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La Maraîchine Normande
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29 avril 2012

SAINT-RÉMY-DU-PLAIN (72) LES PRETRES DÉPORTÉS - LETTRE DE SIMON GUILLOREAU A PIERRE HESMIVY D'AURIBEAU

LES PRETRES DÉPORTÉS DANS LA RADE DE ROCHEFORT
EN 1793 & EN 1794

LETTRE DE SIMON GUILLOREAU A PIERRE HESMIVY D'AURIBEAU

Ce n'est pas la première fois que l'on publie des relations des souffrances endurées par les prêtres déportés pour la foi dans la rade de Rochefort au cours de la Révolution de 1790. Le récit que nous donnons ici ne sera pas le dernier non plus, du moins nous l'espérons. Chacun des témoignages qui ont été produits jusqu'à ce jour ajoute quelques traits au tableau instructif autant que douloureux, des tourments que supportèrent avec une si héroïque patience ce troupe de prêtres venus de toutes les contrées du territoire français. C'est ce qui rend si précieux chacun de ces récits. Leur caractère uniforme de simplicité et de bonne foi ne permet pas la moindre hésitation au sujet de la confiance que l'on doit accorder aux faits rapportés, et l'affectation avec laquelle certains historiens des plus renommés passent sous silence ces douloureux épisodes, ne prouvent qu'une seule chose, leur sympathie secrète pour les bourreaux en même temps que leur haine invétérée pour les principes représentés par les victimes.
Il suffit de jeter les yeux sur la lettre de Simon Guilloreau pour apprécier le caractère de ce vénérable prêtre. Pour supporter avec cette calme résignation une suite aussi longue de privations et de tourments ; pour affronter la mort avec cette simplicité et raconter des faits aussi poignants avec une naïveté aussi candide, il faut posséder une âme fortement trempée et une élévation d'esprit supérieur aux facultés purement naturelles. On sent que le doigt de Dieu est là.

ST REMY DU PLAIN 72

Il suffira de dire deux mots pour faire connaître l'auteur de la lettre, celui auquel elle était adressée, et le moyen par lequel elle nous est parvenue.
Simon Guilloreau, en 1790, était desservant de la paroisse de Saint-Rémy-du-Plain, le curé, Mathieu Duclos, qui jouissait de ce bénéfice depuis 1761, étant vieux et infirme. Ces deux excellents prêtres donnèrent constamment à la population qui leur était confiée l'exemple de toutes les vertus, et surent y maintenir l'esprit de foi et la pratique assidue des devoirs que l'Eglise catholique impose à ses enfants.
Aux jours de la persécution, la population de Saint-Rémy-du-Plain se montra fidèle en grande partie aux enseignements qu'elle avait reçus des deux vénérables prêtres placés à sa tête. Mathieu Duclos mourut le 3 septembre 1801, n'ayant prêté aucun des serments que l'on exigeait alors des ecclésiastiques.
Pour Simon Guilloreau, il refusa avec le même courage toutes les formules qui pouvaient causer quelque inquiétude de conscience ; néanmoins, il fit la promesse de soumission aux lois de la république. On sait que cette promesse était autorisée par beaucoup d'administrations diocésaires : au Mans, on suivait des principes plus rigoureux, et dès que Simon Guilloreau connut les règles données par son évêque sur ce sujet, il s'empressa de s'y soumettre avec cette fidélité dont il avait donné des preuves durant sa déportation.

C'est le récit de cette déportation que nous publions ici. Ce mémoire ne nous était connu que par la mention qu'en fait Aimé Guillon dans son ouvrage intitulé Les Martyrs de la Foi, t. I, p. 357. Il le regarde comme l'un des meilleurs parmi tous ceux qu'il avait reçus sur la déportation à Rochefort. Ce n'était point néanmoins pour Aimé Guillon, que le curé de Saint-Rémy-du-Plain écrivit la relation de ses souffrances, mais pour Pierre Hesmivy d'Auribeau qu'il avait probablement connu du temps que celui-ci professait la rhétorique au Mans, au collège de l'Oratoire.
Durant longtemps, nous avions fait, sans résultat, de nombreuses démarches pour découvrir ce mémoire. En 1872, Mgr Charles-Jean Fillion, évêque du Mans, nous apprit que ce manuscrit se trouvait entre les mains de M. L. Barrande, inspecteur des forêts de la Sarthe. Comment ce document se trouvait-il revenu ainsi au Mans ? M. Joseph Barrande, du diocèse du Puy, premier vicaire honoraire de la paroisse Saint-Sulpice à Paris, l'avait reçu des mains de Pierre Hesmivy d'Auribeau, mort à Paris, en janvier 1844. Lui-même, en mourant au mois de mai 1872, l'avait laissé à son neveu et légataire universel, M. Joachim Barrande, ancien sous-précepteur de M. le comte de Chambord. Ce savant, dont les découvertes et les ouvrages de paléontologie sont l'une des gloires de notre siècle, n'eut pas plutôt connu notre désir qu'il s'empressa de se dessaisir de son manuscrit en faveur de la bibliothèque de l'abbaye de Solesmes, déjà enrichie par lui du recueil de ses oeuvres. Nous sommes heureux de lui en témoigner notre profonde gratitude.

DOM PAUL PIOLIN

MONSIEUR ET RESPECTABLE DOCTEUR,

Monsieur le curé de Mamers m'a fait part de votre lettre du 22 mai, par laquelle vous lui demandez des renseignements sur les prêtres de ce pays-ci qui ont souffert la persécution. M. Bourgine, vicaire du Lude, qui a passé chez moi le 2 du courant, m'a aussi dit que vous l'aviez chargé de me demander la même chose et de vous l'envoyer ; et pour répondre à vos désirs et procurer à M. Carron des matériaux à son histoire, je vais vous faire le récit de ce que j'ai su et vu sur ce sujet dans ce pays-ci et partout où j'ai été dans la persécution.

J'ai resté à Saint-Rémy-du-Plain jusqu'au commencement de mai 1792, époque à laquelle les prétendus patriotes de Mamers vinrent pour m'en chasser ainsi que plusieurs autres ecclésiastiques qui étaient venus s'y réfugier. Chacun fut obligé de prendre son parti, les uns plus tôt, les autres plus tard, de sorte que de six prêtres que nous étions dans la paroisse, il n'y en avait plus du tout au commencement de septembre 1792.

Je pris, avec l'abbé Duplain, chassé de Chemiré-le-Caudin où il était vicaire, le parti d'aller me cacher à Alençon, où nous avons été inconnus au public pendant dix-sept mois environ, confinés avec quatre autres ecclésiastiques dans un grenier. Dans cet intervalle, au commencement de septembre 1792, nous avons été un jour alarmés et effrayés des hurlements populaires que nous entendions dans la ville ; c'était une troupe de léopards envoyés, qui venaient d'égorger le père Valframbert, capucin, et qui promenaient sa tête dans les rues. Quelques jours après, on nous apprit encore qu'on avait assassiné dans le bourg de Gacé, en Normandie,MM. Le Lièvre et Loiseau, vicaires du diocèse du Mans, et MM. Martin du Puisereau, frères, l'un curé et l'autre vicaire du diocèse de Séez, qui allaient en déportation.

Le 20 septembre 1793, nous avons été vendus par quelqu'un qui connaissait notre retraite, et tirés de notre grenier par une garde et accompagnés des membres du comité de surveillance d'Alençon, et conduits en prison d'où nous sommes sortis cinq jours après pour être menés dans la ville de Chartres, où nous avons arrivé au nombre de trois cents prisonniers ecclésiastiques ; et tous, hommes et femmes, liés deux à deux par le bras. Notre arrivée dans cette ville fut très-bruyante, on avait préparé l'esprit public à nous faire une mauvaise réception ; mais les administrations civiles qui n'étaient pas mauvaises employèrent tous les moyens nécessaires pour nous garantir de la fureur populaire. Nous eûmes pour prison une ancienne maison religieuse qui fut encombrée d'environ huit cents prisonniers de plusieurs départements.

0n ne tarda pas à voir d'un mauvais oeil la part que prenaient les honnêtes gens à notre situation. Cinq semaines après notre arrivée dans cette ville, le comité de surveillance, qui dominait dans ce temps là, décida de nous transférer à Rambouillet ; et nous partîmes de Chartres environ deux cents et quelques prêtres, et soixante et quelques laïques des Plus suspects aux Jacobins. On ne nous cachait pas que leur but était de nous conduire enfin à Paris pour subir le sort des septembrisés mais la divine Providence nous a conservés dans cette circonstance et a arrêté leurs complots sangui-naires.

Nous arrivâmes à Rambouillet à dix heures du soir, nous trouvâmes la ville illuminée et le peuple frémissant de rage contre nous, et disant hautement que nous étions des brigands pris les armes à la main. Pour donner plus de temps au peuple de nous examiner, on faisait faire à chaque charrette sur laquelle nous étions montés, le tour d'une place à travers une foule immense de peuple, et enfin, on arrivait à la grande porte de l'église où l'on devait nous déposer. Deux champions nous tiraient par le bras de la charrette où nous étions engourdis et gelés, et nous lançaient dans l'église. Un vieillard d'environ quatre-vingts ans, prêtre de Falaise,autant que je puis m'en souvenir, fut tiré si violemment qu'on lui cassa la cuisse, et, dans cet état, on le porta à quatre et on le jeta sur le pavé de l'église ; le lendemain il fut porté- à l'hôpital où il mourut quelques jours après. Nous ne restâmes que deux ou trois jours dans cette église ; on nous donna pour prison une maison appelée le Grand-Corridor où l'on nous faisait payer environ 1 fr. 20 par mois, pour l'entretien des lampes qui étaient allumées la nuit autour de notre prison, et payer, disait-on, ceux qui nous gardaient jour et nuit.

On nous avait fait partir d'Alençon pour nous soustraire à l'armée des Vendéens qui était à Lavai, dans la crainte qu'elle ne vint à Alençon et nous mit en liberté, ce qui fut la cause que plusieurs prisonniers ne purent être jugés ; mais le tribunal révolutionnaire qui ne nous perdait pas de vue nous fit revenir de Rambouillet, et nous arrivâmes à Alençon le 27 mars 1794, et on nous jugea les uns à la réclusion, ce sont les sexagénaires et les infirmes, et les autres à la déportation sur les côtes d'Afrique où nous aurions trouvé à la place des léopards français, les léopards féroces de ces pays brûlants qui nous auraient dévorés ; mais encore une fois la divine Providence nous sauva de ce danger.

Nous partîmes d'Alençon vers le 20 avril 1794. Arrivés au Mans, nous trouvâmes dans la prison, car c'était notre logement ordinaire, l'abbé Rousseau, vicaire du Bisot (plus exactement Michel Rousseau, Vicaire à Montbizot), qui n'était pas encore jugé, et qui n'est venu nous rejoindre avec l'abbé Jumeau, sous-diacre, que environ quinze jours après. Et le Vendredi-Saint, nous partîmes du Mans pour Rochefort, et on nous donna pour surcroît de compagnie la bonne soeur Pavé, bénédictine, (Louise Pavet de Courteille) qui était comme nous, condamnée à la déportation. Nous n'éprouvâmes aucun revers dans notre voyage. Arrivés à Rochefort, on nous sépara de notre religieuse, car sa destination était pour Lorient. On nous plaça à bord d'un vieux vaisseau, nommé le Bonhomme-Richard, qui était dans le port de Rochefort et servait de prison d'état.

Nous étions les premiers arrivés, mais bientôt nous nous trouvâmes en grand nombre, car il en venait presque tous les jours de tous côtés. Le premier jour de notre arrivée, nous manquâmes d'éprouver un grand revers par l'imprudence d'un de nos camarades, qui donna à un matelot pour le partager avec les autres cent vingt livres qui nous restaient des frais de notre voyage ; et s'il n'y avait eu un capitaine humain nous aurions été mis en jugement comme ayant voulu corrompre l'équipage. Mais le capitaine voulut bien écouter nos représentations et refusa de nous dénoncer, malgré les demandes réitérées de l'équipage qui voulait nous perdre malgré le présent que nous lui avions fait à notre arrivée.

Notre logement sur ce vaisseau était la cale, où nous avions pour lits des canons, des torches de cercles de fer et autres choses qui étaient ramassées dans cette cale. Nous avons vécu dans cet endroit du peu que nous donnait le gouvernement, et de ce que chacun de nous pouvait se procurer à même sa bourse ; car notre bon capitaine nous avertit lui-même que quand nous serions à bord du vaisseau qu'on nous préparait pour la déportation, on nous dépouillerait de tous nos effets ; et pendant que nous serions à son bord nous pouvions faire venir de la ville ce que nous voudrions avec l'argent que chacun avait. On profitait de l'impossibilité où nous étions d'aller nous-mêmes faire nos petites provisions,et nos commissionnaires, qui étaient des soldats, nous faisaient payer les choses le double de ce qu'elles coûtaient et exigeaient encore une récompense.

Deux vaisseaux nommés, le premier Les Deux-Associés et te second Le Washington, étaient destinés à nous transporter sur les côtes brûlantes de l'Afrique. Le premier était déjà en rade garni de plus de quatre cents prêtres, et le second n fut prêt à nous recevoir que vers le 15 juin 1794, époque où nous y avons été transportés. Notre bon temps était passé. Nous y arrivâmes à la brune, et on nous faisait monter à bord seul à seul ; on nous plaçait au milieu du capitaine, de deux lieutenants et d'une dizaine de matelots avec plusieurs mousses. On commençait par prendre le sac ou la malle qui renfermait nos effets ; ensuite les matelots nous fouillaient de toutes les manières et nous ôtaient tout ce que nous pouvions avoir dans nos poches ou de caché dans nos habits. Voilà la manière dont les trois premiers furent reçus à bord. Ensuite on nous montrait une porte par où on nous ordonnait de descendre dans l'entrepont, où il fallait aller prendre sa place sur un lit de camp sans voir à s'y conduire. Ceux qui passèrent après les trois premiers ne furent pas si heureux ; car on commençait par les faire déshabiller tous nus, ensuite on examinait scrupuleusement leur dépouille, on poussait même l'impudeur jusqu'à mettre les mains dans les endroits les plus cachés, pour y chercher, disait-on, des louis et l'on accompagnait cette recherche des plus infâmes propos. Cette recherche dura jusqu'à six heures du matin.Il y en avait parmi nous qui avaient quatre-vingts ans, qui ne marchaient qu'à l'aide d'un mauvais bâton qu'on leur ôta ; d'autres avaient des vésicatoires et des cautères, on leur prit leurs linges et pommades qu'on jeta à la mer : avec un fer tranchant on sépara les semelles des souliers pour y trouver des louis ; plusieurs ont marché pieds nus pendant presque tout le temps qu'ils ont été à bord.

Le matin, sur les huit heures, on nous appela sur le pont, où nous donna pour déjeûner un biscuit de mer cassé par petits morceaux, avec un demi verre de vin, et personne de nous n'avait mangé depuis midi précédent. Pendant notre repas  le capitaine, avec les lieutenants, descendit dans l'entrepont pour y faire la recherche des effets qui auraient pu échapper à  leur activité, et que nous aurions laissés dans nos places ou cachés dans quelques coins ; ils en trouvèrent et s'en emparèrent. Ensuite on nous fit venir, un à un, devant le capitaine qui nous fit délivrer à chacun deux chemises, deux mouchoirs et un bonnet de coton. Ceux qui avaient de beaux chapeaux on les prenait et on leur donnait une mauvaise toque de matelot. On prenait aussi les belles tabatières, et on en donnait une en bois de sapin.

Le pont était divisé par une rambarde percée en tous sens, afin qu'on put nous voir dans tous les coins de la partie que nous habitions. Deux canons chargés à mitraille étaient toujours braqués sur nous. Deux faisceaux de fusils chargés étaient toujours du côté de l'équipage, prêts à tirer sur nous par les trous qui étaient à la rambarde. Il y avait aussi deux portes à la rambarde où il y avait jour et nuit deux factionnaires pour nous observer. Une ordonnance de la marine

était affichée à la rambarde de notre côté qui renfermait un grand nombre d'articles, dont voici ceux que j'ai pu me rappeler

1° Il était défendu aux déportés, c'était ainsi qu'on nous appelait, de parler à qui que ce soit de l'équipage, sous peine d'être mis aux fers pendant huit jours.

2° Il était défendu aux déportés de parler une autre langue que le français ; notez qu'il y avait toujours parmi nous quelques matelots ou mousses comme espions.

3° Il était défendu de laisser à bord aucun déporté après un troisième accès de fièvre ; notez qu'après le troisième accès, il n'y avait presque plus d'espérance de guérir ; on transportait le malade sur un petit vaisseau au milieu de la rade qui, par son roulis et ses balancements, rendait maladesceux mêmes qui se portaient bien ; là, on déposait le malade sur un matelat de filasse sans draps, dans un entrepont rempli d'infection et où l'on ne pouvait être qu'à genoux. On faisait passer deux déportés non malades pour soigner les autres, qui ne tardaient pas à y devenir malades, et même y mourir ; assez régulièrement il en mourrait trois ou quatre par jour des deux vaisseaux. Il y avait aussi, sur ce petit vaisseau ou chasse-marée, des matelots pour surveiller les déportés, mais ils avaient une petite cabane sur le pont où ils se retiraient de peur d'être infectés par les malades de l'entrepont : un officier de santé allait visiter ce vaisseau et porter des remèdes tous les quatre ou cinq jours. Lorsqu'un déporté mourait,, un matelot hissait pavillon blanc au haut du mât et criait : Vive la Montagne l C'était le signal qui avertissait le capitaine du grand vaisseau d'envoyer quatre déportés pour enlever le corps et le porter en terre, et deux soldats, la bayonnette au bout du fusil, accompagnaient toujours ce convoi. Si l'on voulait réciter quelques prières, il fallait que les soldats ne s'en aperçussent pas, car on aurait été puni.

C'était à l'île d'Aix, à un quart de lieue du vaisseau, qu'on portait le cadavre arrivé lui lieu de la sépulture on  faisait une fosse de six pieds de profondeur, on dépouillait le cadavre de toutes ses hardes et linges, et on le descendait tout nu dans la fosse, ensuite on rapportait sa dépouille dans la chambre du capitaine.

4° Il était défendu d'administrer aucun malade à bord du grand vaisseau.

Nous fûmes donc entassés dans l'entrepont du Washington, seulement pendant la nuit, et obligés d'être toujours pendant le jour sur le pont. Nous étions si pressés que nous fûmes obligés de nous coucher sur des lits de camp de façon que les deux qui étaient à mes côtés avaient les pieds à ma tête et moi de même à leur égard et de même tous les autres. Enfin, nous nous trouvâmes tellement entassés par le nombre des déportés qui arrivaient presque toutes les semaines, qu'à la fin nous fûmes obligés de coucher dans les trottoirs ; mais comme on nous y trouvait trop bien, on eût soin de faire venir des barriques de farine à bord, et de les placer dans nos trottoirs, et nous fûmes obligés de coucher trois à côté l'un de l'autre sur deux barriques ; et il y avait au moins cent cinquante déportés dans ce cas, mais, par la suite, on nous donna du large.

La première nuit se passa sans repos la seconde, nous crûmes que nous pourrions en avoir,  point du tout. Nous ne fûmes pas arrangés sur nos planches que voilà le capitaine avec ses satellites qui descendent avec des lieutenants, dans notre cachot, le sabre à la main, pour nous obliger de nous serrer davantage l'un contre l'autre, et de nous tenir couchés sur le côté pour occuper moins de place ; il y eût quelques coups de plat de sabre donnés, et beaucoup de menaces d'être plus sévères si nous ne nous soumettions pas. Enfin nos cerbères sortis, nous crûmes avoir du repos mais à peine les portes de notre entrée furent-elles fermées à double serrure, que voilà tout l'équipage, matelots, soldats et mousses qui viennent sur le pont chanter, frapper avec des baguettes sur les planches, danser, proférer les plus affreux jurements, les impiétés les plus abominables et les plus dégoûtantes ; quelques-uns de nos confrères, croyant les attendrir sur notre sort, les supplièrent d'avoir pitié de nous et surtout de malheureux vieillards qui étaient malades des fatigues de la veille. Tout fut inutile et ne servit qu'a les animer davantage; et le même fracas se prolongea jusqu'à ce que nos ennemis fussent enfin las et fatigués. A peine avions-nous fermé l'oeil, qu'à quatre heures les matelots descendent dans le carré de notre entrée, y placent deux baquets de brai ou poix dans laquelle ils mirent deux boulets rouges, ce qui occasionna une si horrible fumée que nous crûmes être à notre dernière heure, et de peur que la fumée ne sortit au dehors, ils étendirent sur l'écoutille ou entrée,un drap goudronné, et cette manoeuvre a duré au moins pendant un mois, époque où la mort commença à nous visiter ; c'était vers la mi-juillet. J'eus la douleur de voir mourir, dans l'espace d'environ trois mois, quatre de mes compagnons de voyage MM. Regnard, Perrault, Puplain et Le Landais (Rémi Landais, Vicaire à Couterne). Enfin, nous avons été embarqués huit cents prêtres et un laïque, officier de la maison de Monsieur le comte d'Artois. Il en est mort six cents dans la rade de Rochefort ; et des deux cents qui ont débarqué, la moitié au moins a succombé des suites de la maladie qu'ils avaient prise sur les vaisseaux.

La manière dont on nous nourrissait dans notre captivité était aussi dure que la captivité même. On nous avait distribué par bandes de dix ; tous les matins, on nous ouvrait notre cachot, et nous montions sur le pont où il fallait rester tout le jour, quelque temps qu'il fit, exposés à la neige, au vent et au froid qui fut des plus rigoureux cette année, puisque malgré le flux et reflux, la Charente, qui ne gèle presque jamais, était tous les jours fermée par la glace; et nous étions tous fort mal habillés, car étant arrivés à bord dans l'été,nous avions des habits de la saison. En nous ôtant nos sacs et nos malles, on nous avait ôté nos habits d'hiver qu'on ne nous rendit pas. On donnait à déjeuner à huit heures, c'était un biscuit de mer réduit en petits morceaux, et on en mettait dix dans un petit baquet que nous partagions. Ce petit baquet s'appelait gamelle ; on nous donnait aussi dix verres de vin dans un autre vase de bois appelé bidon, mais comme nos bidons étaient à la disposition des matelots, nous n'y trouvions quelquefois que cinq rations au plus. Nous remplissions le bidon d'eau afin de pouvoir boire à notre soif. A midi, la même ration de vin et de biscuit, on y joignait un petit morceau de salaison ou de morue sans assaisonnement, on faisait même cuire la morue et le lard sans les dessaler.

Le soir, même ration encore de vin et de biscuit, avec gamelle pleine de mauvais bouillon, dans lequel nageaient des fèves mal cuites et remplies de cossons, et qui avaient au moins trois ou quatre ans ; on mettait tremper des morceaux de biscuit dans ce bouillon. Deux fois par décade, on nous donnait de la viande fraîche, mais qui était quelquefois si gâtée qu'on la jetait à la mer en prenant des précautions, car si on s'en fut aperçu, nous aurions été punis. On nous donnait pour dix cinq cuillers de bois, deux mauvais couteaux qu'il fallait rendre aussitôt après le repas, deux petits pots de fer blanc pour boire. Les fèves étaient dans des caisses de sapin, que les rats, qui étaient à bord en aussi grand nombre que nous, perçaient et y faisaient leur demeure ; on mettait ces fèves dans la chaudière sans les nettoyer et lorsqu'on nous donnait nos gamelles, il fallait ôter les crottes de rat qui surnageaient, avant d'en faire usage.

Un mousse s'avisa un jour de voler un de nos couteaux avant qu'ils fussent comptés ; alors le capitaine condamna tous les déportés à être privés de vin jusqu'à ce que le couteau fut retrouvé, et il ne fut remis avec les autres que deux jours après. Le mousse ne fut point puni, ni les déportés dédommagés, le capitaine en fit son profit.

Un Génovéfain tomba un jour dans un état convulsif si effrayant qu'il fallait le tenir à deux de peur qu'il ne se massacrât ; cela dura environ six jours, après quoi il reprit connaissance et demanda un peu de nourriture ; j'allai moi-même prier le factionnaire d'envoyer un caporal dire au capitaine que je désirais lui parler. II vint. Je lui demandai un peu dé bouillon gras pour ce malheureux moribond ; voici sa réponse : Dis-lui que s'il veut un bouillon de morue je lui en ferai passer. » Je le quittai, et je pris dans un petit pot de l'eau fraîche que je lui portai ; il le but et trépassa le moment d'après. Ceux qui étaient auprès de lui dirent tout haut: « Le voilà mort, il faut avertir le capitaine. » Deux matelots qui entendirent cela, se mirent à crier : « Vive la République ! » Un déporté nommé Lecamus, chanoine de Guéret, dit tout haut : « Voilà bien de quoi l'enrichir, un malheureux prêtre qui ne laisse pour héritage que des haillons et des poûx. » Un des matelots alla aussitôt dénoncer le chanoine qui fut condamné à être jour et nuit, pendant huit jours, cramponné sur le pont. On le déferrait le matin et le soir pour ses besoins, il n'avait que le pain et l'eau pendant ce temps, excepté ce que nous lui donnions sur nos rations.

La divine Providence vint enfin à notre secours ; l'Amant français tomba sous la hache vengeresse, mais nous fûmes encore jusqu'au commencement de septembre à nous en apercevoir. Un jour, nous fîmes attention qu'après la chanson marseillaise qui se disait toujours avant le repas, les matelots ne crièrent pas comme à l'ordinaire: « Vive la Montagne ! » Nous en augurâmes quelque chose de favorable,et quelques jours après, les déportés qui étaient allés enterrer à l'île d'Aix, nous rapportèrent qu'un officier et quelques particuliers avaient appris que Roberspierre était guillotiné, que vraisemblablement notre sort allait changer. Peu de temps après, on ne nous cacha plus qu'on allait nous faire un hôpital dans l'île Madame, qu'ils appelaient île Citoyenne. Effectivement, on commença à y transporter les malades au commencement de septembre 1794. On y dressa vingt tentes dans chacune desquelles on mit vingt lits qu'on ne tarda pas à remplir des malades des deux vaisseaux. On envoya dans chaque tente deux prêtres non malades pour avoir soin d'eux ; on y établit une pharmacie, et deux prêtres qui avaient quelques connaissances dans cette partie en furent les administrateurs. Nous commençâmes alors à respirer, les malades étaient gouvernés et les autres étaient traités moins durement à bord.

Tout ce qui vient d'être dit s'est passé sur le Washington, et ce fut à peu près la même chose sur les Deux-Associés, excepté qu'ils ne furent pas enfumés comme nous, ni dépouillés aussi rigoureusement. Cependant, il arriva un fait qui l'emporta en cruauté sur tout ce que nous avons éprouvé sur le Washington.

Un chanoine de Limoges, nommé Rouillach (Chanoine de la Collégiale de Saint-Martial), fut dénoncé par un matelot pour avoir demandé de combien d'hommes était composé l'équipage des Deux-Associés, et sur le nombre qu'on lui déclara, il dit que si les prêtres voulaient, ils se rendraient bien maîtres du vaisseau, mais que ce n'était pas leur intention. Cette dénonciation fut jugée par un conseil de marine composé de différents capitaines de plusieurs vaisseaux, et le malheureux chanoine fut condamné à être fusillé sur le pont. Il a toujours nié le fait jusqu'à sa mort. Cependant, quelques-uns de ses confrères disent qu'il pouvait avoir dit les choses dont on l'accusait, car ils s'apercevaient depuis quelque temps que sa tête était dérangée. Quelques moments après sa mort, un lieutenant dont la rage était excessive défonça le cadavre d'un coup de pistolet, mais Dieu ne tarda pas à en tirer vengeance,car un jour, étant allé à Rochefort, il se précipita de désespoir d'un troisième étage et se brisa la tête sur le pavé.

A la Toussaint 1794, les vaisseaux des déportés revinrent au Port-aux-Barques, qui est l'embouchure de la Charente, et nous y avons resté jusqu'au commencement de février suivant. Nous n'éprouvions plus de mauvais traitements. Nous faisions même, tous les soirs, des prière publiques ; on chantait le Miserere ; Domine non secudum et Salve Regina et les oraisons relatives, sans que le capitaine ni autres le trouvassent mauvais, au lieu que, dans la rade, si un déporté eut fait la moindre prière, il aurait été aux fers pendant quinze jours si on s'en était aperçu. Nous avons vu, au contraire, plusieurs fois deux matelots, descendre dans le carré de notre entrée, qui était entouré d'une claire-voie, pour s'unir à nos prières ; nous les avons vus pleurer et se prosterner pendant la prière, après laquelle ou chantait des cantiques spirituels pendant une demi-heure.

Enfin, le 6 février, on nous fit passer à bord d'une goélette, et l'on nous conduisit de Rochefort à Tonnay-Charente

petite ville sur la rivière de ce nom, pour nous rendre à Saintes, à pied, plusieurs sans chaussures, et tout le reste mal chaussés au nombre de deux cents, il y eut quatorze ou quinze infirmes qui ne pouvaient aller à pied on leur procura deux charrettes pour les transporter. La pluie tomba pendant tout le jour avec abondance, de sorte que vingt gendarmes, qui nous escortaient, nous abandonnèrent dans la route, et nous nous rendîimes le soir à Saint-Porchaire, gros bourg, où nous fûmes reçus pur les habitants avec les plus grandes démonstrations de tendresse et de générosité.

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, nous partîmes pour nous rendre à Saintes, où nous arrivâmes dans l'après-midi. Les autorités civiles nous reçurent avec toute la bonté possible, et un grand nombre de bourgeois, ayant obtenu la liberté de nous emmener chez eux pour nous sécher, nous donnèrent tous les secours nécessaires dans la circonstance, à condition que nous nous rendrions le soir dans la maison qui était destinée à nous recevoir. On nous y procura des lits, du linge et toutes les autres choses nécessaires, jusqu'à du bois pour faire du feu.

Pendant que nous ayons été dans cette ville de bénédiction les honnêtes gens venaient tous les jours, et en grand nombre, nous visiter et n'y venaient point les mains vides.

Nous ne savions pas jusqu'à quand nous resterions dans cette bonne ville; cela était à la disposition du comité de sûreté générale séant à Paris.

Un respectable prêtre de Chartres, qui logeait à côté de nous , et qui venait souvent nous visiter dans notre chambre, nous proposa un jour de faire une pétition à ce comité, tendante à obtenir notre liberté, motivée sur le mauvais état de notre santé et sur l'utilité de reprendre notre air natal. Le médecin et le chirurgien nommés pour nous visiter dans nos maladies signerait cette pétition, et notre confrère la fit passer à  Paris, à un de ses amis qui l'a présentée an comité de sûreté générale. Quinze jours après, nous reçûmes la liberté de retourner dans nos foyers ; nous fûmes les six premiers qui partirent de Saintes. Nous quittâmes Saintes à regret, quoique nous eussions un grand désir de retourner chez nous. Les honnêtes gens qui nous invitèrent, eurent aussi les plus grands regrets de nous voir partir Nous nous rendîmes d'abord à St-Jean-d'Angély, à six lieues de Saintes, où nous passâmes six jours. Nous fîmes faire la Pâque à beaucoup d'honnêtes gens de cette ville qui nous avaient obtenu des pouvoirs des grand-vicaires de Saintes qui étaient en réclusion avec nous. De là, nous nous rendîmes au Matis, après une marche d'environ douze jours. Rendu chez moi, j'ai travaillé dans le saint ministère pendant trois ans, mais caché. Au mois de septembre 1798, je fus pris de nouveau et conduit à l'île de Rhé, où j'ai passé en réclusion dix-huit mois avec onze cents prêtres de tous les départements, d'où je suis revenu une seconde fois dans mes foyers sain et saut.

Voilà, Monsieur, les principaux faits de la persécution que ma mémoire a pu me rappeler, un plus grand nombre lui a échappé ; s'il n'y a pas beaucoup d'ordre, c'est le temps qui m'a manqué. Je vous prie d'y suppléer, et de me croire avec les sentiments les plus respectueux,

 

Monsieur et respectable docteur,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,GUILLOREAU,

Curé desservant de Saint-Rémy-du-Plain.

Saint-Rémy-du-Plain, 22 juillet 1817

Revue historique et archéologique du Maine
1876

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La Maraîchine Normande
  • EN MÉMOIRE DU ROI LOUIS XVI, DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET DE LA FAMILLE ROYALE ; EN MÉMOIRE DES BRIGANDS ET DES CHOUANS ; EN MÉMOIRE DES HOMMES, FEMMES, VIEILLARDS, ENFANTS ASSASSINÉS, NOYÉS, GUILLOTINÉS, DÉPORTÉS ET MASSACRÉS ... PAR LA RIPOUBLIFRIC
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