E.G. Général de Brigade au Quartier Général de l'Armée des Côtes de Brest à Ancenis
Pendant les derniers jours de juillet et les premiers d'août 1793, Grouchy resta à Ancenis. Il écrivit de là à son père plusieurs lettres qui donnent sur les évènement de la Vendée des notions intéressantes.
Voici quatre de ces lettres curieuses :
Au camp d'Ancenis, 25 juillet 1793
"Je vous avais promis de vous donner de mes nouvelles aussitôt mon arrivée à Ancenis, mon cher papa : la multitude d'affaires et de soins dont j'ai été accablé m'en ont empêché jusqu'à cet instant. J'ai dû, dès en arrivant, prendre le commandement du petit camp que nous avons ici et qui est de quatre mille hommes. De là des peines et des devoirs que vous devinez aisément, et qui se multiplient en raison du désir que l'on a de bien faire. Le général Canclaux, qui commande l'armée, est à Nantes avec six mille hommes, ce qui constitue le reste de l'armée des côtes de Brest. Je ne connais encore que par lettres ce nouveau chef, qui est généralement aimé et estimé ; on l'attend ici d'un moment à l'autre. Tout ce pays, qui a été occupé par les insurgés, offre les plus affligeantes traces de leur passage ; il est pillé et dévasté partout. Nous occupons la rive droite de la Loire, depuis Ingrande où commence l'armée de Tours. Les insurgés sont sur la rive gauche, et la rivière est si basse qu'aisément on se parle d'un bord à l'autre : Les jours se passent à se fusiller et canonner, sans se faire grand mal ; hier ils étaient en force et semblaient se disposer à nous attaquer, mais ce n'était qu'une feinte, la majorité de leurs troupes est du côté de Saumur, où je ne doute pas qu'ils ne cherchent à porter quelque grand coup. Vous avez su le dernier échec de l'armée de Tours commandée par le général Labarolière ; il est renfermé avec les débris de son armée dans le château de Saumur, qu'il occupe en ce moment ; il y est avec quinze cents hommes, qui lui restent des seize mille qu'il avait. Depuis, il y a trois jours, les insurgés se sont portés au Pont-de-Cé ; ils en ont chassé les troupes, brûlé le château, et la terreur des bataillons depuis a été telle qu'ils se sont enfuis jusqu'à La Flèche ; ceux qui n'ont pas partagé cette terreur se sont repliés sur Angers, et comme ils étaient au plus deux ou trois mille, nous craignions qu'Angers ne fût tombé aux mains des insurgés. Il paraît qu'ils n'étaient pas en mesure pour profiter du succès et que leur attaque n'était pas sérieuse. On dit même ce soir que nous occupons de nouveau le Pont-de-Cé : la nouvelle officielle n'est point encore parvenue.
De tout ceci vous devez juger notre position. Toute la rive droite de la Loire est à nous. L'Anjou et une grande partie du Poitou sont occupés par les insurgés.
Jusqu'à présent, cette guerre s'est faite avec une impéritie rare, et qui, jointe à la mauvaise qualité des troupes, a nécessairement amené les échecs honteux que nous avons essuyés et essuierons chaque jour. Nos forces sont toujours divisées en cinq ou six corps, sur lesquels ils se portent successivement en nombre quintuple et qu'ils écrasent tout à loisir. Non content d'être sur la défensive avant notre réunion, on a voulu pénétrer dans l'Anjou, pays difficile et coupé, où des premiers succès ont rendu plus hardies et plus assurées des déroutes plus complètes, puisqu'ils occasionnent des réunions d'insurgés plus nombreuses et rendent les retraites plus difficiles. De là les déroutes de Westermann et de la Barolière. Il faut donc, tant qu'on a pas de troupes assez sûres et assez nombreuses pour attaquer, se tenir sur une défensive respectable, et pour cela réunir douze ou quinze mille hommes ici, sans les disséminer sur vingt lieues de pays. Si ces rebelles passent la Loire, tant mieux. En deux jours de marche on tombera sur eux et avec assez de monde pour les bien battre.
La position d'Ancenis est bonne et couvre le Maine et toute la Bretagne. Je me tue de dire tout cela au député Cavaignac, qui entend parfaitement raison ; mais malheureusement ses collègues de Tours et d'Angers n'y entendent rien et tranchent de sorte que nos affaires vont bien mal. Notre tour d'être battus ou du moins attaqués par des forces majeures viendra quand les armées de Tours et d'Angers seront détruites.
Croiriez-vous mon cher papa, que je n'ai point encore mes chevaux ? Je me meur de peur qu'ils soient arrêtés dans le Calvados ; je n'ai ici qu'une bête de selle, n'ayant pas voulu traverser les départements insurgés avec tant de train, de peur d'être retenu. Ce reste de ma cavalerie me suivait à petites journées, je n'en entends pas parler. Je suis aussi bien malheureux pour l'argent ; je ne sais si vous m'en avez envoyé à Rennes ; tant il y a que je n'en ai pas reçu. Voici maintenant mon adresse : E.G. général de brigade au quartier général de l'armée des côtes de Brest à Ancenis.
Adieu, mon cher papa, je vous embrasse, aussi triste que malheureux de notre position à tous. Puissent les derniers évènement n'avoir point influé sur votre tranquillité.
Camp d'Ancenis, 3 août 1793
C'est avec bien du plaisir que je reçois de vos nouvelles, mon cher papa ; il y avait un siècle que j'en désirais et que je n'en avais eu. Vous savez maintenant, vous ayant écrit de Rennes et d'ici, ma marche, et ce que je fais. Notre position n'est pas changée depuis ma dernière lettre. Nous occupons toute la rive droite de la Loire, depuis Tours jusqu'à l'embouchure de cette rivière. Notre armée s'étend jusqu'à Ingrande, où commence celle des côtes de La Rochelle. Les insurgés sont en face de nous sur l'autre bord. Ils nous canonnent , mais ils ne font de mal qu'aux maisons et ne tuent pas grand monde. Six mille hommes à Rennes et quatre mille à Ancenis et, environ, voilà, comme je vous l'ai déjà dit, quelles sont nos forces, que je trouve disséminées sur bien trop de points ; je n'ai pas caché mon opinion à cet égard, mais je ne suis pas le maître. Le général Canclaux est toujours à Nantes, je ne le connais point encore ; je dois cependant aller dans cette dernière ville sous deux ou trois jours. Hier il y a eu une affaire du côté de Nantes ; on a passé les ponts pour aller à une demi-lieue enlever quelques pièces de canon aux insurgés. En effet, l'on s'en est rendu maître, mais la lâcheté des conducteurs et charretiers d'artillerie a empêché d'emmener les pièces. Les ennemis se sont réunis en nombre très supérieur ; on a été obligé de se replier sur Nantes, ce qu'on a fait en très-bon ordre. Les ennemis qui suivaient hors de la portée de la mousqueterie ont voulu s'approcher des ouvrages qui défendent la tête du pont, on les a laissés venir et de là on leur a fait une décharge assez meurtrière ; ils se sont retirés ensuite.
Je doute que la motion de chasser tous les ci-devant des armées passe encore ; ce qu'il y a de sûr c'est que j'en serais bien plus fâché pour la chose publique que pour moi. Vivre auprès d'un bon père dans le repos, et n'ayant d'autres devoirs à remplir qu'à cultiver des vertus qui sont les bases du bonheur de tout homme, voilà l'objet de mes voeux ; puissent-ils être exaucés !
Quand vous voudrez m'envoyer des assignats, n'importe de quelle sorte, on les reçoit ici ; ceux de quatre cents livres de la république sont échangés avec un peu de peine, cependant on en vient à bout. Mon adresse est au quartier général de l'armée des côtes de Brest à Ancenis, département de la Loire-Inférieure.
Adieu, mon cher papa ; la tendre amitié qui respire dans votre lettre est pour moi la jouissance la plus douce et me fait oublier les inquiétudes et les anxiétés de la guerre de cannibales que nous faisons ici. Puisse-t-on nous envoyer la garnison de Mayence, et surtout des troupes qui veuillent se battre ; notre armée, qui jusqu'à présent n'a éprouvé aucun échec, est la meilleure de celles qui sont opposées aux insurgés, et elle est bien composée ; les représentants Gilet et Cavaignac méritent d'être aimés et estimés, malheureusement on va les changer, ce qui me fait bien de la peine. Voici la guerre départementale à peu près terminée, je me réjouis bien sincèrement que ce nouveau brandon de guerre civile soit éteint.
Ancenis, le 11 août 1793
Je reçois aujourd'hui, mon cher papa, vos deux lettres du 29 juillet et du 6 août. la première m'étant adressée à Rennes, où je croyais rester plus longtemps, a été m'y chercher comme je vous l'avais demandé ; voilà la cause de son retard. Mille grâces de ce secours, mon cher papa ; il me fera arriver au 1er septembre, où les appointements du mois me mettront à même de ne pas vous importuner d'ici à quelque temps. J'ai bien un peu tiré le diable par la queue, mais assurément il n'y a pas de votre faute.
Vous ai-je dit, mon cher papa, que je commandais cette armée-ci ? Le lieutenant général Desdorides, qui commandait avant mon arrivée, a été envoyé à Belle-Isle, qu'on disait menacée par une flotte anglaise qui ne paraît être autre chose qu'un convoi de vaisseaux marchands venant d'Amérique. Alors le général Clanclaux, qui est en chef pour l'armée des côtes de Brest, m'a donné celle-ci, que je considère plutôt comme une avant-garde que comme une armée. J'ai environ quatre mille hommes sous mes ordres. J'occupe toujours mon camp d'Ancenis et la rive droite de la Loire. Mes postes de gauche donnent la main à l'armée de La Rochelle, qui va jusqu'à Ingrande ; mes postes de droite rejoignent ceux de Nantes, où le général Canclaux est avec quatre mille hommes ; le reste de mes troupes forme la garnison de la ci-devant Bretagne. Notre position ici est nécessairement défensive, n'étant pas assez forts pour nous aventurer dans l'Anjou ; mais cette défensive est vraiment utile, en ce qu'elle contient les rebelles et leur coupe toute communication avec des mécontents qui sont dans les départements de la ci-devant Bretagne, départements peu patriotes et extrèmement fanatisés.
Nous avons de petites affaires qui n'avancent pas grand'chose, mais qui me montrent le bon esprit de mes troupes. J'ai douze compagnies de grenadiers qui valent de l'or, un régiment allemand qui est bien bon ; enfin je n'ai que deux bataillons de Paris, et je ne peux en rien comparer ma petite armée à celle de La Rochelle ou de Tours ; sans être parfaite, elle ne va pas mal. Néanmoins j'aimerais mieux être en second et dans un poste bien obscur ; malgré bien des soins, on n'est pas à l'abri d'un malheur ou d'un accident. L'autre jour, j'avais entrepris une petite expédition qui devait me faire avoir deux pièces de canon ; elle a manqué par la maladresse de celui que j'avais chargé du soin des bateaux, mais je n'ai perdu personne et j'espère que ce n'est que partie remise.
Voici mon cher papa, une quittance de deux cent soixante-cinq livres, des trois cents livres et des cent cinquante livres que vous avez la bonté d'envoyer à ma femme et dont je vous remercie ; le tout forme un total de six cent soixante-cinq livres.
C'est avec douleur que je vois combien les chagrins de toute espèce que vous éprouvez minent votre santé ; au nom de tout votre attachement pour moi, ménagez-vous, mon cher papa, vous êtes mon seul bien, mon meilleur ami ; que ne puis-je être auprès de vous et vous consoler des peines qui vous accablent ! Mon plus grand bonheur serait de remplir ce devoir qui m'est bien cher ; adieu, je vous embrasse en vous renouvelant toute ma tendresse.
Ecrivez-moi : Au général Grouchy, commandant l'armée d'Ancenis, à Ancenis.
Tous les généraux, à cette époque, même ceux de brigade, se figuraient commander des armées.
Ancenis, le 21 août 1793
Je vous écris plus rarement que je voudrais, mon cher papa ; aisément vous en devinez la cause : les devoirs du poste que j'occupe sont bien au-dessus de mes forces, et ce n'est qu'en m'y livrant tout entier que je puis faire aller la machine, que presque seul je suis obligé de mouvoir. Je tiens toujours en échec les insurgés, et couvre par ma position Nantes et la Bretagne qui est au moment de s'insurger aussi. Il y a eu des mouvements considérables à Vitré, et plusieurs hommes ont été tués ; malgré cela nos affaires, dans ce pays-ci, ont une tournure bien moins fâcheuse que dans le Nord. Nous avons eu plusieurs avantages réels du côté de Niort, et si cette armée ne s'aventure pas, il est possible que cette guerre, la plus cruelle qui ait jamais été faite, soit promptement terminée. Nous attendons très-incessamment l'armée venant de Mayence. Le 23 elle sera à Tours ; on la réunis à l'armée de Saumur, dont bien me fâche, car j'eusse voulu qu'on nous l'adjoignît. Aussitôt qu'elle sera en état de se mettre en mouvement, et ce sera sous huit à dix jours, on attaquera vigoureusement les rebelles ; j'espère alors réunir ma petite armée aux troupes de Nantes, ce qui formera un corps de sept à huit mille hommes ; alors nous marcherons sur Pont-Saint-Père et Machecoul, nous joindrons les troupes qui sont aux Sables sous les ordres du général Boullard, et nous pénétrerons dans l'intérieur, tandis qu'au même instant d'un côté l'armée de Niort, de l'autre la garnison de Mayence réunie aux troupes qui sont à Saumur, Angers et Pont-de-Cé, se porteront aussi en avant et formeront ainsi, en trois points différents, trois colonnes d'attaque respectable ; si elles marchent bien au même moment et qu'en même temps un tocsin général soit sonné dans les départements voisins des insurgés et que tous les patriotes se portent sur les points intermédiaires de nos grandes colonnes et occupent les habitants des villages en les désarmant, il me semble qu'en peu de temps on doit terminer cette guerre-ci. Ce plan, que j'ai proposé, ne passera peut-être pas ; et, amour-propre à part, je le crois meilleur que celui du comité, qui me paraît impraticable.
Voilà mon cher papa, des détails sur notre position ; je vous écrirai aussitôt qu'il y aura quelque chose de nouveau et que nous serons en marche.
Nous avons journellement des petites affaires de postes dans les îles de la Loire ; elles tournent toutes à notre avantage, et généralement je suis content des troupes que j'ai.
Depuis huit jours, voilà deux fois que je l'échappe belle ; une balle tirée de moins de quarante pas a effleuré mon chapeau, et ce matin un soldat qui me touchait a été coupé en deux par un boulet de canon ; les débris de ce malheureux m'ont couvert, et si j'eusse été de quelques pouces plus avant, je ne vous écrirais pas ce soir.
Adieu, mon cher papa, je soupire après le calme, et donnerais tout pour n'avoir pas à figurer sur un théâtre aussi difficile et où gens plus instruits que moi n'ont pu se soutenir.
Excédé des continuelles dénonciations contre les nobles et voyant qu'il est impossible à ceux qui se trouvent dans les armées d'y bien faire, puisque par tous les moyens on leur fait perdre la confiance, je me suis déterminé, il y a quelques jours, à envoyer ma démission aux représentants près cette année, qui sont d'excellents républicains, avec lesquels je vis dans la meilleure intelligence ; ils m'ont répondu une lettre infiniment honnête, et ont refusé de la recevoir, de sorte que je suis toujours au même point. Au premier dégoût je renouvellerai ma demande ; puisse-t-elle être mieux accueillie. Adieu, mon cher papa, je vous embrasse et espère incessamment de vos nouvelles. Mille amitiés à mon frère ; vous connaissez mon tendre attachement pour vous ; il redouble ma peine de l'éloignement dans lequel nous vivons. Vous avez lu sans doute le projet de code civil ; vous voyez comme ils renversent l'édifice que vous aviez élevé pour mon bonheur futur, mais la jouissance que je goûte en pensant à ce que vous aviez voulu faire, me console des sacrifices et des pertes que j'éprouverai un jour ; sans mes enfants elles ne se présenteraient pas même à ma pensée.