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La Maraîchine Normande
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8 mai 2012

HISTOIRE D'UN "BON BLEU" ET D'UNE VENDEENNE RECONNAISSANTE

 

C'était au commencement de l'année 1794, alors que les colonnes infernales sillonnaient le territoire vendéen en brûlant les récoltes, incendiant les maisons et massacrant sans pitié tout ce qui leur tombait sous la main, sans excepter les vieillards, ni les femmes, - pas même les petits enfants ! ...

L'une de ces bandes d'assassins venait de faire une rafle de brigands et de brigandes sur les confins du Marais et du Bocage. La plupart des infortunés prisonniers avaient été massacrés sur place, mais le chef de la colonne avait réservé une cinquantaine de femmes et de jeunes filles : c'était, comme on disait alors, la "part de prise" des commissions militaires, les bourreaux-juges ayant coutume de prélever - pour leurs distractions personnelles - une sorte de dîme sur le "gibier" ramassé par les bourreaux soldats.

Les cinquante prisonnières avaient été traînées jusqu'à Challans et entassées pêle-mêle dans la maison d'arrêt, en attendant leur exécution "dans les formes".

Parmi ces victimes réservées, se trouvait une jeune fille âgée de dix-sept à dix huit ans et douée d'une grande beauté. Elle s'appelait Marie Anne Beaussant de la Créancière et appartenait à l'une des meilleures familles du pays.

Pressée contre la porte du cachot trop étroit où les prisonnières étouffaient faute d'air, la pauvre petite se lamentait et poussait des cris déchirants, à l'idée du supplice à froid auquel elle se savait destinée.

Mourir à dix-huit ans, quand on est belle et que tout vous a souri jusque-là dans la vie ; mourir après avoir subi la torture de l'attente dans une infecte prison : c'est dur ! et les lamentations de la jeune Vendéenne étaient bien naturelles ! ...

Or, ce jour-là, geôliers et massacreurs se trouvant ivres pour la plupart, la garde de la prison avait été confiée à un soldat nommé Etienne Forestier, tambour-maître dans la brigade cantonnée à Challans.

Ce soldat était loin de partager la férocité de ses camarades. Originaire de Montauban et enrégimenté dans les armées de la république, il était arrivé en Vendée avec un parti-pris contre ces brigands insurgés qu'on lui avait représentés comme des hordes de sauvages sanguinaires ; mais il n'avait pas tardé à s'apercevoir que les vrais brigands n'étaient point ceux dénoncés comme tels dans les bulletins de la Convention, et sa nature généreuse s'était surtout révoltée au spectacle des affreux massacres journellement commandés par ses chefs.

Néanmoins la discipline militaire, au nom de laquelle la révolution fit commettre tant de crimes, avait empêché le jeune soldat méridional de déserter l'armée de bandits dans laquelle il se trouvait incorporé. D'ailleurs ses fonctions de tambour le dispensaient de prendre une part effective aux massacres, et plus d'une fois, à la faveur du désordre qui accompagnait toujours ces tueries, il avait adroitement réussi à sauver d'innocentes victimes.

Sa générosité devait se manifester encore dans la circonstance.

Profondément ému des lamentations qu'il entendait à travers la porte du cachot, et, il faut bien le dire aussi, séduit par la merveilleuse beauté de la jeune prisonnière qu'il avait pu boucler quelques instants auparavant, il attendit la tombée de la nuit et alors, sûr qu'aucun de ses camarades ne pouvait le surprendre, il fit sortir Mlle Beaussant et lui dit : "Votre jeunesse et votre désespoir me touchent ; je suis prêt à jouer ma tête pour vous sauver, si vous voulez consentir à m'épouser."

Entre la mort, d'une part, et, de l'autre, un sauveur qui s'offrait ainsi providentiellement et dont le visage, d'ailleurs, respirait la bonté et la franchise, la pauvre petite prisonnière n'hésita pas une minute : elle promit et aussitôt le tambour, laissant pour un instant la prison sans gardien, courut cacher sa "promise" à quatre pas de là, chez une brave femme où il avait son logement et dont il obtint facilement la complicité.

Les prisonnières avaient été ramassées sans contrôle, au hasard d'une expédition, et enfermées de même dans la geôle, sans liste d'écrou ; aussi la disparition de Mlle Beaussant passa-t-elle inaperçue et, quelque temps après, le sauveur put se marier au grand jour avec la jeune Vendéenne, en la présentant aux autorités comme une conquête de la république.

Etienne Forestier continua à suivre l'armée républicaine en qualité de tambour, tout en sauvant, à l'occasion, le plus de prisonniers qu'il pouvait.

Après la pacification, il se fixa à Challans avec sa jeune femme et devint un excellent catholique. La jolie et pieuse Vendéenne avait facilement déteint sur ce "bon Bleu" qui, plus tard, aimait à raconter sa conversion et ne manquait jamais de conclure en disant : "Ma femme me doit la vie, mais c'est encore moi son obligé, car je lui devrai le salut de mon âme."

Le ménage Forestier fut toujours cité à Challans comme un ménage modèle sous tous les rapports. Suivant la formule ordinaire, les deux époux furent heureux ... et eurent beaucoup d'enfants ...

 

 

Pour bien prouver que cette "histoire" n'est point un conte, j'ajouterai, en terminant, que les Challandais, il y a peu de jours encore, auraient pu en entendre le récit de la bouche d'un de leurs concitoyens qui s'était, comme on dit, documenté à la meilleure source, et dont "l'Etoile de la Vendée" (du 10 janvier 1907) fait ainsi l'éloge funèbre :

"Samedi soir, 29 décembre 1906, est décédé, dans sa 77ème année, M. Jules Forestier, qui à la Fête-Dieu de 1836, était entré au service de l'église de Challans, comme enfant de choeur, et en 1843 avait commencé à jouer de l'ophicléide aux offices. M. Forestier avait eu pour professeur de musique Mgr Chauveau, alors vicaire de Challans. Devenu aveugle à l'âge de 42 ans, il continua ses fonctions malgré cette infirmité et ne quitta son emploi qu'en 1904. Il a donc été au service de l'église de Challans pendant plus de 67 ans, dont 6 comme musicien. Le "père Forestier" joignait à un talent musical remarquable une vive piété, que nourrissait un grand esprit de foi."

Or, ce Père Forestier, élève de Mgr Chauveau pendant plus de soixante ans, n'était autre que le petit-fils d'Etienne Forestier et de Marie-Anne Beaussant ...

Les jeux de la Providence sont parfois bien étranges ! Qui eût dit, à l'époque de la Terreur, qu'un tambour-maître des colonnes infernales, et qui battait la charge contre les soldats du Bon Dieu, laisserait un rejeton destiné à tenir pieusement le rôle d'ophicléide dans une église de Vendée !

La Vendée Historique

1907 n° 241

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