JOIGNY (89) - LA MEILLERAY-DE-BRETAGNE (44) - DOM ANTOINE SAULNIER DE BEAUREGARD (1764 - 1839)
DOM ANTOINE SAULNIER DE BEAUREGARD
Docteur de Sorbonne
Abbé de la Trappe de Melleray
Anne-Nicolas-Charles Saulnier de Beauregard naquit à Joigny (89), paroisse Saint-Jean, le 21 août 1764, dans le diocèse de Sens, d'une famille aussi distinguée par la piété que par le rang et l'ancienneté, et fut baptisé au même lieu le 14 avril 1765.
Il fit ses études à Paris avec tant de succès, qu'à quatorze ans, il put commencer le cours de philosophie. Élevé successivement aux grades de bachelier, de licencié et de docteur en théologie, il fut ordonné prêtre dès qu'il eût atteint l'âge requis, et pourvu d'un canonicat dans le chapitre métropolitain de Sens. Il s'y faisait remarquer par sa régularité, partageant son temps entre l'étude et les obligations canonicales, lorsque la révolution vint épouvanter le monde et renverser toutes les positions.
Témoin, à Paris, des premiers meurtres qui ont été l'affreux prélude de tant d'autres, et averti que tous les prêtres ne tarderaient pas à être arrêtés dans la capitale, comme dans un vaste filet, il n'attendit pas le jour où les portes furent en effet fermées, et il se retira d'abord en Belgique, puis en Hollande, et enfin à Londres.
Il était depuis un an dans cette grande ville, lorsqu'il entendit parler des religieux de la Trappe établis à Lulworth. Arrivés en Angleterre pour passer en Amérique, ils n'avaient pu résister aux généreuses instances du noble et pieux M. Weld, père du cardinal Weld, qui les avait recueillis dans un modeste asile, en attendant qu'il leur fit bâtir un monastère non loin de sa résidence, là même où furent accueillies et consolées de royales infortunes.
A cette nouvelle, M. Saulnier de Beauregard, pressé intérieurement de se retirer au milieu d'eux, s'arrache brusquement à ses amis et court se cacher à Lulworth. C'était au mois de juin mil sept cent quatre-vingt-quatorze.
Après un an de noviciat, pendant lequel il donna des preuves de son mérite non moins que de sa ferveur, il fit profession, et remplit successivement les emplois d'économe, d'hôtelier, de prieur.
En 1810, à la mort du révérend Père Maure, il fut élu supérieur, et en mil huit cent treize, premier abbé du monastère à Lulworth, qui prit sous sa conduite des accroissements considérables.
Invité en 1816 par Louis XVIII, à repasser en France, le père ANTOINE a eu le bonheur et la gloire de relever de ses ruines l'antique monastère de Melleray, fondé au XIIème siècle par des religieux anglais. Tout le monde sait quelle est devenue en peu d'années la splendeur de cette solitude, grâce aux soins infatigables et au zèle éclairé de ce guide habile. Il savait faire fleurir en même temps, et avec un égal succès, la ferveur et l'industrie. L'agriculture était sûre de trouver à Melleray de savantes leçons et l'exemple de toutes les améliorations utiles. Tout le pays en aurait retiré les plus grands avantages, si la jalousie n'était venue empoisonner une louable émulation.
Le père ANTOINE voulait que ses religieux édifiassent la contrée sans lui être à charge, qu'ils fécondassent par leurs sueurs le sol où ils priaient, et que l'industrie, achevant ce que la culture des champs avait commencé, les bras distribués dans des ateliers au nombre de vingt, formassent comme une colonie capable de se suffire à elle-même. Nous nous trompons : il voulait répandre au-dehors des bienfaits, il voulait que son monastère fût une source intarissable d'aumônes et d'exemples salutaires, même sous le rapport temporel.
Tous ceux qui ont visité Melleray peuvent attester la bonté des produits, le perfectionnement des moyens, l'habileté des ouvriers, et en même temps la grâcieuse et noble hospitalité qu'on était sûr d'y rencontrer. On ne pouvait se lasser d'admirer tant d'activité et un ordre si parfait, une industrie si ingénieuse, et une ferveur si touchante. Il semblait, à la ponctualité de l'obéissance, qu'il n'y avait là qu'une volonté, et pourtant c'était comme un peuple, car en peu d'années, de cinquante-six ouvriers, avec lesquels le père ANTOINE avait traversé la mer, accourus de France, d'Espagne, d'Irlande, d'Écosse, d'Angleterre et d'Italie. Ils n'avaient qu'un coeur et qu'une âme ; la sagesse, la fermeté douce du père abbé les gouvernait tous comme un seul homme.
Bienfaiteur de toute la contrée, DOM ANTOINE ne laissait aucune infortune sans soulagement, aucune douleur sans consolation, aucune louable ou pieuse entreprise sans secours. Il était l'ami, la lumière, le directeur de presque tous les ecclésiastiques des paroisses voisines de Melleray.
Nommé vicaire-général de son ordre en France par le pape Léon XII, il se démit de cette charge en 1832 : c'est l'époque des désastres de Melleray ; ils ont servi à montrer la fermeté, le courage, la patience, la longanimité, la charité de DOM ANTOINE.
Les hommes du monde qui ont eu occasion de le voir, admiraient en lui un savoir profond, un tact fin, une urbanité exquise, une grande science du monde, un esprit vif, délicat, des saillies heureuses, tout le charme d'une éducation parfaite et de la meilleure compagnie, sans qu'ils pussent néanmoins oublier un seul instant le religieux, tant il était fidèle à toutes les convenances et à toutes les vertus de sa profession !
Révéré et chéri de ses religieux comme un père, il leur a laissé un riche héritage de bons exemples. Comme les anciens pères du désert, il a vécu dans la crainte des jugements de Dieu. Il disait souvent qu'il serait trop heureux si le Seigneur permettait que, pour obtenir la gloire éternelle, il demeurât jusqu'à la fin du monde dans le purgatoire, et il implorait encore cette grâce quelques moments avant de mourir. C'est ce qui explique la rigueur avec laquelle il se traitait lui-même ; rigueur telle, qu'il a fallu non seulement recourir aux instances les plus réitérées, mais le menacer même d'un chapitre-général, pour lui faire accepter quelques adoucissements devenus indispensables. Il a été cruellement travaillé, pendant toute sa vie, d'un rhumatisme qu'il avait contracté dès la première année de sa profession, en observant trop à la lettre, dans une hôtellerie, l'obligation de coucher sur la dure.
La nuit qui a précédé sa mort, après de violentes crampes d'estomac, qu'il avait souffertes sans recevoir aucun soulagement, parce que l'éloignement et les ténèbres n'avaient permis à personnes de connaître son état, (il occupait un cabinet séparé du dortoir, et il ne voulait pas qu'on veillât auprès de lui), cette nuit même, disons-nous, à cause de la solennité de l'Épiphanie, il se leva à une heure, pour se rendre au choeur. Mais, à quelques pas de sa cellule, ne pouvant plus se soutenir, il tomba loin de tout secours au milieu du corridor. Le bruit de sa chute et quelques gémissements entendus, comme par hasard, par un religieux qui passait à une autre extrémité de la maison, empêchèrent seuls qu'il ne mourût dans cet endroit. Il fut relevé et reporté à sa cellule. Alors, ne se dissimulant plus la gravité de son état, il s'empressa de demander les sacrements, les reçut avec une admirable présence d'esprit, donna à ses religieux ses derniers avis avec plus d'éloquence et d'onction que jamais, et s'endormit du sommeil des justes, sans effort et sans agonie.
Le concours extraordinaire de la population et des ecclésiastiques à ses obsèques atteste la vénération profonde qu'on avait pour lui. Les religieux ne dissimulaient point qu'ils perdaient un père. Leurs chants entrecoupés de soupirs, étaient des gémissements autant que des prières : juste et douloureux tribut de leur reconnaissance au fondateur et au premier abbé de leur maison depuis qu'elle a passé de l'observance mitigée des Bernardins à la stricte observance de Saint Benoît.
L'Hermine du 14 février 1839
AD44 - Registres d'état-civil de Melleray