Fantin des Odoards était alors capitaine d'infanterie ; il avait de la littérature, et l'on peut s'en apercevoir en parcourant des extraits de son Journal qui donnent bien une idée de ce qu'était la Vendée à cette époque.

La partie qui a trait au séjour de cet officier des Bleus, à Mareuil, en Vendée, se passe dans le courant d'octobre 1806 et pendant l'hiver de cette année.

Il débute ainsi, à la date du 3 octobre, au moment où il arrivait d'Autun à Mareuil.

Mareuil 3z

"Mareuil (Vendée), 3 octobre 1806.

Cette Vendée est un étrange pays. Si je ne me répétais à chaque instant que je suis en France, je m'en croirais bien éloigné. Comment dans un état qui s'enorgueillit de sa civilisation, que l'univers regarde comme le centre du goût et des lumières, y a-t-il une vaste contrée aussi arriérée, aussi sauvage ? Le peuple vendéen ne ressemble à aucun autre. Ses moeurs, ses usages, sa physionomie, ses préjugés, en font une nation toute particulière. Si un Français, après avoir été dépaysé à dessein les yeux bandés, tombait ici tout à coup, il s'imaginerait plutôt être chez les Hurons que parmi ses compatriotes. Le langage même ne pourrait le tirer d'erreur, tant il est inintelligible.
Ne demandez pas à un Vendéen quel est le pays qu'il habite, à quel souverain il obéit, à quelle distance est la ville la plus voisine, ou tout autre renseignement aussi simple. Si toutefois il vous a compris, il ne saura que répondre. Il ne connaît que la chaumière dans laquelle il est né, la forêt qui l'entoure, le cabaret où il va s'enivrer et l'église où il écoute son curé. Pour lui, l'univers finit à l'horizon. A différentes époques, le gouvernement a fait quelques légères tentatives pour tirer ce peuple de sa crasse ignorance ; mais sans succès. Les maîtres d'école qu'on lui a envoyés sont restés désoeuvrés. Lire et écrire est ici, comme dans toute l'Europe au XIIIe siècle, une science réservée aux gens d'église. Ceux-ci exercent une si grande influence que, s'ils avaient réellement voulu, ils seraient parvenus à donner quelque instruction à leurs crédules paroissiens. Mais cet abrutissement n'est-il pas de leur goût ?

Il n'y a pas ici plus de médecins que de magisters. Le sorcier en tient lieu. Il traite les maladies des hommes et des bestiaux, prédit l'avenir, donne des renseignements sur les objets perdus ; sans son avis, il ne se fait pas de mariage, de marché et de travail.

Si l'Empereur Napoléon vit assez longtemps pour achever tout ce qu'il a conçu pour améliorer le sort des Vendéens, il aura des droits à leur éternelle reconnaissance. Au centre de leur département dépourvu de villes, il en fait bâtir une qui porte son nom. Plusieurs des grandes routes entreprises y aboutissent. Là commencera un canal de navigation qui communiquera à la mer, non loin de La Rochelle.

J'ai vu le plan de la cité nouvelle. Il est tracé pour 10 ou 15 mille habitants. Jusqu'à présent il n'y a guère que les bâtiments à la charge du Gouvernement qui soient en construction, comme un hôtel de préfecture, d'immenses casernes et des prisons. On doit bientôt commencer une église, un théâtre et d'autres édifices publics. On cède aux particuliers le terrain pour bâtir à un prix très modéré, mais à condition que leurs maisons seront dans l'alignement prescrit. Tous ces travaux occupent des milliers de bras. Napoléonville remplace La Roche-sur-Yon, bourg qui appartenait autrefois à la maison de Conti et qui a été brûlé pendant la guerre.

A peine au berceau, Napoléonville est déjà le chef-lieu du département de la Vendée ; mais avant de lui donner des habitants, il me semble qu'il eût été convenable de lui donner des habitations. On y a entassé des magistrats, des troupes, des employés de toutes les administrations, des artistes et des ouvriers, sans s'inquiéter de leur logement. Il aurait du moins fallu leur envoyer des tentes. Les misérables maisons qui ont survécu à l'incendie de La Roche-sur-Yon sont insuffisantes et peu habitables ; celles que l'on bâtit ne sont pas finies. On a donc été forcé de se disséminer dans les villages et les fermes des environs, de manière que la population de Napoléonville est éparse sur une étendue de plusieurs lieues. Les autorités civiles qu'on y a transférées, à leur grand regret, de Fontenay, jettent surtout les hauts cris de cette imprévoyance. Leurs administrés sont encore plus embarrassés. En arrivant, ils ne savent où trouver un asile ; et s'ils ont affaire au préfet, au receveur et autres agents du gouvernement, ils ont autant de difficulté que de fatigue à les découvrir. Une pareille précipitation prouve que l'Empereur veut fortement tout ce qu'il veut.

C'est par suite de la dispersion forcée dont je viens de parler que j'ai quitté moi-même Napoléonville, il y a un mois, pour venir cantonner, avec la compagnie dont j'ai pris le commandement, dans le village de Mareuil, qui en est éloigné de 4 lieues. Dans ce paisible séjour, où je me plais dans cette saison qui est celle des vendanges, mais où je tremble d'avoir à passer l'hiver prochain, le curé est le seul individu avec qui j'aie pu lier connaissance. C'est un galant homme, passablement instruit, d'un commerce gai, et aussi dépouillé de préjugés qu'un prêtre peut se montrer. Comme malheur est presque toujours bon à quelque chose, la guerre, qui l'a obligé de s'expatrier pendant 10 ans, lui a permis d'acquérir des lumières et un vernis que les gens de sa robe n'ont pas en Vendée. Nous nous voyons fréquemment. Je mange chez lui, il mange chez moi. Je l'accompagne quelquefois lorsque, la boîte sacrée en poche, il va porter les dernières consolations de la religion dans une ferme éloignée. C'est par lui que j'ai pu me faire une idée exacte du peuple vendéen. Les paysans ne sont pas peu surpris de nous voir si souvent ensemble. Comment se fait-il que ce capitaine de Bleus fréquente ainsi notre curé ? se disent-ils. Bleus est le nom qu'ils donnent aux soldats depuis la guerre. Je dois à cette liaison les égards dont m'honorent ces demi-sauvages. Ils me saluent, m'offrent des fruits, et me laissent chasser sur leur propriété. "Vous m'avez l'air d'un brave homme, me disait l'un d'eux l'autre jour. Si la guerre recommence dans notre pays, loin de nous faire du mal, nous comptons bien que vous et vos bleus vous serez des nôtres."

Les femmes, accoutumées aux travaux les plus rudes, ont en grand nombre pris part aux hostilités, et l'on cite d'elles des traits de bravoure dont un soldat pourrait s'enorgueillir. Plusieurs portent sur leurs corps des traces honorables des dangers auxquels elles se sont exposées. Parmi celles-ci, une demoiselle M...., dont le visage est orné d'une large cicatrice provenant d'un coup de sabre, mérite une mention particulière. Ce n'est pas une paysanne. Fille de gentilhomme et maîtresse de ses actions à 18 ans, elle s'enflamma pour la gloire dès le commencement des troubles, et, en habit d'homme, elle a fait plusieurs campagnes avec distinction, en qualité d'aide de camp d'un général vendéen. De retour dans le manoir de ses nobles aïeux, qui, du haut de l'Empyrée, n'auront pas manqué d'applaudir à la bravoure de leur descendante, notre héroïne n'a pu rentrer dans le cercle étroit que la nature et nos moeurs tracent à son sexe. Elle monte à cheval, fait des armes, chasse, boit et fait le coup de poing comme un homme. Il s'est présenté des amants assez courageux pour prétendre à la main de l'amazone ; mais sa réponse a été que jamais elle n'engagerait une liberté dont le prix lui était trop connu. Sa conduite n'est pas fort régulière ; mais ses voisins et ses voisines qui la redoutent n'en parlent guère. On se dit seulement tout bas qu'elle a toujours dans sa maison deux ou trois valets de ferme qui ne sont pas uniquement employés à la culture de ses champs ; et que l'autre jour elle en a chassé un, après l'avoir roué de coups, parce qu'il a osé convoiter une fille du hameau voisin. La demeure de cette singulière femme est à une demi-lieue d'ici, dans les bois. J'y vais de temps en temps. Dès que j'arrive : "Allons, mon Bleu, en garde", me dit-elle, en me présentant des fleurets : et, s'il faut dire vrai, je n'ai pas toujours l'avantage. Ce n'est pas que je la ménage. Sa poitrine, aussi aplatie que la mienne, peut servir de plastron sans danger. Des fleurets on passe à la bouteille, et sa supériorité est encore mieux marquée dans ce dernier assaut. Alors viennent ses faits d'armes qu'elle raconte avec autant de plaisir qu'un vieux soldat.

 

Extrait du Journal du général Fantin des Odoards, Étapes d'un officier de la Grande Armée, 1800 - 1830 - Librairie Plon, Paris - 1895

 


 

signature z

LOUIS-FLORIMOND FANTIN DES ODOARDS

Louis-Florimond Fantin des Odoards naquit à Embrun le 23 décembre 1778. Il appartenait à une vieille famille du Briançonnais, dans laquelle, depuis le quinzième siècle jusqu'à la Révolution, les aînés furent notaires, juges ou procureurs du Roi, et les cadets prêtres séculiers, moines ou soldats.

LOUIS FLORIMOND BAPTEME 1778 z

 

Il entra au service le 19 juillet 1800 comme sous-lieutenant dans la légion vaudoise, devenue plus tard 31e d'infanterie légère. Il fit avec ce régiment les campagnes de l'an VIII et de l'an IX en Italie, celles de l'an XII et de l'an XIII à l'armée des côtes de l'Océan, et celles de 1806 à 1809 dans les rangs de la grande armée.

Blessé d'un coup de feu à la tête en Italie, Fantin des Odoards fut nommé lieutenant puis capitaine au 31e d'infanterie légère. A Friedland, n'ayant plus de cartouches, il se met à la tête de ses voltigeurs et charge à la baïonnette les tirailleurs russes qu'il jette dans l'Alle. Ce beau fait d'armes lui vaut la croix d'honneur ; car, à cette époque de gloire, c'était par de longs services militaires, par des actes éclatants de bravoure que se gagnait une récompense aussi enviée.

Cité à l'ordre de l'armée pour sa belle conduite à Friedland, où il avait été blessé au bras d'un coup de feu, cet officier vit son nom mentionné de nouveau en 1809 pour le courage et le sang-froid dont il fit preuve à la prise de Porto en Portugal.

Après avoir servi de 1809 à 1811 en Espagne et en Portugal, le capitaine Fantin des Odoards passa le 24 juin 1811 avec ce dernier grade et le rang de chef de bataillon dans les grenadiers à pied de la vieille garde.

Le 8 octobre 1812, à Moscou, il fut promu au grade de major (lieutenant-colonel) dans le 17e d'infanterie de ligne. Pendant cette funeste campagne de Russie, l'armée put le compter au nombre de ces officiers que l'Empereur, dans son 29e bulletin, a qualifiés d'âmes bien trempées.

Aussi le voyons-nous recevoir en 1813, à la campagne de Saxe et de Bohême, la croix d'officier de la Légion d'honneur des mains mêmes de l'Empereur (une croix ainsi décernée était la plus grande distinction qu'un militaire pût ambitionner) ; et le 19 septembre de la même année, il était appelé à commander le 25e d'infanterie de ligne comme colonel.

Le 13 octobre 1814, M. Fantin des Odoards fut remplacé dans ce commandement et mis en non-activité par la Restauration. Aux Cent-Jours, il rentra dans les rangs de l'armée et combattit à Fleurus et à Wavres à la tête du 22e de ligne. Licencié avec l'armée de la Loire, ce ne que le 14 avril 1819 qu'il fut rappelé au service par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, alors ministre de la guerre.

Placé à la tête de la 2e légion de la Manche, il fut nommé en 1821 au commandement du 3e de ligne.

Durant la campagne de 1823, en Catalogne, le colonel Fantin des Odoards eut l'occasion de se distinguer. Avec deux bataillons seulement, il attaque dix bataillons ennemis en position et enlève le pont de Molins de Rey, après avoir eu son cheval tué sous lui par trois balles tirées à bout portant. Cité à l'ordre de l'armée pour cet acte de vigueur, il fut promus maréchal de camp le 23 juillet 1823.

Après avoir exercé les fonctions de gouverneur de Tarragone dans le cours de la même année et d'inspecteur général d'infanterie en France pendant l'année 1825, le général Fantin des Odoards fit partie de la commission mixte de l'armement des places du royaume de 1826 à 1829.

Le gouvernement de 1830, qui à son ère nouvelle s'entourait de tous les anciens et meilleurs officiers supérieurs de l'Empire, nomma le général Fantin des Odoards membre du comité permanent de l'infanterie et de la cavalerie au département de la guerre en 1832, 1833 et 1834, puis membre du jury d'examen de l'École militaire de Saint-Cyr et de la commission d'état-major en 1834, 1835, 1837 et 1838.

Dans ces diverses positions, le général acquit de nouveaux titres à l'estime de ses frères d'armes par les connaissances spéciales et les hautes lumières dont il ne cessa de faire preuve.

Appelé à commander successivement les départements de l'Ain et de la Marne, il se fit aimer des troupes et des habitants, et le souvenir de son nom dans ces deux provinces est resté comme rappelant à tous un brave militaire et un homme de bien.

Passé dans la réserve le 24 décembre 1840, le général Fantin des Odoards s'est retiré à Saint-Leu-Taverny, où il vit entouré de la considération publique bien due à ses bons services et à son caractère logyal.

Chevalier de Saint-Louis, décoré de la plaque de Saint-Ferdinand d'Espagne de quatrième classe, commandeur de la légion d'honneur, des blessures et plus de dix-sept campagnes, tels sont les états militaires du général Fantin des Odoards. (Chevalier de la Légion d'honneur, le 1er octobre 1807, officier, le 11 juillet 1813, et commandant, le 18 avril 1834).

Il avait épousé en premières noces, à Paris, le 13 janvier 1816, Marie-Thérèse "Victoire" Gilbert de Ségonzac (1780 - 1852) ; puis en secondes noces à Saint-Leu-la-Forêt, le 20 février 1856, Hyacinthe-Julie-Josèphe Roëlans (1815 - 1898).

Louis-Florimond Fantin des Odoards, général de brigade (en réserve), commandeur de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis et de Saint-Ferdinand d'Espagne, est décédé le 18 mai 1866, en sa demeure à Paris, rue Blondel, n° 17, à l'âge de 88 ans. 

Il a été inhumé, le 21 mai 1866 au cimetière de la Forêt à Taverny (95).

 

Décès z

 

AD05 - Registres paroissiaux d'Embrun

État-civil de Paris - V4E 164 - Décès 1866 - vue 30

Funérailles du général Fantin des Odoards - Imprimerie Poitevin, Paris - 1866