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La Maraîchine Normande
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3 septembre 2025

SAINT-JEAN-DE-CORCOUÉ (44) - JEAN-AIMÉ GANACHAUD, LE MEUNIER QUI VOULAIT ÊTRE MAIRE.

 

LETTRE DE PLUSIEURS HABITANTS DE SAINT-JEAN-DE-CORCOUÉ ADRESSÉE AU JOURNAL L'HERMINE DU SAMEDI 22 AVRIL 1837 (N° 750).

 

 

Saint-Jean-de-Corcoué (Loire-Inférieure), 16 avril 1837

 

 

LE PRÊTRE GRIS

 


Un meunier, peu favorisé de la fortune et avide d'honneurs, a considéré les honoraires d'un maire comme un gâteau fort sucré. Ainsi, en promenant des sacs de farine, songeant toujours aux 240 francs attachés à la qualité de maire de cette commune, il s'est efforcé, par un étalage de sciences qu'il n'a jamais possédées, de mériter la réputation de docteur. L'homme qui ne sait que cultiver sa vigne, s'y laisse prendre facilement. Il se fait des élections, et notre meunier, au moyen de certaines manoeuvres que le paysan lui passe volontiers, devient adjoint ; puis, toujours par la même voie, maire, ou, selon ses expressions, major de la commune.

 

 


 

C'est peu pour notre meunier. Devant sa maison est un antique cimetière avec les ruines d'une ancienne église. Persuadé que la maison pourra devenir un cabaret, il se mettrait en quatre pour réédifier cette église. Le fait suivant pourra donner une idée des sentiments qui l'animent dans cette opération : il n'y a encore que quelques semaines, ce magistrat était entouré de différentes jeunes personnes de 17 ans environ, de garçons meuniers, etc. Pour plaire à cette assemblée, plus curieuse que réfléchie, il fait l'étalage de quelques haillons d'ornements sacerdotaux que sa défunte belle-mère a sauvés des ravages de la révolution de 93, et pour mieux égayer cette assemblée folâtre, ce magistrat s'est revêtu (il l'avait déjà fait en présence de plusieurs personnes) d'une étole, d'un manipule et d'une chasuble. Dans cet accoutrement, il a débité une diatribe scandaleuse à laquelle il a donné le nom de sermon, et qu'il a commencé par ces mots : Homo missus est adeo ; je suis l'envoyé de Dieu ; celui qui marche sur mes traces ne périra pas. Fort habile dans l'art de dire des impiétés, notre meunier-prêtre a fait rire son auditoire pendant une demi-heure à peu près ; conduite sans doute bien digne d'un tel magistrat ! Qu'a-t-il dit dans cette prédication ? Nous sommes tentés de croire qu'il l'aura assaisonnée de mots sonores tels que ceux-ci : "Ceux qui avaient dit que nous n'aurions pas de prêtre dans notre ville sont des brigands, des restes du Chêne et de la duchesse." C'est du moins la doctrine qu'il prêche jusque dans les cabarets. Disons plus : C'est ainsi, de son propre aveu qu'il s'exprime devant M. le préfet pour faire connaître ses plus respectables administrés qui sont des monstres à ses yeux, parce qu'ils ne pensent pas toujours comme lui. Conduite admirable dans un maire ! Cependant, si ses paroles méritent foi, loin d'être réprimandé à la préfecture, il y recevrait des applaudissements ; il serait même le camarade de M. le préfet. Un préfet devenu le camarade d'un meunier de village, est-ce chose croyable ! Il est du moins bien certain que notre meunier, pour couvrir ses illégalités, nous a souvent répété cette belle phrase : "Mes amis, je suis camarade avec M. le préfet !" Au reste, le fait suivant nous forcerait "quasi" d'ajouter foi à cette camaraderie.


Dans le mois de janvier dernier, une liste électorale, illégale sous dix ou douze points, avait été publiée sans aucune signature, même du meunier maire ; en conséquence, de justes plaintes ont été portées à M. le préfet, qui n'aura certainement pas manqué de prescrire d'en faire un légale. En existe-t-il une autre ? Nous le supposons, sans raison ; mais cette nouvelle liste électorale, si tant est qu'il en existe une, ne doit pas avoir plus d'authenticité que la première, puisque, faite par le maire seul, elle n'a été ni publiée ni affichée. Malgré cela, le meunier-maire l'aurait fait recevoir à la préfecture : ce meunier aurait donc le bras bien long ! Alors il pourra monter à l'autel pour y singer impunément les saints mystères comme il a déjà singé dans son cabinet le ministère de la divine parole.


Il nous semble que M. le maire ferait bien mieux d'employer son temps à étudier les lois qui doivent le guider dans ses fonctions, et qu'il fronde à chaque instant :


1° Foulant au pied l'article 56, ce magistrat laisse quelquefois passer plusieurs semaines avant de rédiger les actes des naissances qu'on lui déclare ; aussi les fautes les plus grossières, telles que des noms de famille dénaturés, des dates de naissance interverties se lisent sur ses registres.


2° Au mépris de l'article 75, il se permet, au moins quelquefois, d'enregistrer ses actes de mariage, sans avoir fait déclarer aux parties qu'elles veulent se prendre pour mari et femme. Nous en avons un exemple sous les yeux, et qui a excité les plus grands murmures.


3° Envoyer des délibérations du conseil municipal, sans cachet de la mairie, convoquer quelques membres de son conseil pour des affaires qui regardent la commune, et laisser les autres membres ; convoquer des réunions du conseil pour des heures si rapprochées de la publication, que les conseillers n'aient pas le temps de se rendre à la mairie ; dire aux conseillers qu'il n'a pas invités, et qui, prévenus par les autres, se rendent à la séance, qu'ils n'ont pas droit  cette séance, sont de ces actes d'autorité que notre meunier se permet et qu'il croit très-conformes aux lois.


4° Enfin, sous les autres maires, les affiches publiques se faisaient de manière à ce que le public en avait connaissance ; aujourd'hui elles ne se font dans aucun lieu patent. Aussitôt la réception des pièces, M. le maire les plâtre sur les murs de son cabinet pour lui servir de tapisserie ; et, personne, à moins de se transporter dans le cabinet du maire, n'en a connaissance. Qu'on se plaigne ou non, il n'en démordra pas, a-t-il dit.

 


 

Cet ambitieux meunier s'appelait Jean-Aimé Ganachaud. Il était fils de Pierre-Luc Ganachaud et de Jeanne-Angélique-Thérèse Micheneau . Il était né à Saint-André-Treize-Voies (85), le 23 pluviôse an VI (11 février 1798), au village de La Ronde.


Il avait épousé, à La Bénate, le  30 septembre 1822, Anne Cavolleau, fille de Pierre Cavolleau et de Marie Babinot, née à La Bénate, le 22 fructidor an IX (9 septembre 1801). Elle est décédée à La Bénate, Saint-Jean-de-Corcoué, le 15 décembre 1840, à l'âge de 39 ans.

 

De cette union sont nés :

 

- Anne-Joséphine-Hortense, née à La Bénate, le 20 février 1824 ; cultivatrice, célibataire ; décédé à La Bénate, le 8 juillet 1844, à l'âge de 20 ans ;

 

- Jean-Pierre, né à La Bénate, le 4 août 1826 ; meunier ; marié à St-Jean, le 26 août 1848, avec Marie-Julie-Anne Padiolleau ;

 

- Virginie-Joséphine, née à La Bénate, le 5 novembre 1828 ; lingère / aubergiste ; mariée le 6 août 1849 avec Jean-Marie Peltier ;

 

- Aimée-Marie, née à St-Jean, le 20 janvier 1833 ;

 

- Angèle-Victorine-Éléonore, née à St-Jean, le 6 juillet 1835 ; mariée le 29 août 1863 avec Jean-Pierre-Mathurin Charrier.

 

JEAN-AIMÉ GANACHAUD est décédé à La Bénate le 13 mars 1843, à l'âge de 45 ans. (détail curieux, l'acte de décès est daté du 4 mars)

 

 

Jean-Aimé Ganachaud fut adjoint au maire en août 1835, puis maire au 20 septembre de la même année, fonction qu'il conserva jusqu'au 24 septembre 1840.

 

 

 

 

Dessin du meunier par Alfred Dumont - 1886 - Musée d'Art et d'Histoire de Genève

Journal l'Hermine du samedi 22 avril 1837

AD44 - Registres d'état-civil de La Bénate et de Saint-Jean-de-Corcoué
 

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