FRANCOIS SUIRE, MEUNIER ...
C'était au mois d'avril de la terrible année 1794. Les colonnes infernales sillonnaient partout le pauvre pays de Vendée, et l'une d'elles mettait tout à feu et à sang dans les environs de Montaigu.
Le moulin du château de la Rabatelière était alors exploité par le meunier François Suire, âgé de quarante-trois ans et père d'une nombreuse famille. Un détachement républicain ayant envahi la paroisse, Suire avait pu faire échapper sa femme et ses enfants ; mais il n'eut pas lui-même le temps de prendre la fuite et tomba entre les mains des bleus, en compagnie d'un autre meunier nommé Bretaud.
L'officier qui commandait les massacreurs était sans doute un peu moins féroce que ses collègues : au lieu de faire fusiller séance tenante les prisonniers, il leur proposa de les remettre en liberté, s'ils voulaient consentir à abjurer la religion catholique.
- Plutôt la mort ! répondirent les Vendéens.
- Eh bien ! reprit le bleu, criez au moins : Vive la république !
Après avoir hésité un instant, Bretaud se décida à sauver ainsi sa tête à prix réduit. L'officier se contenta, d'ailleurs, d'un Vive la république ! rien moins qu'enthousiaste, et Bretaud fut sur-le-champ remis en liberté.
Quant à François Suire, il repoussa fièrement ce second marché comme le premier :
- Crier Vive la république ! ce serait, dit-il, crier A bas la Religion ! Vous pouvez me tuer, mais vous ne parviendrez jamais à me faire commettre un pareil sacrilège !
Sur l'ordre de l'officier, les soldats lièrent alors le prisonnier, le placèrent au milieu d'eux et prirent le chemin de Montaigu, où ils allaient rejoindre le gros de leur colonne.
Arrivés à la lande du Cormier, un peu au delà de Chavagnes-en-Paillers, ils firent halte, - juste le temps de fusiller l'intrépide réfractaire, dont le corps fut jeté dédaigneusement au fond d'un fossé.
Crier VIVE LA REPUBLIQUE ! Ce serait cirer A BAS LA RELIGION ! ... je livre cette parole du réfractaire de la Grande Guerre aux méditation des néo catholiques qui, paraît-il, ouvrent aujourd'hui leurs congrès en chantant la Marseillaise et en criant à tue-tête Vive la république ! ... Quand à moi, dussé-je être conspué comme archi-réfractaire, je déclare carrément que la Marianne de Combes et de Loubet - même parfumée par Moerdès - ne me tente pas plus que ne m'eût tenté celle de robespierre et de Turreau !
Après tout, c'est peut-être que je ne suis qu'un misérable tartigrade, suivant l'expression du néo-catholique Fonsegrive si bien crossé naguère par Mgr Turinaz ?... Mais, ma foi, tant pis ! ... Je suis désormais trop vieux pour lâcher les anciens, et je sens que je mourrai dans l'impénitence finale ... en compagnie de l'évêque de Nancy !
Henri du Bocage
La Vendée Historique