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La Maraîchine Normande
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24 mai 2024

LE PIN-EN-MAUGES (49) - THÉÂTRE - QUAND CATHELINEAU PARTIT ...

QUAND CATHELINEAU PARTIT ...

 

Drame historique en un acte et trois tableaux

 

Dans la succession des différents épisodes et dans le jeu des personnages représentés, la trame des événements, tels qu'ils se sont déroulés le matin du 13 mars 1793, a été suivie aussi exactement que possible. (Note de l'Auteur)

 

 

PROLOGUE

Lorsqu'on vient, méditant sa magnifique Histoire,

En l'église du Pin, prier sur son tombeau,

On ne lit que ce simple nom, si lourd de gloire,

Sur le marbre gravé : Jacques Cathelineau.

Vertu, travail ... tels sont les titres de noblesse

De ce nom plébéien. L'humble et grand voiturier

Qu'avait marqué du doigt la divine Sagesse,

Était fidèle à Dieu, fidèle à son Foyer.

Aux sombres jours, lorsqu'il sentit gronder l'orage,

De suite, il se dressa, prêt au terrible enjeu.

Et, rendant de sa foi le plus clair témoignage,

Il se fit, le premier, champion des Droits de Dieu.

Il fut, tout à la fois, soldat et chef sublime,

Magnanime vainqueur, toujours prêt au pardon ...

Artisan, dont on fit un généralissime,

Jusqu'à la fin, il demeura modeste et bon.

Oh ! qu'il incarna bien l'âme de notre race,

Ce héros vendéen, aux superbes élans,

Unissant la prudence à la plus fière audace

Et qui fut le Géant, premier chef des Géants !

Avant tous, il partit ... et de notre épopée

Il traça le premier chapitre avec son sang.

L'éclair de Dieu brillait alors dans son épée :

La victoire chantait aux plis du drapeau blanc.

Cholet, Thouars, Saumur ... Impétueuse foule

Dont les sabots claquaient à l'appel des tocsins ...

Clameurs du Vexilla, montant comme une houle ...

Larges faulx hérissant les replis des chemins ..

A leur tour, "les Messieurs" entrèrent dans la guerre :

D'Elbée, Henri, Bonchamps, Charette, Sapinaud ...

Ils partirent pour obéir à la prière

Des métayers têtus, leur disant : "Il le faut !"

Tous, ils ont illustré l'Histoire de Vendée ;

Mais, le premier d'entre eux, fut un humble artisan.

A tous les faits d'éclat ! A lui, de plus, l'idée !

La Grand'Guerre naquit du coeur d'un paysan.

Aux sublimes héros de la France chrétienne :

Jeanne d'Arc, Bayard, Turenne, Duguesclin,

Joignons l'humble enfant de la terre vendéenne :

Jacques Cathelineau, le colporteur du Pin.

 

 

PERSONNAGES

 

Jacques Cathelineau, voiturier ; Jean Blon, son cousin, tailleur ; René Oger, sabotier ; Jean Gabory ; Charles Gaudin, tisserand ; André Bouteiller, laboureur ; Jacques Uzureau, laboureur ; Joseph Joyer, sabotier ; Pierre Véron, tisserand  - Tous du Pin-en-Mauges ; Étienne Nau, aubergiste à La Poitevinière ; Louise Gaudin, femme de Cathelineau ; Perrine Oger, une vieille femme du Pin-en-Mauges ; Rose Joyer, une voisine ; les cinq enfants de Cathelineau, dont l'aînée, Marie Cathelineau est âgée d'une douzaine d'années.

 

La scène se passe au Pin-en-Mauges, le matin du 13 mars 1793.

 

1er TABLEAU

 

 

La petite place d'un village des Mauges, en 1793. Quelques maisonnettes basses couvertes de tuiles, avec leur perron disjoint, les fenêtres à petits carreaux, la porte dont les deux panneaux s'ouvrent séparément.

Au fond, la maisonnette de Cathelineau, aussi modeste que les autres. Devant le seuil, sous la fenêtre, un rustique banc de pierre. A gauche, apparaît le fournil, dont la porte ouverte laisse apercevoir le rougeoiment d'un four.

A droite, un peu en arrière plan, un puits avec sa margelle.

C'est le petit matin. Quelques menus bruits de sabots et de portes qu'on ouvre et qu'on ferme ... La porte de la maison de Cathelineau est entrebâillée.

Sur la placette, trois "marraines" aux coiffes blanches, leur "bue" posée à terre - car elles viennent du puits - semblent converser en grand mystère.

 

SCÈNE I

 

Louise Gaudin, Perrine Oger, Rose Joyer

LOUISE

Que racontez-vous donc ? ...

ROSE

Je vous le dis, ma chère : - Je le tiens de Jarry, de La Poitevinière, que j'ai rencontré, par les chemins, tout courant ... - Il paraît que ç'a chauffé dur à Saint-Florent !

PERRINE

Mon gars n'est point rentré ...

ROSE

Ils ont fait grand vacarme. On dit même qu'ils auraient chassé les gendarmes, bousculé tout, pris des canons ...

PERRINE

Hier matin, j'en ai ben rencontré tout le long du chemin ... Des gars, qui passaient par bandes comme à la fête, en riant, en chantant, en criant à tue-tête : "A bas les habits bleus et le tirage au sort !". Et m'est avis, entre nous, qu'ils n'avaient pas tort ! ... Ils n'avaient point tertous l'air d'avoir la tremblote et semblaient ben montés contre les patriotes.

ROSE, s'adressant à Louise

Votre homme est-il là-bas ? ...

LOUISE, vivement

Que non point, s'il vous plaît ! D'ailleurs, ça n'était pas pour lui ..., puisqu'il paraît qu'on n'enrôlera point les pères de famille ...

PERRINE

Pour le moment du moins ! ... Mais ne crains rien, ma fille ! Ton homme ? ... Attends un peu qu'il y ait du fort temps - Et ça peut arriver avant qu'il soit longtemps ! - Tirer au sort ? ... Je le connais d'âme trop fière, pour penser qu'il ne se laissera jamais faire.

LOUISE

Qu'en savez-vous ?

PERRINE

J'en sais ... ce que chacun tout haut répète à l'envi de Jacques Cathelineau ... Parlez-en à qui vous voudrez dans le village, et partout par là, dans les bourgs du voisinage ; le dire de tout un chacun sera pareil : c'est l'homme de devoir, l'homme de bon conseil. Aussi ben en parlé qu'un Monsieur prêtre en chaire, on dirait qu'il a dans les yeux une lumière, quand, le dimanche, on le voit debout au lutrin chantant à pleine voix quelque verset latin ... Dites ... Rappelez-vous ! Lorsqu'à Bellefontaine et le plus souvent, à Saint-Laurent-de-la-Plaine, la paroisse, pendant les belles nuits d'été, allait prier Notre-Dame-de-Charité ... N'était-ce pas lui qui marchait à notre tête, la croix en main, l'air inspiré comme un prophète ? Il n'avait au côté sabre ni pistolet, mais il disait pieusement son chapelet ... Cathelineau, si bon, si doux au pauvre monde. Qu'il parle, et tout le pays se lève à la ronde !

LOUISE

Je sais qu'avec Jean Blon, durant ces derniers jours, ils ont beaucoup voyagé par les alentours ... Bien des gars, m'ont-ils dit, trépignent de colère.

PERRINE

Ça serait un peu fort si c'était le contraire ! ... Et jusqu'à quand faudra-t-il donc courber le front, répondre "Amen" à tout et faire le dos rond devant ce ramassis d'intrus et de canailles ? ... Va-t-on se laisser tondre ainsi que des ouailles sans jamais regimber ? ... Tout de même, voyons ! M'est avis qu'on est sots à force d'être bons ! Ces maudits patauds-là nous mènent à leur guise ; ils ont chassé notre curé, fermé l'église, traqué nos "Messieurs" jusqu'au fond de leurs châteaux et nous vexent de cent façons ... Ces tyranneaux dont la froide cruauté vaut la malfaisance viennent, comme un défi, de jeter à la France la tête de notre bon Roi - Puisse son sang ne jamais retomber sur nous et nos enfants ! - Et ce n'est point fini ... Dans leur fureur guerrière ils voudraient envoyer nos gars à la frontière, servir sous leurs drapeaux et combattre pour eux ! ... Voyons, Louise, c'est-il donc pas malheureux !

ROSE

Ah ! c'est vrai ! La vie est aujourd'hui par trop rude ! Etre toujours sous le coup de l'inquiétude ; vivre dans la terreur de ces hommes mauvais ; n'avoir aucune joie, aucune heure de paix ; tel est tout notre lot !

PERRINE

On était si tranquille autrefois ! ... Tout semblait alors simple et facile. On n'allait pas bien loin pour trouver le bonheur : la chanson sur la lèvre et la paix dans le coeur, on faisait de son mieux, sans haine ni hantise, sans autre horizon que le clocher de l'église.

ROSE

Notre église ... c'était notre maison à tous. Et le dimanche, on s'y donnait tous rendez-vous pour oublier, devant le bon Dieu, ses misères ... Et là, comme on se sentait bien vraiment tous frères : gens du bourg, paysans et messieurs du château !

PERRINE

Le père, c'était le bon Monsieur Cathelineau, notre curé, que tel un chien atteint de rage, on traque maintenant de village en village, qui vit errant, tantôt ici, tantôt plus loin, et gîte la nuit dans quelque grenier à foin.

ROSE

Où sont, hélas, nos belles fêtes solennelles : Noël, la Chandeleur, les Sacres, les Chapelles ? ... De nos clochers le grand branle-bas triomphal s'est tu ... Dans quinze jours l'Alleluia pascal qui donc le chantera ? ... Pauvre église fermée, notre vieille maman ! ... Nos pères t'ont aimée, et leurs pas ont usé tes dalles de granit. Mais il semble que désormais tout soit fini. Depuis des mois on a barricadé ta porte ; et déserte, sans voix, te voilà comme morte ! Où prier désormais ? ...

PERRINE, montrant l'intérieur de la maison

Où prier ? Mais chez nous, devant le crucifix au regard triste et doux qui reçoit la première larme et la dernière ! ... Le vieux Christ des aïeux qui, dans chaque chaumière, orné du buis bénit, tient la place d'honneur. Qu'ils viennent le chercher, les gueux, s'ils n'ont pas peur !

LOUISE

Qui sait si ne vont point sonner ces tristes heures, et s'ils ne viendront pas violer nos demeures ... En arracher nos Christs ? ...

PERRINE

Sans Christs et sans autels, nous prierons dans nos champs, en regardant le ciel ! Non, non, Dieu ne meurt pas ! ... Et ces monstres infâmes ne pourront toujours pas l'enlever de nos âmes ; pas même par la mort ! ...

 

SCÈNE II

Les mêmes, Jacques Cathelineau

Cathelineau apparaît au seuil de sa maison. C'est "un grand bel homme". Des cheveux bruns, légèrement bouclés, laissent à découvert le front large. Le regard est ardent. Dans l'expression du visage, on remarque un air de grande bonté, avec quelque chose de volontaire et de décidé.

Cathelineau, qui vient de pétrir le pain de sa famille, est en tenue de travail : pas de veste, culotte courte et sabots. Les manches de sa chemise de coutil sont retroussés jusqu'aux coudes ... Les mains et les bras sont encore englués de pâte.

CATHELINEAU

Les marraines, bonjour ! ... Femme, je m'en vais, sans tarder, chauffer le four ... Je viens de boulanger et j'ai laissé la pâte au pétrin ...

LOUISE entre à l'intérieur de la maison. S'adressant aux femmes : 

Sauriez-vous quelque chose ? ... J'ai hâte d'apprendre ce qui s'est passé là-bas ...

ROSE

On dit qu'il s'est fait du fort temps ... C'est peut-être un faux bruit ...

CATHELINEAU

Jean Blon n'est pas rentré ? ...

PERRINE

Point non plus mon gars Pierre ...

CATHELINEAU

Je les ai vus partir ... Ils étaient en colère nos bons gars du Pin et menaient grand branle-bas  ... Quoi d'étonnant s'ils se sont cognés par là-bas ?

ROSE

Ils n'empêcheront point quand même le tirage.

CATHELINEAU

Et qui sait ? ... A la fin, tout de même, on enrage !

Faudra donc voir nos gars partir loin de chez eux, pour être embrigadés dans les bataillons Bleus et défendre en soldats un pouvoir exécrable ?

PERRINE

Si l'on t'y force ? ...

CATHELINEAU

Alors, à ces suppôts du diable, qui voudraient du bon Dieu détruire jusqu'au nom, un jour, peut-être, je dirai carrément "Non" !

ROSE

Si l'on vous entendait causer de cette sorte ! ... Savez-vous bien que tout se sait et se colporte ... Il rôde annuit parmi nos bourgs tant de méchants ! Qu'ils pourraient ...

CATHELINEAU

Ah tant pis ! ... Assez de chiens couchants ! Assez de pauvres gens pour qui la République est désormais un mot redoutable et magique, qui devant tout gouvernement n'ont qu'un tracas : celui de ne jamais se courber assez bas ! ... Assez de tous ces discours de jérémiades et dont la seule tactique, malheureux fous, semble être de toujours hurler avec les loups !  L'audace du pouvoir vient de notre faiblesse ... Tant qu'on ne mordra point, ils nous tiendront en laisse, n'en doutez point ! Avec ces monstres de l'Enfer, demain sera pour nous pire qu'hier ! Et dire qu'ils ont, ces tyrans, l'effronterie de parler et d'agir au nom de la Patrie ! La Patrie, eux ? ... Des fous stupides et méchants ! Comme on servirait bien la France en les domptant ! Sans doute, faudra-t-il un jour, comme saint Georges, s'attaquer au monstre et lui sauter à la gorge, au monstre affreux coiffé du bonnet phrygien ...

PERRINE

Bien dit ! ... Voilà parler en Français, en chrétien ! Et je voudrais causer ainsi si j'étais homme. Il faudrait que ta voix tire enfin de leur somme tous nos gens endormis dans leur longue torpeur ... Quant aux autres ... quant à ceux qui crèvent de peur, qui n'ont que de l'effroi dans leurs timides âmes ... Qu'ils aillent se terrer ! ... Ce sont moins que des femmes.

 

SCÈNE III

Les précédents, Jean Blon, Pierre Oger

Les deux gars entrent brusquement, rouges, essoufflés, habits et brodequins couverts de poussière. Ils ont à la main leur bâton de route, retenu au poignet par une cordelette de cuir. En arrivant, ils agitent joyeusement leur chapeau sur lequel est fixée une grossière cocarde de papier blanc.

JEAN BLON

Victoire, les amis ! ... On vient de Saint-Florent.

PERRINE

Enfin, mon gars ! ...

CATHELINEAU

Jean Blon ! ...

ROSE

Mettez-nous au courant !

JEAN BLON

Eh ben, tout est fini ! ...

CATHELINEAU

La milice ?

JEAN BLON 

Est au diable ! ...

PERRINE

Partez-vous à la guerre ?

PIERRE OGER

Ah ! dam, c'est point probable !

CATHELINEAU

Alors, il s'est passé du fort temps par là-bas ? ... Vous vous êtes battus ? ...

JEAN BLON

Demande donc aux gars ! Dommage que tu n'étais point de cette fête !

PERRINE

Alors , les Bleus ? ...

PIERRE OGER

Les Bleus ? ... Ben, fallait voir leur tête ! Et ce qu'ils ont pu détaler ! ... C'était fameux !

Il s'assoit sur le petit banc de pierre devant le seuil de la porte et s'essuie le front.

Mais on est mort de soif ...

Cathelineau, entre dans la maison et apporte deux gobelets d'étain pleins de vin qu'il présente à Blon et à Oger.

CATHELINEAU

Voilà du vin ...

JEAN BLON

Les gueux ! Comme de gros dindons, ça prend des airs bravaches et pour un rien ça cale ... Au fond, c'est tous des lâches ... Des p'tits gars de dix ans les auraient bien vaincus ... Ils n'auraient pas couru pus fort, le diable au cul. Quelle affaire, bon sang ! C'est à ne pas y croire, et ce que j'avons ri ! ...

CATHELINEAU

Dites-nous votre histoire !

PERRINE

Vite, racontez-nous tout ce qui s'est passé ... Les patauds, qu'ont-ils fait ? ...

ROSE

Personne n'est blessé ? ...

JEAN BLON

Eh ben, voilà l'histoire ... Et toi, cousin, écoute ! ... Je sommes donc partis pour Saint-Florent ... En route, on trouve des amis qui s'en viennent là-bas, point contents eux non plus ... On bavarde entre gars ; il en est qui voudraient revenir en arrière et retourner chez eux ... Les plus crânes de nous sont d'avis de se présenter là-bas et tous refuser de tirer ... 'Quoi, disent-ils, ces êtres, assassins du Roi, bourreaux de nos messieurs prêtres, voudraient qu'on aille se faire tuer pour eux ? Non, les gars, refusons ! Énervés et joyeux, on se donne les uns aux autres de l'audace ... Le tocsin sonne par tous les bourgs où l'on passe, et l'on trouve en chemin les conscrits de Chaudron, de Beausse, Saint-Quentin ... Tous, de braves lurons qui se joignent à nous et mènent grand tapage. "Point de milice, les gars ! ... A bas le tirage !" Notre bande roule et mugit comme un grand flot ... Et l'on arrive enfin à Saint-Florent ... Au trot on grimpe par la rue en pente, vers l'église. Comme on passe, un vieux crie : "Aurez-vous la sottise d'obéir aux patauds et de tirer au sort ? ..." Et de répondre tous : "Jamais ! ... Plutôt la mort ! On va leur dire, tout à l'heure, ben en face ..." Enfin, nous voilà tous amassés sur la place ... Ça me tardait de voir de près ces citoyens. Ils étaient là, sur des tréteaux, vrais comédiens, chamarrés de galons sur toutes les coutures, des sabres, long de ça, ballant à leur ceinture, et se pavanant à qui serait le pus beau ! Certains, au feutre, arboraient des plumes de jau flottant par dessus la cocarde tricolore ... Devant la table, écrivait un grand matamore ; d'autres, le nez au vent, nous regardaient venir. On voyait aussi des gendarmes ... Pour finir et pour vous conter la suite de mon histoire, j'étions donc là, grouillant comme dans une foire : et les municipaux griffonnaient des écrits, quand le plus emplumé cria soudain : "Conscrits ! Nous sommes délégués de par la République pour faire exécuter la loi ... L'heure est critique : la patrie en danger a besoin de vos bras ... On va faire l'appel !" Pendant ce temps, les gars crispent leurs poings de rage ; et puis l'appel commence : "Blon ! ... Oger ! ... Uzureau ! ... Delaunay ! ..." Le silence ... Personne ne répond ; mais on grogne entre soi ; l'homme qui fait l'appel s'arrête en désarroi, et les municipaux sont pâles de colère ... L'un d'eux se lève enfin ... Il parle de frontières, du pays envahi, des nobles émigrés ... Il dit que nous étions de pauvres arriérés, encore fanatisés par nos perfides prêtres ; mais que c'était fini ; qu'ils n'étaient plus les maîtres, que le pays était délivré des tyrans ; que Capet était mort ... enfin qu'à nos dépens on nous apprendrait bien à nous montrer dociles ... Ah ! dam, c'en était trop. J'étions encor tranquilles mais quand ce mâtin-là nous eut asticotés, bon sang, je commencions d'être ben excités ; et quand il a fini sa grotesque rubrique, on haule tous en choeur : "A bas la République ! On ne partira point ! ... On restera chez nous ! Et s'il faut se battre, on se battra contre vous !" Ah ! cousin, fallait voir ! Ils en bavaient de rage ... L'un d'entre eux crie enfin au milieu du tapage : "A vos pièces, soldats ! et feu ! ..." Car ces démons avaient braqué sur notre foule des canons. Boum ! ... On entend sur nous comme un coup de tonnerre, et plusieurs de nos gars, blessés, tombent par terre - Pas beaucoup ... car le pointeur était maladroit - Nous voilà furieux, et l'on fonce tout droit sur le canon ... Avec nos seuls bâtons pour armes on les bouscule tous, et soldats et gendarmes ! en leur criant dessus : Foncez, les gars ! ... A mort ! ... Dam, ils n'avaient point cru que le tirage au sort finirait comme ça ! Jetant leurs baïonnettes, ils ont tous bientôt pris la poudre d'escampette. Plus personne sur les tréteaux ! ... Ceux du district : Président, commissaire et procureur-syndic, tous envolés ! ... Ébahis de les voir en fuite, on bat des mains, on chante à perdre haleine ... Ensuite pour qu'il ne restât plus trace de ces gibiers, on entre au district chercher leurs sales papiers ; on fouille les bureaux, chambres et corps de garde ... Sur le coup de midi, drapeaux, écrits, cocardes flambent au mitant de la place, en un beau feu ; on danse tout autour ; on boit encore un peu, pour célébrer en choeur cette cérémonie, et puis, chacun s'en va ... La fête est finie !

CATHELINEAU, pensif

Finie ? ... eh ! le crois-tu ? ...


PIERRE OGER

Dam ! on est ben d'accord, ce qu'on voulait, c'était ne point tirer au sort, ne point être enrôlés parmi les sans-culottes. Hier, ils ont pu voir, ces sacrés patriotes, que dans les Mauges, les gars n'ont pas froid aux yeux. Et la leçon ben sûr, servira pour entre eux ! De sitôt, ils n'oublieront point cette raclée  ni leur fuite éperdue à travers la vallée du Marillais ...


CATHELINEAU

Et maintenant ? ... Que ferez-vous ?


JEAN BLON

Ce qu'on fera ? ... Mais rien ! Tous, on rentre chez nous, oubliant les patauds et leurs lois imbéciles, on tâchera, s'il se peut, de vivre tranquilles ...


CATHELINEAU

Vraiment, tu crois cela ?


JEAN BLON

Eh ben, pourquoi donc pas ?


CATHELINEAU

De ce beau rêve, il faut vous réveiller, les gars ! Ce que vous prenez là pour une bagatelle, cette émeute d'hier, ce sera l'étincelle qui fera tout flamber ... Crois-tu, mon pauvre Jean, que tout va s'arranger comme dans un roman ? ... Tous ces gens du district, les crois-tu sans rancune ? ... Parce que vous avez eu la bonne fortune d'être vainqueurs hier et de leur résister, vous pensez qu'à présent c'est fini de lutter ; et qu'ils vont, sans plus vous poursuivre davantage, bonnement vous laisser vivre en paix au village, et qu'à l'abri de tous fâcheux événements vous pourrez à loisir voir lever vos froments ? ... Vous ne partirez point peut-être à la frontière ... Quand même, il vous faudra faire chez nous la guerre. D'y échapper il n'est, sans doute, point d'espoir ; et sur nos Mauges, je vois l'horizon bien noir. Demain, la Convention, justement alarmée, sur le pays va jeter d'urgence une armée ; et vous verrez alors ces soldats de l'Enfer prêcher leur liberté par la flamme et le fer, massacrer et piller, traquer partout leur proie et faire de notre pays un feu de joie ...


JEAN BLON

Que pouvons-nous ? ...


CATHELINEAU

Le devoir est simple à remplir : combattre jusqu'au bout et, s'il le faut, mourir ! Le moment est venu de montrer de l'audace et de prouver que nous sommes de bonne race ; car l'ennemi terrible est tout prêt : il attend ... Il faut s'armer, les gars, et s'armer à l'instant !


PERRINE, à son fils

Oui, Pierre, il faut s'armer ! Allons, debout, les hommes ! Défendez-nous dans l'affreuse angoisse où nous sommes ! Votre honneur de chrétiens est désormais en jeu. Car voilà trop longtemps qu'on nous prive de Dieu, qu'on nous enchaîne avec toutes ces lois infâmes pour essayer d'arracher la foi de nos âmes ... Soldats du Christ, allez ! ... Nous autres, nous prierons.


PIERRE OGER

Oui, mère, j'ai compris !


JEAN BLON, très simplement

Jacques, nous partirons !


CATHELINEAU

Alors, ne tardez point ! A tarder l'on hésite. Le sort en est jeté ! Allez donc tout de suite et dans le bourg du Pin trouvez-nous des soldats ! ... Dites-leur que nous combattons les scélérats qui nous ont enlevé nos autels et nos prêtres. Et s'ils écoutent en eux l'appel des ancêtres, je suis sûr qu'ils viendront ... Vous, femmes de chez nous, rentrez dans vos maisons et priez à genoux afin que le Bon Dieu nous donne la victoire, car si nous nous armons, ce n'est que pour sa gloire, pour défendre son Nom qu'insultent les scélérats. Priez pour nous qui devenons des combattants dès aujourd'hui promis aux risques de la guerre. Par charité, ayez encore une prière pour moi qui, tristement, m'arrache du foyer ... Femme, vous ne combattez point ... Allez prier !


RIDEAU

 

2ÈME TABLEAU

 

 

LA MAISON DE CATHELINEAU

Un logis villageois chez nous ... Logis sans âge
Où tout chante le travail et l'honnêteté.
Les meubles de noyher sont cirés par l'usage :
Les bancs, la longue table au Benedicite ...

Pichets d'étain, humble vaisselle de ménage
Sont alignés sur le vieux basset bien frotté ...
Au-dessus du foyer, un Christ au doux visage
Exerce ici sa pacifique royauté.

Sur les murs blancs, quelques chromos hauts en couleur :
Notre-Dame-de-Charité, le Sacré-Coeur ...
Accrochée à deux clous, la longue canardière ...

Au fond de l'âtre, rougeoie encore un tison ;
Et le jaune matou semble faire oraison
Devant le chaudron qui pend à la crémaillère.

On entend seulement le balancier régulier de l'horloge paysanne qui, dans sa gaine de cerisier aux peintures naïves, scande, impassible, la marche des heures ... Sept heures sonnent.
Par la fenêtre aux petits carreaux, entourée de rideaux de cotonnade blanche, on aperçoit la place du village, avec au fond l'église, et au-delà, l'échappée sur la campagne des Mauges.

 

SCÈNE I

 

CATHELINEAU, seul


Il se tient debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête penchée et semble méditer profondément. Au bout de quelques instants, il se tourne vers le Christ et met un genou en terre.
Oui, c'est pour Vous, mon Dieu ! C'est pour votre défense que nous allons lutter ... Notre peine est immense de voir partout votre saint Nom persécuté ; et monter, comme un flot fangeux, l'impiété ... Nos autels sont souillés par ces malheureux traîtres qu'on nomme les intrus ... On a chassé nos prêtres qui, chaque jour, vers Vous nous guidaient par la main et savaient éclairer notre rude chemin ... On a fermé l'église et brisé les calvaires qui bordaient nos chemins et protégeaient nos terres. L'on voudrait, ô mon Dieu, Vous enlever à nous et nous ravir la foi dont nous sommes jaloux ... Mais leurs efforts resteront vains et illusoires ; et s'il vous faut des victimes expiatoires, nous sommes prêts ... Soyez, Seigneur, notre soutien, et daignez nous sacrer champions du nom chrétien ! Dirigez nos pas dans cette dure entreprise ! Pour nos foyers, pour nos autels, pour nos églises, déployant les blancs étendards fleurdelysés, nous nous armons, ainsi qu'autrefois les Croisés. Peut-être tomberons-nous au combat ? Qu'importe ! Vous demeurez ! ... Demain, plus vivante et plus forte, notre sainte Religion va refleurir ; notre pays martyrisé saura guérir ... Après l'orage, après les grandes hécatombes, triomphante, la Croix dominera nos tombes ; et les rois très chrétiens, petit-fils de Saint-Louis, feront encore fleurir les lys ...

 

SCÈNE II

 

 

Cathelineau, Louise, puis les enfants

LOUISE, entrant brusquement

Ah ! Qu'ai-je appris ? ... Quelle est donc cette étrange et terrible nouvelle qui met le feu partout, ainsi qu'une étincelle et que tu vas, j'espère bien, me démentir ? ... Des femmes m'ont conté que tu voulais partir : que par tes soins, tout le bourg était en alarmes, et que les gars d'ici prenaient déjà  les armes. La guerre enfin ... Oh ! dis-moi vite que c'est faux !

(Bruit au dehors. Elle va à la fenêtre et soulève le rideau) Ces cris ? ... Ces gens avec des fourches et des faulx ? ... Oh ! Jacques, qu'as-tu fait ?


CATHELINEAU

Ce que je devais faire.


LOUISE

Ces hommes, où veux-tu les conduire ?


CATHELINEAU

A la guerre !


LOUISE

La guerre ? ... Pauvres gens ! Seuls, contre le pouvoir, c'est un acte insensé, voyons !


CATHELINEAU

C'est le devoir.


LOUISE

Et pour vous battre ainsi contre toute la France, combien serez-vous de soldats ?


CATHELINEAU

La Providence a déjà dénombré nos futurs bataillons ... Des hommes vont se lever de tous nos sillons, surgir de chaque chemin, de chaque village ... Un cri de "Dieu le veut" passe sur le Bocage en ce matin de mars.


LOUISE, haussant les épaules

J'ai le pressentiment que vous serez broyés ... Alors, quoi ? ...


CATHELINEAU

Simplement, nous saurons donc mourir !


LOUISE

C'est folie et chimère !


CATHELINEAU

Rien ici-bas n'est vain, alors que l'on espère et que l'on croit ...


LOUISE

Tu veux mourir, en vérité !


CATHELINEAU

Mourir pour le Bon Dieu, c'est l'immortalité !

Depuis le début de la scène, les enfants sont entrés, la fille aînée portant au cou le plus jeune. Ils se sont, peu à peu approchés, et se groupent autour de leur mère.

 

LOUISE

Mais regarde au moins ces cinq pauvres petits êtres que ta farouche vertu ne veut plus connaître ! Si tu meurs, que vont devenir ces innocents ? ... La plus grande n'a pas encore ses douze ans ; et je viens de sevrer la dernière ...


CATHELINEAU

Ma femme ! ... Mes petits enfants ! ... Ce que de toute mon âme je chéris ! Les quitter, peut-être pour jamais !


LOUISE

Tu resterais avec nous si tu nous aimais !


UN DES ENFANTS

Papa, ne partez pas !


UN AUTRE, joignant les mains

Oh ! je serai si sage ! ...


CATHELINEAU, les attirant à lui

Mon Dieu, mon Dieu, je sens s'amollir mon courage !


LOUISE

Ton courage pourrait être un peu moins brutal !


MARIE CATHELINEAU, l'aînée des enfants

Oh ! père, si les méchants vous faisaient du mal ? ...


UN AUTRE ENFANT

Maman pleurerait tant ! ...


CATHELINEAU

Ah ! Seigneur, le calice est bien amer parfois ... Voyez mon sacrifice, voyez ce que pour vous je vais abandonner ! Mais je me sens faiblir ... Daignez me pardonner !

Il se laisse tomber sur un siège, le visage entre ses mains.

 

LOUISE

Enfin. Dieu n'a jamais demandé l'impossible. Il ne veut pas que l'on s'offre ainsi qu'une cible ; que de gaîté de coeur on brave le destin, et ton devoir ...


CATHELINEAU

Il s'est levé lentement, avec un profond soupir, et après quelques gestes d'hésitation, il se dirige vers le fond de la pièce.

Je vais faire cuire le pain.

Vers la fin de la scène, on entend le trot lourd d'un cheval de ferme claquer sur le chemin. Le bruit augmente crescendo, puis s'arrête.

 

SCÈNE III

Les précédents, Étienne Nau

La porte s'ouvre, et Étienne, aubergiste à la Poitevinière fait son entrée.

 

ÉTIENNE NAU

Bien le bonjour ! ... Je fais l'école buissonnière a matin ...


CATHELINEAU

Tiens, c'est Nau de la Poitevinière ! Qu'y a-t-il ? ... Que veux-tu ? ...


ÉTIENNE NAU

Il y a ... que chez nous, depuis potron-minet, les gars sont quasi fous ! ... Parce qu'ils ont chassé les patauds à Montglonne, ils ne se sentent plus ! ... Déjà le tocsin sonne ... Les valets ont emmanché leurs faulx à l'envers, prêts, je crois ben, à mettre au défi l'univers. Dans tous les cabarets, on s'échauffe, on criaille, on fourbit les fusils ... Bref, ça sent la bataille !


CATHELINEAU

Et puis ?


ÉTIENNE NAU

Alors, Jean Perdriau, l'ancien soldat, qui seul d'entre nous sait ce que c'est qu'un combat m'a dépêché vers toi ... Simplement, il demande si le Pin marcherait. Dans ce cas, tous en bande on partirait ...


CATHELINEAU, se redressant d'un seul coup

Dis à  Perdriau, qu'il m'attende, car j'y vais aussi moi ! ... Marchons tous sur Jallais !


LOUISE

Eh quoi ? ...


CATHELINEAU

C'est vrai, femme, à l'instant je faiblissais ... A ta voix, je sentais que vacillait la flamme ... Mais de nouveau, l'appel de Dieu parle en mon âme, de plus en plus pressant ; et mon devoir est clair ; j'obéis ... quitte à broyer la chair de ma chair ...

Il s'arrête et écoute ; puis il s'approche de la fenêtre qu'il ouvre. On entend alors des tintements confus et assourdis de cloches qui semblent sourdre du plus profond des campagnes.

Mais quoi ? ... N'entends-tu rien ? ... Ce bruit ! Prête l'oreille ! On dirait comme un grand bourdonnement d'abeilles quand passent les essaims en quête de ruchers. Ça sonne au loin ... par là ... Ça sonne à dix clochers ... L'âpre vent des tocsins passe sur nos paroisses, tout chargé de douleurs, de colères, d'angoisses ; impérieuses voix appelant au combat ... C'est le cri de tout un peuple qui se débat pour briser, s'il se peut, d'odieuses entraves ; peuple d'artisans qui sauront être des braves, et, défenseurs de leurs autels et de leur foi, regarderont la mort, en face, sans effroi. Écoute ! ... Écoute encore ! ... Voix lointaines ou proches, à coups sourds et pressés, elle sonnent les cloches. Leurs appels déchaînés se heurtent dans les airs, plus graves par instants et par instants plus clairs ; et le vent, recueillant toutes ces voix fidèles, vient nous les apporter jusqu'ici sur ses ailes. Écoute ! ... Quel tragique et douloureux refrain ! Quels sanglots étouffés gonflent ces coeurs d'airain ! Ce ne sont plus, hélas, les branles des grand'messes, le tintement des Angelus, les allégresses des messes de minuit pleines de Glorias, le chant des Te Deum et des Alleluias, et les gais carillons célébrant les naissances ... C'est le tocsin ... l'appel angoissé des souffrances. Et tous, à l'écouter, nous sommes frémissants. Dans tous les bourgs, dans les villages, dans les champs, toutes les Mauges sont debout ... La Jubaudière ... par là, tout près de nous, c'est La Poitevinière ... Andrezé ... Saint-Quentin ... Le May ... La Salle-Aubry ...


LOUISE

Ah ! je n'entends que trop ! Et sur mon coeur meurtri, lourdement viennent tomber ces tocsins d'alarme, tristes comme la nuit, pesant comme des larmes. Ce qu'ils m'annoncent à moi, ces funèbres glas, c'est la mort ... et rien que la mort ...


CATHELINEAU

La mort ? Non pas ! ... C'est plutôt le réveil de toute notre race. Un réveil bouillonnant de jeunesse et d'audace. Tous ces appels, à la fois véhéments et doux, c'est la grande voix des aïeux montant vers nous, c'est le premier feuillet d'une sublime Histoire ! Non, femme, ce n'est pas la mort ! C'est la Victoire !


ÉTIENNE NAU, regardant au dehors Jean Blon monte au clocher ...


CATHELINEAU

Un lourd sommeil a trop longtemps pesé sur nous ... Mais quel réveil ! Trois ans, nous avons rongé notre frein ... Qu'importe ! Diront-ils aujourd'hui que les Mauges sont mortes ?

A ce moment on entend, toute proche, la cloche de l'église du Pin qui se met en branle. A son tour, la voici, notre cloche du Pin ! Bravo Jean Blon ! il sonne mieux qu'un sacristain.

S'approchant de la fenêtre et tourné vers la campagne.

Oui cloches, nous irons ! ...


ÉTIENNE NAU

A votre voix, sans crainte, nous voici prêts à partir pour la guerre sainte et nous n'hésitons plus.


CATHELINEAU

Femme, il le faut, tu vois ! ... Ah ! le déchirement est bien rude parfois ... Dieu, pour rendre notre âme plus belle et plus neuve, souvent la purifie au creuset de l'épreuve. Lui seul dirige tout. Il nous faut obéir ... Obéir et prier ...


LOUISE

Et pleurer et souffrir ...


CATHELINEAU

Souffrir, c'est vrai ! Pourtant, songe à la récompense ! Devant l'Éternité, qu'est-ce que la souffrance ? ... Toujours au milieu des douleurs brille l'espoir, apaisant et si doux, de l'éternel revoir. Heureux, les affligés ! ...


LOUISE

Elle regarde un instant le Christ et lentement courbe la tête

Suivant votre précepte, je ne murmure plus, ô mon Dieu, mais j'accepte ! Quelle que soit la croix qui me viendra de vous je me soumets d'avance et l'embrasse à genoux. Jacques, fais ton devoir !


CATHELINEAU

C'est parler en chrétienne ! Et là, je te reconnais plus que jamais mienne. Merci Louise ! ... Ainsi, je pars, bien fier de toi.


LOUISE, étouffant ses sanglots

Va ! Rends-nous notre Dieu ! ... Venge notre bon Roi ! Tu le vois, je suis forte et je retiens mes larmes ...

Rassemblant ses enfants autour d'elle

Nous, mes petits, prions ! ... Ce sont nos seules armes ... Et les jours nous seront peut-être moins amers.


CATHELINEAU, présentant à sa femme sa veste et son scapulaire

Tiens, voici mon habit ... Là, contre le revers, sans trembler, maintenant, couds-y ce scapulaire. Le Sacré-Coeur de Jésus, signe tutélaire. Fixé par ta main à l'endroit où mon coeur bat, saura me protéger au milieu du combat. Soldats du Christ, nous voulons prendre sa livrée.


LOUISE

Notre cause serait-elle désespérée, soyez donc, ô mon Dieu, notre ferme soutien et que le Mal ne soit pas plus fort que le Bien !


ÉTIENNE NAU, regardant au dehors

J'aperçois une bande de gars sur la place. Tous armés ... Ils viennent ici ...


CATHELINEAU, tendant les bras à Louise

Que je t'embrasse ! ...


RIDEAU

 

3ÈME TABLEAU

La place du village, comme au premier tableau

 

SCÈNE I

Jacques Cathelineau, Étienne Nau, Jean Blon, René Oger, Jean Gabory, Charles Gaudin, André Bouteiller, Jacques Uzureau, Joseph Joyer, Pierre Véron.

D'autres gars arrivent pendant toute la scène et se joignent aux précédents. Tous sont munis d'armes diverses : fusils, fourches, faulx, bâtons.

Au lever du rideau, tout le groupe est réuni sur la place devant la maison de Cathelineau. Cris, brouhaha, cliquetis de faulx ... La porte de la maison s'ouvre et Cathelineau, suivi d'Étienne Nau, apparaît sur le seuil. Il est équipé et guêtré et porte un fusil de chasse à l'épaule. Sur sa poitrine rougeoie un petit carré d'étoffe sur lequel est brodé un Sacré-Coeur.

A son aspect, les cris redoublent ... Les gars agitent leur chapeau avec enthousiasme.

TOUS

Vive la Religion ! - C'est dit ! - Allez, partons ! ...


JEAN GABORY

Pour armes, nous avons des faulx et des bâtons ! Mais il n'en faudra pas tant pour être invincibles ; et si Dieu nous conduit, tout deviendra possible.


JOSEPH JOYER

Moi, j'ai pris ce matin en partant de chez nous le vieux fusil qui nous sert à chasser les loups. Loups ou patauds ! ...


CHARLES GAUDIN

Ma fourche est tout frais affûtée ... Vous verrez si ça va mordre à belles dentées dans les bataillons Bleus ! ...


ANDRÉ BOUTEILLER

Voici le coutelas qu'on prend chez nous pour égorger le cochon gras ! ... Hein, les gars, j'allons en faire de la fressure !


JACQUES UZUREAU

C'est en mars à présent que la moisson est mûre ! En avant les faulx ! On les emmanche à rebours et ça ressemble aux grandes ailes des vautours.


RENÉ ROCHARD

Pour n'avoir point de faulx, je ne suis point en peine, car j'emporte mon bon gourdin en coeur de chêne.


TOUS, en un murmure confus et grandissant

J'ai mon fusil ! ... Ma fourche ! ... Mon bâton ! ... Ma faulx, ... Vive la Religion ! ... A bas tous les patauds ! ... Pas de "trutons" chez nous ! ... La République au diable ! ...


CATHELINEAU imposant silence de la main

Alors, mes bons amis, c'est bien irrévocable ? ... A l'austère devoir vous avez immolé tous vos amours humains ? ... Des larmes ont coulé à l'heure du départ, larmes combien amères ! ... Il vous a fallu quitter enfants, femmes, mères, tout ce qu'on aime, enfin ... Ne regrettez-vous rien ? ...


PIERRE VÉRON

Nous souffrons tous, mais nous partons. Il le faut bien ! Le bon Dieu nous accorde, aujourd'hui, le courage de laisser sans faiblir la maison, le village et tous les êtres chers ...


CATHELINEAU

Donnons donc aux Français un immortel exemple ; un exemple d'honneur et de fidélité ... Et quand autour de nous gronde l'impiété, quand la haine de Dieu, sans trêve, persécute les chrétiens, il vaut mieux succomber dans la lutte que de voir, jour par jour, le mal s'apesantir. Soldats de Dieu, nous n'en seront pas moins martyrs ... Mais partons ! Il est temps.

 

SCÈNE III

 

Les mêmes, Louise

Cathelineau a poussé la porte de sa maison et regarde à l'intérieur. Louise apparaît sur le seuil.

 

CATHELINEAU

Femme, l'heure est sonnée ! Va, ne maudissons point l'austère destinée ! C'est Dieu qui conduit tout ...


LOUISE

Qu'il te garde toujours ! Que dans tous les périls, il veille sur tes jours et te ramène ici sain et sauf !


CATHELINEAU

Je confie à la garde du ciel ceux que je sacrifie. Protégez-les, Seigneur ! C'est mon bien le plus cher, et je les aime tous plus que ma propre chair ... Louise, adieu ! ...


LOUISE

Adieu ! ...

Elle rentre lentement à l'intérieur de la maison.


CATHELINEAU

Maintenant, partons vite !  Il nous faut mettre dès tantôt les Bleus en fuite. Mais pour nous sacrer tous les soldats de la Croix, chantons le Vexilla Regis à pleine voix !

Tous mettent genou en terre et se découvrent. Tournés vers l'église, ils chantent :


Vexilla Regis prodeunt ;
Fulget Crucis mysterium
Quo vita mortem pertulit
Et morte vitam protulit.

O Crux ave, spes unica,
Hoc Passionis tempore ;
Piis adauge gratiam
Reisque deie crimina.

 

CATHELINEAU

Vite à Jallais, les gars ! Partons tout d'une haleine et tombons sur les Bleus !

JEAN BLON

Sois notre capitaine !

PIERRE VÉRON

C'est le plus brave.

RENÉ OGER

Il est d'un si sage conseil !

ÉTIENNE NAU

Et dans tout le pays, il n'a pas son pareil.

TOUS

Conduis-nous au combat.


CATHELINEAU

Je n'en suis point capable ; et ne saurais jamais être un chef véritable. Comme vous, je ne suis qu'un modeste artisan, capable de se battre et de verser son sang ... Mais j'irai devant vous  pour vous donner courage et, tous vous me suivrez ... Dieu finira l'ouvrage. C'est lui notre vrai chef. A lui de commander ! Dans les combats, il sera là pour nous guider, et pour nous inspirer les plus belles audaces.


JEAN BLON

Que peuvent contre nous les Bleus et leurs menaces ? ... Ils ont le mal ; nous avons le bien pour enjeu ...


CATHELINEAU

Il prend le pistolet passé dans sa ceinture, et tire un coup de feu en l'air.
La guerre est commencée ! ...
En avant ! C'est pour Dieu !


RIDEAU

 


Archives municipales de Cholet - 70PER11 - Bulletin de la Société des Sciences, Lettres et Arts de Cholet.
 

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La Maraîchine Normande
  • EN MÉMOIRE DU ROI LOUIS XVI, DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET DE LA FAMILLE ROYALE ; EN MÉMOIRE DES BRIGANDS ET DES CHOUANS ; EN MÉMOIRE DES HOMMES, FEMMES, VIEILLARDS, ENFANTS ASSASSINÉS, NOYÉS, GUILLOTINÉS, DÉPORTÉS ET MASSACRÉS ... PAR LA RIPOUBLIFRIC
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