LES AVENTURES D'UN GRAND MARCHAND DE BLÉ DU POITOU

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Fils de Joseph Tribert, marchand et de Jeanne Guéritault, Joseph-Jérémie est né à Lusignan le 23 juillet 1743.

Le nom de Tribert, à la veille de la Révolution, est un des plus connus de la région. Depuis 1769, la prospérité paysanne traverse une crise des plus graves. Les récoltes de 1788 et 1789 furent au-dessous du médiocre et tout à fait insuffisantes pour assurer à la population un ravitaillement normal. Or, c'est Jérémie Tribert, établi à Poitiers, comme minotier et marchand de grains, qui tient en mains les subsistances du pays. D'un physique peu avenant, "grand, noir et sec", employant 30 ouvriers, possédant 25 chevaux attelés à ses charrettes, il a rapidement amassé une immense fortune qui lui vaut bien des jaloux et des ennemis. Ses frères, demeurés à Lusignan, sont marqués du même esprit d'entreprise et, pas plus que lui, ne se tiendront à l'écart.

Pour l'instant, avant de s'occuper de la chose publique, ils s'occupent surtout de la conduite de leurs affaires. Le premier est fermier, c'est-à-dire marchand de biens. Il possède le beau fief de la Plantivière, dont un propriétaire, avant lui, fut au début du XVIIIe sièle, un bourgeois de robe, François Guesbin, procureur au siège royal de Lusignan. Pour distinguer ses autres frères, on les désigne par leur habitation ou leur propriété. C'est ainsi qu'outre Tribert de la Plantivière, on compte Tribert Basse-Ville, dont on devine tout de suite la résidence, et Tribert aubergiste. Il y a aussi Tribert de Rouillé, qui appartient à la même tribu.

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Vers 1783, Joseph-Jérémie était fermier général du prieuré de Saint-Martin de LigugéNégociant en 1789, il avait été chargé par le gouvernement royal d'acheter des blés à Marans, à Auvray, à Hennebon pour l'approvisionnement de Paris, mais il dut se retirer poursuivi comme accapareur par le peuple, qui mit son bagage au pillage. Un décret de l'Assemblée nationale du 21 janvier 1790 le prit sous la sauvegarde de la loi et du roi ; un autre du 29 août 1791 lui accorda 45.565 livres d'indemnité.

Il venait cette année même d'acheter nationalement le prieuré bénédictin de Montreuil-Bellay et y avait transporté sa résidence.

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D'une résolution et d'une énergie rares, il partit le 22 mars 1793 comme capitaine des grenadiers du bataillon de Montreuil contre les Vendéens et se trouvant commander l'avant-garde de Leigonyer, occupa Cholet le 14 avril et y délivra le maire Cambon et 60 patriotes prisonniers.

Le 18, il occupait le château de Boisgrolleau, avec 147 grenadiers du bataillon de Saumur et de Montreuil et y fut investi une heure après par plus de 10.000 hommes, commandés par Du Chilleau, La Rochejaquelein, de Rangot, d'Elbée, Cathelineau, Stofflet. Pendant deux jours et deux nuits la petite troupe soutint les assauts redoublés, les volées du canon et une fusillade incessante et ne capitula qu'à bout de vivres et de munitions et sur la certitude acquise de n'être pas secourue. Vaincu par l'incendie du manoir, il voulut donner son sabre à La Rochejaquelein, mais celui-ci lui dit : "Gardez, Monsieur, les armes dont vous vous êtes servi avec tant de courage".

Les prisonniers furent conduits à Mortagne, et leur chef, conservant même son épée et les insignes de son grade, obtint d'abord la ville pour prison. Il était logé dans l'hôtel même de M. Boutillier de Saint-André, mais il n'y resta que deux jours, protégé à grand'peine par son hôte contre la population vendéenne, qu'exaspérait la vue de ce patriote. Enfermé à part dans un cachot jusqu'au 3 juillet, il fut conduit alors à Cholet dans une prison horrible et tenu à la chaîne. Le 1er août l'ordre fut donné par Cesbron d'Argonne de le fusiller ; les soldats s'y refusèrent. Le 3, en route pour Beaupréau, l'escorte s'arrêta dans une lande et creusait sa fosse, quand une panique lui sauva la vie. Enfermé de nouveau à Beaupréau et chargé de fers "dont le boulon avait 6 pouces de circonférence", il fut conduit le 16 au château du Ponceau en Saint-Laurent et le 18, conduit au supplice avec 243 autres prisonniers. Un élan de désespoir leur fit désarmer les gardes, mais 160 bleus tombèrent massacrés dans la bagarre. Tribert fut assez heureux pour s'échapper et gagner Nantes, où il s'alita épuisé jusqu'au 20 novembre. D'Angers les représentants lui envoyèrent un sabre d'honneur et un cheval.

LETTRE ÉCRITE PAR LE CITOYEN TRIBERT, fait prisonnier par les brigands de la Vendée, à la citoyenne Tribert-Thibaudeau sa fille à Paris.

De Nantes, 20 octobre 1793, l'an second de la République Françoise, une & indivisible.

Mes chers enfans, la Providence m'a conservé pour vous revoir avec la tendresse que je vous ai vouée. J'ai eu le bonheur d'échaper, Vendredi dernier, au péril dont j'étois menacé, après avoir éprouvé tous les outrages les plus inhumains, avoir été conduit le 3 juillet, de Mortagne à Cholet, déposé dans un cachot de la conciergerie, chargé de plus de trente livres de fers, avoir été menacé le premier Août d'être fusillé dans le même cachot, par Cibron-Bargogne, l'infâme agent de la Trémoille ; le 5 du même mois conduit à Beaupreau, où l'on m'a déposé encore dans un cachot plus abominable, chargé de plus de quarante livres de fers, n'ayant que ma part de six pouces d'un mauvais air à respirer, entre vingt-six hommes empoisonés d'une odeur infecte & cadavéreuse ; j'ai bravé mes ennemis ; ils n'ont pas eu le triomphe de me voir implorer leur clémence, parce que je connoissois trop bien l'auteur de mes tourmens, cet agent de la Trémoille, dont j'avois fait saisir les domaines de Montreuil, comme émigré ; l'on m'a conduit, Mercredi dernier, avec environ quatre cens quarante autres prisoniers, au château du Ponnau, dans la paroisse de Saint-Laurent-des-Autels ; ce château afreux par sa situation, entouré de douves pleines d'eau, ne pouvoit me laisser aucun espoir de trouver ma liberté, cependant le grand Prévôt de l'armée des brigands, ci-devant Prévôt de Montaigu, étant venu nous voir, & ayant eu l'affectation de me citer particulièrement devant tous les prisoniers, comme le prélude de la conspiration faite contre nos jours ; le hazard ayant voulu que l'un des prisoniers eut son frère qui commandoit le poste où nous étions détenus ; il a su si bien intéresser son frère à notre sort, qu'il est parvenu à savoir que notre mort étoit préméditée ; en conséquence il a fallu trouver dans notre courage les moyens d'éviter notre sort ; nous nous sommes réunis d'intention, nous avons désarmé notre garde, & dans notre courage nous avons trouvé notre salut. Je fuis le premier qui ait arivé en cette ville, Vendredi, à 7 heures du soir, à la faveur d'un cheval qu'un hussard, qui étoit au cachot avec moi, & louvoyé pendant huit heures, pour éviter les Embuscades, les Bourgs & Villages des aristocrates ; mais malgré toute cette prudence, cela n'a pas empêché que nous n'ayons été assaillis de plusieurs coups de fusils, qui heureusement ne nous ont pas atteints ; ainsi il semble qu'après tant de dangers franchis, je dois encore vivre pour servir la Patrie, & poursuivre les aristocrates tant que j'aurai des forces ; mais, mes amis, il me faut du temps pour les recouvrer ; je suis indignement maléficié, d'avoir été huit heures à courir au galop & au trot, sur un cheval à dôs ; je ne puis me soutenir, & la privation de l'air que j'ai eue, les mauvaises odeurs que j'ai respirées, dévoré pendant six mois de poux, & baignant dans une transpiration continuele, privé de someil par tous ces tourmens, ma santé est tellement délabrée qu'il faut désormais que je vive avec un grand repos pour la recouvrer. (Bulletin du département de la Vienne - du 9e jour du deuxième mois de l'an second de la République Françoise une & indivisible - N° XXV)

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Il était encore convalescent et employé comme directeur des subsistances de l'armée de l'Ouest, quand sur un arrêté du Comité de sûreté générale de la Convention du 8 germinal an II, il fut arrêté à Montreuil-Bellay par le représentant Ingrand et amené à Poitiers avec sa femme et leur fils aîné, alors lieutenant des grenadiers du 2e bataillon de Maine-et-Loire, à peine de retour de l'armée du Nord depuis cinq jours. Son autre fils, employé à la direction des subsistances de l'armée de l'Ouest, avait été conduit à Paris devant le tribunal révolutionnaire. Après 7 mois 1/2 de détention, un arrêté du Comité de Salut public mit toute la famille en liberté.

Alors le père reprit son commerce de blé et se remit à rétablir sa fortune. Par un nouveau revirement dans cette existence si singulière, il fut, dès l'établissement des préfectures, appelé le 3 floréal an VIII au Conseil de Préfecture de Maine-et-Loire et y siégea jusqu'au 18 floréal an IX. A cette époque un nouveau coup de fortune le fit nommer inspecteur des forêts à la résidence de Saumur.

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Il est mort à Montreuil-Bellay, le 11 mars 1816, à l'âge de 73 ans et fut inhumé, suivant son désir, dans le cimetière de l'hôpital mais sa tombe a été détruite par la construction d'une cantine ...

Son fils aîné était receveur particulier à Bordeaux, son fils cadet à Caen. Sa fille avait épousé le conseiller d'État Thibaudeau.

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Négociant de la paroisse Saint-Etienne de Rouen, Joseph-Jérémie Tribert épouse à Châtellerault, paroisse Saint-Jean-Baptiste, le 11 septembre 1769, Marie-Marthe Marteau, fille de Pierre et de Marie-Anne Guéritault.

De ce mariage sont nés :

- Paul-Jérémie ;

- Marie-Marthe, née à Ligugé ; "une rousse, vive, enjouée et coquette" ; mariée à Montreuil-Bellay, paroisse Saint-Pierre, le 9 décembre 1791 avec le comte Antoine-Claire Thibaudeau ; décédée à Savonnières (37), le 13 août 1856 ;

- Pierre-Auguste ("fils cadet") ; né à Poitiers, paroisse Saint-Cybard, le 18 août 1771 ; marié à Durtal, le 8 prairial an III (27 mai 1795) avec Renée-Marie-Marguerite Lebrecq, fille d'André Lebrecq, négociant, et de Renée-Marie Coynard (ou Coignard) ; sous-inspecteur des subsistances dans l'armée de l'Ouest à Châteaubriant, avait écrit de Hambourg où il était en mission commerciale des lettres contenant des propos inciviques, fut prévenu de propos contre-révolutionnaires, une note du 6 fructidor an III (23 août 1795) indique qu'il sera mis en liberté (AN - Cotes : W//1-W//32 - dossier 1923) ;

- Amable ; décédé à Ligugé, le 9 mai 1783, âgé de 8 mois environ ;

 

 

Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest et des Musées de Poitiers - 4e trimestre de 1949 - Tome I de la 4e série.

Dictionnaire historique, géographique et biographique de Célestin Port

Vendéens et Républicains dans la Guerre de Vendée - Tome II - Frédéric Augris

Un instrument de la terreur à Paris : le Comité de salut ... - 1941 - Henri Calvet - p. 320

AD49 - Registres d'état-civil de Montreuil-Bellay.