LETTRE DU MARQUIS DE REY DE SAINT-GERY à ses enfants
LETTRE DU MARQUIS DE REY DE SAINT-GÉRY, MEMBRE
DU PARLEMENT DE TOULOUSE, à ses enfants.
Lorsque vous recevrez cette lettre, mes chers enfants, j'aurai fini ma carrière. Je l'ai écrite avant d'entrer dans la prison où l'on me conduit, pour vous dire un dernier adieu. Je n'aurai pas cette liberté lorsque j'y serai entré. On y est privé de toute consolation. Je la remettrai dans les mains d'une personne fidèle que je vous recommande et qui m'a servi avec tout le zèle possible. Si elle ne réussit pas, ce n'est pas sa faute. Je n'ai consenti à son voyage que parce que vous me paroissiez le désirer. J'ai toujours pensé qu'il seroit inutile. Consolez-vous, mes chers enfants, ma mort n'est pas honteuse et ne vous fera pas de tort. Vous connoissez mon innocence, je porterai ma tête sur l'échafaud sans en rougir, il y a longtemps que l'on a dit avec raison que c'est le crime qui fait la honte et non pas l'échafaud. Si je péris, ce sont mes juges qui sont à plaindre, puisqu'ils auront condamné un innocent. Pour moi je leur pardonne de bon coeur leur erreur. Au reste, cette mort m'a toujours paru la plus douce.
J'espère que le bon Dieu recevra le sacrifice de ma vie en expiation de mes péchés et qu'il me conservera jusqu'au dernier moment la paix et la tranquillité d'âme dont je jouis jusqu'à présent. C est la dernière grâce que je lui demande. Vous savez que tous les hommes sont condamnés à la mort et à paroître ensuite devant Dieu pour y être jugés.
Tribunal terrible et qui m'épouvanteroit, si je n'avois une grande confiance en l'infinie miséricorde de ce même Dieu qui a bien voulu se faire homme et répandre tout son sang pour nous. Quelle plus grande preuve de son amour pouvoit-il nous donner ? Pendant le cours d'une vie assez longue, je puis dire, tout pécheur que je suis, que j'ai reçu des grâces signalées de la divine Providence et dont j'étois bien indigne. Elle m'a préservé d'une foule de dangers. J'espère qu'elle couronnera ses dons en me faisant miséricorde. Je regarde cette mort que je vais subir comme un passage à une vie meilleure. Il est vrai que je suis affligé de la position cruelle où je vous laisse ; mais je vous laisse entre les bras d'un Père très tendre et tout-puissant ( Ayez confiance en Lui, il ne vous abandonnera pas si vous l'aimez de tout votre coeur et si vous conservez le dépôt de la foi que vous avez reçu dans le baptême. Au reste, je vous quitte dans un moment où je ne puis plus vous être d'une grande utilité. Vous avez acquis assez de lumières et de connaissances pour vous préserver des dangers auxquels vous êtes exposés de la part du démon, du monde et de vous-mêmes. Je prie Dieu qu'il veuille vous accorder toutes les grâces nécessaires pour surmonter tous les obstacles que vous trouverez àvotre salut. Ayez la crainte de Dieu et observez ses commandements. Il n'est pas nécessaire, mes chers enfants, que vous soyez riches. — Les richesses ne nous rendent pas heureux ; elles corrompent souvent nos moeurs, et vous voyez comment on les perd ! Il n'est pas non plus essentiel que vous ayez l'esprit rempli de belles connoissances ; mais il faut craindre Dieu et observer ses commandements et l'aimer de tout votre coeur, de tout votre esprit, et de toutes vos forces.
Ayez Dieu dans l'esprit tous les jours de votre vie et songez dans toutes vos actions qu'il vous voit et qu'il vous en fera rendre compte un jour. Priez Dieu qu'il dirige vos voies dans le sentier de la justice et ne faites fond que sur Lui pour l'exécution de tous vos desseins. Faites l'aumône autant que vous pourrez, non par bienfaisance et par des vues humaines, mais uniquement pour plaire à Dieu. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'être la consolation de votre mère, dans ce moment. Je connois vos sentiments pour elle ; mais, mes chers enfants, vous l'aimerez, peut-être, trop humainement. Songez que nous ne devons aimer les créatures que pour Dieu et en Dieu, toujours prêts à lui sacrifier nos attachements les plus légitimes lorsqu'il l'exige de nous et à imiter, en cela, le saint patriarche Abraham qui n'hésita pas de faire à Dieu le sacrifice de son fils unique.
Aimez-vous les uns les autres, mes chers enfants, et vivez en paix et en union. Vous avez vu comment j'ai vécu avec mes frères et mes soeurs. J'ai la consolation de voir que vous vous aimez très tendrement et j'espère que vous éviterez toute altercation et toute dispute. Je n'ai pas pu disposer de mes biens puisque l'on me dépouille de tout.
Dieu m'avait donné des biens assez considérables. Il les ôte, que sa volonté soit faite ! — Il veut que je meure pauvre comme Jésus-Christ, et je vous avoue que c'est le sacrifice qui me coûte le plus à cause de vous, chers enfants ! — Souvenez-vous de moi dans vos prières et veuillez demandez à Dieu tous les jours de votre vie qu'il me fasse miséricorde. Je n'ai jamais cessé de prier pour vous autres pendant ma vie et vous devez être bien certains que je ne vous oublierai pas dans l'autre. Pendant près de dix-sept ans, c'est-à-dire depuis la mort de votre grand'mère, j'ai récité tous les jours les vêpres des Morts avec l'oraison pour mon père et ma mère. Je vous donne cet exemple afin que vous l'imitiez à mon égard. Si ma mémoire vous est chère, faites offrir pour moi, autant que vous pourrez, le sacrifice de l'Agneau sans tache, seul capable d'effacer mes péchés et de me procurer le repos éternel.
O Dieu tout-puissant et plein de miséricorde, je remets le dépôt que vous m'avez confié ! — Ce sont ces trois enfants qu'il vous a plu de me donner ! — Pardonnez-moi les fautes que j'ai faites dans leur éducation, soit pour ne leur en avoir pas procuré une aussi chrétienne que j'aurais dû, soit pour avoir négligé de les reprendre de leurs défauts, soit pour leur avoir donné mauvais exemple ! — Donnez-leur à chacun les grâces dont vous savez qu'ils ont besoin afin que nous puissions un jour nous trouver réunis tout ensemble et vous louer à jamais dans l'Eternité. Amen.
Adieu encore un coup, ma chère Mazy (1) ; vous vous êtes donné bien des soins et des peines pour conserver les jours de votre père, et ils ont été inutiles. Que le bon Dieu vous récompense de votre piété filiale !
1. Depuis comtesse de Castelbajac, sa fille aînée.
— Et vous, ma chère Lidy (1), je suis bien persuadé que vous avez été affligée de ne pouvoir pas me rendre les mêmes soins que votre soeur. Je connais votre bon coeur — Pour vous, mon cher Jemmy (2), je n'aurai pas le bonheur de vous revoir ! C'était la seule grâce que je demandois au ciel avant de mourir ! Il n'a pas cru devoir me l'accorder, que sa volonté soit faite ! S'il rentre jamais dans sa patrie vous lui communiquerez cette lettre, vous lui direz que je vous ai aimés tous les trois bien tendrement ! — J'envie le bonheur de cette lettre que je baise de mon coeur, après l'avoir arrosée de mes larmes.
1. Mlle de Saint-Géry, sa seconde fille.
2. Le marquis de Saint-Géry, député et , conseiller d'Etat sous la Restauration, son fils.