LA LÉGENDE DE L'ORIGINE DE LA SEINE
Le premier des poètes du dix-huitième siècle, Bernardin de Saint-Pierre, raconte la légende de l'origine de la SEINE.
"La SEINE, fille de Bacchus et nymphe de Cérès, avait suivi dans les Gaules la déesse des blés, lorsqu'elle cherchait sa fille par toute la terre. Quand Cérès eut mis fin à ses courses, la SEINE la pria de lui donner, en récompense de ses services, ces prairies que vous voyez là-bas. La déesse y consentit, et accorda de plus à la fille de Bacchus de faire croître des blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa donc la SEINE sur ces rivages, et lui donna pour compagnes et pour suivantes plusieurs nymphes, entre autres Héva qui devait veiller près d'elle, de peur qu'elle ne fût enlevée par quelque dieu de la mer, comme sa fille Proserpine l'avait été par celui des enfers.
Un jour que la SEINE s'amusait à courir sur ces sables en cherchant des coquilles, et qu'elle fuyait en jetant de grands cris devant les flots de la mer, qui quelquefois lui mouillaient la plante des pieds et quelquefois l'atteignirent jusqu'aux genoux, Héva, sa compagne, aperçut sous les ondes les cheveux blancs, le visage empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce dieu venait des Orcades après un tremblement de terre, et il parcourait les rivages de l'Océan, examinant avec son trident si leurs fondements n'avaient pas été ébranlés. A sa vue, Héva jeta un grand cri, et avertit la SEINE, qui s'enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il poussa sur le rivage ses chevaux marins après elle. Déjà il était près de l'atteindre, lorsqu'elle invoqua Bacchus, son père, et Cérès, sa maîtresse. L'une et l'autre l'exaucèrent : au moment où Neptune la saisit dans ses bras, tout le corps de la nymphe se fondit en eau ; son voile et ses vêtements verts, que les vents poussaient devant elle, devinrent des flots couleur d'émeraude ; elle fut changée en un fleuve de cette couleur, qui se plaît encore à parcourir les lieux qu'elle a aimés étant nymphe.
Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Neptune, malgré sa métamorphose, n'a cessé d'en être amoureux, comme on dit que le fleuve Alphée l'est encore en Sicile de la fontaine Aréthuse. Mais si le dieu des mers a conservé son amour pour la SEINE, la SEINE garde encore son aversion pour lui. Deux fois par jour, il la poursuit avec de grands mugissements, et chaque fois la SEINE s'enfuit dans les prairies en remontant vers sa source, contre le cours naturel des fleuves. En tout temps, elle sépare ses eaux vertes des eaux azurées de Neptune.
Héva mourut de regret, et on lui éleva sur le rivage un tombeau de pierres blanches et noires. C'est la montagne escarpée qui porte toujours le nom d'Héva, et qui renferme un écho pour prévenir les marins des dangers du naufrage, comme autrefois elle avait averti la nymphe de Cérès des périls qui la menaçaient.
Les autres compagnes de la SEINE furent métamorphosées comme elle aux divers lieux où elles s'arrêtèrent dans leur fuite. Ce sont l'Aube, l'Yonne, la Marne, l'Oise, l'Andelle, et toutes les autres rivières qui viennent apporter le tribut de leurs eaux à leur ancienne maîtresse.
Amphitrite, à la nouvelle de ces désastres, fit construire plusieurs petites baies à l'embouchure de la SEINE et voulut qu'elles fussent des havres assurés contre la fureur de son infidèle époux. Ce sont les différents ports qui offrent un asile aux vaisseaux depuis Rouen jusqu'à la mer ..."
La Seine et ses bords par Charles Nodier - 1836