LA COURONNE DE MARGUERITES

M. Anatole de Laforge (1820 - 1892) raconte dans le Siècle la simple et touchante histoire qu'on va lire et qu'il tient de la bouche de feu le vénérable curé de la Motte-d'Usseau, humble village situé entre Châtellerault et Richelieu.

REMENEUIL moulin et prieuré z

Un jour, raconte M. de Laforge, nous le rencontrâmes à la hauteur de la Motte-d'Usseau. Il tenait à demi-cachée sous son manteau râpé une couronne de marguerites. A la vue de cet excellent vieillard, nous nous découvrîmes respectueusement. Il ne nous vit pas. Ses yeux étaient remplis de larmes, et il semblait absorbé dans une douloureuse méditation. Inquiets, nous le suivîmes. Il alla jusqu'à la porte du cimetière, puis ayant attaché sa paisible monture à un arbre, le curé pénétra dans l'intérieur de ce cimetière.

Arrivé devant un carré de terre fraîchement remuée, il s'agenouilla pour déposer sa couronne de marguerites sur une petite croix de bois peinte en noir ; il fit une prière et se releva. Quand le curé fut parti, nous nous approchâmes discrètement de la petite croix, et nous lûmes cette simple inscription : "Marie (suivait le nom de famille), née le 1er mai 1825, décédée le 4 novembre 1841." 

L'année suivante, en allant rendre une visite à ce respectable curé, le souvenir de la couronne de marguerites nous revint à l'esprit et nous interrogeâmes notre vieil ami. - C'est une triste histoire que vous me demandez là, nous dit-il, mais elle contient une morale dont je serais bien aise que tous les jeunes gens de votre âge fissent leur profit.

Un soir de l'automne dernier, vers dix heures, par un temps de pluie battante, deux hommes inconnus vinrent frapper à ma porte en me priant d'aller remplir les devoirs de mon ministère auprès d'une jeune personne presque à l'agonie.

Je suivis en toute hâte ces deux hommes, qui me conduisirent à peu de distance du château de la Motte-d'Usseau, dans une maisonnette aujourd'hui démolie. On venait d'y apporter la jeune fille mourante, que le meunier du moulin de Remeneuil avait retirée de son étang. La pauvre créature respirait encore, mais elle n'avait pas repris connaissance.

Je me penchai vers elle, et, à la lueur de la lampe qui éclairait la chambre, je reconnus une charmante enfant à laquelle j'avais fait faire sa première communion. Hélas ! la douce créature portait déjà sur son beau visage les signes avant-coureurs de la mort. Peu à peu cependant la pauvre petite revint à elle. Son regard fixe et voilé semblait interroger le mien avec anxiété pour savoir combien de temps il lui restait à vivre, non pas sans doute parce qu'elle regrettait la vie, mais parce qu'elle avait évidemment quelque chose à me confier. En me voyant assis à son chevet, elle écarta les boucles noires de sa chevelure mouillée qui cachait son front pâle, et, me tendant sa main crispée, elle me dit :

"Pardonnez-moi ce que j'ai fait, monsieur le curé ; mais, avant de paraître devant Dieu, je tiens à ce que vous sachiez que je ne suis point une ingrate. Je n'ai oublié ni les soins que vous m'avez donnés, ni les bons conseils que vous m'adressiez quand vous veniez à Châtellerault, chez ma grand'mère, et que vous me recommandiez d'être toujours bien sage. J'avais dix ans alors.

Depuis, je me suis attachée à un jeune homme qui, après m'avoir promis que je serai sa femme, en a épousé une autre, il y a huit jours de cela. D'abord je ne voulais pas le croire, puis les nouveaux mariés sont arrivés au pays ensemble.

En les voyant, j'ai beaucoup pleuré, j'ai beaucoup prié, et je suis tombée malade. Enfin, que vous dirai-je ? Le désespoir m'a pris, et dans un accès de fièvre, profitant de l'absence de la soeur de charité qui me soignait, je me suis jetée à la rivière. Oh ! si vous saviez quelles tristes réflexions me sont venues toutes à la fois à l'esprit cette nuit-là ! Si vous saviez ce que j'éprouvais en regardant la roue écumante du moulin de Remeneuil et cette nappe d'eau glacée qui brillait sous les saules comme un miroir, ah ! vous auriez eu pitié de moi !"

En achevant ces mots, la malheureuse enfant eut une syncope à la suite de laquelle le râle la saisit. Elle prit ma tête entre ses deux mains, et approchant sa bouche de mon oreille elle murmura lentement ces paroles : "Mon ami, priez Dieu pour moi, je vais mourir ; mais avant je vous demande comme dernière grâce de porter sur ma tombe cette couronne de marguerites fanées. C'est celle qu'avait tressée à mon intention celui qui m'avait promis de m'épouser ; il vient de m'abandonner ; c'est tout naturel, puisqu'il en aime une autre ; moi je lui pardonne, car je l'aime toujours ; seulement je n'ai pas eu la force de résister à la perte de son affection. Adieu ; ne lui dites pas que je meurs de chagrin, dites-lui, pourtant que j'ai pensé à lui, et que j'espère qu'il ne gardera pas de moi un mauvais souvenir."

Ici la voix de la moribonde s'éteignit. Je crus qu'elle ne pourrait plus articuler un seul mot ; mais elle fit un suprême effort et ajouta : "Monsieur le curé, promettez-moi de faire ce que vous demande la pauvre Marie." Et du doigt elle montra la couronne de marguerites fanées. Je portai sa main à mes lèvres en signe d'acquiescement.

La courageuse enfant ouvrit alors de grands yeux humides de larmes, me fit un signe comme pour me remercier et redressa la tête un moment, puis la laissa retomber sur son oreiller. Elle exhala un soupir. Ce fut le dernier. La malheureuse était morte.

On étendit un drap sur elle et l'on plaça un crucifix sur sa poitrine. Je me prosternai devant cette innocente victime de l'inconstance d'un homme, et je sortis l'âme brisée de ce que je venais de voir.

Au moment où j'ouvrais la porte de la maisonnette de Marie, j'aperçus de loin sur la grande route un élégant cavalier, accompagnant au galop une jeune femme blonde qui montait un superbe cheval noir. Quand ce couple aristocrate fût à deux pas de moi, l'un et l'autre me saluèrent en passant. Le beau jeune homme gai et inconscient du mal qu'il avait fait, c'était l'amoureux de la pauvre morte.

Le surlendemain, quand vous m'avez rencontré près du château de la Motte-d'Usseau, ajouta le curé, j'allais tenir ma promesse en portant sur la tombe de Marie sa couronne de marguerites."

Après ce récit, le vieux prêtre ouvrit gravement son bréviaire et le mit à la hauteur de son visage pour cacher ses larmes.

 

La Petite Presse, journal quotidien ; 25 octobre 1868.