LIMOGES (87) CENEVIÈRES (46) - LOUIS NAURISSART DE FOREST, DIRECTEUR DE LA MONNAIE DE LIMOGES (1743 - 1809)
LOUIS NAURISSART
Seigneur de Brignac, Directeur de la Monnaie, Conseiller du roi,
Maire de Limoges (1781-1785 et 1791-1792), Député du Tiers (1789),
Propriétaire du château de Cénevières.
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Louis Naurissart, écuyer, conseiller du roi, directeur de la Monnaie de Limoges, maire de la ville, député du Tiers-État du Limousin à l'Assemblée Nationale, naquit à Limoges, sur la paroisse de Saint-Michel-des-Lions, le 31 janvier 1743. Il était fils de Jean-Étienne Naurissart, ingénieur et entrepreneur des ponts et chaussées de la généralité de Limoges, et de Catherine Roche.
Il venait d'entrer dans sa vingt-deuxième année, lorsqu'il épousa, à Saint-Pierre-du-Queyroix, le 3 juillet 1764, une jeune orpheline, Anne Labiche, fille mineure de Joseph, bourgeois et négociant, et de Marie Bourdeau. La bénédiction nuptiale leur fut donnée par le chanoine Chavepeyre, en présence des époux Naurissart, père et mère, et des ci-après qui signèrent à l'acte : François Sage, Vidaud, Lagorce et Jeanne Vidaud.
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La famille Naurissart, originaire de Turquie, vint s'établir à Limoges dans la première moitié du XVIIIe siècle. En 1747, lors d'une assemblée des notables chargés d'examiner les rapports et les devis de l'ingénieur Jean-Étienne, relatifs aux travaux à effectuer pour le compte de la ville, nous voyons apparaître officiellement, pour la première fois, ce nom qui fut, plus tard, celui de l'homme le plus influent et le plus riche de Limoges.
Son père, Jean-Étienne Naurissart, fils d'Arnould-Étienne - naquit et fut baptisé à Constantinople ainsi qu'il résulte du certificat délivré par l'archevêque de Carthage mentionné à son acte de mariage. Naturalisé français et fixé à Limoges, il y épousa à l'Église Saint-Michel-des-Lions, étant âgé de 30 ans, le 5 janvier 1740, Catherine Roche, veuve d'Antoine Chastain, âgée de 38 ans. Il décéda à l'hôtel de la Monnaie, le 5 janvier 1781, et fut inhumé le lendemain au cimetière des Arènes.
Son fils, Louis, fut un des principaux personnages politiques de la ville pendant les premières années de la Révolution.
Un autre membre de la famille, Georges Naurissart, ancien ingénieur pour le roi en la généralité de Limoges, fut inhumé dans l'église Saint-Michel-des-Lions le 26 septembre 1750, à l'âge de 80 ans. Il était veuf de Claude de Campagne.
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Les Labiche sont anciennement connus en Limousin où ils formèrent plusieurs branches, notamment celle des seigneurs de Reignefort, sur la paroisse d'Isle. Ils eurent trois prêtres condamnés à la déportation maritime pour refus du serment schismatique pendant la Révolution. Deux y succombèrent : un Reignefort et le frère de Mme Naurissart, dont la famille dirigeait une maison de commerce à Limoges. Ce frère, Jean-Baptiste Labiche, né en 1738, était religieux bénédictin de la Congrégation de St-Maur et prieur claustral de St-Sulpice de Bourges, lorsque la Révolution éclata. Chassé de son cloître il revint à Limoges, où les autorités nouvelles le trouvèrent inébranlable dans sa foi. Emprisonné à la Règle en 1793, puis embarqué sur le navire les Deux-associés en mars 1794, il mourut sur les pontons de Rochefort le 12 août suivant.
Deux ans après son mariage, en 1766, Louis Naurissart acquit l'office de conseiller du roi, directeur et trésorier général de la Monnaie de Limoges que le précédent titulaire, Bernard de David de Lavergne des Renaudies, avait résigné en sa faveur. Il obtint pour cela les lettres de dispense d'âge qui lui étaient nécessaires.
Nommé échevin de Limoges en 1776 et maire de la ville en décembre 1780, il se démit de ses fonctions en 1784. Il était à la même époque l'un des administrateurs du collège royal. En 1781, il avait été parrain, et sa femme, marraine, d'une cloche du couvent des Dominicains de Limoges. L'inscription publiée par M. l'abbé Lecler le désigne ainsi : "Mre Louis Naurissart, écuyer, directeur de la Monnoye, maire de la ville."
Possesseur d'une très grosse fortune, il fit commencer en 1785, non loin de ses ateliers de la Monnaie, la construction du bel hôtel qui porta longtemps son nom. Il avait déjà la propriété de Forest (Panazol) agrandie en 1777, les domaines du Vert, du Verdier et de Formaneix (St-Just), ainsi que d'autres biens, lorsque, le 25 mars 1788, suivant acte reçu par Me Fournier, notaire à Limoges, il acquit de messire Léonard de Villoutreys, chevalier, seigneur baron de Brignac, écuyer de Mme Victoire de France, la terre et baronnie de Brignac (Royère), moyennant le prix de 303.000 livres. Sur ce prix 63.000 furent payées comptant ; 101.895 déléguées à Jean-Martial-Charles et Jean-François de Villoutreys, ses frères, et 138.105 stipulées payables dans un délai de cinq ans.
Tout souriait à M. Naurissart. La direction de la Monnaie lui assurait de jolis émoluments, il se trouvait seigneur d'une des plus belles terres des environs de Limoges, son hôtel s'annonçait comme devant être l'un des plus somptueux de la ville et sa construction était en pleine activité lorsque, le 16 mars 1789, eut lieu la convocation des Trois Ordres pour l'élection des députés aux États généraux. Naurissart vota avec le Tiers-État de la sénéchaussée de Limoges. On le trouve qualifié dans la liste des membres : "seigneur de Brignac, directeur de la Monnaie de Limoges". La confiance unanime qui l'entourait le fit choisir par son Ordre comme député des sénéchaussées de Limoges et St-Yrieix.
Hostile aux idées nouvelles, ami du vicomte de Mirabeau qui était député de la noblesse du Limousin, il alla siéger à l'Assemblée Nationale parmi les fidèles de l'ancien régime et s'occupa presque uniquement de questions économiques que justifiaient ses fonctions de directeur d'un hôtel des Monnaies. En septembre 1790, il obtint un premier secours de 60.000 livres pour venir en aide à ses concitoyens éprouvés par un incendie qui avait détruit tout un quartier de la ville. Au mois d'octobre, il en obtint un second de 240.000 livres.
Cependant, la politique poursuivie par l'Assemblée Nationale déplaisait visiblement à Naurissart, dont l'attitude et les votes contraires avaient déjà été rem:arqués et critiqués. Ne se trouvant plus à sa place au sein de cette assemblée, il résolut de résigner son mandat de député. Il obtint un congé et en profita pour adresser sa lettre de démission dont il fut donné lecture à la séance du 19 mars 1791.
"Dès son retour à Limoges et à peine a-t-il repris la direction de la Monnaie, Naurissart se jette dans une opposition ouverte et peu mesurée. Il ne la dissimule même pas par une adhésion apparente au nouvel ordre de choses et s'expose à tous les périls d'une impopularité qui datait déjà de loin ... Qu'il le voulût ou non, Naurissart incarnait maintenant, non pas le parti modéré, mais celui de la contre-révolution représentée à Limoges par la haute bourgeoisie."
Malgré ses nombreux ennemis, et en dépit de la méfiance qu'il inspirait alors à beaucoup, il fut élu une seconde fois maire de Limoges au mois de novembre 1791. Mais les sentiments politiques qu'il affichait publiquement et les encouragements qu'il semblait donner à l'émigration finirent de le perdre dans l'esprit des habitants de la ville. Ceux-ci prétendirent bientôt qu'il avait fait diriger sur Coblentz, foyer des émigrés, les blés achetés depuis longtemps pour la ville et qui n'arrivaient pas.
Au début de 1792, l'administration des affaires municipales devenait de plus en plus difficile entre les mains de Naurissart, dont la santé laissait à désirer, et aussi par suite de l'hostilité du peuple qui grandissait sans cesse.
Le 27 février, une grave émeute éclata. Pour la réprimer et pour dégager l'hôtel des séances du corps municipal envahi par la foule, Naurissart fit appel à la gendarmerie à cheval commandée par le colonel Gilibert, aux chasseurs et à la garde nationale. Soit par prudence, soit, comme on le prétendit, en vue d'un complot royaliste, des piques et des sabres furent forgés toute la nuit à la Monnaie et des balles y furent fondues. Le tout fut distribué aux domestiques et employés de Naurissart, ainsi qu'à ses fidèles qui occupèrent notamment l'hôtel ami de M. Mathis de Chappé, trésorier principal de la guerre et contrôleur des vingtièmes de la généralité. Pendant plusieurs heures, on assista à une navette continuelle de gens armés entre la Monnaie et les hôtels Naurissart et Chappé.
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Ce fut dans ces circonstances que l'on vit apparaître Mme Naurissart, alors que, généralement, en pareil cas, les femmes sont atterrées et se ferment prudemment. Le lendemain, sous la protection des hommes préposés à sa garde, elle se rendit fièrement, par la place de la Comédie, chez M. Mathis de Chappé. On la vit traverser la ville "donnant le bras à Thouron, père d'émigré, et en bottes, accompagné de la Labiche, ex-religieuse". Elle était "parée en blanc avec un bonnet garni d'un large ruban blanc, avec une grande floque ou cocarde blanche". Arrivée chez M. de Chappé, elle se dirigea vers une fenêtre du premier étage d'où elle fut aperçue toujours parée de son "panache blanc". On la vit tire "avec la femme Roulhac la Cluzeau et autres aristocrates" et envoyer, du geste, des encouragements aux officiers de gendarmerie qui répondaient par signes, avec leurs sabres. Le registre où sont consignés ces faits mentionne que "la Naurissart, sa soeur la Labiche et sa nièce Babet. Sage" se trouvèrent réunies chez M. de Chappé avec plusieurs suspects, notamment M. des Flottes de Fontbesse et le chevalier Boutault de Russy "armés de sabres nus pendant à leur poignet".
Les événements se précipitant, M. Naurissart "pour échapper à la fureur du peuple trompé", se retira aussitôt à son château de Brignac et écrivit à ses collègues, le février, une longue lettre qui montre à quel point les esprits étaient surexcités.
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Dans cette lettre le maire de Limoges explique que les événements ont pleinement justifié la nécessité de son départ, puisqu'on poursuivait sa tête. Il espère néanmoins que, lui parti, la tranquillité et la paix renaîtront, et il remercie les officiers et soldats de la garde nationale d'avoir empêché que la salle des séances soit ensanglantée. Après avoir promis à ses collègues de rester de coeur avec eux et de travailler toujours pour le bien de la ville, il offrit de leur envoyer, tous les quinze jours, jusqu'à son retour, un acte notarié pour constater sa résidence à Paris. Sentant sa sûreté compromise à Brignac, Naurissart se rendit en effet à Paris, puis à Rouen et enfin à Bordeaux. Au mois d'août (1792), sur l'avis du district, le Directoire départemental prononça sa déchéance.
Revenu à Limoges, tous ses actes et ses moindres paroles furent épiés et commentés par la société populaire. Le 16 décembre, l'administration municipale décida qu'il y avait lieu de s'assurer de la personne des sieurs Naurissart, Grellet, Lamy de la Chapelle et Mailhard de la Couture. Le même jour, le commandant de la garde nationale reçut l'ordre de les faire arrêter et conduire dans une maison de détention. Arrêté aussitôt à Brignac, Naurissart fut relâché peu de temps après.
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Château de Brignac
Le 17 mars 1793, les représentants du peuple Borie et Bordas, envoyés par la Convention dans la Haute-Vienne et la Corrèze, se trouvaient à Limoges. Le Comité de surveillance et la société populaire leur demandèrent l'arrestation, qui fut accordée, de 29 habitants de la ville réputés suspects. De ce nombre était Naurissart. Incarcéré le jour même, l'ancien maire prit la fuite pendant la nuit avec plusieurs de ses co-détenus. Il gagna Brignac, obtint un passeport de la municipalité de Saint-Léonard et fit route sur Bordeaux.
Voici son signalement :
"Département de la Haute-Vienne - District de Limoges - Municipalité de Limoges.
Signalement de Louis NAURISSART, ci-devant directeur de la Monnaie de Limoges, dont l'arrestation a été ordonnée par les commissaires de la Convention Nationale et qui s'est évadé dans la nuit du 17 au 18 mars 1793.
Louis Naurissart, natif de Limoges, domicilié à Limoges, âgé de 50 ans environ. Taille 5 pieds 4 pouces environ. Cheveux et sourcils noirs un peu crépus. Yeux noirs. Nez rond et gros par le bout. Bouche grande. Menton ordinaire. Front découvert. Visage long, bazané, légèrement marqué de petite vérole. Barbe noire. Le regard rude et hautain.
Les maire et officiers municipaux de Limoges : Deroche, aîné, maire. Guil. Imbert. J.-B. Robert, Roulhac de Loménie".
Deux jours après, le 20 mars, les scellés furent apposés chez M. Naurissart, rue des Combes, par Jacques Vergniaud, juge de paix de la section de la Liberté "en vertu de la réquisition faite par les commissaires de la Convention Nationale pour les départements de la Haute-Vienne et de la Corrèze, pour apposer les scellés sur tous les papiers et effets des particuliers mis par leurs ordres en état d'arrestation".
Pendant ce temps, le tribunal criminel de la Haute-Vienne faisait instruire le procès de Naurissart, accusé depuis longtemps "d'aristocratie et d'incivisme" avec Pétiniaud de Beaupeyrat et autres. A l'audience du 16 juillet, les prévenus furent tous acquittés. Naurissart était contumax.
Obligé de fuir devant la Révolution triomphante, Naurissart fut bientôt considéré comme émigré. On fit même remonter son émigration à l'époque de son premier départ de Limoges. C'est ainsi qu'il fut inscrit sur la Liste Générale par ordre alphabétique des Émigrés de toute la République, d'après un arrêté du département du 30 juillet 1792. Malgré cela, on hésitait encore sur l'application stricte de cette qualité d'émigré. Lors de la séance du district du 9 décembre 1793 (19 frimaire an II), nous lisons en effet : "Le Directoire du District de Limoges, ouï sur ce le procureur sindic ; attendu que Naurissart ne peut être encore considéré comme émigré, les délays à ce nécessaires n'étant pas expirés ; attendu pareillement que la conduite anticivique et contre révolutionnaire de ce particulier a engagé le comité de surveillance à faire mettre le séquestre sur ses biens, etc ..."
Quelques jours après, le district se ravisa et se montra plus résolu, car Naurissart fut porté sur la Liste supplémentaire des Émigrés du District de Limoges, dressée le 19 décembre 1793 et arrêtée le 22 par l'administration départementale. Voici les renseignements qu'elle contient :
"Naurissart, Louis, ancien directeur de la Monnaie", habitant en dernier lieu à Limoges, ayant des biens dans les municipalités de Limoges, Panazol, St-Just, le Palais, Isle et Royère. On lit dans la colonne "Observations" : "Il a une maison meublée, bâtiments et emplacements, situés à Limoges, section de la Liberté, de valeur d'environ 100.000 livres ; un moulin et préclôtures, appelé Beau Moulin, situé sur la rivière de Vienne, commune d'Isle, de valeur d'environ 30.000 livres ; un autre moulin et préclôtures, appelé le Moulin à Poudre, situé sur la même rivière de Vienne, commune du Palais, de valeur d'environ 30.000 livres ; une maison meublée et préclôtures, appelés Forest, les domaine de Seliéroux, le Mas-Jude, le Vert, Formaneix et le Verdier, garnis de bestiaux, situés sur les communes de Panazol et de St-Just, de valeur d'environ 200.000 livres ; le lieu du Meynieux, garni de bestiaux, et où il y a des vignobles, garnis de vaisseaux vinaires, situé sur la commune d'Isle, de valeur d'environ 40.000 livres ; et la terre de Brignac, composée de maison meublée, préclôtures et de plusieurs domaines, le tout garni de bestiaux, situés sur la commune de Royère, district de St-Léonard, de valeur d'environ 300.000 livres".
Revenons à Mme Naurissart, que nous avons laissée au balcon de l'hôtel Mathis de Chappé le jour de l'insurrection populaire en février 1792.
Le départ de son mari eut pour elle les conséquences prévues. Elle fut arrêtée au mois d'octobre 1793. Dans un état du 4 décembre (14 frimaire an II), nous voyons que "la Naurissart" figure avec "la Roulhac" et "la Rochechouart" parmi les détenues à la maison d'arrêt de la commune de Limoges par ordre du comité de surveillance. Vers la même époque elle demanda au comité à être transférée à la maison du Séminaire.
Espérant fléchir un peu la rigueur des mesures prises à son égard, elle suivit l'exemple tout récent de Mme de Beaupeyrat et demanda le divorce comme femme d'un émigré "mort civilement". Elle avait 47 ans et demi. S'étant présentée le 23 janvier 1794 (4 pluviôse an II), assistée des secrétaires de la maison commune, devant Pierre Borde, officier municipal de la section de la Liberté, elle fut aussitôt déclarée divorcée, attendu, est-il expliqué à l'acte, que "Louis Naurissart est porté sur la liste supplémentaire des émigrés de ce district du 29 frimaire dernier, arrêtée par les administrateurs de la Haute-Vienne du 2 nivôse dernier, et que ses biens meubles et immeubles ont été mis sous la main de la Nation". L'acte de divorce mentionne aussi qu'elle demeurait "cy-devant rue de la Promenade, section de la Liberté, et maintenant dans la maison d'arrest située rue des Fossés, section de l'Égalité".
Malgré son divorce, son espoir fut déçu, et l'année 1794 fut, pour elle, fertile en épreuves, car les rancunes étaient trop vives contre son mari. Transférée à la maison de la Visitation, elle demanda bientôt au comité de surveillance à être conduite ailleurs. Nous lisons dans le registre des demandes adressées à ce comité en février 1794 : "Anne Labiche, ci-devant femme à Naurissart, réclame sa sortie de prison pour être dans une maison de réclusion".
La réponse à cette demande nous est fournie par le "Tableau des personnes réputées suspectes, contenant les notes données sur chacune d'elles par le conseil général de la commune de Limoges avec l'avis du comité de surveillance". La voici :
"N° 52 - Naurissart et sa femme - Le Comité, considérant que Naurissart est émigré, se réfère, sur le comte de Naurissart, aux tribunaux criminels qui EN FERONT UNE BONNE ET PROMPTE JUSTICE S'IL EST ATTRAPÉ. - Quant à sa femme, le Comité estime qu'elle doit demeurer où elle est jusqu'à ce qu'on puisse la traduire au tribunal criminel ou au tribunal révolutionnaire".
Comme on le voit, c'était rassurant ! De son côté, le comité de sûreté général de la Convention réclamait de Paris, le 6 mars 1794 (16 ventôse an II), l'envoi dans les huit jours de renseignements précis sur Mme Naurissart. Le comité de surveillance de Limoges répondit par cette fiche :
"N° 53 - Labiche, femme Naurissart, demeurant à Limoges, âgée de 44 ans, sans enfants. Mariée. Son mari étant placé depuis le mois nivôse (décembre 1793) au nombre des émigrés. - En détention dans la maison d'arrêt depuis vendémiaire (octobre 1793) par ordre du comité central pour faits d'aristocratie notoires et bien connus. Aucune profession. Son revenu personnel très modique, mais femme d'un mari puissamment riche, dont la fortune est sous la main de la Nation. Ses relations et ses liaisons sont avec tout ce qu'il y a de plus opposé à la Révolution qu'elle a toujours détesté. - D'un caractère doux. Ses opinions, aux différentes époques de la Révolution, se sont manifestées en témoignant la joie lorsque la République a éprouvé des revers. - Adopté".
Vers la même époque, un de ses serviteurs, Charles Martin, incarcéré à la Visitation, demanda son élargissement au comité de surveillance attendu "qu'il n'a rien à se reprocher que son service auprès de la dame Naurissart". C'était déjà trop. Il lui fut sèchement répondu qu'il "n'y avait lieu à délibérer" sur sa demande.
La sûreté générale avait toujours l'oeil sur Mme Naurissart. Au mois de juillet, elle chargea le comité de Limoges de "recueillir tous les renseignements possibles "sur la vie politique de la femme Naurissart" après les journées de février 1792. Par lettre du 23 juillet (1794) le comité de surveillance demanda aux officiers municipaux de la commune ce qu'ils pouvaient savoir à son sujet.
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Au commencement de décembre, elle était encore en prison, ainsi qu'en témoigne la lettre suivante envoyée à l'agent national par le comité révolutionnaire du district, le 1er décembre 1794 (11 frimaire an III).
"Nous t'adressons, citoyen, conformément à la lettre du 6 du courant et de celle du comité de sûreté générale que tu nous as transmise, copie des tableaux de Mailhard Lacouture et de la Labiche, femme Naurissart, rédigés par le ci-devant comité de surveillance de cette commune. Ces deux personnes sont les seules en arrestation comme comprises dans la loi du 17 septembre 1792 (vieux style). Toutes les autres ont été rendues à la liberté par le représentant du peuple Chauvin. Il y a dans les maisons de réclusion des ci-devant prêtres et des ci-devant religieuses, mais comme ils y sont pour n'avoir pas obéi aux décrets qui leur prescrivaient des serments, il n'y a pas de tableaux sur leur compte.
Salut et Fraternité".
A la même époque, la municipalité de Limoges, sollicitée par Mme Naurissart de lui délivrer un certificat de civisme, se laissa attendrir, mais le comité révolutionnaire refusa net sa ratification :
"Séance du 23 frimaire au soir du comité révolutionnaire du district de Limoges. (13 décembre 1794).
Présents : Barbou, président, Baudet, Chatenet, Tharaud, Peyle, Laguenie, Tardieu, Lambezat, Toustain, Sénemaud, Cramaille, Antignac.
La citoyenne Anne Labiche, femme divorcée de Naurissart, ayant fait représenter un certificat de civisme qu'elle a obtenu de la municipalité, le comité l'a ajourné indéfiniment et a passé à l'ordre du jour".
Les mesures sévères prises contre les époux Naurissart devaient rejaillir sur leur famille.
Nous avons vu plus haut qu'un frère de Mme Naurissart, qui était prêtre, fut emprisonné, puis déporté au delà des mers, où il mourut pour la religion.
Une de ses soeurs, Marie-Thérèse, âgée de 45 ans, célibataire, demeurant chez elle, probablement l'ex-religieuse qui lui donnait le bras pour se rendre chez M. de Chappé, le jour de l'émeute populaire, en février 1792, fut accusée d'incivisme et mise en arrestation dans la maison du Séminaire, au mois de vendémiaire an II (octobre 1793), par ordre du comité de surveillance. Ce comité, au mois de mars 1794 (ventôse an II), donna sur elle les renseignements suivants au comité de sûreté générale à Paris : "Ses relations et ses liaisons sont avec des aristocrates, notamment avec son beau-frère Naurissart. - D'un caractère doux. Ses opinions politiques se sont toujours manifestées en faveur de l'ancien régime".
Une autre soeur, Thérèse, veuve de François Sage, ne fut pas emprisonnée, mais subit toutes les angoisses de la Terreur et les vexatgions du club. Dès qu'elle apprit l'arrestation de Mme Naurissart, elle en demanda par lettre les raisons au comité de surveillance qui ne daigna sans doute pas lui répondre. Plus tard, le 18 mars 1795 (28 ventôse an III), elle réclama les "effets remis à son frère à son entrée en détention dans la maison ci-devant de la Règle". Le comité la renvoya au District. Elle mourut à Limoges le 3 décembre 1803.
Tous les biens meubles et immeubles de M. Naurissart se trouvaient sous séquestre prêts à être vendus nationalement et l'on veillait avec soin à leur conservation. - Ainsi, le 10 février 1794, le District fut informé que la "ci-devant, cuisinière à Brignac" avait fait porter au château de Salvanet, chez M. d'Alesme de Châtelus, par un laboureur du village de Caux, nommé Liasse, "plusieurs effets pliés et cousus dans un drap, avec un sac en forme de poche". Il dépêcha aussitôt un commissaire à St-Priest-Taurion pour rechercher ces effets "dérobés au château de Brignac, au préjudice de la République". Au cours de ses perquisitions effectuées en présence du maire et de J.-B. Chaisemartin, officier municipal, le commissaire, un sieur Ruhade, apprit que le colis suspect était destiné à Mallet, agent de Naurissart, et que le domestique de Salvanet l'avait fait porter à Limoges, par un métayer, chez M. de Bast, officier de gendarmerie, habitant la maison de M. de Châtelus, où Mallet devait le prendre. Les recherches continuèrent chez Mallet, faubourg Montmailler, où l'on découvrit enfin cet insignifiant paquet qui avait mis en mouvement le District, le comité de surveillance, le maire et le conseil municipal de Saint-Priest-Taurion, sans compter de nombreux particuliers.
La vente des effets mobiliers du malheureux exilé, commencée au mois de novembre 1793, reprit avec plus d'ardeur en 1794. André Delouis, crieur public, fit vendre le 30 janvier, moyennant 1.100 livres, quelques objets provenant du moulin Pabot, commune d'Isle, et le 27 mai, Léonard Dupré, administrateur du district, et Joseph Retouret, juge de paix, accompagnés de M. Alluaud, dressère le procès-verbal définitif de l'état de ce moulin "appartenant ci-devant à Naurissart, émigré, qui doit être délaissé aux citoyens artistes ou chefs d'ateliers de la fabrication d'armes établie en cette commune (Limoges)".
L'époque choisie pour la vente générale des propriétés de M. Naurissart approchait. Dès que le public en fut prévenu, les créanciers de l'ancien directeur de la Monnaie adressèrent en masse au district leurs réclamations appuyées de mémoires.
Citons entre autres celle de Mathurin Brousseaud, aîné, architecte, entrepreneur d'ouvrages, pour paiement de 130.716 livres montant des travaux effectués de 1785 à 1792 à la maison de la Monnaie (construction de quinze fourneaux, fourniture de charbon, etc.), ainsi qu'aux immeubles personnels de Naurissart, à ses moulins à poudre (moulin Pabot), aux habitations de Brignac et de Forest, et principalement à la construction de son hôtel de Limoges (en 1787 - 1790). Dans le mémoire des travaux faits à cet hôtel, on rencontre des articles concernant les corniches des plafonds, du vestibule et de la tour ronde, les marbres, les courbes du salon et de la tour, le grand escalier, le billard, la grande salle, la rotonde, le grand perron, le portail d'entrée, une guérite pour le logement du Suisse, le jardin et le mur du côté de la porte Tourny, les réparations à la grande couverture endommagée par les voleurs de plomb, etc ...
Mentionnons également les innombrables demandes, s'élevant ensemble à des sommes fabuleuses, de la part des domestiques, ouvriers et employés de Naurissart (peintres, verriers, tapissiers, menuisiers, etc.) pour la décoration intérieure de la Monnaie, de Brignac et de Forest. Comme on le voit, l'ancien maire de Limoges se révélait grand seigneur, aimant le luxe et le confort de l'époque.
Gabrielle Rogier des Essarts réclama le paiement d'une rente de 12.000 livres de capital ; Madeleine Dubois, veuve Eschaupre, le solde du prix des domaines du Vert, du Verdier et de Formaneix ; M. de Villoutreys le solde du prix de la terre de Brignac, sur lequel il n'avait encore reçu que 63.000 livres. On vit jusqu'à la "ci-devant femme de chambre de la citoyenne Anne Labiche" demander le paiement de ses gages échus, en même temps que la restitution des objets qui lui appartenaient, mis par erreur sous scellés avec les effets de l' "émigré".
Les biens de Louis Naurissart furent vendus les 30 juillet et 11 août 1794 (12 et 13 thermidor an II), devant l'administration du district de Limoges. En voici le détail et les prix :
Les acquéreurs furent Barbou, imprimeur, Boudet, Boyer, Brisset et Dupuy. Certains biens ne furent pas vendus, notamment la terre de Brignac et l'hôtel de Limoges.
Limoges - Hôtel Naurissart, aujourd'hui Banque de France
Entre temps, sur les ordres de la Convention, le Comité de surveillance de Limoges tenta de faire la lumière sur les événements qui s'étaient déroulés les 27 - 28 février 1792 et où étaient impliqués M. et Mme Naurissart.
A la date du 19 juillet 1794 (1er thermidor an II), le comité prit cette délibération :
"Présents : Tayac, président, Doudet, Fournier, Jupile, Bélézy, Tarnaud, Peyte, Lamontagne et Roux, secrétaire.
Vu la lettre du comité de sûreté générale en date du 25 messidor par laquelle il demande des renseignements sur la conduite politique de Lamy-Lachapelle, de Mailhard, de Mathis, de Naurissart, etc., etc. ;
Considérant qu'il importe infiniment à la Révolution que tous ses ennemis soient anéantis, et que, pour mettre la justice nationale à même de les frapper avec la conviction de leur crime, il faut recueillir leurs actions contre révolutionnaires ;
Considérant que le comité, depuis son installation, avait senti l'impérieuse nécessité d'acquérir les preuves des trames liberticides qui ont été ourdies à Limoges, particulièrement les 27 et 28 février 1792 (vieux style) par les Naurissart, les Beaupeyrat, maintenant émigrés, et leurs adhérents ; qu'en conséquence il a fait à diverses reprises les plus vives invitations, à la société populaire tendantes à ce que tous les citoyens qui seraient imbus de quelque chose à cet égard vinssent en faire leur déclaration au comité ;
Considérant que jusqu'à présent ces invitations n'ont pas produit l'effet qu'on devait en attendre ;
Considérant encore que d'après la demande du comité de sûreté générale, il est intéressant de renouveler les suddites invitations auprès du peuple, aiguillonner son républicanisme et l'engager par là à venir déclarer tout ce qu'il peut savoir sur les manoeuvres contre révolutionnaires qui n'ont que trop réellement existé dans notre commune ;
Arrête que le président du Comité est chargé d'inviter itérativement, ce soir, à la tribune de la Société populaire, tous les citoyens de venir faire la déclaration de ce qu'ils peuvent savoir sur les machinations liberticides qui ont eu lieu dans cette commune et spécialement sur la conspiration de Naurissart, Beaupeyrat et adhérents qui fut déjouée par le peuple les 27 et 28 février 1792 (vieux style)".
De nombreux témoins répondirent à cet appel et firent leurs dépositions, mais les résultats de l'enquête furent nuls.
Depuis son départ de Limoges, M. Naurissart restait introuvable en dépit des recherches dont il était l'objet. Le 9 thermidor (27 juillet 1794) était passé, mais les suspects n'étaient point en sécurité pour cela. Ainsi, le 30 septembre suivant (9 vendémiaire an III), le comité de surveillance de Limoges écrivait au comité révolutionnaire de Cadillac cette gentille lettre :
"Placés par le gouvernement révolutionnaire pour être les surveillants de tous les traîtres, les conspirateurs, les aristocrates et de tous les ennemis du peuple, nous ne devons négliger aucun des moyens de les livrer au glaive de la loy, ou les mettre hors d'état de nuire.
On nous a instruit qu'un individu de cette commune, qui se nomme Naurissart, cy-devant directeur de la Monnoye de Limoges, un des plus grands ennemis de notre Révolution et cloué dans la liste des émigrés, était réfugié dans votre commune. Vous le dénoncer et vous le faire connaître suffit pour nous faire croire que vous prendrez tous les moyens qui seront en votre pouvoir pour vous assurer de lui s'il est réellement dans votre commune. Sa taille est d'environ 5 pieds 5 pouces, bien proportionnée et d'une assez belle stature, le regard aigu, yeux noirs et grands, d'un teint bazané, cheveux noirs et crépus, la voix rauque et rendant mal quelques mots.
Si vos recherches vous font découvrir ce conspirateur, nous vous prions de nous en instruire. Il serait bien à désirer que le sol de la liberté fut débarrassé de tous les traîtres qui ont voulu perdre la patrie.
Salut et Fraternité".
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M. Naurissart revint à Limoges à la fin de 1794 ou dans les premiers jours de janvier 1795. Il obtint du district, le 25 janvier (6 pluviôse an III), sa radiation provisoire de la liste des émigrés. Elle devint définitive en vertu d'un arrêté de la Convention du 13 avril suivant (24 germinal) qui ordonna en même temps la levée du séquestre mis sur ses biens, la restitution de ceux invendus et le paiement d'une indemnité pour ceux aliénés.
Le 23 juillet 1798, lors de l'exécution de la loi du 6 du dit mois, ordonnant la recherche des émigrés rentrés, des prêtres réfractaires et des suspects, MM. Fournet et Morin, président et commissaire exécutif de l'administration municipale du canton de Champnétery, accompagnés de la brigade de gendarmerie de St-Léonard, se rendirent à 5 heures du matin au château de Brignac, en la commune de Royère. Ils postèrent "des sentinelles aux portes extérieures du ci-devant château" et firent appeler M. Naurissart. Celui-ci était absent. Le domestique s'étant présenté, on fit partout des recherches qui n'aboutirent à aucune découverte.
Depuis son retour, M. Naurissart avait fondé une maison de banque à Paris. Des opérations de bourse effectuées dans des conditions malheureuses l'obligèrent à vendre ses propriétés du Limousin. C'est à la suite de cela que l'ancien constituant quitta définitivement le pays où il avait joué un si grand rôle, et se retira à Cenevières (Lot). Il y mourut le 25 octobre 1809, à l'âge de 66 ans.
Nous ignorons quand et comment Anne Labiche fut libérée, et pourquoi dans l'acte ci-dessous, on la dit veuve, alors qu'elle est divorcée ; entre temps, se serait-elle remariée avec Naurissart ?
Anne Labiche est décédée à Paris, en sa demeure rue de Mesnard, n° 8, le 26 décembre 1827, à l'âge de 80 ans.
Bulletin de la Société Archéologique et historique du Limousin - 1er janvier 1912 - Tome LXII - première livraison - pp. 19 à 37
Revue Notre Province - n° 13 - mars-avril 1943 (portrait et illustrations)
AD87 - Registres paroissiaux de Limoges
AD46 - Registres d'état-civil de Cenevières
Vue de Limoges : Bibliothèque numérique du Limousin ; gravure de 1835