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Adrien Jarry de Mancy était né à Paris le 15 frimaire an V (5 décembre 1796) ; il était fils d'un ancien sous-préfet de Compiègne, Louis-Antoine-Joseph Jarry de Mancy et d'Adrienne-Jacqueline Lemaire.

Il commença ses humanités à Soissons et les acheva au lycée de Reims, où il obtint une bourse ; de là, il vint à Paris à l'École normale, au sortir de laquelle il fut reçu, bien jeune encore, régent de seconde à Langres, puis de rhétorique à Cambrai et à Douai, et successivement de 1820 à 1821 professeur d'histoire aux collèges Saint-Louis, Henri IV et Bourbon, et un peu plus tard à l'École des Beaux-Arts, dont il a occupé la chaire jusqu'à sa mort qui survint le 14 décembre 1862, à Soissons, dans une maison de campagne qu'il possédait avec sa soeur, près de la ville, et que, depuis son veuvage, il venait habiter autant que le lui permettaient ses fonctions.

 

décès soissons 1862

 

Sa vie littéraire fut bien remplie ; incessamment il s'occupa de l'enseignement de l'histoire.

Il semble qu'enseigner l'histoire, c'est prendre le premier venu des livres d'histoire en renom, en lire tout haut chaque jour quelques pages à des auditeurs obligés d'assister à votre classe, mais non forcés de vous écouter. Ce n'est pas ainsi que M. Jarry l'entendait. Il voulait entrer dans les esprits par les yeux, suivant la réflexion si fine du poète, "segnius irritant ..." Il réduisait l'histoire en tableaux synoptiques, méthode excellente dont le seul défaut est la grande facilité qu'elle procure à l'élève indolent : le studieux doit le copier, ajoutant, retranchant, selon ses propres conceptions.

Nous ne saurions faire un catalogue complet de ses ouvrages, qui sont nombreux ; plusieurs sont restés en manuscrits ; beaucoup d'autres ont été imprimés comme l'Atlas historique et chronologique des littératures ancienne et moderne des sciences et des beaux-arts, immense ouvrage contenu dans un petit espace, il est vrai, à l'imitation de l'Atlas, dit de Lesage. Ce volume se compose de vingt-quatre cartes grand in-folio. Généralement ses ouvrages n'ont pas reçu autant de publicité qu'ils le méritaient. M. Jarry, en vrai artiste, s'est beaucoup plus appliqué à faire de bons ouvrages qu'à en tirer parti ; il ne savait pas ce dernier métier, et sa fortune en souffrit. Mais un petit bien lui suffisait : "hoc erat in votis, modus agri non ita magnus".

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M. Jarry de Mancy a fait et publié encore plusieurs cartes géographiques entourées de tableaux historiques : Révolutions de Pologne jusque et compris mars 1831 ; la Russie et les Polonais en 1829 ; la Turquie et les Grecs en 1829 ; la Russie et la Turquie ; École Polytechnique jusque et compris 1829 ; Chambre des Pairs jusque et compris 1821.

En 1831, il publia un ouvrage qui eut quelque succès, intitulé Napoléon et son époque.

En 1833, il eut l'idée de fonder une Société Montyon-Franklin destinée à instaurer une sorte de culte des "gloires utiles". Par gloires utiles, il entendait ceux qui ont acquis quelque notoriété dans les arts de la paix.

Les souscripteurs étaient gratifiés d'une médaille à l'effigie de Montyon et de Franklin, les deux parrains de la société, mais ils devaient surtout recevoir des biographies, rédigées généralement par Jarry de Mancy ou sa femme, et consacrées aux bienfaiteurs de l'humanité.

Chaque biographie était accompagné d'un portrait gravé sur acier. Il convient de noter à ce sujet que Jarry de Mancy parvint ainsi à propager chez nous un procédé de gravure qui n'avait guère été utilisé jusque-là qu'en Angleterre.

La Société Montyon-Franklin était, en somme, un procédé ingénieux pour assurer des lecteurs à un recueil qui parvint à durer ainsi une dizaine d'années.

On y trouve des biographies de personnages les plus divers : Montyon et Franklin, naturellement ; l'abbé de l'Épée, le nègre Eustache - qui obtint le prix Montyon en 1832, et dont le père de Mme Jarry de Mancy fit un portrait qui appartient au musée de Pontoise, - saint Bernard, Rotrou, Jacquart, Clémence Isaure, La Tour d'Auvergne, Dupuytren, bref un mélange assez hétéroclite, que son auteur qualifiait pompeusement d'Annuaire du bien public et qu'il avait intitulé - que nos lecteurs nous pardonnent de citer le titre en entier, - Portraits et histoire des hommes utiles, hommes et femmes de tous les pays et de toutes conditions, qui ont acquis des droits à la reconnaissance publique par des fondations philanthropiques ; par des traits de dévouement ou de charité, par des travaux, des tentatives de perfectionnements, des découvertes utiles à l'humanité, etc. L'etc. qui termine cette énumération atteste que l'auteur était décidé de se montrer accueillant à toutes les vertus.

Une autre publication est celle du Livre d'honneur, fort volume paraissant annuellement depuis 1837. C'est l'historique des concours des huit collèges de Paris et Versailles avec la liste des couronnés et palmés tant dans leurs collèges respectifs qu'au grand concours. Il rédigea également une Histoire de la ville de Soissons ; l'ouvrage manuscrit a été mis au net, et donné par les héritiers à la bibliothèque de la ville de Soissons.

En 1843, M. Jarry de Mancy fut décoré de la Légion d'honneur. Il l'avait été précédemment d'un ordre étranger (Saint-Louis de Lucques) pour ses mérites littéraires.

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Le 26 décembre 1829, il avait épousé à Paris, Aimée-Aglaé-Adélaïde Le Breton dite Adèle, la fille du peintre Jean-François Le Breton. Elle avait publié notamment deux ouvrages considérables : le Dessin d'après nature, deux volumes in-folio, et la Perspective simplifiée, deux volumes grand in-4°. Ce dernier surtout est vraiment savant, non moins clair et progressif. C'était une dame d'un grand mérite, d'un goût et d'une amabilité parfaite. Elle était née à Paris le 25 avril 1794, et décédée au même lieu, en 1854.

On retrouve aussi le nom de Jarry de Mancy au bas de plusieurs pétitions à la Chambre des députés, d'articles sur des sujets variés et de pamphlets divers.

En 1837, il décida de consacrer une de ses notices à Mme de Lamartine, morte sept ans plus tôt. Il ne possédait sur elle, pour tout renseignement, que les passages du Voyage en Orient, où Lamartine évoque son souvenir. C'était bien insuffisant. Il s'adressa donc directement à lui pour le prier d'écrire lui-même cette notice. Il s'assurait ainsi, quelquefois, des collaborateurs bénévoles. Sans doute songea-t-il, dans le cas présent, que si l'auteur des Méditations, alors en train de devenir une vedette de la vie politique, acceptait de rédiger quelques pages du recueil, ce serait pour celui-ci une consécration dont il tirerait certainement des avantages. Ce fut l'occasion d'une correspondance au cours de laquelle Lamartine écrivit, les trois lettres qu'on va lire. Il refusa l'offre de son correspondant. Il faisait alors scrupule d'introduire ses lecteurs dans l'intimité de ses souvenirs de famille. Il ne songeait point à faire au public, comme il fit plus tard, des confidences où sa mère tient la place que l'on sait. Toutefois, il fournit les indications essentielles qui pouvaient être nécessaires.

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Voici la réponse de Lamartine :

"Vous devez sentir Monsieur combien il est délicat pour un fils d'écrire pour le public la vie d'une mère adorée, mais enfin d'une mère c'est-à-dire d'une part de soi qu'on ne peut louer sans passion ni sans orgueil. Je voudrais donc que l'article fût fait par une main amie, mais par une main neutre, en voici les éléments.

Fille de M. des Roys, intendant des finances de M. le duc d'Orléans, et de Mme des Roys, sous-gouvernante des enfants de ce prince et par conséquent du Roi d'aujourd'hui. Née en 1770, élevée à Paris et à Saint-Cloud, avec les jeunes ducs, frères du roi Louis-Philippe. Entrée chanoinesse au chapitre noble de Salles en Beaujolais, dépendant de la maison d'Orléans.

Épousa en 1790 M. le chevalier de Lamartine, capitaine de cavalerie. Son mari et toute sa famille emprisonnés en 1793. Elle reste seule libre et passe une anné (sic) à courir de prison en prison, tantôt à son mari, tantôt à son beau-père, et à sa belle-mère, avec son enfant, moi, sur ses bras. Elle vit ensuite à la campagne, à Milly, pendant toutes les années de la Révolution où elle élève ses six enfants et son fils unique (moi) d'après le système de J.-J. Rousseau qui avait été lié avec ma mère, Mme des Roys, à Paris. Elle me fait paysan-berger endurci à toutes les intempéries de l'air, vivant avec tous les enfants du village, pieds nuds, sans chapeau, courant les montagnes, mangeant du pain noir - et inspire à nous tous la tendresse religieuse de son âme - s'occupe des pauvres, devient par la pratique très expérimentée en médecine - on vient la consulter de toute part - adorée des paysans - à la ville, elle mène la vie élégante et sociale du monde. Sa beauté, sa grâce, sa parole séduisante lui attachent tout le monde - elle est présidente des bureaux de secours et les organise admirablement pendant 20 ans. Elle n'a que peu de fortune, une nombreuse famille - tout se multiplie entre ses mains comme par miracle. Elle fait un bien immense - et secourt jusqu'à 1.500 pauvres par an soit en vêtement soit en médecine, soit en instruction. Vie continue ainsi simple, douce, confiante en Dieu - conservant jusqu'à 63 ans la fraîcheur d'esprit et la beauté de visage de 25 ans. Voit les premiers succès de son fils - promet de vivre longtemps heureuse - un accident l'enlève - en se baignant, l'eau chaude des bains la brûle, elle soufre (sic) deux jours et deux nuits avec une fermeté angélique et meurt en disant pour derniers mots - que Dieu est grand ! Que Dieu est bon ! Qu'il protège mes enfants ! Que je meurs heureuse !

Son fils n'y était pas, il arrive trop tard, il la trouve morte - est ensevelie dans le cimetière de Mâcon, il la fait emporter dans un tombeau qu'il lui élève à Saint-Point entre l'église et le jardin du château et elle a pour épitaphe le mot de sa vie Speravit anima mea. L'espérance et la confiance absolu (sic) en la Providence était (sic) l'appui et la force de toute sa vie.

Agréez, monsieur, avec les remerciements d'un fils l'assurance de toute ma considération.

LAMARTINE.

Le portrait de Mme de Lamartine destiné à orner la notice fut confié au dessinateur et graveur Th. Richomme, qui avait obtenu le grand prix de Rome en 1805. Il fut gravé par son élève Ephraïm Conquy, et une épreuve fut envoyée à Lamartine en même temps que M. Jarry de Mancy le priait de fournir quelques précisions à Mme Jarry de Mancy, qui se chargeait de la notice.

Lamartine répondit par une lettre qui répétait à peu près la précédente :

"Monsieur,

Le portrait a été une grande joie pour moi, il y manque bien peu pour qu'il soit parfait ; un peu de délicatesse dans les traits.

Il m'est impossible de fournir en ce moment à Mme de Mancy les notes et dates précises qu'elle veut bien désirer, mon Père vit encore, il a 84 ans, il possède seul ces papiers. Je craindrais en lui en parlant de renouveler des émotions périlleuses à cet âge. Il faut nous contenter de l'à peu près.

Elle a eu six enfants, à l'époque de sa mort, quatre survivaient encore.

 

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J'ai été élevé longtemps par ma mère seul d'après la méthode de J.-J. Rousseau, puis au collège de Bellay tenu par les pères de la foi sous l'Empire. Saint-Point a un tombeau où sont ensevelies ma Mère, ma belle-mère et ma fille morte en Syrie et rapportée par moi auprès de sa grand'mère.

La fortune très bornée de ma mère ne lui a pas permis de faire des fondations. Elle a été présidente des bureaux de charité de Mâcon pendant longues années (sic). Elle élevait elle-même les enfants de sa terre de Milly. L'école de soixante jeunes filles qui subsiste à Saint-Point a été fondée par ma femme.

Voilà monsieur la réponse aux quatre paragraphes de votre lettre. Permettez-moi de vous renouveler en finissant l'assurance de ma bien vive reconnaissance pour une oeuvre qui vous associe à mes plus saints sentiments de famille.

23 juillet,
Lamartine."

Quand Lamartine écrira ses Confidences, douze ans plus tard, il retrouvera presque les mêmes termes pour parler de sa mère et de son enfance.

La notice, signée "Adèle Jarry de Mancy, nés Le Breton, membre de l'Athénée des arts de Paris", parut avec le portrait. Elle comprenait en tout six pages - les pages 97 à 102 du tome 3. On en fit un tirage à part que Lamartine répartit entre les membres de sa famille.

L'auteur avait utilisé des phrases entières des lettres de Lamartine, quelques passages du Voyage en Orient et elle avait ajouté des paroles élogieuses pour la famille du roi et pour Lamartine, "homme de génie ..., grand poète".

Celui-ci la remercia par la lettre suivante, dont le cachet de cire noire porte les initiales A. L. surmontées d'une couronne de comte.

"Madame,

Je ne puis vous exprimer combien mon coeur a été touché et mon esprit satisfait de l'admirable notice consacrée par vous à un nom qui m'est bien plus cher que le mien. Je ne trouverais à retrancher que des mots trop obligeants pour moi. Mais on sentira que la vénération pour la mémoire de la mère vous a involontairement rendue trop partiale pour le fils. Le public vous excusera et moi seul, Madame, j'aurai à me plaindre du trop de distance de la réalité à l'image. Mais je ne me plaindrai jamais de ce qui honorera et embellira le portrait d'une incomparable mère. A mon retour à Paris j'irai vous remercier des heures que vous avez ainsi consacrées à inscrire une touchante épitaphe sur une tombe jusques (sic) là inconnue. Cela seul madame devrait vous assurer à jamais d'une reconnaissance inséparable de quelque affection. Puissé-je être assez heureux pour trouver une occasion de vous la témoigner aussi sincère et aussi complette (sic) que je la sens.

Ces sentiments madame sont partagés par toute ma famille à qui j'ai fait lire votre notice et elle sera heureuse d'en recevoir par moi un certain nombre d'exemplaires avec le portrait.

Agréez, madame, l'assurance des plus respectueux sentiments.

LAMARTINE
Saint-Point, 17 octobre 1837.

Cette lettre paraît avoir mis fin aux relations de Lamartine avec le directeur-fondateur de la société Montyon-Franklin et sa femme.

 

L'investigateur : journal de l'Institut historique - Tome III - IVe série - trentième année - 1863 - pp. 273 à 276

A. Chesnier du Chesne - Journal Le Temps - Dimanche 9 novembre 1930 - soixante-dixième année - n° 25280.

AD02 - Registres d'état-civil de Soissons