SAINT-LAURENT-DE-LA-PLAINE - CHEMILLÉ (49) - JOSEPH CLÉMOT, CONDAMNÉ A MORT EN 1839
COUR D'ASSISES DE MAINE-ET-LOIRE (ANGERS)
Présidence de M. Legentil
Audience du 19 mai 1839.
EMPOISONNEMENT COMMIS PAR UN MARI SUR SES DEUX FEMMES ET SUR SES ENFANTS.
L'homme qui est assis sur le banc des accusés, JOSEPH CLÉMOT, a été marié trois fois ; il est accusé d'avoir empoisonné ses deux dernières femmes et un enfant de vingt mois. S'il faut en croire la rumeur publique, et s'il faut en consulter des probabilités qui n'ont que trop de vraisemblance, cinq autres empoisonnements auraient été commis par ce monstre ; et parmi ces victimes devrait être comptée sa première femme.
CLÉMOT a habité successivement les communes de Saint-Laurent-de-la-Plaine et de Neuvy ; il a épousé trois femmes : RENÉE BLOURDIER, GENEVIÈVE BRILLOUET et MARIE BOUDU.
La première, mariée le 20 novembre 1817, est décédée le 7 mars 1828, après avoir fait un testament en faveur de son époux le 26 février de la même année.
La seconde, Geneviève Brillouet, mariée le 12 octobre 1830, est morte le 29 mai 1837, laissant deux enfants, une fille et un petit garçon, Joseph-Victor Clémot, âgé de vingt mois.
Marie Bondu, la troisième des femmes de Clémot, l'a épousé le 28 février 1838, a fait son testament en sa faveur le 5 juin suivant, et est décédée le 26 septembre de la même année.
Toutes les trois n'ont été malades que trois ou quatre jours au plus, et ont expiré dans les convulsions et avec les symptômes qui caractérisent l'empoisonnement par l'arsenic.
Le petit Victor-Joseph Clémot, enfant de Geneviève Brillouet, est mort six jours après sa mère, le 4 juin 1837 ; il était tombé malade le 2.
Le père de l'une des femmes de Clémot aurait été également empoisonné par lui, si l'on en croit le pays tout entier. Mais Clémot n'est pas accusé de ce dernier fait ; il ne l'est pas non plus d'avoir donné la mort à sa première femme, Renée Blourdier, parce que ce crime, commis en 1828, se trouve prescrit en 1839 ; ces deux faits prendront seulement place dans les débats comme faits de moralité.
L'huissier fait l'appel des témoins ; ils sont au nombre de quarante-deux, presque tous les membres des trois familles dans lesquelles l'accusé a porté la désolation.
M. le président commence l'interrogatoire de l'accusé.
D. Quels sont vos nom, prénoms, lieu de naissance et profession ?
R. Je me nomme Joseph Clémot, suis né à Saint-Laurent-de-la-Plaine ; j'ai travaillé dans les fermes comme domestique et journalier.
D. N'avez-vous pas perdu votre père de bonne heure ?
R. Je l'ai perdu dès mon enfance, et j'ai été élevé par ma mère jusqu'à l'âge de sept ans.
D. En 1827, vous aviez alors vingt-quatre ans, n'avez-vous pas demeuré à Saint-Laurent chez votre frère, vétérinaire, pour lequel vous prépariez des médicaments dans lesquels entrait de l'arsenic ?
R. Oui.
D. N'est-ce pas dans cette même commune que vous avez connu Renée Blourdier, votre première femme ?
R. Oui.
D. Quel âge avait-elle ?
R. Trente-cinq ans.
D. Ne vous a-t-elle pas institué son héritier ?
R. Oui, le testament a été fait chez M. Chevalier, notaire à la Pommeraye, le 26 février 1828.
D. N'est-ce pas quatre jours après qu'elle est tombée malade ?
R. Oui, le 2 mars suivant.
D. Quand est-elle décédée ?
R. Le 4 mars.
D. De quoi est-elle morte ?
R. D'un catarrhe sur l'estomac.
D. Était-elle enceinte ?
R. Non.
M. le président : C'est ce que l'on verra. Avez-vous appelé un médecin ?
R. Oui.
D. A-t-elle vomi ?
R. Je ne sais pas.
D. Que vous a-t-elle laissé en héritage ?
R. Un mobilier de 2 à 300 fr.
M. le président : Il en valait 900. Renée Blourdier vous a laissé aussi une somme de 600 francs : en tout 1.500 francs.
R. Non, cela est faux.
D. Vous avez épousé en secondes noces Geneviève Brillouet ; jouissait-elle d'une bonne santé ?
R. Oui ; sa santé était bonne.
D. De quoi est-elle morte ?
R. Elle fut prise de maux de gorge et d'estomac.
D. A-t-elle vomi ?
R. Je ne me le rappelle pas.
D. A-t-elle été longtemps malade ?
R. Cinq ou six jours.
M. le président : Trois jours, comme votre première femme. N'est-elle pas morte dans des convulsions comme celle-ci ?
R. Je ne sais pas.
D. C'est vous qui lui avez administré les remèdes ?
R. Oui, avec Jeanne Sécher.
D. N'est-elle pas décédée le 29 mai 1837 ?
R. Je crois que oui.
D. Votre femme devait hériter à peu près de 1.200 francs à la mort de ses père et mère ; vous ne lui avez pas demandé qu'elle fît un testament en votre faveur ?
R. Non.
M. le président : Vous avez dit à M. le juge d'instruction que vous n'aviez pas besoin de ce testament, parce vous auriez, jusqu'à l'âge de dix-huit ans de vos enfants, l'usufruit des biens que Geneviève leur laisserait. On comprend dès-lors pourquoi vous n'avez pas demandé à cette femme, ainsi qu'à la première, qu'elle fît son testament avant son décès.
D. Geneviève Brillouet n'est-elle pas accouchée au milieu de ses souffrances ?
R. Oui.
D. Qu'avez-vous fait de l'enfant ?
R. Je l'ai enterré dans ma buanderie.
D. Vous avez eu trois enfants de votre seconde femme : l'un d'eux, Joseph-Victor Clémot n'est-il pas mort ?
R. Oui, quelques jours après sa mère.
D. Pourquoi n'avez-vous pas voulu qu'il restât chez le nommé Véron, qui s'était engagé à le garder pendant huit jours ?
R. Je ne pouvais rester sans lui.
D. Combien de jours sa maladie a-t-elle duré ?
R. Trois jours. (Mouvement dans l'auditoire)
D. A-t-il vomi ?
R. Je ne crois pas ; il criait beaucoup.
D. A-t-il été visité par un médecin ?
R. Oui.
D. Le médecin n'est-il pas venu malgré vous ?
R. C'est Jeanne Sécher qui est allée le chercher.
D. Le 20 février 1838, vous avez épousé une troisième femme, Marie Boudu ?
R. Oui.
D. Avez-vous vécu longtemps avec elle ?
R. Sept mois.
D. Quelle était sa santé ?
R. Mauvaise ; elle se plaignait presque toujours.
D. Ne vous a-t-elle pas institué son héritier ?
R. Oui, le 25 juin 1838.
D. A partir de ce moment, n'a-t-elle pas été plus malade ?
R. Oui, en revenant de chez le notaire, à Chalonnes, nous avons été surpris par la pluie, depuis ce temps, elle s'est toujours moins bien portée.
D. Quel jour est-elle tombée malade ?
R. Un dimanche ; c'était le 23 septembre 1838.
D. A-t-elle souffert longtemps ?
R. Trois jours (Sensation prolongée)
M. le président : Comme les deux autres. Quelle était sa maladie ?
R. Elle se plaignait de souffrir à la tête et à la gorge.
M. le président : Lui avez-vous donné vous-même à boire ?
R. Oui.
D. Que lui donniez-vous ?
R. Du petit lait, du tilleul et du bouillon de poule.
D. On vous a vu mettre quelque chose dans le bouillon ; qu'était-ce ?
R. De la cassonade.
D. Où cette cassonade était-elle placée ?
R. Sur la table.
M. le président : On vous a vu aller à l'armoire qui était près du lit de votre femme ; qu'alliez-vous prendre ?
R. Du linge.
M. le président : Les personnes qui étaient auprès de votre femme vous ont vu à diverses reprises revenir de cette armoire, en remuant avec une cuillère le tilleul qui était dans la tasse ?
R. Si elles l'ont dit, elles ont fait un mensonge.
D. N'est-ce pas dans cette armoire que l'on a trouvé de l'arsenic ?
R. Oui, c'est vrai.
M. le président : Marie Bondu a fait un testament le 5 juin 1838 : n'est-ce pas dans ce mois que vous achetâtes de l'arsenic, chez la veuve Martineau ?
R. Oui.
M. le président : Vous avez dit que votre troisième femme était tombée malade le 23 septembre suivant ; n'est-elle pas morte le 25 ?
R. Oui (Nouvelle sensation)
M. le président : Ainsi, elle n'a été malade que trois jours ? C'est la durée de la maladie de vos trois femmes et de votre enfant. Marie Bondu n'était-elle pas enceinte quand elle a expiré ?
R. Oui. (Mouvement d'horreur)
D. Vous avez assisté à l'exhumation des cadavres de vos deux dernières femmes et de votre enfant ?
R. Oui.
D. Reconnaissez-vous que ces cadavres soient ceux de Geneviève Brillouet, Marie Bondu et de Joseph Clémot ?
R. Oui.
D. On a trouvé de l'arsenic dans votre maison ?
R. Oui ; il y en avait dans une armoire et dans le grenier.
Clémot a soutenu avec le plus entier sang froid ce long interrogatoire, lui seul n'était pas ému. Pressé par M. le président, dont les questions claires et précises lui interdisaient toute divagation, Clémot se contenta de nier ou d'affirmer, comme un homme qui s'abandonne à cette sorte de confiance brutale que la consommation de plusieurs premiers crimes non punis donne si souvent aux coupables.
On ne saurait exprimer surtout l'horreur qui glaçait tous les coeurs lorsqu'à chaque instant se reproduisaient ces questions et ces réponses : "Elle a fait son testament ? - Oui. - Puis elle est devenue malade. - Oui. - Et elle l'a été ? - Trois jours."
Puis on entend les témoins ...
Déclaré coupable d'avoir empoisonné ses deux dernières femmes et son enfant, CLÉMOT a été condamné à la peine de mort.
Ce monstre a été accompagné jusqu'à la prison par une foule immense qui l'accablait de ses invectives et de ses cris d'exécration.
[Le Mémorial bordelais : feuille politique et littéraire, du 29 mai 1839.]
DIALOGUE ENTRE CLÉMOT ET UN AUTRE CONDAMNÉ QUELQUES JOURS AVANT SON EXÉCUTION :
"Clémot : Qu'as-tu donc, tu as l'air triste ?
Bodin : Il y a bien de quoi, que je suis malheureux !
Clémot : On dit que nous serons "rognés" dans quelques jours.
Bodin : Ah ! mon Dieu, je tremble en pensant à paraître devant Dieu. Ah ! si j'avais écouté les bons conseils, je ne serais pas là. Mon Dieu ! mon Dieu !
Clémot : Il faut rire, chanter et manger, et puis vogue ; ne vois-tu pas comme je chante (il chantait, en effet, souvent).
Bodin : Tu peux donc manger, toi ; ça m'est impossible. Oh ! non, je prie Dieu, je lui demande pardon.
Clémot : Allons donc, demain nous jouerons à la boule avec nos têtes dans l'allée du diable."
[Considérations physiologiques et morales sur la peine de mort par Joseph Dumont.]
JOSEPH CLÉMOT a été exécuté à Chemillé, sur la place publique, le 11 juillet 1839, à midi, à l'âge de 35 ans, en présence de 10.000 personnes.
Fils de Pierre (vers 1746 - 1807), marchand de balais, métayer, soldat royaliste, et de Marie Verger (1764 - 1829), domestique, fileuse, JOSEPH CLÉMOT est né à Saint-Laurent-de-la-Plaine le 29 pluviôse an XII (19 février 1804).
Il avait épousé à Saint-Laurent-de-la-Plaine, le 20 novembre 1827, Marie Blourdier, couturière, fille de Mathurin et de Perrine Lehoreau, née le 4 messidor an II (2 juillet 1794) ; décédée le 7 mars 1828 ;
Puis, en secondes noces, à Neuvy-en-Mauges, le 12 octobre 1830, Geneviève Brillouet (13 floréal an VIII/1800 - 1837) fille de Joseph et de Jeanne Braud, dont il eut Jeanne (1831- ?), Jacquine-Jeanne (1833 - 1834) et Joseph-Victor (21 juillet 1835 - 4 juin 1837) ; décédée le 29 mai 1837 ;
Puis, en troisièmes noces, à Neuvy-en-Mauges, le 20 février 1838, Marie Bondu (7 août 1806 - 1838), fille de Pierre et de Jeanne Mace ; décédée le 26 septembre 1838.
AD49 - Registres d'état-civil de Saint-Laurent-de-la-Plaine et de Neuvy-en-Mauges