Extrait des Mémoires de Madame la Marquise de Bonchamps sur la Vendée
Extrait des Mémoires de Madame la Marquise de Bonchamps sur la Vendée

"En rapportant des actions qui se trouvent si rarement dans la vie d'une femme, je ne prétends point me faire passer pour une héroïne. Mon obéissance pour M. de Bonchamps avait été sans bornes, et pendant tout le temps qu'a duré la guerre, tout ce que j'ai fait m'a été inspiré par le désir de rendre hommage à sa mémoire. Soutenir sa cause et porter dignement son nom étaient des motifs si puissans sur mon âme, qu'ils m'élevaient naturellement au-dessus de moi-même. Je suivais sans aucun effort l'impulsion d'un sentiment qui non-seulement me dominait, mais qui m'entraînait toujours.
Je ne suivrai point les Vendéens dans leurs opérations militaires, quoique je n'aie jamais quitté l'armée. Cependant je citerai un fait bien remarquable, et dont j'ai été témoin. Nous étions forcés de suivre l'armée, et les républicains sachant que nous n'avions de libre qu'un seul passage, firent transporter sur ce chemin que nous étions obligés de prendre un amas énorme de bois auquel ils mirent le feu. Toute cette route présentait l'aspect d'une longue allée dont les arbres abattus et enflammés formaient, dans toute son étendue, un brasier sans lacune ! Nous fûmes contraints de traverser cet incendie avec toute notre artillerie, au risque de voir sauter nos caissons. Les soldats qui les précédaient tâchaient tant bien que mal, d'éteindre et d'écarter les brandons de feu afin de leur frayer un sentier sur l'espace qu'ils devaient parcourir. Mais cette précaution, prise à la hâte et maladroitement, ne pouvait guère nous rassurer. On voyait avec saisissement traîner des monceaux de poudre sur un terrain fumant, noirci et couvert d'étincelles, sur lequel, à tout moment, tombaient et roulaient des tisons ardens. Ce passage était si effrayant qu'un morne et profond silence régnait dans toute l'armée composée au moins de soixante mille hommes. Nous nous en tirâmes cependant, mais grâces à la Providence, sans aucun accident.
Après avoir pris le Mans, nous y restâmes beaucoup trop long-temps, et nous y fûmes attaqués par les républicains. Durant la bataille, M. de La Rochejaquelein fit une chute de cheval, et il fut obligé de venir un instant dans la maison où je logeais avec lui. Cette absence momentanée découragea nos paysans ; la déroute se mit parmi eux et fut complète, malgré tous les efforts de leur général pour les rallier. C'est là que fut tué le brave chevalier Duhoux d'Hauterive, beau-frère de M. d'Elbée. Il se précipita au milieu des bataillons ennemis, et périt glorieusement après avoir immolé un grand nombre de républicains. Mon frère, le général Scépeaux, voyant une pièce d'artillerie abandonnée par les canonniers, s'en empara, la servit lui-même, et tira soixantes coups de suite. Quoiqu'il eût reçu au pied une blessure très-grave et très-douloureuse, il n'abandonna le champ de bataille que le dernier.
Je partageai les dangers et les fatigues de cette terrible retraite, et j'y éprouvai de plus une inquiétude inexprimable. Pendant cette cruelle bataille, mon petit Hermenée fut égaré pendant plusieurs heures ; ce que je souffris pendant cet espace de temps ne peut ni se peindre ni se concevoir ! enfin je le retrouvai. Cet enfant en me revoyant éprouva une joie si vive, il était tellement ému, qu'en voulant s'élancer vers moi son élan le fit tomber des bras du domestique qui le soutenait sur un cheval, et il fut au moment d'être écrasé.

Pendant la bataille, M. de La Rochejaquelein m'avait fait dire de me retirer et d'emmener mes enfans. Mon affreuse inquiétude pour Hermenée ne me permit pas d'obéir sur-le-champ ; d'ailleurs, je craignais que mon départ précipité n'achevât de décourager les Vendéens. Je différai, et ce retard m'exposa aux plus grands dangers ; je me trouvai dans toute l'horreur et dans tout le désordre d'une déroute complète. On employa la plupart des chevaux à traîner les blessés, et la route était en quelques endroits si mauvaise, qu'il fallu doubler et tripler le nombre de chevaux attelés aux pièces de canon. Dans cette confusion, mes forces étaient si épuisées qu'il ne m'était plus possible de tenir la bride de mon cheval. Les bleus tiraient sur nous à mitraille : je restais immobile, et j'allais être tuée ou du moins succomber de fatigue, lorsque des cavaliers de l'armée de Bonchamps, veillant sur la veuve de leur général, accoururent à moi le sabre à la main, prirent la bride de mon cheval et m'arrachèrent à une mort qui me paraissait inévitable. Après cette sanglante bataille, l'armée se porta sur Ancenis, et je la suivis : j'avais, ainsi que mes enfans, des habits de paysan.
Uniquement occupée d'eux, et voulant les soustraire aux poursuites dont je pouvais devenir l'objet, je pensai que, pour leur sûreté, il fallait avant tout trouver chez des paysans un asile où je pourrais les laisser en dépôt si j'étais personnellement forcée de fuir. Je m'écartai donc de l'armée pour aller chercher une chaumière. Dans ce trajet, il fallait traverser un bras de la Loire. Je m'étais assurée d'un bateau ; mais comme nous y étions établis, un poste de républicains, placé sur l'autre rive, nous obligea de rétrograder sur Ancenis. Le domestique qui portait Hermenée fut atteint d'une balle ; l'enfant tomba sur le bord du bateau. J'étais heureusement près de lui ; je le retins ; mais nous courûmes bientôt un danger aussi grand. Le bateau était rempli de Vendéens qui, pour éviter les bleus, se précipitèrent avec une telle impétuosité sur la rive opposée aux ennemis, que le bateau chavira et coula à fond. Nous glissâmes dans l'eau sans nous faire de mal. La sensation que j'éprouvai en enfonçant dans l'eau est inexprimable ; je crus que nous étions perdus tous les trois ; je tenais les petites mains de mes enfans que je serrais fortement dans les miennes. Cette impression fut terrible et purement machinale ; elle ne dura qu'un instant ; je pensai aussitôt que, délivrée de la plus pénible existence, j'allais paraître devant Dieu avec ces deux anges pour lesquels je périssais et qui seraient ma sauve-garde. Mais des hommes charitables nous rendirent à la vie en nous soulevant et nous portant sur le rivage dont nous étions très-près.
Après cet accident j'allai, parle conseil de MM. de La Rochejaquelein et Stofflet, à Ancenis ; et pour me soustraire à la fureur des bleus, je fus obligée de m'y cacher chez une ancienne femme de charge de la Baronnière, comblée des bienfaits de ma famille". ...
