PARIS (75) - PIERRE-JOSEPH DUMONT, ESCLAVE PENDANT 33 ANS (1768 - 1850)
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Pierre-Joseph Dumont, naquit à Paris en 1768, rue d'Anjou-Saint-Honoré ; son père était cocher du duc de Gontaut.
Simple domestique d'un officier de marine, Pierre-Joseph Dumont mérite d'être cité pour avoir éprouvé pendant trente-trois ans toutes les horreurs du plus cruel esclavage.
Il quitta la maison paternelle à l'âge de douze ans pour se mettre au service du chevalier de Ternay, capitaine de vaisseau avec lequel il fit une campagne contre les Anglais, en Amérique. Son maître étant mort durant cette expédition, Dumont resta sur le vaisseau le "duc de Bourgogne", puis ce vaisseau ayant été poussé par la tempête au port d'Alcacire, près de Gibraltar, il se rendit au camp de Saint-Roch, où ses services furent agréés dans les écuries du comte d'Artois. Il entra ensuite au service du comte de Montmery, aide-de-camp de ce prince, qui le chargea d'aller sur le brick "le Lièvre", vers le comte d'Estaing qui observait Mahon, à la tête d'une flotte.
Dès le soir même du départ d'Alcacire, en novembre 1782, une violente tempête jeta le brick avec tout l'équipage sur la côte d'Afrique, entre Oran et Alger. Soixante hommes furent engloutis sous les flots, quatre-vingts seulement parvinrent à terre, et furent aussitôt assaillis par les Koubals, horde féroce d'Arabes qui habitent entre Oran et Alexandrie. Quelques naufragés se laissèrent égorger, d'autres opposèrent une courageuse résistance, et, de ce combat inégal, dans lequel Dumont vit périr son maître, il n'échappa que trente blessés. Dumont fut de ce nombre, il avait reçu un coup de lance dans le flanc et une balle à la jambe, outre quelques coups de sabre à la tête et sur les épaules.
Le lendemain, les Arabes vinrent chercher ces infortunés, et les attachèrent à la queue de leurs chevaux : on marcha ainsi pendant huit nuits de suite, campant le jour dans les bois, et l'on arriva le neuvième jour à la montagne de Félix, demeure du scheik Osman, dont le bagne et le sérail ne se peuplaient que de naufragés. Apprenant que les captifs étaient Français, il dit : "Français, sans foi, sans loi, malins et diables", puis il les fit mettre à la chaîne. Le lendemain, après les avoir déshabillés, on ne leur donna pour tout vêtement qu'un court jupon de laine à la manière écossaise, puis on les attacha deux à deux par la cheville à une chaîne longue de dix pieds, et pesant soixante livres.
Dumont fut ensuite conduit au bagne, où il devait subir des tourments qui semblent au-dessus des forces humaines. Au milieu de tant de souffrances, de privations, et de la plus révoltante malpropreté, accablé de travaux qui n'avaient point de relâche, il guérit de ses blessures et acquit un tempérament dont la force semblait défier la barbarie de ses gardiens. Trois épis de blé de Turquie devaient suffire à sa nourriture de chaque jour : cultiver le jardin du scheik, couper du bois, défricher des montagnes, tirer la charrue, où il était attelé avec sept ou huit paires d'esclaves, telles étaient les occupations auxquelles Dumont fut condamné.
C'était peu pour lui et pour ses infortunés compagnons d'être sans cesse exposés à la bastonnade et à des coups de fusils, chargés à sel : ils risquaient souvent d'être dévorés par les lions et d'autres bêtes féroces.
Il n'avait de répit que pendant les prières que les Arabes adressent deux fois par jour à Mahomet, et dont chacune dure dix minutes ; il en profitait, lui et ses compagnons, pour voler les bestiaux, les fruits, les légumes, et même le blé, qu'ils rencontraient en leur chemin. Ce n'est pas que ce vol fût autorisé, mais rien au monde ne peut distraire un Arabe de ses prières.
Sans ces larcins ils seraient infailliblement morts de faim. Dumont raconte le plaisir qu'il éprouva avec ses compagnons à dérober un mouton qui les régala pendant huit jours. "Nous lui arrachâmes la tête, dit-il, faute d'instrument tranchant, et commençâmes la fête par les intestins, qui devaient être dans l'état que chacun s'imagine, sans nous embarrasser des coups qui pleuvaient de toute part.
Le sang ruisselait sur notre corps ; les Koubals le recueillaient avec leur doigts, et le portaient à leur bouche en s'écriant : Que le sang des chrétiens est doux ! Quelquefois si nous rencontrions en chemin une moitié d'ours ou de sanglier déchiré par les tigres ou les lions, nous demandions la permission d'achever leur rebut. Oui, mange, chien de chrétien, répondaient les Koubals ; alors nous nous disputions cet horrible partage."
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Sa barbe avait tellement cru qu'elle lui descendait jusqu'au nombril : sa peau sans cesse brûlée par le soleil, et sillonnée par les coups, était devenue couleur de chocolat foncé. Il avait les mains si remplies de callosités qu'il n'aurait pu les fermer même à moitié. La plante de ses pieds était devenue une espère de corne plus épaisse que celle des chevaux : "on aurait pu nous ferrer sans douleur", dit-il. L'énergie avec laquelle Dumont supportait les mauvais traitements, l'avait presque fait respecter de ses gardes. "Je chantais presque toujours quand j'étais rossé, ce qui m'épargnait une bonne moitié de la correction journalière ; celui-là est de fer, disaient mes gardiens, il est inutile de le toucher."
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Un prince du Maroc étant venu à la montagne Félix, Dumont se chargea de lui demander une gratification au nom de ses camarades. Le prince voulut, par l'appât des richesses, l'engager à changer de religion : "Non, répondit l'esclave français, je veux mourir dans ma religion : celui qui renie sa foi n'en connaît aucune." Il a raison, dit à haute voix le musulman, puis il tira cent sequins (mille francs) de sa poche. Dumont s'empressa de partager la somme entière avec ses compagnons, ne se réservant que cinq sequins pour lui et pour son camarade de chaîne. Le Kail, un de leurs gardiens, voulu, à force de tourments, lui extorquer cette somme ; en vain, pendant toute une année, il l'accabla de coups sans l'épargner un seul jour. Dumont perdit toutes ses forces, et résolut de mourir ; mais bientôt des accès de rage lui rendirent son énergie, et d'un coup de pierre, il creva l'oeil à son bourreau. Conduit devant le maître, il n'échappa à la mort, qu'en prêtant au Kail un blasphème contre Mahomet. Il fut seulement condamné à la "falaque", supplice qui consiste à avoir la main brisée à coup de bâton ; pour le Kail, il fut pendu à un arbre.
Ramené à pied vers le bagne, Dumont fut occupé pendant un an à tourner avec la main droite une meule à repasser les outils. Quant à sa main gauche, qui avait été si cruellement maltraitée, la guérison s'opéra sans autre remède que l'urine de ses compagnons.
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Dumont était depuis trente-trois ans dans les fers des Koubals, lorsqu'une guerre s'alluma entre eux et le bey de Titteri, vers le mois de septembre 1815. Alors Dumont trouva moyen de s'échapper avec trois cents de ses compagnons. Ils furent conduits à Alger, où leur captivité fut assez douce. "Je me croyais, dit-il, dans le pays de Chanaan". Enfin, au mois d'août 1816, lord Exmouth, après avoir bombardé Alger, fit tomber les fers d'un grand nombre de chrétiens. Lorsque Dumont apprit sur les vaisseaux anglais les événements de la Révolution française, il crut d'abord que l'on voulait s'égayer à ses dépens, et il ne fut détrompé qu'à Marseille. Dumont revint à Paris, le 24 janvier 1817, après trente-neuf ans d'absence ; il ne retrouva, de toute sa famille, qu'une soeur, dans la dernière misère, et une tante nonagénaire, qui mourut bientôt, à Saint-Germain.
L'amiral Sydney Smith le prit à son service comme messager de l'institution anti-pirate ; mais ce généreux patron ayant été obligé de quitter Paris, Dumont se vit exposé à toutes les horreurs de l'indigence. Il en était réduit à aller dans les marchés ramasser furtivement les débris de légumes, et il les mangeait dans cet état de crudité. Il eut l'idée de retourner en Afrique, à Alger, pour y servir d'interprète : mais la police lui refusa des passeports. Enfin, il adressa une pétition à Monsieur, comte d'Artois, qui lui accorda des secours, et le fit entrer à l'hospice des Incurables, le 7 mai 1819.
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Dumont, qui, pendant trente-quatre années d'esclavage chez un peuple voleur, avait conçu au sujet du larcin des idées qui ne sont pas les nôtres, eut le malheur de voler une montre à un de ses camarade, et, le 17 novembre 1819, il sortit de cette maison pour subir la justice des tribunaux.
Rendu à la liberté, il obtint sur la liste civile une pension de 400 francs.
La relation de sa captivité fut alors publiée sous ce titre : "Histoire de P.-J. Dumont, natif de Paris, maintenant à l'hospice royal des Incurables, rédigée sur ses propres déclarations, par J.-S. Quesné, ornée de deux portraits de Dumont et d'un fac similé de son écriture", Paris, 1819, in-8°. Cet ouvrage a eu cinq éditions.
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Lors de l'expédition d'Alger, en 1830, les journaux ont annoncé le départ de Dumont pour l'Afrique, comme interprète. Nous ignorons s'il est réellement parti.
C'est en 1850, à Paris, que Dumont semble avoir succomber à ses nombreuses blessures et avait à son cortège un concours innombrable d'amis qui conduisirent sa dépouille à sa dernière demeure.
Biographie universelle et portative des contemporains, depuis 1788 jusqu'à nos jours - Tome V - Paris - 1836
Histoire du malheureux Dumont, et de sa longue détention dans les différents bagnes d'Afrique, et de sa délivrance - Impr. de A. Cabasse (Épinal) - 1850