UN ÉPISODE DU DRAME DE DUNKERQUE

Capture a


COMMENT UN VENDÉEN, motocycliste au 505e régiment de chars d'assaut et prisonnier des Allemands, réussit à s'emparer d'un bateau et, s'improvisant navigateur, à gagner l'Angleterre avec 90 camarades, sur une mer déchaînée.


10 mai 1940 ! C'est l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes. La drôle de guerre est finie. Les chars et les avions d'Hitler sèment la panique parmi les populations. C'est l'exode avec son cortège de misères, ses scènes tragiques. Ceux qui ont vécu ces tristes journées ne les oublieront pas.

Puis c'est l'invasion de la France. C'est Dunkerque. Ce sont des milliers de soldats français faits prisonniers, tandis que d'autres réussissent à gagner l'Angleterre ...

[Du 20 mai au 3 juin 1940 se déroule la bataille de Dunkerque. Dépassées et défaites par les forces allemandes, les troupes alliées se trouvent bientôt encerclées de la Manche à Dunkerque et sans échappatoire. Pour les britanniques, il s’agit alors d’organiser dans l’urgence la retraite de plusieurs centaines de milliers d’hommes au Royaume-Uni, en assurant la protection terrestre et aérienne de la zone où les réembarquements ont lieu.

Le 26 mai 1940, l’armée britannique ordonne unilatéralement l’évacuation des troupes. Du 27 mai au 4 juin « l’Opération Dynamo » est organisée et sous la menace de plus en plus pressante de l’ennemi. Elle se conclut par l’évacuation inespérée de près de 340 000 soldats (dont environ 200 000 Britanniques et 140 000 Français) à partir du port et des plages de la ville. 35 000 soldats français sont néanmoins faits prisonniers.]

Un Vendéen a réussi ce tour de force, alors que les évacuations sur l'Angleterre étaient terminées depuis plusieurs jours déjà et il était prisonnier avec 35.000 camarades : mettre en marche un bateau de plaisance et gagner l'Angleterre. Et cela à la barbe des Allemands. Le voyage ne se fit d'ailleurs pas sans encombres. Il fut riche en péripéties de toutes sortes ...

Ses aventures méritent d'être relatées.

Il était établi commerçant à Nieul-sur-l'Autise quand la guerre éclata. Affecté au 505e régiment de chars d'assaut (Vannes - Morbihan), il fut ensuite envoyé au camp de Châlons, puis à Vouzins. Le 10 mai, il était à Péronne.

Motocycliste au 35e bataillon du commandant Ragaine. Morin monta en ligne entre Bruxelles et Charleroi. Puis ce fut la retraite. Les routes étaient encombrées par les civils qui fuyaient devant l'envahisseur, paralysant les efforts des troupes françaises pour résister à la poussée ennemie.

Morin tient à souligner en passant la belle attitude de son unité et principalement du lieutenant Carro, à Merville.

Passé le 29 au 38e bataillon, et alors que certains de ses camarades embarqués à Saint-Malo arrivaient à Cherbourg, il reste dans la bataille jusqu'au 3 juin, date à laquelle l'ordre de cesser le feu est donné à 17 heures.

Et, comme il le dit lui-même, il est fait "bêtement" prisonnier sur le môle de Malo, avec 30.000 camarades.

Mais la condition de prisonnier ne plaisait pas à Morin. Et il n'attend qu'une occasion pour fausser compagnie aux Allemands. Cette occasion se présente bientôt. Ou, plus exactement, il la fait naître avec une courageuse audace.

Profitant de la basse mer, il se laisse glisser le long d'un poteau du môle d'escale. De là, en se dissimulant du mieux qu'il peut, il gagne les bassins, où se trouvent plusieurs navires. Il avise un bateau de plaisance qui faisait partie des flotilles envoyées par les Anglais pour effectuer l'évacuation de leurs troupes, mais que le pilote avait abandonné, car il avait été quelque peu détérioré par un bombardement. C'était un bateau de 25 mètres, construit pour des excursions le long des côtes et non pour la haute mer.

LE "TIGRIS ONE"

Sur le pont, il y avait des bancs et un velum avait été installé pour protéger les passagers des rayons du soleil. Bref, un bateau comme on en voit à la belle saison sur les fleuves et les rivières.

Au moment où Morin monte à bord, il aperçoit deux soldats français qui venaient d'essayer en vain de mettre en marche le moteur du Tigris One.

- Tu seras malin si tu arrives à le faire tourner, lui disent-ils. Morin doit être malin, car il réussira. Oh ! pas tout de suite ! Il s'aperçoit d'abord que les deux soldats ont ouvert le robinet de pétrole qui n'est utilisé que quand le moteur est chaud, au lieu d'ouvrir l'essence.

De 4 heures à 8 heures du matin, il prend des dispositions, s'assure qu'il y a assez de carburant, vérifie la magnéto, fait monter à bord les deux soldats qui ne connaissent, pas plus que Morin, la façon de manoeuvrer un yacht à moteur.

Et voilà notre homme à la barre ! Il faut virer dans le bassin. Quelle est la manette pour la marche avant ? Celle-ci ou celle-là ? Il essaie. Ça y est, il a compris. En route !

Le pilote improvisé veut sauver les gars du 38e bataillon. Mais il s'aperçoit bientôt que c'est impossible. Les Allemands sont trop près. Il longe la côte et réussit, entre Malo[-les-Bains] et Dunkerque, à embarquer 48 soldats français. Mais le bateau n'est fait que pour 32 personnes. Pour l'alléger, on arrache les banquettes et on les jette à l'eau.

Et voilà nos 50 soldats, sans vivres, voguant vers l'Angleterre ! Il n'y a pas une heure qu'ils sont partis que la pompe de refroidissement du moteur se brise. C'est grave.

Notre "motocycliste-navigateur" ne s'affole pas. Il débranche la pompe de vidange de la cale et fait un raccord qu'il fixe à la pompe de refroidissement. Une corvée actionne une pompe Japy pour remplacer celle de la cale.

Les malheureux ne sont pas au bout de leurs peines. Ils croyaient faire la traversée en très peu de temps. Mais voici qu'un brouillard très épais se lève. Ils viennent de monter à leur bord 21 autres militaires, répartis dans trois petits bateaux à rames. Parmi eux, se trouve un officier, le capitaine Dorinet, auquel Morin passe le commandement.

Mais voici que le vent souffle. La mer devient mauvaise ; les vagues balaient le pont du bateau. On prend en remorque, avec beaucoup de difficultés, une légère embarcation montée par 20 hommes. Ils sont maintenant 90 ! Tous ont l'impression qu'ils vont couler.

Le Tigris One n'est plus qu'une coquille de noix balottée au gré de la mer déchaînée. On décide d'inscrire, sur une feuille de papier, les noms des passagers et quelques lignes, pour indiquer l'heure probable du naufrage et la position du Tigris One. On met le papier dans une bouteille qu'on jette à la mer.

Le capitaine Dorinet, qui a l'impression de ne pas être très loin de la côte anglaise, fait des appels, selon un code convenu, avec une lampe électrique. On lui répond. Mais la réponse est qu'il serait dangereux de rentrer au port en pleine nuit, car la défense côtière pourrait croire qu'il s'agit d'un bateau ennemi et tirer dessus.

PLUS DE CARBURANT ... A LA DÉRIVE

Et voici la panne à laquelle l'imagination et l'adresse de Morin ne peuvent rien. Plus de carburant, plus d'huile. Le Tigris One part à la dérive, poussé par un fort vent d'Ouest, en direction de la Mer du Nord. Il est minuit. La situation devient intenable. Les hommes ont faim. Et l'on dérive toujours. On peut faire le point, car l'un des militaires recueillis en mer était muni d'un compas de bord, qu'il avait réglé selon les directives que lui avaient données des pêcheurs anglais, rencontrés avant que se lève la tempête. Les éléments sont littéralement déchaînés. Anxieux, les passagers du Tigris One croient à chaque instant que l'embarcation prise en remorque, va disparaître dans les flots.

"IT'S MY SHIP !"

Ce n'est qu'à 4 heures du matin qu'une vedette de la Royal Navy vient accoster le yacht. Un officier monte à bord, se fait expliquer la situation. Et, peu de temps après, un remorqueur vient chercher le Tigris One et l'amène au port de Ramsgate.

Et coïncidence curieuse, le propriétaire du yacht se trouve précisément sur le quai. Ramsgate était le port d'attache du Tigris One.

On devine la joie du propriétaire, qui ne croyait pas revoir son bateau. "It's my ship !" s'écria-t-il.

Ensuite, on nous a envoyés dans un camp, où nous avons séjourné trois jours. Certains sont restés en Angleterre. Les autres, comme moi, sont rentrés en France, sur la Ville-d'Alger, qui nous a débarqués à Brest. Avant d'être fait prisonniers, le commandant de mon unité nous avait dit de regagner Tours, si nous pouvions nous échapper. C'est ce que je voulus faire. On m'en empêcha. Et j'ai passé une nuit à la gare d'Alençon, gardé par deux sentinelles. J'avais bien fait de refuser de prendre la direction qu'on voulait me faire prendre, contre les ordres formels de mon commandant, car le train dans lequel on voulait que je monte, fut une heure plus tard, bombardé, et il y eut de nombreuses victimes.

Morin se retrouve ensuite en zone libre puis revient chez lui en Vendée, où il réside à Benet.

Une attestation du Capitaine Dorinet, établie le 6 juin, au camp de Tidworth, se termine par ces lignes : "Le présent certificat est établi en vue de préciser la situation militaire de l'intéressé et de reconnaître le courage et l'effort individuel dont il a dû faire preuve en la circonstance."

Morin garda précieusement ce papier. Il n'a pas su ce qu'était devenu ce capitaine qui commandait la Compagnie Radio n°12/87 pas plus qu'il n'a eu de nouvelles de ses camarades.

 

G.-A. GLAIZOT - Journal l'Avenir de l'Ouest - n° 592 - Samedi et Dimanche 26 janvier 1947 - vue 82 et n° 594 du mardi 28 janvier 1947 - vue 90 - AD85 - 4 num 511 5