Mais une femme était là, qui contemplait cette scène en silence, ses larmes coulaient ; c'était la femme de Pierre. Tout à coup elle s'écrie : - Mon mari n'est donc pas un traître !

Elle ne pouvait croire, la pauvre femme, après avoir vu son mari recevoir un tel accueil d'un homme entouré de tant d'estime, qu'il fût coupable de la trahison dont ses compatriotes l'accusaient. Depuis lors nos regrets ont suivi dans la tombe le noble comte de Chasseloire.

Pierre lui survécut : il était pauvre ; mais une main accoutumée aux bienfaits et guidée par le souvenir de celui qui n'était plus, venait chaque année le secourir. L'âge n'avait pu courber la taille de Pierre, et quand, la pioche sur l'épaule, il s'en allait au travail, on eut dit à sa démarche qu'il portait encore le mousquet et la sabretache du hussard de Mirabeau.

Mais le temps, qui tue plus sûrement que le boulet, termina bientôt la vie du Vendéen déserteur devenu l'intrépide soldat de Condé.

 

Comte de Saint-Pern

Revue de Bretagne et de Vendée

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