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La Maraîchine Normande
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18 septembre 2026

LE BEC-HELLOUIN (27) - L'ABBAYE

 

 

ABBAYE DU BEC-HELLOUIN

 

En l'an 1034, Herluin, un chevalier normand renommé pour sa bravoure se sent touché de la grâce d'en haut. Il quitte la cour du comte de Brienne, son suzerain, et va se bâtir un ermitage sur le territoire de Bonneville. Il y mène, avec quelques compagnons, une vie austère. Puis l'eau leur manquant, ils prennent le parti de s'établir un peu plus loin, à l'entrée d'une vallée étroite environnée de bois impénétrables qui servent de repaire aux loups et aux sangliers, mais au fond de laquelle coule un ruisseau.

 


Herluin plaça sa demeure et celle de ses compagnons au bord de ce ruisseau. Ce ruisseau s'appelait le Bec. Ce nom alors inconnu devint bientôt célèbre dans le monde entier.


L'ermitage se transforma peu à peu en un monastère. Dès 1041 le monastère naissant avait son église et l'archevêque de Rouen venait la consacrer.


En cette même année 1034 où Herluin quittait le monde pour servir Dieu dans la solitude, naissait à Aoste, en Italie, un enfant qui, trente années plus tard, devait environner cette solitude jusqu'alors inconnue d'une gloire incomparable.


Les origines du Bec sont marquées d'un cachet visiblement providentiel. Tout y est merveilleux. Les faits que l'histoire nous atteste et devant lesquels la critique la plus sévère, après avoir étudié les documents qui les établissent, est forcée de s'incliner, ces faits semblent, à première vue, des légendes créées par une imagination poétique pour former une auréole autour du berceau d'une abbaye célèbre.


Le genre de vie de Herluin et de ses compagnons, leurs épreuves, l'arrivée de Lanfranc au Bec, ont l'air de pures légendes, et pourtant c'est de l'histoire.

 

Représentation de Lanfranc, archevêque de Canterbury, tirée du folio 1er du manuscrit Bodley 569 de la bibliothèque Bodléienne.
 

Lanfranc, jeune encore, enseigne le droit à Pavie avec un grand succès, mais tout d'un coup, sans qu'il sache pourquoi,  il se sent pressé de se rendre en France. De la France, il passe à la Normandie, s'arrête à Avranches, y ouvre un cour qui lui attire de la renommée. Puis, toujours inquiet, il va, en 1042, d'Avranches à Rouen. Des voleurs l'arrêtent, le dépouillent, l'attachent à un arbre dans une forêt isolée où il demeure toute une nuit. Que va-t-il devenir ? Le lendemain, des bûcherons viennent à passer et le délient. Le savant professeur a fait, pendant cette nuit d'angoisses, des réflexions profondes. Ce n'est plus le même homme. - Quel est le monastère le plus rapproché ? demande-t-il à ces pauvres bûcherons. Ils lui indiquent la demeure d'Herluin et de ses compagnons. Il s'y rend aussitôt avec l'intention d'ensevelir sa vie et sa réputation dans cette solitude inconnue. Mais quelques années plus tard, Herluin l'oblige à devenir le prieur de ce monastère, dont lui-même était l'abbé et d'y ouvrir une école. Des élèves y accourent de tous les points de l'Europe, l'amitié des grands et en particulier de Guillaume le Bâtard, qui ne tarde pas à devenir Guillaume le Conquérant, ajoutent encore à son prestige ; les dons affluent, et Lanfranc décide Herluin à bâtir, en remontant la vallée, mais toujours près du Bec, un monastère plus spacieux, car les moines arrivent en grand nombre. Le rôle éclatant que Lanfranc joue dans la controverse contre l'hérésiarque Béranger, sa présence aux conciles de Rome et de Verceil sous saint Léon IX et bientôt après son élévation sur le siège de Cantorbéry le couvrent d'une gloire qui rejaillit sur le Bec.


Ce n'était cependant-là que l'aurore de la gloire du Bec.


En 1060, pendant que Lanfranc était prieur, son école florissante, un jeune seigneur de la vallée d'Aoste, celui-là même que Dieu avait fait naître en 1034, au moment où Herluin se vouait à la vie monastique, venait s'asseoir au pied de la chaire de l'illustre maître. Ce jeune seigneur allait accroître encore la splendeur de l'école et du monastère et les porter à leur apogée. Visiblement la main de Dieu le conduisait. Comme elle avait amené Lanfranc au Bec, elle y amenait maintenant Anselme.

 


 

Saint Anselme est l'homme du Bec. Il l'appelait son nid. Il aima ce nid avec passion, et il ne fallut rien moins qu'une manifestation évidente des desseins de Dieu sur lui pour le décider à échanger cette solitude, où il avait goûté tant de paix, contre cet archevêché de Cantorbéry qui devait lui apporter de si grandes tribulations.


C'est au Bec qu'Anselme avait acquis cette vertu extraordinaire et cette science éminente qui firent de lui un grand saint et un grand docteur de l'Église. C'est au Bec qu'il composa ces ouvrages qui ont fait l'admiration des siècles, et en particulier le "Monologium et le Proslogion".


Le nom de saint Anselme suffirait à rendre l'abbaye du Bec à jamais célèbre et à répandre sur son histoire un intérêt de tout premier ordre.


Mais la gloire du Bec ne se résume pas tout entière dans saint Anselme et Lanfranc. Ils en marquent seulement l'apogée. Les figures au milieu desquelles ils se détachent avec un relief exceptionnel, sans atteindre à leur grandeur, sont vraiment belles et forment par leur ensemble une galerie réellement splendide.

 

 


 

Guillaume de Montfort sur Risle, qui devint le troisième abbé du Bec en 1093, était, par sa piété, sa régularité et sa prudence dans le gouvernement des hommes, digne de succéder à saint Anselme.


Le jour de l'Assomption de l'année 1106, l'abbaye du Bec reçut la visite de Henri Beauclerc, roi d'Angleterre, et d'Anselme, archevêque de Cantorbéry. C'est là que le roi et le primat, après de longs et pénibles démêlés, se mirent enfin d'accord et conclurent un traité de paix qui permit au saint archevêque exilé de rentrer en Angleterre et de travailler avec un très grand succès au bien de l'Église.


En 1124, Guillaume de Montfort, étant venu à mourir, fut remplacé par Dom Boson. Dom Boson avait été formé par saint Anselme. C'était son disciple favori, son enfant bien aimé. La doctrine, la haute piété du saint, et son zèle pour la discipline religieuse revivaient en lui. Pendant tout le temps qu'il fut abbé, c'est-à-dire de 1124 à 1136, on eût pu se croire au beau temps où la communauté était dirigée par saint Anselme.

 

 


 

En 1136, après la mort de Boson, cette fonction fut confiée à Dom Thibault. Il ne resta à la tête de la pieuse communauté du Bec que deux années. Dès le 24 décembre 1138, il fut élu archevêque de Cantorbéry, et remplacé comme abbé par un religieux originaire du bourg même du Bec, Dom Létard. Dom Létard laissa un souvenir durable de son administration en faisant bâtir une grande et magnifique salle capitulaire qui a subsisté jusqu'au commencement du XIXe siècle. Mais l'abbatiat de son successeur Roger Ier de Bailleul fut plus remarquable encore au point de vue des constructions. "Nul abbé, dit Robert de Torigni, sauf saint Herluin, ne fit autant que lui pour son abbaye. L'église fut presque entièrement rebâtie et consacré de son temps, et, dans toute la Normandie, aucune ne l'égale en beauté. Il fit construire deux étages de chambres avec cheminées pour recevoir les hôtes et les étrangers, et une infirmerie aussi belle que spacieuse ; il répara le dortoir tant dans les murailles que dans le vitrage et la couverture. Il fit établir un aqueduc pour amener de loin une source importante et en distribuer les eaux dans tous les bâtiments du monastère ; enfin il installa un très beau réservoir couvert pour conserver l'eau."


L'abbaye du Bec était comme un tronc vigoureux qui, par la fondation des prieurés, étendait ses rameaux en Normandie, en France et en Angleterre. En Normandie et en France, dès l'époque à laquelle nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers le milieu du douzième siècle, ces prieurés étaient au nombre de vingt. C'étaient ceux de Canchy, de Conflans, de Pontoise, de Bonne-Nouvelle, de Meulan, de Saint-Martin-du-Bosc, de Saint-Philibert, de Saint-Lambert-de-Malassis, de Beaumunt, de Roger, de Saint-Imer, d'Euvermeu, de Beausault, de Notre-Dame-du-Lay, de Saint-Martin-de-la-Garenne, de Bréval, de Bonconvilliers, de Rouvres, de Tillières, de Longueil, de Senos. Ces noms qui ne forment plus pour nous qu'une nomenclature aride indiquaient les fleurons d'une belle couronne et rappelaient, au moins pour la plupart, des lieux tranquilles et charmants.


L'abbaye du Bec avait également vingt prieurés en Angleterre. Si l'on était en droit de se faire une idée de ces prieurés par les restes superbes encore de celui de Sainte-Werburge, à Chester, et par la beauté qui l'entoure, il faudrait dire qu'ils étaient fort beaux.

 


Pendant la période que nous venons de retracer, l'abbaye du Bec fut l'objet de privilèges, d'immunités, d'exemptions, de faveurs de toutes sortes, au point de vue ecclésiastique, et à tous les autres. Des donations de tout genre lui furent faites en si grand nombre que sa richesse devint proverbiale : "De quelque côté que le vent vente, l'abbaye du Bec a rente."


Les dons des princes étaient parfois d'une splendeur inouïe. Mathilde, fille de Henri Beauclerc, épousa l'empereur Henri V, le 23 janvier 1114. Devenue veuve le 23 mai 1125, elle fut mariée en secondes noces à Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou, dont elle eut trois fils.

 

"Au moment de la naissance de son second fils qui eut lieu à Rouen, à la Pentecôte de l'année 1134, Mathilde fut si gravement malade qu'elle crut mourir. Dans cette prévision, elle fit la distribution de tous ses biens en faveur des orphelins, des veuves, et des pauvres, sans oublier les églises et les monastères. Celui du Bec fut le mieux partagé tant en or, argent, pierres précieuses, qu'en ornements d'église ... Si de toutes ces splendeurs de l'art byzantin, rhénan, normand, anglais, il ne reste plus la moindre épave, du moins possédons-nous la liste complète des pièces d'orfèvrerie et des vêtements précieux donnés au Bec par Mathilde en 1134. On y remarque deux couronnes d'or, l'une qui avait servi au couronnement de l'empereur, et d'un poids si lourd qu'elle était soutenue par deux verges d'argent fixées au dais du trône ; elle était surmontée de plusieurs plaques articulées, et surmontée d'une main d'or massif. La seconde, plus légère, servait dans les grandes solennités. La chapelle de l'impératrice comprenait, entre autres objets, deux calices d'or ; une croix d'or avec de nombreuses pierres fines ; une pyxide d'or pour l'Eucharistie ; deux encensoirs, une navette, une cuiller à encens, un bénitier, deux burettes d'argent, et deux autels portatifs en marbre montés en argent. Les ornements sacerdotaux n'étaient pas moins somptueux : plusieurs chasubles ; des dalmatiques, trois chapes très belles, "optimoe", deux mangeaux impériaux, que l'on transforma plus tard en chapes en y ajoutant des capuces ; un vêtement de l'impératrice, en étoffe semée de pois d'or, dont on fit plusieurs parements d'aubes ..."


Ce n'était pas seulement à l'article de la mort ou par leur testament que les grands enrichissaient le Bec de leurs dons, c'était dans quelques grandes circonstances, ou bien quand ils partaient pour un long et périlleux pèlerinage, comme fit le comte de Meulan en partant à l'automne de 1144 pour Saint-Jacques-de-Compostelle. Son acte de donation nous a été conservé. "Sachent tous, présents et à venir, que moi, Galeran, comte de Meulan, sur le point d'aller à Saint-Jacques, je me suis rendu au chapitre du Bec, et qu'en me recommandant aux prières des religieux, j'ai donné à l'abbaye, en libre et paisible possession, la tierce partie de l'eau devant Franeuse, appelée "Marches"."


Les richesses des monastères avaient leur source dans la foi des chrétiens de ce temps qui leur faisait apprécier les avantages qu'ils pouvaient retirer de la prière des moines.


Les abbés du Bec furent, dès l'année 1134, revêtus par Henri Beauclerc des attributions de haut-justiciers. Le rescrit qui leur confère ce privilège, fait honneur à la mansuétude de leur administration et prouve qu'on a eu raison de dire qu'il faisait bon vivre sous la crosse. Il y est dit : "Comme par la trop grande mansuétude de ses seigneurs, l'abbé et les moines du Bec, et aussi par l'insolence invétérée de ses habitants, la ville et toute la paroisse est tombée dans l'indiscipline et le désordre, il nous a plu, en vue de l'utilité commune, d'imposer aux habitants, comme à nos autres sujets, certaines lois ..." D'après le rescrit royal, ces lois c'était aux abbés du Bec de les faire observer et de punir par des peines prévues d'avance ceux qui les violeraient.

 

 


 

C'est l'âge d'or de l'abbaye du Bec que nous venons d'esquisser, l'âge d'or au point de vue de la régularité monastique aussi bien qu'au point de vue de la prospérité temporelle. Pendant un temps assez long, l'or pur des vertus monastiques répondit à l'or qui brillait dans les chapes, dans les dalmatiques et les chasubles, dans les croix et dans les reliquaires, et qui inondait de splendeurs l'église où les moines célébraient l'office divin.


Cela ne pouvait durer toujours ; un jour vint où l'on pu dire : "Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?"


Ce jour ne vint pas tout d'un coup ; ce changement s'opéra par des degrés insensibles. Mais il s'opéra. Comme il arrive presque toujours en pareil cas, on ne songea sérieusement à remédier au mal que lorsqu'il était déjà trop avancé.


Au commencement du XIIIe siècle, sous l'abbatiat de Richard de Saint-Léger, treizième abbé du Bec, l'illusion n'était plus possible : visiblement le mal avait besoin d'être arrêté. "Certains religieux, animés d'un mauvais esprit, s'efforçaient de jeter le trouble et le scandale parmi leurs frères ; leur orgueil se cabrait sous le joug de l'obéissance ; les remontrances et les corrections de leur abbé ne faisaient que les pousser à la révolte ouverte, et pour gagner du temps et prolonger leurs intrigues, ils faisaient appel au Saint-Siège. Richard de Saint-Léger s'en plaignit à Innocent III, et ce pontife, dans une lettre datée de Latran le 24 novembre 1216, condamna en termes sévères la conduite de ces religieux, "de ces fils de Bélial qui cachent l'esprit de superbe sous l'humilité de l'habit monastique."


La congrégation du Bec n'était pas la seul atteinte. Le mal s'étendait et s'accentuait. Le 24 juin 1235, Grégoire IX adressait à l'abbé du Bec, au prieur de Sainte-Barbe en Auge et à l'archidiacre de Rouen une bulle où il parle de l'ordre de Saint-Benoît, "jadis vigne choisie du Seigneur, plantée au milieu de l'Église, aujourd'hui devenue vigne sauvage, aux fruits pleins d'amertume".


Au XIIIe siècle cependant, l'abbaye du Bec avait assez peu souffert de l'esprit de relâchement. On peut juger des abus qui s'y étaient introduits par le registre des visites d'Eudes de Rigaud, moine franciscain d'une grande sévérité, qui avait été promu à l'archevêché de Rouen. Jusqu'en 1250, les moines étaient au nombre de près d'une centaine. Les vocations se recrutaient parce que la ferveur n'avait pas entièrement disparu.

 

 


 

Le 24 et le 25 mars de l'année 1256, saint Louis, qui visitait la Normandie, séjourna à l'abbaye du Bec. "Le jour de l'Annonciation, le saint roi, entouré de prélats et de barons, dîna dans le réfectoire des moines, ayant à sa droite l'abbé du Bec, et à sa gauche, l'archevêque de Rouen. Il demanda aux religieux d'avoir part à leurs prières et à leurs bonnes oeuvres. L'abbé s'empressa, comme bien on pense, d'accéder à son désir, et, le lendemain 26, il scellait une charte en vertu de laquelle chaque religieux prêtre de l'ordre du Bec célébrerait trente messes pour le roi après sa mort, et chaque frère convers réciterait dix psautiers en place du trentain de messes."


C'étaient là pour l'abbaye de beaux jours qui faisaient revivre son ancienne gloire. Mais, en somme, il entrait dans ses destinées de rencontrer plus d'épreuves que de consolations. En 1263, un incendie détruisit presque entièrement le monastère. Il fallut rebâtir l'église. C'était la cinquième depuis Herluin. Car cet incendie n'était malheureusement pas le premier.


Le 13 janvier 1274, un malheur plus grand encore détruisit de nouveau cette église, rebâtie avec tant de peine. La tour centrale s'écroula, le choeur et les transepts furent entraînés dans sa chute : ce qui causa un désastre immense. Les abbés ne se décourageaient pas. Ils quêtaient des ressources de toute part, se mettaient à l'oeuvre, et le monastère se relevait de ses ruines. Seulement cela ne se faisait pas en un jour. Immédiatement après l'écroulement de 1263, l'abbé du Bec, qui était alors Pierre de la Cambe, s'occupa de rebâtir une église abbatiale sur un plan plus grandiose, comprenant les transepts, le choeur avec un rond-point de neuf travées et une douzaine de chapelles absidales. Commencée par Pierre de la Cambe, cette construction magnifique fut continuée par son successeur, Ymer de Saint-Ymer, et achevée par l'abbé Gilbert de Saint-Étienne, qui mourut en 1327. Elle ne fut consacrée que cinq ans plus tard, sous l'abbatiat de Jean de Granger.


Cette nouvelle église, grâce à ses vastes proportions et à la beauté de ses vitraux et de ses sculptures, était un monument splendide. "Pendant plusieurs jours l'abbaye fut en fête, et le menu peuple, qui devait affluer, comme bien on pense, ne fut pas oublié. La fontaine de l'Ange (ainsi nommée parce qu'elle était surmontée d'une statue angélique) qui se trouvait dans le cloître, près de la porte de l'église, fit couler, pendant trois jours, du vin au lieu d'eau."


Les ruines spirituelles ne se relevaient pas aussi facilement. Il est vrai - et c'est là que fut le grand mal - qu'on n'y travaillait pas avec la même ardeur.


Là où il y a des hommes, il se glisse inévitablement des misères et des abus. Il arrive fatalement pour une abbaye, pour une congrégation, pour un ordre religieux tout entier, ce qui arrive pour un vaisseau qui fait une longue traversée. Il se produit des fissures par où l'eau pénètre, et, si l'on ne prend soin d'y porter remède, le naufrage est inévitable. L'histoire de l'abbaye du Bec nous montre comment, par suite de circonstances qui souvent même ne dépendent pas de la volonté des hommes, les abus, les manquements à la règle, et des innovations fâcheuses se glissent dans le vaisseau spirituel d'une congrégation religieuse ; et il nous est donné de suivre l'emploi des moyens de nature à les faire disparaître : les visites, les chapitres généraux, les répressions parfois fort sévères. Cette histoire nous fait assister à une lutte des plus intéressantes, une lutte qui correspond à celle qui se produit sur mer, pendant une traversée, entre les éléments et l'activité humaine. Sur mer, d'ordinaire, ce n'est point l'activité humaine qui faiblit, mais parfois les éléments la dominent.


Ici, au contraire, ce sont ceux-là mêmes à qui incombe le devoir de suivre le vaisseau qui le laissent sombrer. Ils laisseraient sombrer le vaisseau de l'Église, s'il n'était conduit que par eux. Tout ce qui n'est conduit que par l'homme, un jour ou l'autre périt. Les ordres religieux ne sont pas conduits uniquement par l'homme, mais aussi par l'esprit de Dieu. Seulement Dieu ne leur a pas promis d'être avec eux jusqu'à la fin des temps. Il n'a fait cette promesse qu'à son Église, et voilà pourquoi les ordres religieux, et à plus forte raison les congrégations et les abbayes qui en sont des branches, s'élèvent, prospèrent, déclinent, puis tombent, quelquefois pour se relever, d'autre fois pour toujours.

 


 

Après que la discipline monastique eut déjà souffert par bien des négligences et des abus, il vint un moment où Rome elle-même introduisit dans les monastères et en particulier dans ceux qui dépendaient de la congrégation du Bec un abus dont Dieu permit qu'elle ne calculât pas la portée, et qui était le pire de tous en ce qu'il devait devenir la source d'une foule d'autres. Clément V, afin de donner une compensation à ses cardinaux privés des revenus dont ils jouissaient à Rome, n'imagina-t-il pas de leur conférer certains bénéfices réguliers ? Jean XXII imita son exemple. La chose devint plus fréquente encore sous Grégoire XI. Il parut à ces pontifes que les circonstances exceptionnelles dans lesquelles l'Église se trouvait alors les autorisaient à recourir à une mesure exceptionnelle aussi et qui, espéraient-ils, ne serait que transitoire. Des temps meilleurs permettraient de revenir à la règle primitive. Mais au lieu de devenir meilleurs, les temps devinrent plus mauvais, et cette funeste et déplorable exception qui s'appelle "la commende" fut érigée en règle. C'était décréter la déchéance des communautés religieuses. "Par le concordat conclu en 1516 entre Léon X et François Ier le Chef de l'Église autorisait, pratiquement, le roi de France à disposer à son gré de la feuille des bénéfices. Ce n'étaient point les termes du traité. Mais, dans la pratique, c'est ainsi qu'il fut exécuté. Ce concordat, dit Montalembert, accordait au roi de nommer à toutes les abbayes et à tous les prieurés conventuels du royaume ; il lui prescrivait bien de ne conférer les bénéfices qu'à des religieux, mais cette condition fut toujours éludée ou violée. Les individus investis par le roi de ces bénéfices, sans aucune intervention de la communauté dont ils allaient dévorer les revenus, n'avaient plus qu'à se pourvoir auprès du Pape, qui leur expédiait les bulles de leur nouvelle dignité, en les subrogeant aux droits des anciens abbés électifs et réguliers, et en réservant à un prieur claustral l'administration spirituelle du monastère ainsi dépouillé de son droit le plus précieux ... Le titre d'abbé, porté et honoré par tant de saints, tant de docteurs, tant d'illustres pontifes, tomba dans la boue. Il n'obligeait plus ni à la résidence, ni à aucun des devoirs de la vie religieuse ... Les abbayes les plus anciennes, les plus illustres dans les annales de la Patrie et de l'Église servirent d'apanage aux bâtards des rois ou à leurs plus indignes favoris, et quelquefois de prix aux honteuses faveurs d'une maîtresse royale."


Pauvre abbaye du Bec ! En de telles conditions comment aurait-elle pu demeurer digne de ses origines ? Du reste avant même que la commende eut été érigée en  principe des abus qui s'en rapprochaient fort s'étaient déjà glissés dans les élections de ses abbés. Après la mort de Geoffroy d'Epaignes par exemple, qui fut, le trentième abbé du Bec, le roi de France, - c'était alors Louis XI - adressa le 22 mai 1476 une lettre aux moines pour leur recommander d'élire à sa place Jean Boucart, évêque d'Avranches, son conseiller et son favori. De la part d'un roi comme Louis XI, recommander c'était commander. Les moines du Bec obéirent. Jean Boucart, outre son évêché d'Avranches, avait déjà reçu du roi l'abbaye de Cormery, au diocèse de Tours. Les moines du Bec s'empressèrent de lui céder encore la leur.


En voyant que le gouvernement de la communauté leur était dévolu les prieurs du Bec sentirent s'accroître leur importance. Pour se distinguer des prieurs chargés de gouverner de simple prieurés il prirent le titre ambitieux d'archiprieurs. Leur conduite ne tarda pas à répondre à ce titre. On les vit s'arroger des privilèges et des droits de toute sorte, et en particulier celui de disposer à leur gré de certains revenus. Déjà sous l'abbatiat de Geoffroy d'Epaignes, de 1452 à 1476, les moines du Bec avaient pris l'habitude de voir à leur tête des prieurs qui étaient loin de ressembler à Lanfranc et à saint Anselme. "Au temps de l'abbé Geoffroy, l'abbaye eut pour prieur claustral frère Robert le Moine, originaire de Rouen. Il avait précédemment exercé les mêmes fonctions à Conflans, à Beausault, et à Envermeu. Rompant avec les usages austères de la règle, il voulut avoir, comme son abbé, une demeure particulière et séparée. Ce prieur avait des goûts de grand seigneur. Il se fit bâtir, au-dessus de la porte dite de Robert Bellot, un important logis orné de sculptures, de peintures et de tapisseries. On pourrait croire que ce faste eût dû indisposer ses frères contre lui. Il n'en fut rien, car, dit la chronique, il sut, pendant qu'il était en charge, s'attirer l'affection de tous. Du reste, il avait fait au monastère des dons magnifiques qui supposent chez le donateur une certaine fortune. La pauvreté n'était plus guère observée, et quant au pécule, la règle du Bec, on l'a vu, n'était pas rigide, surtout en ce qui concernait les officiers."


A cette époque, c'est-à-dire dans la seconde moitié du XVe siècle, il y avait déjà longtemps que le Bec avait perdu sa première ferveur. Des négligences d'abord légères, puis un peu plus graves, et des coutumes plus commodes qui étaient venues, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, mitiger la sévérité de la règle, avaient fini par amener le malheur que saint Anselme travaillait tant à écarter, et qu'il écarta en effet pensant sa vie, et que le souvenir de ses exhortations et de ses exemples écarta longtemps après sa mort. "Il exhortait les moines, dit son biographe Eadmer, à observer les plus minutieuses prescriptions de la règle, les assurant que le mépris des petites choses les conduirait à leur ruine, et au mépris de tout bien. Il leur présentait cette leçon sous l'image d'un vivier. Quand l'eau d'un vivier s'échappe peu à peu par des fissures qu'on ne prend pas soin de fermer, les poissons finissent par mourir. De même en est-il pour l'observance monastique. Quand la vigilance à la maintenir se refroidit peu à peu par le mépris des infractions légères, elle périt entièrement."


Dans ce vivier spirituel du Bec il s'était produit des fissures qu'on n'avait pas pris soin de fermer, et l'esprit monastique s'était écoulé, non pas complètement, mais en partie. Un certain nombre de moines n'étaient guère attirés que par l'amour d'une vie tranquille. Ils venaient s'abriter derrière les remparts du cloître pour éviter les grands désordres plutôt que pour pratiquer de grandes vertus. Du reste, il menaient une vie qui, si elle n'engendrait pas l'édification, n'allait pas non plus jusqu'à donner du scandale.

 

 

 

Au Bec, même sous le régime de la commende, les scandales furent rares. A aucune période de son histoire, il n'eût été juste de lui appliquer les paroles que Dante met sur les lèvres de saint Benoît :


la regola mia
Rimasa e giu per danno delle carte.
Le mura, che soleano esser badia
Fatte sono spelonche, e le cocolle
Sacca son plene di farina ria,


"En bas, ma règle ne sert plus qu'à perdre du papier. Les murs, qui autrefois étaient des abbayes, sont devenus des cavernes, et les cuculles, des sacs pleins de méchante farine."


Ni l'abbaye du Bec, ni les prieurés qui en dépendaient ne devinrent jamais des cavernes, et la Règle de saint Benoît, qui y avait d'abord produit de si admirables fruits de sainteté, y servit jusqu'à la fin à autre chose qu'à perdre du papier. Elle y servit à faire fleurir chez un certain nombre, au moins chez quelques-uns, de belles et pures vertus, et à préserver la plupart des autres de l'excès des vices. Il y eut des vices, il y eut des désordres, et ils furent d'autant plus remarqués et choquèrent d'autant plus qu'il contrastaient davantage avec la profession sainte de ceux  qui ne rougissaient pas de s'y livrer. Mais il faut bien tenir compte d'une observation que la force de la vérité et l'évidence des faits ont arrachée à Voltaire lui-même dans son "Essai sur les Moeurs" :


"Il n'est guère encore de monastères qui ne renferment des âmes admirables qui font honneur à la nature humaine. Trop d'écrivains se sont plu à rechercher les désordres et les vices dont furent souillés quelquefois les asiles de piété. Il est certain que la vie séculière a toujours été plus vicieuse, que les grands crimes n'ont pas été commis dans les monastères, mais ils ont été plus remarqués par leur contraste avec la règle ; nul état n'a toujours été pur."


C'est là ce qui explique pourquoi les moines du Bec, puisque c'est d'eux qu'il s'agit dans ce travail, conservèrent leur prestige jusqu'au XVIe siècle et pourquoi les donations et les faveurs temporelles de toute sorte continuèrent, pendant toute la durée du XIIIe et du XIVe siècles, à pleuvoir sur la célèbre abbaye. Le chanoine Porée nous montre les ruisseaux qui formèrent ce grand fleuve. Ils venaient de toute part, et sans cesse.


"Mathieu de la Poterie, chevalier, fait don, en 1225, d'une vavassorie contenant 12 acres de terre avec une masure ... En cette même année, Jean de la Cressonnière, chevalier, se signala par de multiples libéralités envers les religieux. Il leur donna le vivier du Moine et celui du Honlay, une maison pour construire un moulin quand ils voudraient ; il céda tous les droits qu'il avait ou pouvait avoir sur les terres, prés, bois, labours, pâtures, moutes, hommes, revenus, services et pêcheries à la Cressonnière, à la Chaussée et à Cernay. Il y ajouta etc., etc ..."


"Thibault Faguet, chevalier, donna sous réserve et à perpétuité à l'abbé et couvent du Bec un fief qu'il possédait à Liancourt, y compris le domaine et la justice, les hôtes, censives, revenus, champarts et tous autres droits qui lui pouvaient appartenir en raison du fief ..."


"A l'année 1275 se rattache l'intéressante donation de Robert Mallet et d'Alice, sa femme. Ils donnent à l'abbaye : 1° deux pièces de terre situées à Bonneville et à Aptot ... ; 2 ° la moitié de leurs biens, meubles, après leur décès ; 3° ils versent immédiatement la somme de cent livres tournois ..."


"Noble homme Crespin, seigneur de Berthouville, prêtre, donna à l'abbaye, pour l'office du sous-cellerier, en pure et perpétuelle aumône, 10 acres de terres, sises à Berthouville, avec le domaine, aides, hommes, justice et tous autres droits. Cette donation eut lieu le 14 septembre 1302.


Quand on parcourt cette interminable série de donations qui finit par fatiguer le lecteur, on se demande quels immenses domaines elles arrivaient à former, et on s'explique la boutade malicieuse de Lafontaine : "Dans un pré des moines passant".

 

Statue de Saint Benoît

 


On s'explique surtout les tentations d'oisiveté, de faste, de mollesse et de relâchement auxquelles ces richesses exposaient les moines ; les soucis et les embarras étrangers à la vocation dans lesquels elles les jetaient ; les convoitises qu'elles excitèrent. Elles amenèrent une foule de procès qui pouvaient être quelquefois nécessaires, mais qui étaient toujours regrettables tant au point de vue du recueillement de la vie religieuse que de l'édification. "On ne voit point de gens plus ombrageux, plus difficulteux, plus tenaces, plus ardents dans les procès, que ces personnes qui ne devraient pas même avoir des affaires. Coeurs bas ! Coeurs rétrécis ! est-ce donc dans l'école chrétienne que vous avez été formés ?" Pour avoir été formés à l'école de Notre-Seigneur, à l'école de Saint-Benoît, d'Herluin et de saint Anselme, les moines du Bec, au moins après ce qu'on peut appeler l'âge d'or de la congrégation, ne s'en montrèrent pas moins "difficulteux et ardents dans les procès". L'esprit du pays y fut pour beaucoup. "On était en Normandie, pays de sapience, et de chicane aussi", dit le chanoine Porée.


Il est cependant juste de dire que, même au milieu de leur relâchement, et jusqu'à la fin, les moines du Bec ne cessèrent jamais de se servir de leurs richesses pour multiplier les aumônes et répandre des bienfaits autour d'eux. Aussi la population des environs leur demeura-t-elle constamment attachée.


Mais, en somme, les richesses furent de toutes manières et à tous les points de vue la principale pierre d'achoppement contre laquelle se brisa la grande abbaye.


Il y en eut une autre encore : le manque de zèle et d'esprit religieux des abbés et prieurs. "Prenons garde, dit Bossuet, prenons garde, tout ce que nous sommes de supérieurs ... nous porterons la peine de tous les canons méprisés, de tous les abus autorisés par notre exemple". L'histoire de l'abbaye du Bec le dit plus éloquemment encore que Bossuet.


Ce ne furent pas seulement les supérieurs qui portèrent la peine des abus qui s'étaient introduits au Bec et dans ses prieurés. Ce furent tous les religieux. En de nombreuses occasions, ils eurent tous beaucoup à souffrir et leur histoire est, en somme, une histoire triste et même souvent navrante. Il est impossible, quand on a la foi, de ne pas y voir la main de Dieu. "La prodigieuse révolte du luthéranisme, dit Bossuet, la prodigieuse révolte du luthéranisme a été une punition visible du relâchement du clergé ... Dieu a puni sur nos pères, ce qu'il continue à punir sur nous, tous les relâchements des siècles passés, à commencer par les premiers temps où l'on a commencé à laisser prévaloir les mauvaises coutumes contre la règle."


Le péché du Bec fut celui-ci. On laissa  prévaloir les mauvaises coutumes contre la règle. Le protestantisme se tourna contre cette abbaye en châtiment terrible. Il avait été précédé d'un autre qui ne l'était pas moins, le grand châtiment de la guerre. Il serait trop long de raconter en détail les scènes de dévastation auxquelles elle donna lieu. Il suffira d'en dire quelques mots.


Le 16 décembre 1356, Jean le Bon ayant été vaincu et fait prisonnier dans la bataille qu'il livra au prince de Galles dans les environs de Poitiers, la Normandie s'en ressentit. Charles le Mauvais, enfermé comme prisonnier d'État au Château-Gaillard, réussit à s'évader, prit à son service des bandes anglaises et, par vengeance, se mit à ravager le pays normand. "Le lieutenant du roi en cette province, Louis d'Harcourt, dut chercher les moyens d'opposer une digue à ces envahisseurs. Pour garantir la ligne de la Risle et y former un centre d'opérations de défense, il résolut, en 1358, de fortifier l'abbaye du Bec qui se trouvait enclavée entre les domaines de Pont-Audemer et de Beaumont-le-Roger, relevant du roi de Navarre. Louis d'Harcourt avait d'abord songé à abattre et à raser l'église abbatiale, afin d'empêcher les Anglais de s'y établir et de s'y fortifier. Mais, dans un conseil de guerre tenu par les barons et les chevaliers normands, et sans doute sur les vives instances des religieux qui, en présence d'une semblable éventualité, se sentaient prêts à tous les sacrifices, il fut décidé que l'église, au lieu d'être démolie, serait fortifiée. On mura avec des pierres les baies du chevet ainsi que les hautes fenêtres du choeur. Le beffroi de saint Nicolas, les tours du portail, l'église entière, furent environnés de fossés et de bastions. Pour compléter ce système de défense, il fallut abattre trois côtés du cloître, la partie du dortoir contiguë au chapitre, et plusieurs corps de bâtiments de la cour de Neubourg, située près du portail occidental de l'église."


"Dans le bouleversement général, les moines furent réduits à coucher dans un dortoir que l'on installa au-dessus de la sacristie. La nef et le choeur furent entièrement occupés par les logements, et par les meubles, récoltes et provisions qui appartenaient soit aux gens du voisinage, soit aux hommes de l'abbaye."


"Les approvisionnements et revenus du monastère furent absorbés pour la nourriture et la solde de la garnison. Il fallut même, pour subvenir à ces énormes dépenses, que les moines engageassent terres, fermes et dîmes."

 


 

On devine ce que dut être, au point de vue religieux, la vie des moines au milieu de ces bandes de soldats dont ils eurent, sous tous les rapports, beaucoup à souffrir. Et ce ne fut pas l'affaire d'un jour ; les conséquences de ces démolitions, de ce saccagement et de ces ruines se firent sentir pendant plus de trente ans. Ce ne fut qu'en 1392 que l'abbé Geoffroy Harenc fit construire quarante cellules dans l'ancien dortoir afin d'y loger les religieux qui couchaient au-dessus de la sacristie, et fit disparaître les baraquements et constructions qui donnaient au monastère l'apparence d'une citadelle.


Ce n'était là que le commencement de l'épreuve que la guerre entre la France et l'Angleterre devait infliger au Bec. Le 25 octobre 1415, les Anglais remportèrent la célèbre victoire d'Azincourt. Henri V, le vainqueur, repassa le détroit, leva de nouvelles troupes et revint en Normandie. Tout céda devant lui. Les habitants des environs du Bec se réfugièrent dans l'abbaye, et l'on vit se renouveler les scènes de désordre que nous avons racontées. Ce fut de nouveau le saccagement et la ruine. L'abbé Guillaume d'Auvillars en mourut de chagrin. Les moines lui donnèrent pour successeur Robert Vallée.

 

Détail dalle funéraire de Guillaume d'Auvillars

 


Le 19 janvier 1419, la Normandie était tombée au pouvoir des Anglais et leur roi Henri V faisait solennellement son entrée à Rouen. L'abbé du Bec ne se présenta devant lui pour prêter serment de fidélité que le 19 février suivant. L'abbaye était devenue garnison anglaise. Les moines continuaient à y demeurer ; mais on comprend quelles entraves ces lamentables circonstances apportaient à la vie religieuse. Ils vivaient au milieu de continuelles alertes. La Normandie conquise ne cessait d'essayer de secouer le joug des Anglais. C'était la guerre  à l'état permanent. "Un audacieux capitaine, Lestendard de Milly, qui appartenait à la garnison de Dreux, vint une nuit avec sa troupe à l'abbaye du Bec et grâce à la connivence du meunier du monastère, pénétra le 13 juin 1421, dès le matin, dans l'abbaye, à l'insu de l'abbé et des religieux. Les Français occupèrent l'enclos fortifié et les bâtiments claustraux, mais ils ne purent s'emparer du donjon, ou tour de Notre-Dame, où tous les Anglais avaient eu le temps de se retrancher. Ceux-ci ayant réussi à pratiquer une ouverture dans la muraille dépêchèrent quelques émissaires vers les garnisons d'Harcourt, de Bernay et autres lieux voisins. Richard Worcestre, capitaine de la ville de Bernay, accourut au secours de ses compatriotes, et comme les Français s'étaient fort mal gardés, il put s'introduire dans le donjon avec ses hommes, dès le soir même. Alors les Anglais en sortirent brusquement tous ensemble, et se jetèrent sur les partisans français et les habitants du Bec, qui les avaient accompagnés dans l'espoir que l'ennemi allait être définitivement chassé de l'abbaye. Lestendard de Milly et ses compagnons furent faits prisonniers, et les Anglais, ivres de fureur, se précipitèrent dans l'église, tuèrent deux religieux, en blessèrent d'autres, et profanèrent le temple saint par leurs violences. Ils se répandirent ensuite dans tous les bâtiments claustraux qu'ils livrèrent au pillage. Tout fut mis à sac ; ornements, vases sacrés, châsses, reliquaires, jusqu'à la custode du maître-autel qui renfermait le Saint Sacrement. Rien n'échappa à leur cupidité sacrilège, et le tombeau de l'impératrice Mathilde, au milieu du choeur, fut dépouillé des ornements précieux qui le recouvraient."


"Les Anglais considérant l'abbé comme l'auteur de la trahison, le garrotèrent et le mirent en prison :  plusieurs même levaient leurs épées et voulaient lui trancher la tête. A l'exception du prieur et du justicier tous les religieux furent expulsés du monastère."


Quelque temps après la vérité fut reconnue. Les moines du Bec purent rentrer dans leur abbaye ; mais dans quel état ils la trouvèrent !


Tous les malheurs semblaient se réunir à la fois pour accabler cette pauvre abbaye du Bec. Le 13 janvier 1551, vers minuit, pendant que les moines chantaient matines, un ouragan renversa une tourelle qui, dans sa chute, endommagea une partie de la nef de l'église.


A cette époque, la Normandie n'était plus sous la domination anglaise ; mais l'abbaye du Bec avait passé par des épreuves dont elle continuait à se ressentir. Elle n'était pas encore remise des dommages très considérables que la guerre entre la France et l'Angleterre, et la conquête, lui avaient infligés, quand, en 1563, les Huguenots s'emparèrent d'elle et la saccagèrent complètement.


La guerre civile, occasionnée par le massacre de Vassy, avait commencé dès 1562. Les Huguenots en voulaient surtout aux moines. Le Bec ne pouvait être épargné. Ils pillèrent tout, tuèrent deux religieux, maltraitèrent les autres et les dispersèrent.

 

Vue générale de l’abbaye du Bec en 1677.
 

Et pour comble de malheur on était aux pires temps des abbés commendataires. Cet odieux régime avait été, nous l'avons vu, décrété par Léon X en 1516. En 1517, Adrien Gouffier, connu sous le nom de cardinal de Boissy, avait pris possession de l'abbaye à main armée. Cela promettait. Cette pauvre abbaye en vit bien d'autres. Pendant les exploits des Huguenots, elle était le fief du cardinal de Guise. Plus tard elle eut pour abbé l'abbé de la Rochefoucauld,, abbé jusqu'à la tonsure. Encore finit-il par demander au pape la permission de se faire soldat pour aller combattre les Turcs qui menaçaient d'envahir la Hongrie. Les moines du Bec n'avaient rien à y voir. Au mois de juillet 1717, on leur donna pour abbé un enfant de huit ans. Tout son mérite consistait à s'appeler Louis-Alexandre de Bourbon-Condé et à porter le titre de comte de Clermont. On lui suppléa les cérémonies du baptême, on lui donna la tonsure et on le nomma abbé du Bec. Ses procureurs touchaient les deux tiers des revenus de l'abbaye qui, malgré toutes les dévastations que nous avons racontées, s'élevaient à plus de 85.000 livres. Quand il fut en âge d'en déterminer lui-même l'emploi, il s'en servit pour entretenir, dans son château de Boissy, un théâtre avec une troupe complète. Après plusieurs liaisons, il en contracta une avec une danseuse de l'Opéra, qu'il finit par épouser. En 1743, il devint grand maître de la franc-maçonnerie : dignité qu'il cumulait avec celle d'abbé du Bec.


Tout ce que nous venons de raconter ne pouvait manquer de mener la grande abbaye à sa ruine : elle y arrivait à grands pas. Une noble tentative avait été faite au commencement du XVIIe siècle pour la conjurer. Le 20 juillet 1626, des bénédictins de la congrégation réformée de Saint-Maur, qui était alors dans la ferveur de sa jeunesse, prirent possession du monastère du consentement des anciens religieux, qui se retirèrent dans quelques bâtiments écartés de la vaste abbaye pour continuer leur genre de vie en pratiquant la règle à leur aise. Avec les religieux de la congrégation de Saint-Maur la discipline et la régularité monastique reparurent au Bec, au moins dans une mesure suffisante. On y vit surtout refleurir les études. Mais malheureusement le jansénisme s'introduisit dans cette communauté, qui avait commencé par être édifiante, et y fit de déplorables ravages. Il s'y introduisit surtout par la commende qui, pour le Bec, devait être jusqu'à la fin la porte par où pénétraient tous les éléments de ruine et de dissolution. "Si l'abbaye avait eu un commendataire un prélat fidèle au véritable enseignement de l'Église, le Bec ne fût point devenu le refuge assuré des appelants et un foyer ardent du jansénisme. Mais le comte de Clermont avait pour conseil de conscience un vieux janséniste renforcé, l'abbé Pierre Louis ..."


Le jansénisme amena entre les membres de la communauté des discussions fort graves auxquelles il fut impossible de remédier. A leur suite vint le relâchement, et au moment où l'on se demandait ce qu'il pourrait bien y avoir à faire pour réparer le vaisseau disloqué, la tempête de la Révolution le brisa tout-à-fait.

 


Quand l'Assemblée nationale eut décrété, le 13 février 1790, la suppression des ordres religieux, sur vingt-huit moines, dont se composait la communauté du Bec, huit déclarèrent qu'ils désiraient rester dans l'abbaye, les autres se retirèrent.


Les huit moines, qui n'avaient pu se détacher de leur chère abbaye, continuèrent à y mener comme ils purent la vie religieuse, sous la surveillance des soi-disant patriotes. Le 26 mars 1792, l'abbé Marette, curé assermenté du Bec, les dénonça à la municipalité comme manquant de civisme. Mais la municipalité prit une délibération, qu'elle consigna dans son registre, où elle disait que "les religieux se sont toujours bien comportés et ne peuvent être soupçonnés d'incivisme, et se sont soumis respectueusement aux lois et aux décrets de l'Assemblée nationale."


Dernier témoignage de sympathie des habitants du Bec envers les derniers survivants d'une génération d'hommes dont ils avaient reçu tant de bienfaits !


Le 18 août de cette année 1792, l'Assemblée législative porta une loi d'après laquelle les monastères encore occupés par les religieux devaient être évacués le 1er octobre. Ils le furent. Le 1er octobre 1792, les huit moines, qui faisaient encore retentir ces vieux murs des psalmodies qu'ils entendaient depuis plus de sept siècles et demi, se retirèrent, et les murs devinrent silencieux. Mais plutôt non ; au lieu de retentir du chant des psaumes, ces vieux murs retentirent du hennissement des chevaux. Car à partir de cette époque, dans cette grande abbaye du Bec, les moines furent remplacés par des chevaux. Il était déjà décidé que ces vastes bâtiments seraient utilisés par l'établissement d' "un dépôt de chevaux de la nation".

 


Un dépôt de remonte y fut en effet établi, et subsista jusqu'en 1802. Un décret du 20 décembre convertit l'abbaye en un dépôt d'étalons. Il ne fut installé que le 10 juillet 1810. "Le dépôt de remonte subsista jusqu'en 1833, époque où il fut converti en succursale du dépôt de remonte établi à Caen ; il conserva cette destination jusqu'au commencement de l'année 1892. Le Bec est ensuite un dépôt de transition (dépôt de jeunes chevaux qui n'ont pas encore l'âge voulu)".

 

 

L'église abbatiale et la salle capitulaire sont vendues comme carrière de pierre en 1809 et détruites. 

A partir de la seconde guerre mondiale, une nouvelle époque s'ouvre et voit la restauration de la vie monastique au Bec et une lente mais régulière remise en état de l'abbaye désormais rendue à sa destination première.
 


P. Ragey - L'Université Catholique - Année 1902 - Nouvelle série - Tome XL - N° 5 - du 1er janvier 1902


 

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