MARTYRS A BORDEAUX, JUILLET 1792-JUILLET 1794
MARTYRS A BORDEAUX, JUILLET 1792-JUILLET 1794

Bordeaux connut la Terreur comme tant d'autres villes du Midi de la France ; elle contribua au martyrologe pour 314 victimes sacrifiées sur l'échafaud élevé place Dauphine — provisoirement place Gambetta — du 23 octobre 1793 au 15 août 1794. Une commission dite militaire, présidée par le sieur Lacombe, fournissait l'échafaud.
Dès le 14 juillet 1792, on avait préludé aux meurtres en immolant deux prêtres, MM. Langoiran et Dupuy. Prévoyant les violences de cette journée, les deux prêtres s'étaient retirés dès la veille chez M. Dufaure de Lajarde, à Caudéran, sur le petit chemin d'Eysines, dans une maison de campagne appelée « les Irangeys », où s'était déjà réfugié le Père Pannetier.
Trahis et dénoncés, les trois prêtres virent, dès l'aube du 14 juillet, leur retraite envahie par la garde nationale de Caudéran, qui les découvrit après avoir fouillé la maison et le jardin. Amenés successivement devant le maire et le juge de paix de la commune, qui ne trouvèrent aucun motif pour maintenir leur arrestation, ils furent cependant enfermés dans la prison de Caudéran par les ordres du capitaine de la garde nationale, en attendant d'être conduits au directoire départemental, qui siégeait au palais Rohan, à Bordeaux.
La prison de Caudéran était située sur le chemin de Caudéran à Bordeaux, tout près de l'endroit où fut construit depuis le couvent du Sacré-Coeur. Ici nous laissons la parole au Père Pannetier qui, ayant survécu deux ans à ses compagnons, nous a conservé un récit de cette journée :
«... Cette prison est obscure et malsaine ; nous n'y trouvâmes aucun siège et nous demandâmes pour M. Langoiran une chaise, qui nous fut refusée.
« Nous n'étions éclairés que par une ouverture d'un pied carré, par où nous entendions vomir sans cesse contre nous les plus horribles imprécations.
« Durant l'espace de douze heures que nous séjournâmes dans cette prison, nous ne fûmes occupés que de prières et d'entretiens de piété relatifs à notre situation.
« Nous nous abandonnions aux décrets de la Providence, nous acceptions avec courage les souffrances qu'Elle nous destinait, et nous aimions à nous rappeler ce beau passage des Actes des Apôtres : « Ils sortaient du Conseil se réjouissant d'avoir été trouvés dignes de souffrir pour le nom de Jésus-Christ. »
« M. Langoiran répétait souvent ces paroles ; il ajouta que Dieu lui faisait la grâce d'éprouver les sentiments du grand saint Ignace d'Antioche, lorsque, pensant aux tourments qui lui étaient préparés, il s'écriait : .« Si lorsque je serai exposé aux bêtes de l'amphithéâtre, elles m'épargnaient comme d'autres martyrs, je les exciterais à me dévorer pour devenir le froment des élus. »
« Bientôt après, il me pria d'entendre sa confession et la fit avec les sentiments de la componction la plus vive. Puis, ayant écrit avec un crayon les sommes qu'il avait mises en dépôt pour secourir ses prêtres réduits à la misère, il me remit cet acte, que je renfermai dans mon portefeuille.
« Vers les sept heures du soir, on nous fit sortir de prison pour nous conduire à l'administration du département, qui siégeait dans le palais de l'archevêché.
« Le long de la route, nous essuyâmes mille injures.
« Arrivés dans la cour du département, on joignit les coups aux menaces et aux imprécations.
« Alors je ne sais pourquoi ni par quel mouvement je m'élançai vers une salle.
« Dieu favorisa cette tentative irréfléchie ; personne ne m'arrêta. Je trouvai quelqu'un à la porte qui m'accueillit et la ferma sur moi ; depuis ce moment je ne vis plus rien de ce qui se passait. »
M. l'abbé Thierry, plus tard vicaire général, attesta un fait qui n'est pas consigné dans le récit écrit par le Père Pannetier, mais qu'il recueillit sans doute de sa bouche même, et qui fournirait peut-être l'explication d'une évasion si facile : en lui remettant le billet adressé à sa soeur, l'abbé Langoiran dit au Père Pannetier qu'il ne périrait pas dans cette circonstance.
Tout le long du chemin, les prêtres subirent les injures de la populace, qui plusieurs fois tenta de les massacrer ; on avait eu soin, d'ailleurs, de faire afficher dans tous les quartiers de la ville : « Langoiran est arrêté ; on le transférera ce soir de Caudéran à Bordeaux. On le recommande aux bons patriotes. »
Le cortège pénétra dans Bordeaux par la rue Capdeville et les allées du Porche-Saint-Seurin, suivit la rue Judaïque, traversa la place Dauphine et descendit la rue Bouffard ; dans cette dernière partie de son trajet, le péril des trois prêtres devint imminent, et au moment où les gardes nationaux, entourant leurs prisonniers, entrèrent dans la cour du Département, la foule envahit la cour en criant : « On veut les sauver et les soustraire à la vengeance du peuple ! A mort ! à mort!»
La garde nationale de Caudéran voulut faire entrer ses prisonniers dans le vestibule du palais ; on avait déjà gagné les marches du perron lorsque l'abbé Dupuy reçut plusieurs coups de sabre et tomba, couvert de sang ; il se releva et, rassemblant ses dernières forces, s'enfuit du côté du secrétariat, mais bientôt il chancela de nouveau et alla tomber dans les bras d'un colonel des gardes nationaux du quartier Saint-Michel, où l'on vint l'achever. Il ne mourut cependant pas sur le coup, son corps fut traîné avec des cordes et subit d'autres supplices avant qu'il eût cessé de vivre.
Pendant ce temps, l'abbé Langoiran recevait, sur les premières marches du perron, un coup mortel ; ceux qui l'environnaient l'entendirent murmurer une prière pour ses bourreaux. Son cadavre fut décapité, sa tête placée au haut d'une pique et promenée dans la ville pendant plusieurs heures.
Ami de l'abbé Langoiran, quoique de vingt ans plus âgé que lui, et son aide infatigable, le Père Pannetier, Grand-Carme, était né le 8 octobre 1718 de Jean Pannetier, menuisier, et de Marie Thiac, habitant dans la paroisse Sainte-Eulalie.
Ainsi que nous l'apprend son historien, M. Charles Chauliac, auquel nous empruntons presque tous ces détails, le P. Pannetier, il fut élevé dans le voisinage du couvent des Grands-Carmes, situé sur les Fossés, à l'angle de la rue Lalande. Admis très jeune dans l'ordre des Carmes, il s'y distingua par sa science, sa piété et son dévouement aux âmes. Voici ce qu'écrivait à son sujet un de ses confrères, le Père Lesbazeilles :
"Nous avons eu, dit-il, le bonheur de vivre ensemble plusieurs années. Vénérable aux yeux de toute la communauté pendant sa vie, digne depuis sa mort du culte des fidèles, nous ne craindrions pas de l'assurer de concert avec toute la ville de Bordeaux, s'il nous était permis de prévenir le jugement de l'Église sur sa dernière destinée, le Père Pannetier, avant de sortir de prison (il avait été de nouveau incarcéré, puis relâché à la prière de sa soeur infirme), adressa au directeur du département une lettre dans laquelle il déplorait de n'avoir pas été trouvé digne de sceller avec ses compagnons son attachement à sa foi par l'effusion de son sang. Il déclarait en même temps qu'il était déterminé à se mieux préparer dans l'avenir à boire jusqu'à la lie le calice de la persécution, lorsque la Providence jugerait le moment venu de mettre sa fidélité à une nouvelle épreuve. »
En dépit des lois tyranniques et impies qui se succédaient : suppression du costume ecclésiastique, proscription des cérémonies (du culte et du moindre emblème religieux, le Père Pannetier exerça son ministère à l'aide de subterfuges et de déguisements, fortifiant les âmes timides qu'affolait la persécution, encourageant les plus résolues, consolant et préparant au dernier passage celles que menaçait un péril imminent. Toutefois, le décret qui frappait de mort les prêtres insermentés et, plus encore, son âge et ses infirmités, l'obligèrent à la fin à se confiner dans une retraite sévère, et il reçut l'hospitalité de sa cousine Thérèse Thiac, dans une maison de la rue du Cahernan (partie de la rue Sainte-Catherine actuelle, entre la rue des Ayres et l'ancien cours des Fossés).
Thérèse Thiac était une pieuse couturière, âgée de soixante ans ; Anne Bernard, couturière également, tertiaire de l'ordre des Carmes, âgée de cinquante ans, partageait sa modeste existence; toutes deux assistaient le vénérable religieux, et Thérèse Thiac, craignant qu'il ne vînt à être découvert, avait fait organiser pour lui, dans la maison, « une cache » où il dut se résigner à demeurer comme dans une étroite geôle en cet été de 1794. Il passait son temps en prières et en méditations, se préparant sans cesse à la mort, dont une sorte d'intuition semblait lui révéler l'approche ; ceux qui le virent dans ses derniers jours rapportent qu'il répétait souvent, avec l'accent d'une quasi-certitude, que la sainte Vierge qu'il aimait si filialement, lui obtiendrait la grâce de mourir pendant l'octave de la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, c'est-à-dire entre le 16 et le 23 juillet, ce qui eut lieu en effet.
Dénoncé par le menuisier qui avait fait la cachette, le Père Pannetier fut découvert et emmené en prison au palais du Département, ainsi que Thérèse Thiac, Anne Bernard et Nancy Pinaud, jeune ouvrière habitant la même maison, qui, après avoir répondu à ses juges avec une admirable et chrétienne énergie, devait faiblir par la peur de l'échafaud et acheter sa vie par une tremblante adhésion aux principes révolutionnaires. Les trois femmes étaient accusées de lui avoir donné asile, crime prévu par un décret du 23 ventôse, qui entraînait leur condamnation.
Après plusieurs interrogatoires préalables, les prisonniers comparurent devant Lacombe, qui a écrit de sa main, sur les dossiers, ces motifs d'accusation :
« Pannetier, prêtre insermenté, ayant, au mépris de la loi, rempli ses fonctions de prêtre, ayant par ses exhortations fanatisé et aristocratisé au dernier point trois femmes, ses complices, qui ont déclaré, même à la barre du tribunal, que si elles n'eussent pas été découvertes et que ce prêtre fût encore chez elles, elles ne le dénonceraient pas.
« Thérèse Thiac, complice de Pannetier, prêtre insermenté et ayant manifesté des sentiments contraires à la liberté et à la République.
« Anne Bernard, complice de Pannetier, d'après la loi du 6 pluviôse, et ayant manifesté des sentiments contre-révolutionnaires. »
Le court et insignifiant interrogatoire du Père Pannetier se termine ainsi :
— « Tu as rempli tes fonctions de prêtre ?
— Oui
— Tu as passé ta vie dans le plus détestable fanatisme,
qu'as-tu à répondre?
—Je suis religieux et prêtre de l'Église catholique, apostolique et romaine.
— Asseois-toi, dit Lacombe, le tribunal est fixé. »
Cette brève phrase était, dans la bouche du misérable, le signal habituel de la clôture des débats et l'annonce de
la sentence définitive.
Se tournant vers les femmes, Lacombe leur demanda :
— « Voyons, si vous connaissiez des prêtres cachés, les dénonceriez vous ?
— Non, répondirent-elles, et si nous n'avions pas été découvertes et que le Père Pannetier fût encore chez nous, nous ne le dénoncerions pas !
— C'est bien, le tribunal est fixé. »
Le Père Pannetier, Thérèse Thiac et Anne Bernard furent condamnés à mort, et la sentence devait être exécutée à l'instant.
Dans la cour du Département attendait la charrette, où montèrent ce jour là avec le Père Pannetier, Thérèse Thiac et Anne Bernard, quatre vieillards de 72,75, 79 et 86 ans, et une noble femme, Mme de Marcellus (3 thermidoran II,21 juillet 1794).
D'après la statistique que nous avons sous les yeux, parmi les 314 personnes qui périrent à Bordeaux, sur l'échafaud de la place Dauphine, 79 figurent dans les listes du tribunal révolutionnaire sous la désignation de prêtres, religieuses, receleurs de prêtres et « fanatiques ».
Nous ne pouvons dire que quelques mots des principales.
Nous commencerons par les 11 religieuses du Bon Pasteur, leur domestique, Léonard Pauze, accusé « d'avoir servi la messe », et le Père Cazeaux, ancien provincial des Récollets, qu'on découvrit caché chez elles.
Le couvent du Bon Pasteur était situé rue du Grand-Cancéra (rue actuelle du Cancéra), au numéro 14. Le Comité de surveillance, averti que des prêtres y recevaient l'hospitalité, ordonna des perquisitions qui amenèrent la découverte du Père Cazeaux. Les treize accusés comparurent ensemble, le 4 juillet 1794, devant la commission militaire, le Père Cazeaux comme prêtre réfractaire, les autres comme coupables d'avoir tenté de le sauver.
Lacombe, s'adressant aux religieuses, voulut obtenir d'elles des renseignements sur les autres prêtres dont elles pouvaient connaître l'asile et leur offrit même la liberté en échange d'une dénonciation; elles ne lui répondirent que par leur silence; alors, espérant mieux réussir auprès d'un converse :
— Veux-tu faire des aveux ? demanda-t-il.
— Je veux mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine.
Cette réponse termina l'interrogatoire et fut suivie de la condamnation de treize accusés ; une demi-heure plus tard, la charrette les amenait au pied de l'échafaud.
Cette exécution fut marquée par un incident qui eut pour résultat d'infliger une double agonie à cinq de ces infortunées. Huit fois déjà l'instrument de supplice avait fonctionné, sur le Père Cazeaux, Léonard Pauze et six religieuses, lorsque la guillotine se brisa.
Les cinq dernières religieuses attendaient leur tour pendant qu'on cherchait vainement à faire fonctionner l'appareil. On se décida enfin à les ramener à la prison des Orphelines, rue Sainte-Eulalie, où elles avaient été incarcérées en attendant leur jugement. Comme on passait devant l'église Saint-Mexant, aujourd'hui détruite, mais alors située dans la rue Sainte-Catherine, un peu au-dessous de la rue Saint-Remy, l'un des deux frères Peyrussau, qui remplissaient l'office de bourreaux avec une cruauté qu'expliquait leur habituelle ivresse, plaça un crucifix de cuivre, qu'il avait sans doute recueilli comme épave de l'échafaud, devant les yeux d'une des religieuses et lui dit avec dérision :
— Tiens ! reconnais-tu le bon Dieu que tu aimais tant?
Puis, s'adressant à une autre :
— Baisez le Christ que voilà.
Et comme elle avançait la tête pour obéir, il retourna le crucifix et, avec un rire satanique, lui en appliqua un coup sur la bouche.
— De quelque manière que vous me le présentiez, répliqua la servante de Dieu, c'est toujours le Christ sauveur.
Cette réponse émut tous les assistants.
Dès que le cortège eût atteint la prison, on annonça que la guillotine était réparée ; il fallut rebrousser chemin.
L'imagination s'arrête, saisie d'effroi devant de pareilles tortures morales, et l'horreur qu'on éprouve pour les auteurs de ces forfaits n'a d'égale que l'admiration qu'on ressent pour leurs victimes.
Parmi ces victimes, citons encore pour mémoire et au hasard des nomenclatures, négligeant forcément bien des noms dignes de vénération :
Pierre Dumonteil, prêtre, né à Excideuil (Dordogne), condamné à mort pour « avoir dit la messe et avoir visité des malades ».
Jean Belabre, prêtre, né à Goux (Dordogne), condamné à mort « pour avoir dit la messe dans des maisons particulières, avoir refusé le serment et avoir fanatisé les citoyens crédules et faibles » .
Roch Lacam, prêtre, né à Caylus (Tarn-et-Garonne), et Pierre Simard, prêtre d'A ngoulême, condamnés à mort pour « avoir osé manifester leur dévouement aux intérêts de l'Église qui dans tous les siècles a soutenu l'erreur ». Un nommé Mandron, qui avait caché chez lui l'abbé Lacam, et Mathieu Le Duc, chez lequel s'était réfugié l'abbé Simard, partagèrent leur sort.
Le prêtre Arnaud Chatelier, né à Bordeaux, condamné 'à mort «pour avoir dit la messe ».
Jean-Baptiste Broussin, des Basses-Pyrénées, condamné à mort « pour avoir dit la messe dans des maisons particulières, avoir refusé de prêter le serment et avoir fanatisé les esprits ».
Jacques Lavaissière, chanoine de La Réole, condamné à mort pour « avoir engagé les curés à ne pas prêter le serment exigé par la loi ».
L'abbé Pierre Delbès, natif de l'Aveyron, condamné à mort pour avoir, dans une lettre, « exprimé l'espoir que la souffrance le rapprocherait de Dieu, son unique désir », et autres pensées religieuses.
Condamnés encore comme prêtres réfractaires, Jean Molinier, de Caylus (Lot-et-Garonne), et Jean Lafon, de Viilefumade, de Ribérac.
Jean-Baptiste Dudognon, prêtre, de Coudac (Dordogne), condamné à mort ainsi que trois pauvres empeseuses qui lui avaient donné asile, lui, pour « avoir célébré la messe » ; elles, « pour y avoir assisté ».
Le prêtre Mathieu Dormal, condamné à mort pour « n'avoir pas prêté le serment », et deux religieuses : Suzanne Loustalot et Marguerite Durand, également condamnées comme recéleuses de prêtres, pour ne l'avoir pas dénoncé.
Six carmélites condamnées « comme complices des prêtres qui ne se sont pas soumises à la déportation et dont elles ont refusé de faire connaître l'asile ». Elles allèrent à l'échafaud en chantant le Veni Creator et le Salve Regina.
Enfin, l'abbé Durand de Ramefort, de Bourdeille (Dordogne), arrêté chez trois ouvrières qui déclarèrent ne l'avoir pas dénoncé, « ne voulant pas perdre leur âme pour sauver leur corps ».
Nous reproduisons ici les interrogatoires de l'abbé de Ramefort tels qu'ils sont rapportés dans l'Histoire de la Terreur à Bordeaux, par M. Aurélien Vivie.
Voici d'abord l'interrogatoire subi au Comité de surveillance :
— Depuis quel temps as-tu cessé tes fonctions de prêtre ?
— Jamais, tant que j'ai eu l'occasion de les exercer.
— Pourquoi n'as-tu pas prêté le serment ?
— Parce qu'il est contraire à ma foi et à la discipline de l'Église.
— Pourquoi ne t'es-tu pas présenté pour être déporté comme les autres prêtres insermentés ? Etait-ce pour faire de malheureux prosélytes et pour devenir l'assassin des femmes simples qui t'ont logé ?
— Parce que la loi de l'Église romaine défend de se présenter aux persécuteurs, et que, selon les préceptes de Jésus-Christ, devant aimer mes frères jusqu'à donner ma vie pour leur âme, j'ai dû rester en situation de pouvoir instruire, consoler et fortifier.
— Quels sont les prêtres que tu connais ? Qui sont ceux qui allaient te voir ?
Il refusa de répondre.
Traduit le lendemain devant la commission militaire, il fut tout d'abord invectivé en ces termes par Lacombe
— Eh bien ! scélérat, te voilà donc devant un tribunal populaire, toi qui as fait tant de mal à ton pays.
Le farouche président continua sa diatribe, toujours particulièrement violente et semée d'accusations insensées quand il s'agissait d'un prêtre. A la fin, il proposa :
— Veux-tu cesser d'être prêtre un moment ? Veux-tu dénoncer les scélérats, les monstres de ton espèce, tes complices ? Parle.
L'abbé de Ramefort confessa sa foi ; on n'entendit que quelques lambeaux de phrases couvertes aussitôt par des clameurs furieuses.
— Un prophète a dit que Dieu nous abandonnerait aux plus scélérats des hommes... Je crois au mystère de l'incarnation.. , La philosophie a aveuglé les hommes...
Sa voix se perdit dans le tumulte. La condamnation ne se fit pas attendre.
Alors se passa un fait qui produisit sur les assistants une irrésistible terreur.
Se redressant et prenant l'accent d'une inspiration prophétique, l'abbé de Ramefort, s'adressant à Lacombe, s'écria :
« Tu me condamnes et je suis innocent ; mais sache que la colère du Seigneur est près de tomber sur toi ! Encore quelques jours, et ce même peuple qui t'applaudit te conduira à l'échafaud à coups de pierres. »
On était au 9 thermidor, 27 juillet 1794. Ce jour-là même voyait, à Paris, la chute de Robespierre ; quatre jours plus tard, la nouvelle en étant parvenue à Bordeaux, Lacombe fut jeté en prison et la Commission militaire suspendue ; son ancien président périt à son tour sur le même échafaud où il avait fait monter tant d'innocentes victimes (27 thermidor, 14 août 1794), accompagné des injures et des projectiles de toute la population, ainsi que le lui avait prédit le dernier prêtre immolé par ses ordres.