Deux Laonnois au service de l'Angleterre
JEAN-FRÉDÉRIC ET PIERRE-FRÉDÉRIC WOLF 1794 - 1815


Les souvenirs qui nous sont parvenus de l'Émigration sont relativement peu nombreux. Plus rares encore sont ceux qui ont été écrits par des hommes modestes que l'Ancien Régime n'avait pas comblés, et qui n'ont été guidés que par leur attachement à la parole donnée et au drapeau qu'ils avaient décidé de servir, ce qui fut le cas de Jean-Frédéric et de Pierre-Frédéric Wolf.

De plus, les mémoires, que ceux-ci ont laissés offrent cette particularité, peut-être unique, de conter les aventures de soldats que les circonstances ont mis au service de l'Angleterre de 1794 jusqu'en 1815.

Ces mémoires ont été rédigés par M. Henri Wolf, fils de Pierre-Frédéric, d'après des récits et des notes si précises laissées par ce dernier, que certains chapitres pourraient servir de journal de marche de son régiment.

Par contre, et nous le regrettons, ils ne décrivent que rarement les impressions, l'état d'âme, des deux soldats.

Cependant, ces mémoires qui vous sont présentés sous une forme très résumée, restent émouvants et apportent une contribution certaine à l'histoire de cette époque si troublée.

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Le 24 juin 1752, était baptisé en l'église Saint-Hilaire de Givet (08), Jean-Frédéric, fils d'un soldat du Régiment de Picardie, Georges Jacques Wolf, dit Saint-Jacques, et de sa femme Madeleine Margerie ou Meyer.

Du père, on ne sait que peu de chose. Il aurait été d'origine alsacienne, se battit pour la France en brave soldat tout au long de la douloureuse guerre de Sept ans et serait mort assez jeune.

Sa veuve se fixa aux environs de Montbrison, à Saint-Martin d'Estreux, où Jean-Frédéric aurait débuté dans l'administration des domaines du marquis de Lévis-Mirepoix. Mais une véritable passion qu'il eut très jeune pour la musique devait orienter bien autrement sa vie et l'amener à s'engager dans la petite musique des Gardes Françaises. De là, il passa en Belgique et il fit partie de la musique d'harmonie du Régiment autrichien de Metternich.

On le retrouve ensuite à Paris dans "l'harmonie d'un riche seigneur". Il jouait à l'Opéra, donnait des leçons, possédait même un cabriolet et se faisait servir par un petit nègre qui répondait au nom de Lindor. Puis, pour peu de temps, il entrait au régiment de Monsieur-Infanterie avant de devenir maître de musique du Régiment des Dragons de la Reine.

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C'est ainsi que le voici Laonnois, lorsque ce régiment vint tenir garnison dans cette ville.

Il s'était marié à Paris avec la fille d'un employé du Trésor Royal, Jeanne Marguerite Herbillon, d'une famille originaire de La Cheppe, près de Châlons-sur-Marne, et le 7 septembre 1788 naissait à Laon, dans la maison du jardinier Fontaine, proche de la Porte des Chenizelles, un premier enfant, Pierre-Frédéric, qui sera le second des héros de notre récit.

Wolf

Baptisé le 8 septembre en l'église Saint-Jean-au-Bourg, il eut pour marraine sa grand'mère Herbillon et pour parrain, Pierre Bertrand, régisseur des biens et châteaux du duc de Lévis, comte de Mirepoix, à Saint-Martin d'Estreux-en-Forez.

Le jeune ménage semblait comblé. En réalité, il était à la veille de connaître une vie errante et souvent, combien pénible et misérable.

Dès le début de la Révolution, les officiers des Dragons de la Reine, pour la plupart fidèles à la monarchie, allèrent rejoindre les frères du Roi et le Prince de Condé.

A son tour, en 1792, après la journée du 10 août et l'internement de Louis XVI, Jean-Frédéric quittait le régiment et toute la famille, père, mère et enfants, c'est-à-dire Pierre-Frédéric, né en 1788, Colombe en 1790 et Rose en 1791, gagnait la Belgique. Henriette, en 1793, naquit ainsi à Ostende.

Pour faire vivre tout ce monde, Mme Wolf, courageuse mère de famille, avait bien tenté d'ouvrir une boutique, mais cette modeste entreprise ne connut pas le succès et l'on partit pour Dusseldorf où s'organisait le régiment de Mortemart. Jean-Frédéric fut agréé comme sergent-major, en attendant de pouvoir créer une musique en 1794.

Mortemart était un de ces régiments français à cocarde blanche, formé avec les débris de l'armée des Princes pour le service de l'Angleterre. Ils furent organisés à la française avec trois bataillons, dont le maigre effectif ne dépassait pas 50 hommes.

Levé par le duc de Mortemart, le régiment était commandé par son frère, le marquis, avec le grade de lieutenant-colonel. L'uniforme était anglais, sauf la coiffure, un chapeau noir arrondi avec double visière, par devant et par derrière. Un turban rouge s'enroulait autour de ce chapeau (peau d'ours), complété par une crinière noire et orné d'une fleur de lys. Panache blanc et cocarde blanche, à gauche. Boutons à fleurs de lys et drapeau blanc.

Presque tous les officiers, nous dit-on, sortaient du Régiment de Picardie et certains d'entre eux avaient des attaches avec notre région, dont le frère a été guillotiné à Laon le 30 octobre 1793, de Bezannes, de la famille des propriétaires du château de Festieux.

Jean-Frédéric suivit son régiment en Hollande, en Westphalie et au Hanovre. En 1795, celui-ci était embarqué à Hambourg en vue de l'expédition de Quiberon. Parvenu après le désastre, il ne fut pas engagé, mais fit partie de l'affaire de l'île d'Yeu, dont on sait la complète inutilité.

QUIBERON EMIGRÉS

De là, le régiment de Mortemart fut envoyé à l'île de Guernesey pour parer à une menace d'invasion. La compagnie de "Chasseurs nobles" y fut formée en groupant tous les gentilshommes qui n'avaient pu recevoir le brevet d'officier. Sorte de compagnie d'élite, elle était forte de 120 à 130 fusils et le régiment fut ramené de trois à un seul bataillon.

La plupart des régiments à cocarde blanche furent alors envoyés au Portugal, dont Castries, Loyal-Émigrant, Le Cadre d'Allonville et Mortemart. Ils se rendirent d'abord en Angleterre à Plymouth et Yarmouth.

Au moment de passer sur la frégate qui devait faire voile pour le Portugal, Mme Wolf, qui venait de mettre au monde une nouvelle fille, Betsy (1795), à bout de forces morales et physiques sans doute, refusait d'embarquer. Le duc de Mortemart lui-même prit l'enfant dans ses bras et l'emporta en disant : "Il faudra bien que la mère suive".

La pauvre femme fut enlevée dans un fauteuil, mais il pleuvait, les cordes vinrent à se rompre et la malheureuse tomba à l'eau. Retirée en hâte et enveloppée dans des couvertures, pour la réchauffer elle fut couchée au milieu des pains chauds que l'on venait d'embarquer.

Le régiment de Mortemart tint garnison à Lisbonne et ne prit part qu'à une seule expédition, en 1801, contre le général Gouvion-Saint-Cyr, à la frontière d'Espagne.

C'est au retour de celle-ci que la compagnie de chasseurs nobles fut licenciée et le général Lannes étant venu à Lisbonne comme ambassadeur de France, on fit quitter drapeau blanc et cocarde blanche au régiment de Mortemart qui reçut à la place le drapeau anglais et la cocarde noire.

La paix ayant été signée à Amiens, les régiments français au service de l'Angleterre durent être dissous et le régiment de Mortemart le fut au camp de Brunheira, près de Cintra en juin 1802. Un grand nombre d'officiers et de soldats retournèrent alors en Angleterre pour être rapatriés, mais, de retour en France, ils furent, nous dit-on, pris, engagés et envoyés à Saint-Domingue où ils périrent.

Une curieuse anecdote nous est contée à ce propos : Un des navires qui ramenait en Angleterre les soldats licenciés du régiment de Mortemart fut assailli par la tempête et jeté sur les côtes de Bretagne à Port-Louis. Bonaparte donna l'ordre de laisser toute liberté aux naufragés et certains d'entre eux en profitèrent pour rendre visite à leurs familles. Les paysans qui secoururent ces malheureux, embrassaient leurs plaques qu'ornaient les armes de France. L'heure du réembarquement venue, peu d'hommes manquèrent à l'appel, dont cependant, nous dit-on, M. d'Olbreuse père. Ce nom est à retenir, il sera souvent parlé de son fils dans la suite de ce récit.

Jean-Frédéric Wolf n'eut pas à connaître ces dernières péripéties. Avec sa famille, il était resté au Portugal, et lors du licenciement, reçut le certificat louangeur suivant délivré par le marquis de Mortemart : "J'ai un vrai plaisir à témoigner que non seulement par son talent distingué comme musicien exécutant et comme maître de musique, mais par son zèle, son intelligence, le bon exemple qu'il a donné et par toute sa conduite, M. Wolf a constamment mérité de ses chefs et de tout le régiment la plus haute approbation. Il est digne du plus sincère intérêt. Le jeune Wolf s'annonce pour ne devoir pas être un moins bon sujet que son père."

Le jeune Wolf, c'est Pierre-Frédéric, qui, né à Laon en 1788, n'avait que 14 ans, mais qui, depuis l'âge de 7 ans, servait comme musicien, jouant du triangle et touchant une paie de soldat.

C'est encore l'héroïque Mme Wolf qui va tirer la famille d'embarras en plaçant toutes les économies de son mari dans un hôtel garni et en faisant ainsi vivre les siens jusqu'en 1804.

A cette époque, des vaisseaux qui transportaient le Régiment des Chasseurs britanniques se rendant d'Égypte à Guernesey, furent en proie à une tempête et durent se réfugier à Lisbonne.

Ce régiment avait été organisé à Trieste en mai 1801 avec les débris de l'armée de Condé. Il était composé d'éléments très divers, des émigrés français, mais aussi des soldats polonais, suisses ... Il jouissait de tous les privilèges d'un véritable régiment anglais et était la propriété du général Ramsay.

C'était en vue de sa démobilisation que ce régiment était ramené en Grande-Bretagne, mais comme la paix d'Amiens apparaissait très précaire et que les Anglais n'entendaient pas rendre Malte aux Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, contre-ordre fut donné au régiment de Chasseurs Britanniques, qui fut réembarqué pour Malte.

Plusieurs de ses officiers étaient venus loger dans l'hôtel de Mme Wolf et comme l'entreprise n'était guère prospère, Jean-Frédéric et son fils furent heureux d'être admis dans ce régiment le 24 janvier 1804, le premier comme maître de musique, le second comme soldat.

Voilà donc toute la famille Wolf s'embarquant à nouveau sur un navire anglais, cette fois pour Malte et essuyant à son tour d'horribles tempêtes.

Le régiment fut caserné à la Floriane, dans un ancien hôpital des Chevaliers, fort encombré, mais Jean-Frédéric et les siens purent se loger hors de cette caserne.

Après un séjour de 18 mois, les Chasseurs Britanniques furent embarqués pour le Royaume de Naples (septembre 1804). Le corps anglais devait se joindre aux Russes arrivés de Corfou et aux Napolitains, sur lesquels, dit-on, on ne pouvait guère compter. Il s'agissait de refouler les 25.000 hommes de Gouvion-Saint-Cyr et de marcher sur le Pô.

En fait, débarqués à Castellamare, les Chasseurs britanniques allèrent tenir garnison à Portini, près d'Herculanum, au pied du Vésuve, pendant 5 à 6 semaines, puis à Capoue où l'on prit ses quartiers d'hiver.

Fin 1805, comme l'armée se préparait cependant à marcher sur Gaëte, parvint la nouvelle de la signature de la paix de Presbourg. Les Anglais n'en étaient pas signataires, mais ils ne se crurent pas en état de poursuivre seuls la campagne et l'on revint à Castellamare afin d'embarquer pour Messine.

Jusqu'à la fin de 1809, la Sicile devait être en quelque sorte le quartier général des Chasseurs britanniques et c'est à Messine que devait naître au foyer si incertain du ménage Wolf une nouvelle fille, Adèle, le 31 juillet 1806.

Les Anglais restèrent sur la défensive sauf deux expéditions contre la Calabre. Jean-Frédéric et son fils ne firent pas partie de la première en août 1806, qui ne dura que 15 jours et au cours de laquelle Reggio fut pris. Les Chasseurs n'eurent que 5 ou 6 blessés, mais l'on fit 3.000 prisonniers dont 900 Suisses, beaucoup de Polonais et de Français. C'était, paraît-il, d'excellents sujets "enlevés à leur patrie par la réquisition". On fut heureux de les incorporer dans les différents régiments anglais et notamment dans celui des Chasseurs britanniques !

La seconde expédition de Calabre eut lieu en juin 1809. Ce fut un échec malgré l'appui de la flotte de l'amiral Stuart et l'importance des troupes engagées : 15.000 Anglais et Siciliens. Devant le fort de Scilla, le général français Parthouneaux précipita les envahisseurs à la mer, s'emparant de tout le matériel préparé pour le siège. Le régiment des Chasseurs britanniques prit part à l'expédition. Il était commandé par le major Dufaure que l'on décrit brave comme une épée, mais incapable.

Entre temps, au mois de mai 1807, deux régiments anglais, les Chasseurs britanniques et un régiment sicilien surnommé Royal ventre à terre en raison de sa tenue devant l'artillerie turque, avaient été envoyés en Égypte pour charger du blé. L'attitude des Turcs avait fait accompagner les commissaires aux ivres par ce petit corps d'armée.
Si le débarquement à Alexandrie se fit sans grandes difficultés, l'attaque de Rosette faillit tourner au désastre : 300 chasseurs britanniques furent pris, tués ou blessés. Le général Jacob fut tué, le général May blessé.

On dut battre en retraite sur le Nil et gagner Aboukir d'où les Chasseurs se rembarquèrent pour la Sicile. Ils furent cantonnés à Contessa puis à Taormina, où 80 d'entre eux périrent de la fièvre, avant de rejoindre Messine.

Une tentative des Français sur l'île fut repoussée : deux bataillons de Chasseurs corses furent faits prisonniers et les malheureux soldats eurent le choix entre les pontons anglais et une incorporation dans l'armée britannique.

Fin 1809, l'ordre parvint d'embarquer pour Cadix. L'un des navires, le Linden, qui transportait cinq compagnies des Chasseurs britanniques et toute la famille Wolf fut, cette fois encore, victime d'une tempête et poussé dans la rade d'Alger. Le Dey fut accueillant et fournit même des vivres. On repartit pour Gibraltar puis pour Cadix, assiégé par les Français, où le régiment resta 2 à 3 mois. Les boulets et la peste ne firent que peu de victimes dans les rangs de nos Chasseurs qui se rembarquèrent pour Lisbonne.

Depuis 1808, après les succès de Wellington, la retraite du duc d'Abrantès et la convention de Cintra, les Anglais occupaient le Portugal. Mais, prévoyant de futurs combats, ils renforcèrent leurs positions, ce qui valut à la famille Wolf de se retrouver à Lisbonne.

Pendant cinq ans, le régiment de Jean-Frédéric et de son fils va lutter contre l'armée impériale pour la libération du Portugal et de l'Espagne, avant de rentrer en France. Nous ne donnerons qu'un résumé rapide de toutes les marches, contre-marches, combats, succès et revers auxquels prirent part nos deux Laonnois égarés dans pareille aventure.

Rééquipé et reformé à Lisbonne, le régiment fut dirigé sur les fameuses lignes de Torrès-Vedras, où rien de très sérieux ne fut entrepris jusqu'au début de 1811. A cette époque, les Anglais prirent l'offensive et après différents combats, le 5 mai 1811, à Fuentès d'Ororo, les Chasseurs britanniques furent à l'honneur. Par trois fois, chargés par la cavalerie française, ils eurent une attitude si ferme que le général Wellington, présent au combat, les couvrit d'éloges disant que sans eux "ma retraite était sous les pieds de mon cheval". Plusieurs officiers et 50 à 60 hommes furent tués, blessés ou pris.

Au cours de ce récit, nous apprenons qu'une compagnie du régiment était commandée par un autre de nos concitoyens, M. de La Bretèche, ancien seigneur de Variscourt, qui, né à Bourguignon en 1769, devait mourir à Presles en 1843, après avoir été maire de cette commune.

Pierre-Frédéric fut alors renvoyé sur le dépôt à Lisbonne et ne rejoignit son régiment qu'au début de 1812 à Scabriane.

En juin de cette année, Wellington rentrait en Espagne et le régiment prit part à deux batailles, Salamanque et les Arapiles, essuyant des pertes assez lourdes. Les Français furent poursuivis jusqu'à Valladollid, puis les Anglais, tournant brusquement vers le Sud-Est et repassant le Douro, par Ségovie et l'Escurial, se dirigèrent vers Madrid, où ils entrèrent le 12 août, le lendemain du départ du Roi Joseph.

Pierre-Frédéric Wolf qui, en 1811, avait été nommé cadet, ce qui le séparait des sous-officiers, fut, pendant le séjour à Madrid, nommé sous-lieutenant et en septembre 1812, de Valladollid, il fut dirigé sur Lisbonne pour se faire habiller.

A la même époque son père, qui venait d'avoir 60 ans, quitta le corps expéditionnaire et alla rejoindre sa famille à Saint-Julien près de Lisbonne. Il fit désormais partie du dépôt comme sergent.

Pierre-Frédéric rejoignit son régiment le 30 novembre 1812 à Lajios dans la région de Passo de Cimo où l'armée avait pris ses quartiers d'hiver après l'échec de Wellington sur Burgos et sa retraite sur le Portugal. Il retrouvait son camarade M. d'Olbreuse et avait comme capitaine M. de Hémin qui, dit-on, se reposant sur le zèle de Pierre-Frédéric, lui laissait tout à faire.

Cet hivernage 1812-1813 fut, paraît-il, assez sévère. Le pays, fort misérable, n'offrait ni distraction ni confort et l'on se consolait en mangeant des châtaignes, qui étaient excellentes, et en buvant du vin chaud. Ces hommes ignoraient-ils le martyre que subissait à la même heure leurs frères de la Grande Armée dans les plaines de Russie ?

Le 13 mai 1813, on se remit en route et le 29 on entrait une nouvelle fois en Espagne à Carvajal. Le 21 juin on était à Vittoria où la bataille contre l'armée française, commandée par Jourdan et le Roi Joseph fut rude. Du régiment, 280 à 300 hommes furent tués ou blessés. Pierre-Frédéric, ce jour-là, ne courut aucun danger. Il gardait les bagages et la position élevée qu'il occupait à l'arrière du front lui permit de jouir de tout le spectacle.

De juillet à octobre, marches et contre-marches dans la région qui s'étend de Pampelune à Saint-Sébastien, furent coupées par trois affaires d'importance : la bataille de Saint-Sébastien et les deux combats de Pampelune, rencontres sanglantes où fondaient les effectifs du régiment.

Le 9 octobre 1813, on franchissait la Bidassoa et le 10 novembre eut lieu la bataille dite des Pyrénées où l'armée anglaise s'empara des lignes françaises d'Echalas.

De nouveau, marches et contre-marches, cette fois, entre la Bidassoa et l'Adour. Au début de 1814, le régiment était cantonné à Ustaritz, les deux armées étant séparées par l'Adour.

Enfin, le 26 février, les gaves d'Oléron et de Pau franchis, eut lieu la bataille d'Orthez qui se termina par la retraite des Français du duc de Dalmatie.

L'armée assaillante se coupa alors en deux corps, le premier poursuivit Soult par Tarbes et Toulouse, tandis que le second, sous les ordres du maréchal Beresford et dont faisaient partie les Chasseurs britanniques, accompagnait jusqu'à Bordeaux le duc d'Angoulême qui, débarqué dans le port du Passagès, venait de Saint-Jean-de-Luz.

Cette rentrée en France, tenant la victoire dans leurs mains et escortant l'héritier du trône, quelle récompense pour ces hommes qui avaient tout sacrifié à leur idéal, tant souffert et tant désiré assister à pareil triomphe !

Pourtant, ils allaient à de pénibles désillusions : A Bordeaux, le régiment ne devait pas entrer ; il fallut laisser place à une sorte de garde d'honneur de la ville, organisée en compagnies, la noblesse portant le panache blanc et la bourgeoisie le vert ! Quant au duc d'Angoulême, il ne fut pas toujours bien adroit : passant en revue le régiment des Chasseurs britanniques, "Beau régiment, aurait-il dit, mais bien peu de soldats" et le major, capitaine Dessaux, de répondre : "Monseigneur, si nous étions restés à nous chauffer à Londres, nous serions plus nombreux". Espérons, pour le Prince comme pour cet officier, qu'il s'agit d'un de ces mots, fabriqués après coup, lorsque la fièvre de l'enthousiasme est tombée.

Nous verrons ensuite le régiment errer à Castres, à Langon, à Bazas, à Casteljaloux, à Marmande et à la Réole. Pendant ce temps, l'Empire s'effondrait et le 12 avril, dans cette dernière ville, les Chasseurs britanniques apprenaient l'abdication de l'Empereur et l'armistice était signé avec le général Decaen.

Peu après, Wolf recevait ses galons de lieutenant, mais le 13 juillet à Bruges, près de Bordeaux, l'ordre de licenciement était donné à son régiment. Officiers et soldats se dispersaient peu à peu et à la fin du mois, il restait environ 80 hommes qui, sans doute par défaut de foyer pour les accueillir, s'embarquèrent pour l'Angleterre. Pierre-Frédéric Wolf était du nombre.

Il erre alors entre Portsmouth, Londres et Lymington où les Chasseurs sont définitivement licenciés par ordre du duc d'York. Les officiers qui avaient fait les campagnes du Portugal et d'Espagne recevaient à partir du 25 décembre 1814 la demi-paye.

C'est à Lymington que sa famille vient bientôt se regrouper. Celle-ci avait vécu au Portugal, comme en Sicile. Logée en caserne, Mme Wolf touchait une demi-ration de soldat, c'est-à-dire, précise-t-on, une demi-livre de pain, un quarteron de viande, du bois et du riz. Chaque enfant recevait un quart de ration.

Une fille, Henriette, née en 1793, avait épousé en Sicile un sous-officier, M. Lernon, qui avait été nommé officier en 1810, mais le malheureux était mort en 1812 et la famille Wolf comptait un membre de plus, un petit garçon né le 5 décembre 1812.

Le 20 décembre 1814, tout ce monde, sauf Jean-Frédéric encore retenu en Angleterre, partait pour la France, débarquait au Havre et le 24 s'installait à Paris, à l'hôtel. Ce n'est qu'en mars que leur fils venait les rejoindre, ayant reçu du gouvernement anglais une certaine somme, non précisée dans les mémoires, mais pas de pension annuelle.

En même temps ..., Napoléon débarquait sur les côtes de Provence.

Quelle allait être l'attitude de ces malheureux, las sans doute de tant d'épreuves sans profits ? Chercher le calme et l'oubli ? Eh bien non ! Si les vieux soldats de Napoléon couraient au devant de leur dieu, leur devoir, à eux qui n'avaient jamais abandonné leur idéal, était de se serrer autour du drapeau blanc. En somme, les esprits n'avaient pas eu le temps de désarmer.

Le vieux maréchal de Viomesnil, cherchant à organiser la résistance, se chargea de créer à Vincennes le corps des "Volontaires royaux", groupant des élèves des écoles de droit et de médecine et d'anciens officiers émigrés. Pierre-Frédéric accourt avec son camarade d'Olbreuse.

Malgré son zèle, Viomesnil fut pris de court et le 20 mars, Louis XVIII quittait Paris dont Napoléon n'atait qu'à quelques lieues. Les Volontaires royaux furent licenciés.

Que faire ? En tous cas, ne pas tricher avec ce que l'on estime son devoir et le jour même, on part à pied pour Gand, en grand uniforme, le fusil au bras. Des camarades se joignent à eux et ils sont une dizaine lorsqu'ils atteignent la Porte Saint-Denis.

Ce devait être le terme de leur équipée. Leur tenue leur valait lazzi et insultes et ils venaient de traverser difficilement un "rassemblement tumultueux" lorsqu'ils tombèrent sur un régiment de ligne qui entrait à Paris au cri de "Vive l'Empereur". Ils se crurent perdus, sautèrent dans un fiacre et dare-dare rentrèrent chez eux.

Pourtant, dès le lendemain, 21 mars, Pierre-Frédéric et son vieux père partaient à pied pour la Bretagne. Le 30, ils arrivaient à Saint-Malo, d'où ils s'embarquaient pour l'île de Jersey. Là, toute la famille Wolf venait les rejoindre.

Le plus enragé semble alors Jean-Frédéric qui, à 63 ans, s'engage comme soldat dans la Légion du duc d'Aumont et fit avec elle une descente sur les côtes normandes. On alla jusqu'à Caen où la Légion fut licenciée au second retour de Louis XVIII.

De Caen, il devait regagner Paris, mais sa famille ne vient le rejoindre de Jersey qu'en septembre 1816.

Pierre-Frédéric manquait à l'appel. Il était resté là-bas "en gages", nous dit-on, vivant très pauvrement pour payer les dettes contractées par les siens. Ce n'est qu'en avril 1817 qu'il peut, à son tour, regagner Paris et le 3 mai, il retrouvait Laon, sa ville natale, d'où il était parti si jeune et qu'il n'avait pas revue depuis 25 ans.

On aurait aimé apprendre du narrateur comment cette famille put se réadapter à une existence normale et oublier la vie des camps qu'elle menait depuis un quart de siècle. Leurs mémoires sont absolument muets.

Tous s'installèrent à quelques kilomètres de Laon, dans le village de Presles, où se retiraient également les La Bretèche.

Comme ces derniers, dont la descendance y a survécu pendant près d'un siècle, les Wolf vécurent modestement à Presles, comme aussi à Vorges, les d'Olbreuse, qui, originaires du Poitou semblent n'avoir été attirés dans notre région que par la profonde amitié qui les unissait à la famille Wolf.

JEAN-FRÉDÉRIC WOLF, le père, ne devait plus quitter Presles et, dans le cimetière qui entoure l'église, subsistait un petit monument sur lequel se lisait :

Ici repose
Jean-Frédéric Wolf, décédé à Thierny-
les-Presles, le 10 octobre 1825, dans la
soixante quatorzième année de son âge.
Jouis en paix de ta récompense
Digne objet de notre douleur
Tes vertus sont notre espérance
Comme elles ont fait notre bonheur.

Certes, dans cette épitaphe, rien ne laisse supposer ce que fut la vie agitée du défunt, ni avec quelle énergie et quelle vaillance, il fit face à son destin.

Jean-Frédéric décès 1825

Son fils, Pierre-Frédéric, se fixa au village voisin de Vorges après son mariage avec une demoiselle Pirachet le 2 mai 1821. Il y devint propriétaire d'une maison. Il fut maire de cette commune de 1825 à 1830, amusant détail, sans être électeur, son peu de fortune ne le lui permettait pas. Sa tombe, dans le cimetière de Vorges, nous apprend qu'il est mort le 14 août 1875. Il avait 87 ans.

pierre-frédéric deces

Près de lui, repose son vieux compagnon d'armes, Christophe-Henri Desmier d'Olbreuse, mort le 18 septembre 1871 à 75 ans et la femme de ce dernier, née Delphine Hubert, morte à 84 ans en 1894. C'est de leur mariage qu'était né l'abbé d'Olbreuse qui fut curé-doyen du Nouvion-en-Thiérache.

Vorges église Z

Pierre-Frédéric Wolf, malgré la modicité de ses moyens, éleva 11 enfants, dont 8 parvinrent à un âge avancé. Parmi ceux-ci, on compte des professeurs et des officiers. Nous devons spécialement saluer la mémoire de Charles-Joseph-Etienne Wolf qui fut un grand savant. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, physicien très distingué, astronome à l'Observatoire de Paris, il devint professeur à la Sorbonne, entra à l'Institut en 1883 et présida l'Académie des Sciences en 1898. Ajoutons qu'il fut très fidèle à sa maison de Vorges.

Une de ses soeurs, Louise, fut pendant de nombreuses années Supérieure des religieuses de l'Hôtel-Dieu de Laon.

 

René Trochon de Lorière - Mémoires - Fédération des sociétés d'histoire et d'archéologie de l'Aisne - 1955 - pp. 62 à 72

AD02 - Registres d'état-civil de Presles-et-Thierny et de Vorges