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La Maraîchine Normande
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11 décembre 2025

SABLONVILLE (NEUILLY-SUR-SEINE) (92) - 1820, LE MARAÎCHER DE SABLONVILLE

 

 

 

LE MARAÎCHER DE SABLONVILLE

 

En 1820, il y avait à Sablonville un pauvre maraîcher, ancien soldat en retraite.


Ce vieux débris de l'empire avait obtenu la fourniture des légumes qui se consommaient à Saint-Cloud ; séjour, comme on le sait de ces anthropophages que la restauration avait imposés à la France avec le joug de l'étranger. Le maraîcher cependant n'avait pas trop à s'en plaindre, quoiqu'il n'y eut que le bois de Boulogne entre eux et lui. Et quoiqu'il entendit souvent murmurer toutes sortes de blasphèmes et d'injures contre leur odieux despotisme, ainsi que leurs outrageantes dilapidations, il trouvait assez son compte dans les rapports que son petit commerce lui procurait avec cette famille anti-nationale, aujourd'hui, grâce au ciel ! bannie pour toujours du sol de France. Il payait son loyer, nourrissait sa petite famille et se vêtait proprement avec le produit du coin de terre qu'il fécondait de sa sueur.

 


Le maraîcher avait deux fils et une fille, Jacques était le nom de l'aîné, l'héritier présomptif de son nom, de sa bêche, de sa royale pratique et de sa petite charrette, qu'Austerlitz, son chien, gardien de son manoir, traînait tous les jours au château, sous la conduite de Jacques, alors âgé de 10 ans.


Un jour de printemps, c'était un vendredi, jour de sinistre augure, Jacques et Austerlitz cheminaient lentement dans le bois de Boulogne. Le soleil dardait, il faisait chaud, le char aux navets, carottes, persil et autres ingrédients du pot-au-feu, était plus chargé qu'à l'ordinaire ; il contenait en outre un paquet qu'un "ilote" de Sablonville envoyait à un "ilote" de Saint-Cloud, car en ce temps d'esclavage, il n'y avait que des "ilotes" partout. Jacques avait sur ce paquet un droit de commission, 12 sous l'attendaient au port, aussi suait-il à grosses gouttes en pensant au trajet qu'il lui restait encore à faire pour accomplir sa double tâche. Austerlitz se reposait souvent, au grand désespoir de Jacques. Pendant une de ses stations, un élégant tilbury vient à passer. En entendant le brillant trot et le fier hennissement du cheval qui fait trembler le sol, Austerlitz, soit par oisiveté, soit républicanisme, ou par envie ou mû par un juste sentiment d'égalité, se met à donner de sa belle voix dans les airs.

 


Le cheval du tilbury se cabre, Austerlitz, dont l'humeur n'était pas moins hautaine, se révolte aussi contre l'autorité de Jacques. La charrette aux légumes, étrangère à ce conflit d'ambitions et mal préparée à une secousse imprévue, perd contenance, se démantibule et s'éparpille sur le sol au milieu de la récolte potagère, laissant rouler loin d'elle le paquet, dont le port s'évanouit avec elle. Pauvre Jacques en pousse un cri d'alarme et de désespoir qui retentit au loin. Sa douleur enfantine, éveille l'attention du monsieur au tilbury, lequel monsieur bien qu'il parût pressé, et que tout révélât en lui une préoccupation élevée, s'arrête soudain, met pied à terre et vient demander le sujet du chagrin de Jacques qu'il craignait d'avoir involontairement blessé.


Jacques ne put contenir ses larmes au ton compatissant du beau monsieur qui l'interroge avec tant de bonté ! Les sanglots entrecoupent ses réponses ; bref, il appert de cet interrogatoire que le plus grand maléfice de cette catastrophe était aux yeux de petit Jacques, la perte des 12 sous que devait lui rapporter le port du paquet.


Le noble étranger que rassure sa naïve complainte, ordonne à son groom de l'aider à recueillir tout le contenu de la charrette en démolition, le fait mettre dans son tilbury, prend Jacques et son paquet à côté de lui, dit à son domestique de s'en revenir à pied, et voilà le beau monsieur et Jacques entourés des légumes et du paquet. Jugez de la surprise de Jacques ; ses yeux sont trop petits pour contempler le beau monsieur, dont l'âme s'épanouit à démêler sa joie à travers son étonnement ; sa bouche est béante et la parole lui manque. Cependant il répond à tout ce que son protecteur lui demande.


Arrivés au pont de Saint-Cloud, autre stupéfaction ; le poste sort ! se range en front ! le tambour bat au champ ! on présente les armes ! ... A qui ? A Jacques le maraîcher, portant ses choux au château dans un équipage de prince, car le beau monsieur était un prince, un prince de sang, et l'on devine à ce trait de quel sang était ce prince ! Heureuse et noble récréation, elle rappelle pareil service rendu à un bon paysan par le bon Henri ! Ces Bourbons sont de grands monstres néanmoins, nationalement parlant.


Inutile de dire que deux jours après, le maraîcher de Sablonville, eut la visite d'une charrette neuve, d'un petit cheval pour la traîner et d'un billet de 500 francs pour nourrir le cheval, le tout de la part du monsieur au tilbury. Ce final, est la conséquence naturelle de la première malice ... Mais qui peut-être ce beau monsieur ?  se demandait-on sans cesse sous le chaume du maraîcher de Sablonville, en vain Jacques leur en faisait-il vingt fois par jour la joyeuse et diserte description. C'était un seigneur de la cour, nul doute ; mais les connaissances du maraîcher, sur cette matière ne l'aidaient pas beaucoup à éclaircir ce mystère.


Enfin, un jour que les eaux jouaient à Saint-Cloud, Jacques avec ses frères et sa soeur jouaient dans le parc sous la surveillance du maraîcher et de la maraîchère. La famille royale se promenait par hasard dans cette partie du bois : "Oh ! papa, maman, ma soeur, mes frères ! voilà ! voilà le beau monsieur ! Tenez, voyez-vous, donnant le bras à cette jeune dame, à la gauche du roi." Toute sa famille de se mettre à genoux sur leur passage et de bénir cette autre famille dont l'auguste fils avait causé tant de bonheur au maraîcher de Sablonville.


Ce maraîcher est mort depuis, quelques mois après l'assassinat du duc de Berri.

 

 

 

 

 

(Brid'oison) - Journal La Gazette de Metz du 16 mars 1832.

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