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La Maraîchine Normande
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27 août 2024

TRÈVES (ALLEMAGNE) - RIO-DE-JANEIRO (BRÉSIL) - ANTOINE-JEAN-HENRI THÉODORE DE CAROVÉ, COLONEL DE HUSSARDS (1741 - 1810 ?)

Antoine-Jean-Henri-Théodore de Carové est originaire de l'électorat de Trèves, ville où il naquit le 30 novembre 1741.


Sur ses états de services, dans le but de mieux faire valoir son ancienneté, il se vieillit d'un an, mais son acte de naissance paraît devoir faire foi.

 


 

Ce document, établi à Trèves le 3 mars 1775, par le recteur de Saint-Gangolf, église où il a été baptisé, le dit fils d'Élisabeth de Vacano et de "consultissimus et clarissimus vir ac dominus Antonius Henricus a Carove", comte palatin, échevin consulaire, conseiller intime de l'électeur. Cette naissance lui vaut de trouver dans son berceau un brevet d'officier : il a, en effet, en 1743 - à deux ans ! - une patente d'enseigne dans les troupes de l'Empire.


Les débuts comme la fin de sa carrière sont environnés d'une obscurité voulue. Sur l'annuaire de 1790, il s'intitule baron, mais on sait que sous l'ancien régime on prenait facilement un titre dès qu'on accédait aux degrés supérieurs de la hiérarchie.


En tout cas, il était, sans conteste, cousin de gentilshommes rhénans connus, entre autres de Félix de Wimpffen, le futur général. D'ailleurs il ne fut pas seul de sa famille à servir dans les rangs français. Son frère Antoine, né à Andernach, entré au service en 1772, commande pendant quelques temps le 3e hussards (Esterhazy) comme lieutenant-colonel et est tué en Italie à la tête du 1er hussards. Son frère Stanislas sert en France de 1786 à 1792 : ce laps de temps minime lui permet presque, d'ailleurs, d'obtenir l'épaulette de capitaine.


La première mention que nous ayons trouvée de lui date de la seconde guerre de Sept ans. Il est à cette époque lieutenant dans la légion royale et est compris sur un cartel d'échange de prisonniers. Il est entré au service de France comme volontaire dans les volontaires royaux en 1757 : il est nommé lieutenant en second le 9 avril 1758 ; il est lieutenant de dragons dans la légion royale le 2 octobre 1761, aide-major dans Esterhazy le 10 février 1764 ; il a rang de capitaine le 21 mai 1766 ; il est nommé major le 16 août 1775, lieutenant-colonel le 22 août 1779 ; colonel-lieutenant commandant le régiment de Conflans le 10 mars 1788, mestre de camp commandant le 1er mars 1789, maréchal de camp le 25 juillet (?) 1791.

 

 

Il est fait chevalier de Saint-Louis le 22 janvier 1779.


Pendant la guerre de Sept ans, il s'est distingué, il a été blessé, il a eu un cheval tué sous lui en 1759. La même année, au siège de Munster, il fait prisonnier M. de la Chevalerie, général hanovrien qui voulait forcer le blocus de la place et était porteur de papiers relatifs à sa défense et des patentes du prince Ferdinand pour y commander. Cette capture, constate le maréchal d'Armentières, accéléra la prise de la ville. En 1760, Carové est blessé "en une sortie de Waldeck" ; plus tard, il a un second cheval tué sous lui, à Grebenau, sous les yeux du comte Esterhazy, sous les ordres de qui il sert et qui est à même de l'apprécier.


Lors de la formation du régiment de ce nom, il y est nommé aide-major sous les mestre de camp commandant, M. de Boufflers. Il est major de ce dernier jusqu'en 1779 et Boufflers lui conserve son affection au point de lui servir de père au moment de son mariage et de lui abandonner, en 1779 (septembre), l'entière disposition de sa bibliothèque. Il ordonne à la dame Lafleur, son intendante, de "l'y laisser prendre tous les livres qui lui conviendront".


Carové saura, du reste, pendant toute sa carrière, admirablement profiter des gens que le hasard a mis sur sa route, surtout s'ils sont devenus ou restés influents. Il serait malsonnant, toutefois, d'accoler à son nom l'épithète d'intrigant, car ce qualificatif ne s'applique guère qu'à ceux qui réussissent et la carrière de Carové fut loin d'être aussi brillante que l'eussent pu faire présager ses réelles qualités : tact, énergie, beaux services de guerre et savoir-faire.


Il nous apparaît plutôt comme un quémandeur que comme intrigant. Il faut dire, à sa décharge, que son père avait, en 1761, pendant la guerre, fourni au roi de France pour 20.000 livres de grains, somme qui ne fut jamais remboursée. D'autre part, les biens qu'il possédait dans l'électorat de Trèves avaient été mal vendus et l'argent qui en provenait avait été mal placé. Telles furent les causes de la gêne que trahit toute sa correspondance, particulière ou administrative.


Dès 1771, il est proposé pour la croix de Saint-Louis en raison de sa belle conduite à Munster : en 1777, la proposition est renouvelée. Esterhazy écrit au ministre Montbarrey et en même temps, 16 mars, à Saint-Paul, chef du bureau de la guerre : "Carové mérite la croix à tous égards", dit-il. En 1778, même demande. Le lieutenant-colonel Werneck l'annote en parlant du zèle du candidat. Esterhazy estime qu'ayant été trouvé trop jeune pour être nommé lieutenant-colonel, "il est juste qu'il éprouve par une grâce du Roi la satisfaction qui est dûe à sa manière de servir".


Le comte de Choiseul, à qui les demandes de grâces sont présentées, met les choses au point et ce sera un an plus tard seulement que Carové recevra cette distinction. En revanche, les indemnités s'accumulent.


Il a eu 500 fr. de gratification le 27 juillet 1769, 600 fr. pour le camp de Compiègne, 400 fr. le 26 janvier 1773.


Le 25 février 1781, son cousin, Wimpffen, sollicite pour lui du marquis de Ségur, secrétaire d'État à la guerre, une rente viagère en remplacement des biens qui lui seraient dus de l'héritage de son père. Il invoque le précédent établi par d'autres officiers étrangers, MM. de Wittgenstein et de Weillenau, qui "quoique d'un grade supérieur à celui de Carové, n'avaient pas les mêmes droits que lui du côté des services". Carové avait, en effet, vendu ses domaines allemands et placé en France, chez M. de Beaumont, receveur des deniers du roi, les sommes qui en étaient résultées.


Le 17 octobre 1781, le même Wimpffen annonce à Carové que sa demande de pension a peu de chances d'être acceptée, "ce genre de grâces étant suspendu par la nécessité d'une économie rigoureuse : vous devez vous estimer très heureux si vous obtenez une gratification extraordinaire".


En mars 1782, cette faveur lui est accordée et il reçoit la somme en question : un peu plus tard, sa pension est portée à 1.000 livres. Il désire à cette date augmenter ses appointements en faisant campagne et, le 17 février 1782, il demande au duc de Coigny de le prendre avec lui si la guerre survient. Le duc lui répond que jamais Esterhazy n'acceptera qu'il quitte son régiment où il est très nécessaire : "D'ailleurs, ajoute-t-il, le 21 juin 1782, on est tout à la paix".


Carové ne part pas et se console en chassant sur les terres du duché de Guise, en vertu d'une autorisation sollicitée pour lui auprès du prince de Condé par d'Autichamp, un autre maréchal de camp de sa connaissance, le "fidèle d'Autichamp" de l'émigration.


Pour se concilier les bonnes grâces de Montmorin, il lui écrit à Madrid en le félicitant avec une "anticipation trop marquée". Montmorin, qui ignore "la prétendue destination que le public de Paris a jugé à propos de faire de lui", répond le 10 avril 1783 "qu'il n'a pas le plus léger antécédent sur l'objet des bruits qui ont couru à son sujet". S'agit-il déjà de la place du ministre de la guerre, qu'il n'occupera qu'à la mort de Vergennes ?


Le 26 août 1783, l'infatigable quémandeur écrit au maréchal de Broglie de l'appuyer dans sa demande d'avancement. Le duc lui répond, de Metz, le 2 septembre, qu'il a fait connaître au ministre l'intérêt qu'il y prend et "la vérité, que vos corps (de cavalerie légère) doivent être commandés par des anciens militaires (et non par des gens de cour)".


Autre demande au début de 1784 : Broglie répond à Carové "qu'il se joindra volontiers à M. d'Esterhazy pour faire connaître au ministre combien ses services méritent d'être récompensés".


Entre temps, Carové avait prié d'Autichamp d'obtenir pour lui du duc de Chartres une place dans le régiment Colonel-Général. Kellermann lui fut préféré. Cette déception, bien que calmée par une pension  de 1.000 livres obtenue pour lui par Esterhazy le jour où ce dernier fut nommé cordon bleu, fut grande et s'augmenta bientôt en raison de la lettre suivante que lui écrivit son propriétaire :


"Paris, le 4 janvier 1784.
C'est sans doute, mon cher vicaire, la multiplicité des demandes de colonel dans vos corps qui rend le ministre si difficile (c'est du hongrois traduit en français, mais on comprend quand même) à placer un ancien lieutenant-colonel. Votre proposition dépend de M. le duc de Chartres seul et je crains qu'il n'ait des engagements. M. le maréchal de Broglie prolongera son séjour à la campagne où son gendre (Comte Louis d'Helmstadt) et sa belle-fille [fille] ont eu la petite vérole. Il a été réglé entre les parents du prince de Hesse qu'il resterait au régiment jusqu'à ce qu'il pût avoir la place de colonel commandant de Bouillon qu'a Félix Wimpffen (le régiment de Bouillon était au camp de Saint-Roch à cette date), et qu'alors il prendrait cette place en attendant la vacance du régiment."


Vous voyez que cela n'est pas prompt ...


Carové espère avoir plus de facilité à passer dans un régiment de chasseurs ; mais c'est déjà, entre chasseurs et hussards, la lutte des deux subdivisions de la cavalerie légère : les chasseurs n'aimant pas "l'esprit hussard" et les hussards croyant déchoir en passant dans les chasseurs. Là encore, il est déçu : les chasseurs ont la vogue ; il est impossible d'y trouver une place de colonel. Boufflers s'emploie pourtant à l'appuyer.
"Je me réjouis bien, si nos efforts combinés réussissent, de vous voir une fois en votre place : alors ce sera vous-même qui travaillerez pour vous et les choses iront bien car, la guerre une fois arrivée, vous n'avez plus besoin d'amis pour faire votre chemin : il ne vous faudra que des ennemis. Mme de Sabran (qui avait été reçue à Rocroy par Carové à l'un de ses passages) a été enchantée de votre réception".


Le 17 février 1784, Coigny le prévient que des deux régiments de chasseurs disponibles, l'un est donné à M. de Lezay, du régiment de Laval, l'autre à M. de Treffa, du régiment de Schomberg.


Il ne lui reste plus qu'à continuer ses services au régiment d'Esterhazy et il en écrit à Caraman, un autre officier général de sa connaissance. Ce dernier lui répond le 21 novembre 1784, de Metz, qu'il appuie la demande d'Esterhazy tendant à le conserver comme colonel du régiment de son nom. "Je répéterai ce que j'ai toujours dit, c'est que le commandement des troupes légères devrait toujours être donné à des officiers tels que vous" (c'est-à-dire à des officiers de troupe et non à des officiers de cour).


Le double souci de Carové s'accentue encore en 1785. Malgré les espérances qu'il avait pu concevoir pour son avancement, il n'est pas encore nommé. En janvier, Esterhazy insiste sur l'impossibilité d'obtenir un régiment de chasseurs. L'intervention du maréchal de Broglie qui a apostillé sa demande a été insuffisante.


D'autre part, le 1er juin 1785, Carové à qui Calonne a conseillé de s'adresser aux tribunaux civils, réclame encore en vain le payement de la somme qu'il estime lui être due par l'État. Il s'appuie sur ce qu'il est "le plus ancien lieutenant-colonel des régiments d'hussards" et que la perte éprouvée par lui est du fait d'un des sujets du roi connu pour avoir sa confiance. Mais cette fois, ce n'est ni le capital ni l'intérêt qu'il réclame, c'est une rente viagère correspondante.


Le 17 juillet 1785, M. de Wimerange écrit au prince de Hesse pour lui dire l'entier insuccès des démarches de Carové. "Il est impossible de recouvrer les sommes qu'il a confiées à Beaumont ; il ne restera rien pour ses créanciers lorsque aura été prélevé sur ses biens le débet qu'il doit au roi".


En décembre 1785, Carové prie le maréchal de Broglie, à qui il doit sa fortune militaire, d'intercéder pour lui du maréchal de Ségur "en raison des espérances données l'année dernière de lui procurer de l'avancement". Même démarche auprès du duc de Polignac, qui lui répond, le 1er jantier : "S'il est quelque moyen de vous être utile et qu'il dépende de moi d'en faire usage, je vous prie de croire que je m'y prêterai avec plaisir".


Devant tant d'insuccès et tant de démarches vaines, un coup de tête lui fait tenter une chance nouvelle qui ne lui réussit pas d'ailleurs ; au début de 1786, il sollicite, à la mort de M. de Courville, la charge de capitaine des chasses de l'apanage du comte d'Artois : il se fait appuyer par le bailli de Crussol, capitaine des gardes du prince, le futur député aux États généraux. Le bailli lui répond, le 23 février, que "la place vient d'être donnée au marquis de Chatenoy".


Un nouvel ennui se greffe sur tant d'autres : 1.683 livres ont été payées par lui en trop, prétend-il, pour la pension de son prédécesseur, le major Antoine Wardner. Le ministre Ségur lui rétorque qu'il n'a fait de ce chef que remplir la condition établie lors de sa nomination à cette majorité.


Découragé, Carové demande sa retraite. Caraman l'en empêche, lui prescrit de différer sa lettre au comte d'Artois jusqu'à ce que Esterhazy ait vu ce dernier : il lui promet de l'appuyer auprès du prince.


C'est qu'à ce moment une autre tentative a échoué piteusement. Carové a demandé l'emploi de commissaire des guerres ; le ministre s'est fait fournir des notes sur lui. Vioménil, un autre officier général de ses amis, a été au ministère relancer M. de Wimerange, "chargé du détail du corps des commissaires". "Suivez, ajouta-t-il, cet objet avec confiance".

Malgré cet appui, rien n'aboutit.


La malchance s'acharne sur lui. Le camp de Givet est projeté en 1787 : il y aurait fait briller ses qualités manoeuvrières ; il y aurait montré son régiment de hussards aussi en main qu'en 1775 au moment où Esterhazy lui-même le faisait évoluer devant les carrosses du roi allant se faire sacrer à Reims. Il a fait en grande partie les études nécessaires à l'installation de ce camp, et, faute d'argent ou de désir d'intervenir en Hollande, ce camp reste à l'état de projet.


Il fait donner l'arrière-ban des influences dont il dispose, pour conjurer sa mauvaise étoile. En juillet, il apprend que l'avancement dans les hussards n'est donné par le ministre que sur la seule recommandation du duc d'Orléans. Il fait écrire par l'électeur de Trèves, il se décide à écrire lui-même au duc d'Orléans : il joint à sa lettre la recommandation du comte d'Artois ; il n'obtient pour réponse qu'une énigme : "Les principes du comte de Brienne sont un obstacle à sa nomination de mestre de camp du régiment Esterhazy".


A la fin cependant, la fortune lui sourit, et d'une façon bien inattendue.


Les mesures arbitraires prises par le Stathouder de Hollande, son despotisme autoritaire, provoquèrent parmi ses sujets, de 1785 à 1787, de nombreux soulèvements : les patriotes bataves s'en plaignaient vivement.


"Le 5 septembre 1785, à la suite d'un mouvement qui s'était produit à La Haye, les États de Hollande, sur le refus du prince, rétablirent l'ordre eux-mêmes. Celui-ci protesta et se retira avec sa femme Wilhelmine, soeur du roi de Prusse, en Gueldre au château de Loo. Sa retraite ne mit pas fin aux désordres et, dès le 17 mars 1786, une émeute faillit ensanglanter la capitale. La France souhaitait le succès des patriotes mais son ambassadeur Rayneval observait une attitude réservée, depuis l'insuccès des tentatives de réconciliation entre ceux-ci et le Stathouder. L'ambassadeur d'Angleterre, au contraire, soutenait avec fougue les intérêts orangistes."


Une démarche courtoise des États priant Wilhelmine de surseoir à un voyage à La Haye qui eût réveillé les troubles fut transformée en affront par les passions politiques surexcitées, le roi de Prusse exigea des excuses.


Les États de Hollande comptaient sur la France ; ils refusèrent. A ce moment, Vergennes venait de mourir, le 14 février 1787 ; son successeur aux affaires étrangères, Montmorin, inaugurait une politique d'effacement. Il eût suffi d'une simple démonstration militaire sur notre frontière du Nord pour arrêter la Hollande et l'Angleterre. Montmorin, après en avoir eu la pensée, y renonça.


"Le 13 septembre  1787, Frédéric-Guillaume, délivré de toute inquiétude sur les conséquences que pourrait avoir son initiative, donne l'ordre à ses troupes d'envahir la Hollande."


A ce moment, il semble que nous allons agir : trente-cinq régiments de la frontière du Nord sont désignés pour entrer en Hollande. Toutefois, dès le 12 octobre, les bruits de guerre cessent : "Tout est pacifié en partie dans ce pays-là, mais il n'en est pas de même de nos intérêts avec l'Angleterre qui cependant, à ce qu'on prétend, se radoucit beaucoup."


Le parti français était, dans la révolution batave, vaincu par l'intervention prussienne.


Il était nécessaire d'avoir, à ce moment, en Hollande un émissaire intelligent, parlant diverses langues et renseignant le gouvernement sur les événements. En octobre, Carové "le plus ancien lieutenant-colonel de la cavalerie de France", reçoit ordre de se rendre auprès du ministre de la guerre qui le fait partir sur-le-champ pour la Hollande "pour faire des observations militaires sur les troupes prussiennes à cette époque dans cette république".

 


 

Peu après son retour, le ministre lui annonce de la part du roi sa nomination comme colonel du régiment de Conflans, régiment de hussards formé le 25 mars 1776 de la légion de ce nom.


Il s'est décidé en effet à revenir au ministère sur les instances de deux compatriotes dont les noms se retrouveront fréquemment dans ce texte, le baron de Heymann et le prince de Hesse. Tous deux le pressent d'intriguer. Le 3 janvier 1788, d'Heymann et Hesse se rencontrent chez Esterhazy. Les deux premiers complotent en faveur de Carové : l'un glisse une lettre à l'autre, ce dernier n'ose "répondre" sur-le-champ, vu les témoins ; "on est d''avis que Carové ferait bien de venir à Paris" : la promotion paraît enfin prochaine et Hesse commence à espérer une solution favorable aux indécisions de son ami.


Le voici colonel, 10 mars 1788, et, pour un peu de temps, ses doléances vont cesser : mais dès la fin de l'année, elles reprennent.


En novembre, il a prié Mme d'Helmstadt d'intercéder par son père auprès de M. de Brienne pour lui faire obtenir l'augmentation de traitement qu'il sollicite. Il s'est fait précéder par un envoi de gants.


En décembre, il intéresse directement le maréchal de Broglie à son sort et lui demande de l'appuyer dans sa demande de supplément d'appointement.


La considération lui vient, à défaut de la fortune. Le 6 mars 1789, le duc d'Orléans constitue pour son procureur général, en ce qui concerne ses biens au bailliage de Saint-Dizier, dont il est seigneur, M. de Carové, colonel commandant du régiment de Conflans-hussards, et lui donne pouvoir d'assister pour lui à l'assemblée de Vitry-le-François, chargée de nommer des députés à la prochaine assemblée des États généraux.


Le 16 septembre 1789, l'inspecteur général Vaubecourt "dit tout le bien possible du régiment de Saxe", alors commandé par Carové ; "il rend tout haut justice à son mérite : il paraît que tout ce qu'il regrettera de sa division, ce sera ce régiment."


Mais l'estime de ses chefs ne lui suffit pas ; le 11 août 1789, il n'a pas encore reçu satisfaction au sujet de sa réclamation. "Depuis deux ans qu'il est colonel, grade que sa fortune ne lui permettait pas de remplir, il n'a pas reçu l'effet des promesses du roi dont l'intention lui avait été dévoilée de lui fixer un traitement analogue à sa position". Le ministre qui lui a annoncé les dispositions favorables du souverain a quitté son département, son successeur aussi, de sorte que Carové est depuis près de deux ans, à ses frais, à la tête de son régiment. La situation empire, car, avec la Révolution, sa pension a été réduite. Il discute, il marchande, il assiège le ministère.


Il est resté par ordre huit mois à son régiment, du 1er octobre 1789 au 1er juin 1790 ; puis six mois, du 1er octobre 1790 au 1er avril 1791, sur la Moselle, "tandis que les autres colonels étaient absents de leurs corps". Il taxe ce service "extraordinaire" à 300 livres par mois, soit 4.200 livres pour quatorze mois. Le ministère répond qu'il n'a jamais été question de donner un supplément aux officiers "forcés de rester à leurs corps" ; il rappelle les réclamations antérieures de Carové et les réponses qui lui ont été faites.


Carové ne perd pas courage : il arrive à prouver qu'il a rempli soit en Alsace, soit sur la Moselle, des fonctions supérieures. Le comité militaire de l'Assemblée nationale, saisi de la question, opine pour qu'il lui soit accordé moitié en sus des appointements dont il jouissait pendant la durée de ce service extraordinaire.


Voilà donc une somme considérable qui lui est octroyée, succédant à l'indemnité de 2.000 livres obtenue au mois de décembre 1790. Mais cela ne lui suffit pas : il réclame à Duportail (Louis Antoine Jean Le Bègue de Presle Du Portail), il réclame à Narbonne.


Le 5 novembre, le ministre signe une lettre à Carové lui mandant que "la manière distinguée dont il sert n'a pas échappé à Sa Majesté et qu'Elle est disposée à lui donner dans l'occasion des preuves de sa satisfaction". On ajoute : "Quant à sa demande d'une indemnité des dépenses qui lui ont occasionné ses établissements dans différents commandements, que le moment n'est pas favorable pour s'occuper de cet objet". Le 14 décembre, Narbonne, saisi à son tour de la question, répond 'qu'il est moins possible que jamais d'acquitter ces sortes d'objets".


Entre temps, il a obtenu le grade supérieur. La lettre d'envoi du ministre Duportail, du 20 mai 1791, spécifiait les désirs de Louis XVI. "Sa Majesté ne doute pas que vous ne justifiez son choix par votre surveillance, votre dévouement à la chose publique et par votre attention à faire exécuter strictement les décrets de l'Assemblée nationale qu'Elle a sanctionnés. Vous voudrez bien me désigner incessamment l'officier que vous avez à proposer pour être employé auprès de vous en qualité d'aide-de-camp".


Au début de juin 1791, Carové presse un de ses cousins, officier d'artillerie à Paris, au sujet des costumes qu'il a commandés, le "surtout petit uniforme" conforme au règlement du 1er avril 1791 et l'uniforme brodé que son correspondant lui déconseille de commander, ajoutant qu'on en trouve à Paris de "hasard et presque neufs à bon marché" et que personne ne s'en fait scrupule.


La fin de 1791 fut pour Carové pleine d'imprévu et de secousses de toute sorte. "Ma vie est d'être sur les grandes routes", écrivait-il. Son expérieuce et ses conseils parurent au ministre utiles à consulter, et, le 2 février 1792, Narbonne lui témoigne son désir de le voir bientôt, "ayant à s'entretenir avec lui sur plusieurs objets importants qui concernent la partie réglementaire de l'administration de la guerre".


Ce fut là un des derniers actes de sa carrière d'officier français. Peu après il émigra (ses états de service portent la mention : "donna sa démission le 22 mai 1792"). Son fils Stanislas le suivit. La date où fut constatée l'émigration est indiquée par la phrase suivante de la "Liste générale des émigrés" :


"Le 20 août 1792, par arrêté confirmé le 3 juin 1793, le département de la Haute-Marne constate l'émigration d'Antoine-Henri Carové, maréchal de camp."


Celle de son fils, "aide de camp de son père", est constatée à la même date et confirmée le 24 mai et le 3 juin 1793.


Ses biens furent vendus en 1793 comme biens d'émigré. C'est à Cologne sans doute qu'il se rendit, cette ville tenant alors comme un bureau d'intrigues.


En effet, après le 10 août 1792, les menées en faveur de la paix entre Paris et Berlin, nouées pour "la plus grande gloire du roi de Prusse" se multiplient entre les mains de Dohm, le résident de Prusse à Cologne.


La présence de Carové est mentionnée dans cette ville aux premiers jours de 1793. Il se trouve à cette époque auprès des blessés de la campagne des Ardennes qui y sont hospitalisés. Il leur porte de l'argent et assiste avec Norvins à la messe "anniversaire" de la mort de Louis XVI, après le 21 janvier 1793.


Bientôt il est mêlé à un plan par lequel le roi de Sardaigne lui donne le commandement d'une avant-garde de 30.000 Sardes ou Suisses destinés à tendre la main à l'insurrection lyonnaise fomentée par Précy, en attendant une intervention autrichienne. On sait ce que fut le siège de Lyon, 8 août - 9 octobre 1793.


La mission de Carové ne put avoir lieu : l'Autriche renonça à mettre sur pied une armée et s'opposa même à la levée de l'avant-garde sardo-suisse.


Nous entrons désormais dans une période ténébreuse de la vie de Carové.


Les lettres que nous avons retrouvées de lui et qui proviennent d'une famille alliée à celle de sa femme permettent à peine de reconstituer à grands traits la fin mystérieuse de cet ancien hussard.


"M. de Carové, voyant qu'il ne pouvait plus être utile à nos "rois", s'est retiré en Angleterre avec le grade de maréchal de champ et d'inspecteur de cavalerie. Il n'y est resté que peu de temps, le prince régnant de Portugal ayant accepté l'offre de ses services.


Il servit ce prince pendant douze ans, fut nommé commandeur de l'ordre du Christ, et indemnisé sur la cassette de la reine-mère, par une rente de 20.000 livres, de la perte qu'il avait faite, lors de l'entrée des Français en Portugal, des revenus attachés à sa commanderie. Ayant reçu l'ordre d'y rester, alors que le Roi et la famille royale partaient pour le Brésil, il alla, dès que sa mission fut remplie, rejoindre la cour de l'autre côté de l'Atlantique."


Le 8 octobre 1801, Carové écrit de Lisbonne à son beau-frère une lettre assez incohérente. Il se plaint que sa femme n'ait pu venir le rejoindre à Madrid, que ses lettres sont écrites avec des yeux remplis de larmes, "situation qui empêche de dire ce qui est nécessaire" et que depuis dix ans il n'ait rien reçu d'elle qui puisse lui permettre de tracer un plan d'avenir.


Néanmoins il n'abandonne pas l'idée d'un rapprochement et demande à son beau-frère de soigner à ce sujet le renouvellement de son passeport, et de solliciter du "vertueux Boufflers" une lettre pour l'ambassadeur de Madrid.


Le 3 juillet 1810, Carové écrivit pour la dernière fois à sa femme. Il était à ce moment à Londres, en partance pour le Brésil où il mourut, à Rio-de-Janeiro, trois mois à peine après son débarquement.


Stanislas avait eu, lui aussi, une fin solitaire, sur la terre d'exil : sa mère ignorait même l'emplacement de son tombeau en Angleterre.


Les rapports de Carové avec sa femme, très intermittents depuis le 22 mai 1792, s'étaient donc fort ralentis, ses lettres s'espacèrent encore et ce ne fut que le 25 novembre 1811 qu'elle apprit l'embarquement de son mari, déjà mort au Brésil à cette date.

 


Commandant de Cazenove - Revue de cavalerie - 1er avril 1907

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