Bournizeaux château z

LETTRES ÉCRITES PAR BERTHRE DE BOURNISEAUX AU BIBLIOPHILE GUILLAUME, DE BESANÇON, ENTRE LES ANNÉES 1798 ET 1836.

1ÈRE PARTIE

Berthre de Bourniseaux, de Thouars, s'était lié avec Guillaume, lorsque celui-ci avait fait campagne, sous l'uniforme des bleus, dans la région vendéenne. Ces souvenirs sont rappelés dans plusieurs des lettres de Bourniseaux. Il s'agit d'une correspondance de 55 lettres ; l'avant-dernière est écrite par son petit-fils, Victor Prosper du Temple et la dernière est de la main de son fils, Auguste.

La plupart des lettres de Bourniseaux sont ponctuées de citations et de pensées latines ou italiennes. Ne connaissant ni l'une ni l'autre de ces langues, j'ai préféré ne pas toutes les transcrire craignant d'accumuler les erreurs. Néanmoins il vous sera facile de retrouver les originaux de ces lettres (voir le lien à la fin de l'article).

A la suite des lettres, dans la seconde partie, se trouve une petite biographie de Guillaume.

 

1 - Thouars, le 5 germinal an 6e (25 mars 1798)

Je ne saurois exprimer la satisfaction, cher citoyen et ami, que j'ai éprouvée en recevant la lettre que vous avez eu la complaisance de m'écrire. Ce n'est pas la première que j'aie reçu de vous, quoique vous paroissiez me l'annoncer comme telle. Je n'ai pas oublié que quelque temps après votre départ vous m'envoyâtes de Paris de charmantes ariettes tirées de l'opéra des Visitandines avec une missive non moins agréable. J'éprouvai dès lors un vif regret de ne pouvoir vous répondre, ne sachant pas votre adresse ; aujourd'hui plus heureux, vous en tiendrai pas quitte pour une lettre de quelques lignes ; celle-ci donc sera si longue qu'en finissant vous serez forcé comme le philosophe que de vous écrier, "enfin j'arrive au port".

Vous me faites le récit de vos aventures depuis votre départ de Thouars ; en bonne revanche, je vous dois l'historique des miennes, et de celles de vos autres amis du Poitou.

Quand vous partîtes de notre ville, thermidor avoit lüi, mais le terrorisme respiroit encore, et comme l'argant de notre cher Le Tasse, Couser voit encore dans sa défaite un visage menaçant. Les prisons de St-Maixent et de Saumur regorgeoient encore de détenus thouarçais, notre sort ne tarda pas à s'améliorer. ...

Le représentant Ménuau comme un soleil radieux dissipa les ombres qui nous environnoient. La main de ce nouvel Hercule nettoyant enfin les écuries d'Augias, tout changea de face dans notre ville ; le club fut renouvellé, et les autorités changées ; votre serviteur fut le levier qui ébranla l'édifice terrorifique ; deux voyages que je fis à Saumur opérèrent le prodige, nos détenus sortirent à la fois en masse ; les membres du comités furent désarmés et poursuivis comme voleurs par le citoyen Girard, furent embastillés in globo pendant six mois et ce qu'il y a de plus honteux, ne durent leur sortie qu'à l'amnistie qui suivit le 13 vendémiaire. En qualité de président du nouveau district, je fus chargé d'informer contre eux, et en celle des premiers membres du nouveau club, d'épurer la nouvelle société. Depuis cette époque, Thouars a ressenti les fluctuations qui se sont fait sentir à Paris. Le terrorisme a plusieurs fois tenté de s'emparer de nouveau du pouvoir. Jusqu'à présent, il n'a pas encore complètement réussi.

Revenons à ce qui vous regarde.

Vous voilà donc papa, ayant femme et joie, vivant en grand soulas. Recevez mon compliment sincère, et faites agréer mes respects à votre épouse que je serois bien flatté de connoître, et qui ne peut qu'être charmante, étant de votre choix. Avouez, mon cher Guillaume, qu'il vaut mieux en dépit de Boileau et des plaisants, vivre avec femme et ménage, que d'être réduit à courir à la déroute sous les ordres du général Grignon. Les lauriers que vous avez moissonné dans la Vendée valent-ils bien les mirthes dont l'himen vous couronne ? Ma foi en dépit du bon Sirurgue, je crois que vous n'hésiterez pas à trancher la question, et dut il vous dénoncer pour son compagnon d'armes, je vous vois d'ici en tenir à cette maxime que "la gloire est pour les sots, le repos pour les sages".

Vous me demandez des nouvelles de ma famille ; elle est en ce moment réunie à Thouars et ceux de cette famille qui vous connoissent s'entretiennent souvent de vous, et me chargent de vous adresser une cargaison de compliments.

Quant à moi, je suis actuellement à ma campagne, méditant sur les ruines de la Vendée, ayant souvent à la main le bon Metastase dont je traduis en mauvais vers la belle tragédie d'Ézio : deux enfans, un garçon et une fille, folâtrent à mes côtés, et souvent m'interrompent dans mes méditations par leurs jeux enfantins ; mais une réflexion m'appaise de suitte, qui sentit commodum, debet sentire incommodum.

Je suis on ne peut plus flatté du souvenir des citoyens Blandin, Thévenin et Chavassieux. ...

Soyez persuadés que je ne vous oublierai jamais, braves chasseurs de la Côte-d'Or ...

Vous me demandez des nouvelles de Leroux et Cordier, ce dernier est toujours à Thouars, il est dans le moment secrétaire de l'administration municipale, il me charge de le rappeler à votre souvenir.

Quant à Leroux, il est depuis 3 ans à Paris. Il a été compliqué dans les temps, dans l'affaire du 13 vendémiaire, il fut même condamné à mort par contumace, depuis il a été absous. Comme le paresseux ne m'écrit pas souvent, je ne peux vous en donner des nouvelles récentes, mais j'ai lieu de croire qu'il jouit d'une bonne santé.

Il me prend envie de vous faire passer une mauvaise ode, qu'il m'a pris fantaisie de composer à l'occasion de la paix avec l'Empereur. C'est principalement pour vous faire sentir le danger de la correspondance avec un poète ; vous allez me trouver au premier coup d'oeil semblable à celui dont parle Horace, vous allez vous écrier, non satis apparet cur versus failitet. Quel dangereux commerce que le mien ; je poursuis de mes vers les passants dans la rüe ... Avocat de Besançon, que vous devez vous applaudir de la distance qui nous sépare ...

Agréez l'assurance de l'inviolable attachement avec lequel je ne cesserai d'être.

Votre serviteur et ami,
Berthre de Bourniseaux, Président du canton de St-Varent, par Thouars.

P.S. J'espère qu'une autre fois vous n'affranchirez plus vos lettres.

signature 1ère lettre

 

2 - Bourniseaux, le 14 vendémiaire an XII (7 octobre 1803)

Quoiqu'il y ait bien longtemps, Monsieur et bon ami, que je vous aye écrit, je ne vous ai point oublié.

Ce seroit bien peu apprécier mes sentiments, et connoître mal mon coeur que de m'en soupçonner.

Depuis que nous sous sommes quittés, que d'événements se sont passés, Mon cher Guillaume ; de fugitif que j'étois, je suis rentré dans mes foyers vendéens, et vous de chétif cavalier vous voilà devenu bon et illustre avocat à Besançon.

Oui je le pense comme vous, une bonne femme, une jolie petite fille, valent infiniment mieux que les lauriers de Sirurgue, les boutades démagogiques de marandais, et les prouesses incendiaires de Grignon : dut-on vous vous regarder comme novice dans les travaux de mers, préférez lui sans balancer l'étude utile du Code et du digeste ; il vaut encore mieux plaider chez Thémis, que de hurler dans les clubs et que d'être réduit à se lier les genoux pour se dispenser du service et augmenter le nombre de ceux que les Romains appeloient pollicers trumcati, un seul axiome doit vous guider ; le voici

"La gloire est pour les sots
Le repos pour le sage ..."

Quittons le ton plaisant, et parlons de nos aventures.

Je suis allé à Paris en 1802. J'étois muni de ma tragédie d'actions de mon histoire de la Vendée, de ma traduction d'Aminte, et d'un plan d'extinction de la mendicité.

Le 1er ouvrage m'a valu les entrées chez mde de Beauharnais et son suffrage, et mon admission à la Société des sciences et arts du Louvre où l'ouvrage fut goûté au delà de mes espérances. Le seul détail des caprices des comédiens français, de leurs interminables longueurs qui m'eussent retenu au moins deux ans à Paris, m'empêcha de leur soumettre ma pièce. Je l'ai gardé en porte-feuille jusqu'à un moment plus propice.

Le second a payé avec usure les frais de mon voyage et a été universellement goûté. La clef des cabinets m'a accablé d'éloges ainsi que quelques autres journalistes ; le Consul Cambacérès a désiré me voir (et je l'ai vu) et le Consul Le Brun m'a écrit à ce sujet la lettre la plus gracieuse ainsi que l'institut national.

Le 3ème a eu tant de succès que je pouvois en attendre.

Le dernier a été goûté des membres de notre députation. Le ministre Chaptal l'a entendu avec intérêt. Son succès s'est borné là.

Je comptais retourner cette année à Paris, mais une fièvre d'automne dont je ne suis pas encore entièrement débarrassé, ayant retardé mes travaux littéraires, me force à ajourner mon voyage.

Je compte y porter trois ouvrages.

Le 1er qui sera en deux volumes a pour titre "Le Charlatanisme philosophique dévoilé". Cet ouvrage fera certainement du bruit, je l'ai beaucoup travaillé.

Le 2ème a pour titre "L'espion napolitain" ; c'est un ouvrage sur la révolution ; il contiendra aussi deux volumes.

Le 3ème est un poëme qui a pour titre "Geneviève de Brabant".

Vous voyez avec quelle franchise, je vous confie mes secrets littéraires. Me voilà entièrement lancé dans la carrière des lettres. J'aurais bien mieux fait de m'en tenir à cette maxime du sage Beni vixit, qui bene latuit. Mais que voulez-vous ? ...

J'aurais bien désiré répondre à vos vües et vous faire passer des exemplaires de mes ouvrages ; mais outre qu'il ne m'en reste plus, j'ai pensé que ne pouvant vous le faire passer que par la poste, il vous seroit moins dispendieux de les faire venir de Paris.

Le précis historique de la guerre de la Vendée se trouve chez Buisson, libraire rüe Hautefeuille St-Germain ; il ne vous coûtera franc de port que 4 #.

La traduction de l'Aminte se trouve chez Bathilliot jeune, même rüe que dessus n° 34, il ne vous coûtera que 30 sols.

Je suis persuadé que vous ne lirez pas sans intérêt l'histoire de la Vendée, et que vous saurez la goûter.

Toute ma famille se porte bien, et vous adresse une cargaison de compliments.

Cordier est bien sensible à votre souvenir. Leroux est mort à Paris il y a deux ans.

Veuillez me rappeler au souvenir de Mrs Blandin et Thévenin, les assurer que je ne les oublierai jamais. Je ne puis me rappeler sans rire le chagrin qu'ils témoignèrent en apprenant la mort de Robespierre. Ce sont de bien aimables hommes, mais de mauvais politiques.

Quant à ma situation actuelle, la voici.

Je demeure à Bourniseaux, décoré de la place de juge de paix de mon canton, père de 4 enfants, passant mes jours avec ... (effacé) aimable, au milieu de plus de quatre mille volumes, traduisant tantôt du latin, tantôt de l'italien, tantôt de l'anglais (car depuis que je ne vous ai vu j'ai appris cette langue), compilant, composant, jugeant les procès, tantôt daudin, tantôt pradon, en un mot consumant ainsi mon temps et mes loisirs.

Mais c'est assés parler de moi, revenons à vous.

Avez-vous toujours conservé le goût si vif que vous aviez pour les belles lettres, et cette mémoire que j'admirois et que j'enviois à la fois, quoique je n'en sois pas dépourvu ! Vous en tenez-vous entièrement aux factures, aux mémoires, aux consultation ? Avez-vous mis les muses à la porte de votre cabinet ? J'ai besoin de savoir de vous tout le détail.

Adieu, Mon cher Guillaume, je vous embrasse à tort et à travers, mille respects à votre digne moitié ...

Je suis pour la vie votre ami
Berthre de Bourniseaux, juge de paix de St-Varent par Thouars.

Je vous fais passer la copie de la traduction libre d'un madrigal anglois, vous verrez que les enfans de la Tamise ne se cèdent point en délicatesse à ceux du Tibre.

 

3 - Thouars, ce 15 octobre 1806

J'ai reçu, Mon très cher Guillaume, votre lettre du 6 de ce mois. Il y avoit si longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles que je croyois que vous m'aviez oublié. Cette idée m'était d'autant plus pénible que personne ne vous est plus sincèrement attaché que moi. Onze ans d'absence ne vous ont nullement effacé de ma mémoire, et je ne fais pas un pas dans mon jardin sans me rappeler que nous y composâmes ensemble le couplet satirique contre le trop fameux Grignon. Si Besançon n'étoit éloigné de Thouars que de trente lieues, soyez sur que j'irois vous voir mais si le ciel nous refuse une satisfaction si douce, je me consolerai du moins en vous disant, comme Louis XVI à Malesherbes : "Nous nous reverrons peut-être dans un monde plus heureux".

Je suis enchanté que mes opuscules vous aient amusé pendant quelques heures. Vous ne tarderez pas à voir paroître plusieurs autres ouvrages de ma façon. Le mois de mai dernier, j'étois à Paris, et j'ai vendu au sr Migneret imprimeur, mon Charlatanisme philosophique dévoilé, il n'est ici question que de la 1ère partie qui occupera deux volumes in-12° ; la suite de cet ouvrage formera un total de 10 volumes. La 1ère partie est imprimée et est déjà paru à la foire littéraire de Francfort que Migneret attend avec impatience dans un mois, vous entendrez tout le kan kan polémique de Paris, dont les uns s'apprêtent à défendre, les autres à détruire.

Voici le plan sommaire de cette première partie. Il vous donnera une idée de cet ouvrage duquel j'ai déjà reçu un grand nombre de compliments, peut-être pas sincères.

troisième lettre

 

Outre cet ouvrage, il paroîtra à Noël un poëme intitulé, Geneviève de Brabant. C'est Obré qui l'a acheté. Je n'ai cru devoir me donner que pour traducteur, quoique j'en sois réellement l'auteur ; il falloit bien désarmer l'envie. Lorsqu'il paroîtra, je vous donnerai la clef du second chant, que vous ne sauriez trouver sans mon secours.

Indépendamment de ces deux ouvrages, vous verrez paroître au printemps prochain "le Tableau critique des moeurs de la cour de France depuis François 1er jusqu'à Louis XVI", "l'espion napolitain, ou correspondance secrète d'un ... (effacé) italien sur les évènements de la révolution de 1789. Ces ouvrages sont dans un genre extrèmement piquant, ... (effacé) plus de dix volumes en tout.

Quant à ma tragédie d'aëtins, elle a reçu à Paris de nombreux applaudissements, mais on lui a trouvé tant d'allusions certains événements, qu'on a dit dangereux de la représenter. Je suis d'autant à blamer là dessus, qu'il y a près de dix ans qu'elle ... (effacé), je pourrai la faire imprimer un jour, ou la faire jouer sur un théâtre étranger.

Souffrez que je vous fasse des reproches ainsi qu'à ... (effacé) à laquelle toutefois, je présente mon respect. Quoi ! au bout de 9 ans n'avoir qu'une fille ! j'ai fait mieux que vous car dans cinq ans j'ai eu cinq enfants, dont il me reste deux filles et un garçon, qui tous ont bonne envie de vivre. Toute ma famille se rappelle à votre souvenir, ma femme se souvient avoir joué aux dames avec vous, me prie de vous demander si vous savez toujours faire des pirouètes, et tirer parti de votre nodus au petit doigt. Cordier a été enchanté que vous vous soyez souvenu de lui ; il vous envoie une cargaison de compliments. C'est toujours un excellent garçon, le meilleur de mes amis.

Si vous voyez mrs Blandin et compagnie, veuillez bien leur dire que je ne les oublie point. Nous parlons souvent de vous.

Je suis bien aise que vous vous appliquiez aux lettres. La mémoire et le goût que vous avez, il est impossible que vous fassiez rien de mauvais.

Je vous apprendrai que je viens d'être nommé suppléant au Corps législatif ; j'étais d'avance président de canton et juge de paix ; vous voyez que je ne manque pas de cette sorte d'honneurs qui ne signifient rien.

Adieu, Mon bon ami, vous êtes le premier auquel j'ai écrit une si longue lettre. Portez vous bien, songez quelquefois à moi, et croyez que je ne vous oublierai jamais. ...

Tout à vous
de Bourniseaux

 

4 - Bourniseaux, le 16 octobre 1810

Je vois avec plaisir, Mon bon ami, que vous ne m'avez point oublié, et que notre ville de Thouars, toute désagréable qu'elle a pu vous être, dans un temps où vous étiez forcé de vous battre au lieu de plaider, n'est point entièrement effacée de votre mémoire, Dieu en soit loué ! Si je vous ai, dans le temps, rendu quelque foible service, votre reconnaissance m'a payé au centuple, et vous êtes trop bon de vouloir bien me les rappeler.

Vous ne me parlez point de Mrs Sirurgue, Teinturier, Blandin, Chavassieux, Thévenin : Veuillez croire que je ne les ai point oubliés, non plus que votre oratorien Marandais, qui, soit dit en passant, avait l'air d'un franc jacobin. Rappelez-moi au souvenir de tous vos amis, et, quand vous les verrez, dites leur que nous parlons souvent de vous tous, au coin du feu, et que nous nous rappelons, entr'autres, la plaisante terreur que vous témoignâtes à la mort de Robespierre. Vous étiez, Messieurs, de bons guerriers, mais de pauvres politiques.

Je suis charmé d'apprendre que vous avez lu avec plaisir mes ouvrages. Votre suffrage, qui est à mes yeux celui d'un homme éclairé, m'honore singulièrement. j'ai déchiré, dans mon Charlatanisme philosophique dévoilé, le voile depuis le haut jusques en bas, et jamais les philosophes ne me le pardonneront ; aussi ai-je reçu plus de blame que de louanges dans la république littéraire ; les uns m'ont regardé comme un bigot, les autres comme un hypocrite, les autres comme un homme a paradoxe, avide de se distinguer. Le petit nombre d'hommes sages, m'a considéré comme un homme de bonne foi, sans prétention, sans intrigues, qui a sacrifié à l'avantage de dire la vérité, tous les honneurs littéraires, toutes les faveurs des cotteries, toutes les places, tous les protecteurs, et qui a préféré éclairer les générations futures, à toute espèce d'avantages personnels.

Aussitôt que la paix aura rompu les entraves du commerce, et rouvert nos ports et nos communications avec l'étranger, je compte faire paroître la seconde partie du Charlatanisme, elle occupera au moins trois volumes. Vous y verrez réfutés les ouvrages et les maximes de platon, d'aristippe, de Xenophanes, d'aristote, de zenon, de mirabeau, d'helvetius, de de lisle de salces, de robinet, de voltaire, de maupertuis ... J'espère qu'elle ne sera pas inférieure à celle qui l'a précédée.

Geneviève de Brabant devoit être imprimée en 1806, mais le libraire a fait banqueroute, j'ai eu mille peines à rattraper mon manuscrit, qui est dans le moment entre les mains d'un autre libraire. Elle ne tardera pas à être imprimée, ainsi que l'espion napolitain, et le tableau des moeurs de la cour de France sous la 2ème dynastie des Valois. Il seroit trop long de vous dire pourquoi ces deux derniers ouvrages n'ont pas été imprimés. Faites quelques réflexions sur la liberté de la presse ... Je vous avertirai quand tout cela paroîtra.

Si Besançon n'étoit qu'à 20 lieues de Thouars, j'irois vous présenter mes trois enfants, qui sont en même temps mes trois élèves. Car j'apprends à mes deux filles l'italien, et à mon garçon le latin. Mon aînée explique bien joliment et traduit Guarini, Le Tasse, et Metastase ; mon garçon explique Quinte-Curie. Outre cela je fais un cours d'arithmétique, algèbre, géométrie, histoire ancienne, et moderne, géographie ... Tout cela m'occupe et m'enlève bien du temps, notez qu'outre cela je suis juge de paix du canton, agent de la mairie, président cantonal, et jugez du temps qui me reste pour cette chère littérature qui toujours fait mes délices qu'avec plaisir, je verrois votre digne moitié, et cette belle fille dont vous me parlez, et qui sans doute vous avez pris plaisir à former et à instruire. Quelle charmante société, nous formerions tous ! ...

Plaît à Dieu que j'eusse, comme vous, imité le silence de Courart dans nos académies de provinces ; je n'aurois pas été exposé à tous les traits d'une basse curie, et d'une folle médiocrité, quelques avantages remportés, une médaille d'or obtenue, et quelques broutilles semblables, ont si fort irrité les serpents de l'envie, que j'ai été contraint de déguerpir, et de les planter là. ...

Vous êtes donc enfin inscrit au tableau des auteurs, je vous loue et vous plains à la fois. Il vous eut été peut-être plus profitable de suivre la maxime d'ovide :

"Bene vixit, qui bene latuit".

Mais enfin puisque vous avez déjà le pied à l'étrier, il seroit honteux de reculer ; j'imagine que vous réussirez, traduisez donc, commentez, notez, vous avez un beau champ ouvert. Je vous donnerai à ce sujet deux bons conseils.

Le premier, c'est de ne point vous attacher à traduire littéralement, mais à donner surtout du bon français. C'est l'esprit et non les expressions de Ciceron qu'il faut faire passer dans notre langue, et le pire de tout c'est d'ennuyer par un style lâche et traînant, que de gens ne liront de votre traduction que le François !

Le second conseil, c'est de ne rien faire imprimer avant la paix. Si vous dédaignez ce conseil, vous aurez lieu de vous en repentir. Tous nos amis communs ont été charmés de savoir de vos nouvelles. Il ne faut plus parler de Leroux qui est mort il y a huit ans, ainsi que je crois vous l'avoir mandé. Ma soeur, ma femme, et tous ceux qui vous ont connu, vous adressent un million de compliments.

Ma place de suppléant au Corps législatif, n'a été jusqu'à ce jour qu'une lavure d'écuelle, ainsi que je m'y étois attendu. Il faut autre chose aujourd'hui pour parvenir aux honneurs ; mais votre ami a le coeur trop haut, pour s'abaisser devant la fatuité opulente. La canaille humaine ne vaut pas la peine, qu'on avilise sa dignité d'homme pour chercher à la guider. La porte du temple de la fortune est si basse, qu'on ne peut y entrer qu'à genoux, j'aime mieux rester debout, en prononçant le vers de Grisset (?) "des protégés si bas, des protecteurs si bêtes".

Adieu, Mon cher Guillaume, je vous aime comme Henri IV aimoit Crillon, à tort et à travers.

Votre ami pour la vie,
de Bourniseaux.

 

5 - Bourniseaux, le 10 novembre 1812

Mon bon ami,

J'ai reçu votre lettre et les deux contes y annexés, il y a dans ces morceaux de la gaieté et de la facilité, mais je désirerais que vos sujets fussent mieux choisis. Dans l'un vous plansantez, dans l'autre vous imitez le Croustilleux de Bocau et de La Fontaine, ce qui ne convient plus à notre âge. Je voudrais que vos productions fussent telles que l'on put en dire : "La mère en permettra la lecture à sa fille."

Vous allez me trouver sévère, dévôt, janséniste ; je ne suis rien de tout cela, je vous rappellerai ces beaux vers :

"d'adorateurs zélés à peine un petit nombre
ose des premiers temps nous retracer quelqu'ombre ;
Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal,
Ou même s'empressant aux autels de Baal,
Se fait initier à ses honteux mystères,
Et blasphême le nom qu'ont invoqué leurs pères."

Voilà un bien long sermon pour une faute que le secret rend légère. Parlons d'autres choses.

Recevez mon compliment sur votre place d'assesseur. Voilà du solide ; on en trouve aujourd'hui si peu. Vivez heureux, Mon cher Guillaume, vivez en paix au sein de votre famille ; vous ne serez jamais si heureux que je le désire.

"Bene vixit qui bene latuit."

Je vous encourage très puissamment à ne pas négliger votre traduction de Ciceron. Je suis persuadé qu'en la publiant, elle vous fera honneur. Votre prose n'est point comme vous le dîtes lâche et rampante, vous avez tout ce qu'il faut pour bien traduire, et je suis même persuadé qu'en observant votre original avec autant de perspicacité que l'abbé d'Olivet, vous éviterez la sécheresse du style de ce dernier, c'est-à-dire je ne sais quel air empesé, quel ton monotone, collégien, apprêté, qui fait que tout en admirant on baille, sans pouvoir dire précisément pourquoi.

Vous me gourmandez sur ma paresse, sans trop savoir si je mérite vos reproches. Le 2ème livre du Charlat. phil. dévoilé, est prêt à paraître depuis six mois. Le livre comprend la vie et la réfutation de 12 philosophes ainsi accolés.

capture numéro 2

 

Les seuls articles Mirabeau (auteur du Systême de la nature) et Voltaire contiendront au moins 400 pages d'impression. Le total de ce 2ème livre pourra occuper trois gros volumes. J'espère qu'il sera digne du premier, et qu'il ne vaudra pas ... (illisible), s'il ne vaut pas mieux.

Outre cet ouvrage, j'ai préparé tout ce qu'il faut pour faire imprimer une 2ème édition du précis historique de la guerre de la Vendée. Cet ouvrage est grossi de plus de moitié ; à 30 pages près, vous ne le reconnoîtrez plus. Il y est question de la Côte-d'Or, de ses chefs et du sieur Guillaume, ainsi vous vivrez dans l'histoire. J'ai retouché aussi l'espion napolitain, qui occupera du moins 2 volumes. Quant à mon tableau historique des moeurs de la cour de france pour les Valois, je ne sais si c'est un bon ouvrage, mais il est dans un genre entièrement neuf. L'histoire deviendra une science moins aride et plus aimable, si nos historiens, avec un style et des talents bien plus relevés que les miens, avoient suivi une marche pareille. Cet ouvrage occupera trois volumes in-12°.

La Geneviève de Brabant est à Paris, elle serait imprimée depuis longtemps, sans la misère actuelle de tous les libraires, il faut la paix, Mon bon ami, pour que tout cela soit publié. Quand viendrat-elle ? je n'en sais rien ; mais je suis sûr qu'elle viendra ; Le combat finira fautes de combattants. Quand les ouvrages seront imprimés, vous les aurez, sur ma parole ; l'amitié pourra du moins vous aveugler sur leurs défauts. J'oubliais de vous parler d'un obstacle qui pourra arrêter quelque temps la publication du 2ème livre du Charl. phil. dévoil. mrs de Lisle et Robinet sont vivants ; je les croyois morts quand j'ai composé les articles, irai-je contrister deux vieillards sur le bord de leurs fosses ! S'ils ont des torts envers la religion et le bon sens, suis-je donc spécialement chargé de les en punir ? Ce sentiment me peine et m'afflige. Outre la confection de ces ouvrages, je fais trois classes par jour, l'une d'italien, l'autre de latin, l'autre de mathématiques, je suis juge de paix et président du canton, je fais mes affaires, et celle de tous mes parents, jugez si l'on peut m'accuser de paresse ? ...

Au milieu de mon bonheur domestique, une seule idée m'afflige. Mon fils et mon élève a 16 ans ; dans quelques années il faudra qu'il parte pour une guerre d'où l'on en voit si peu revenir. Vous me direz que je puis acheter un homme ; mais on n'en trouve que très peu dans le pays et outre le prix énorme qu'il faut y mettre, il faut garantir le remplaçant pendant deux ans. Si par vous même, par le sir Sirurgue, Teinturier, ou quelques autres de vos amis, vous pouviez le tirer de peine, soit en le plaçant comme officier de santé dans quelque régiment, soit en le mettant en un corps où il put être réformé ; car il faut vous dire qu'en naissant il a eu un pied cassé et tourné en dedans, ce qui paroît d'autant plus que le calus est formé. Songez-y dans vos instants de loisir et mettez vous dans ma situation.

A la place de vos deux Contes, je vous fais passer un médrigal imité de l'anglois. Si cela vous est permis, montrez-le à votre société, et donnez lui telle attache que vous voudrez. Vous saurez que j'ai appris l'anglois, je crois vous l'avoir mandé. Au madrigal sont joint des bluettes.

Je suis bien sensible au souvenir de mrs Blandin et Chavassieux, veuillez bien leur répéter que je ne les oublie point et ne les oublierai jamais. Ma femme, ma soeur, et l'ami Cordier, vous envoyent mille compliments. Veuillez présenter mes civilités respectueuses à vos dames, et leur exprimer combien je désirerois les connoître.

Adieu, Mon cher ami, souvenez-vous toujours d'un de vos meilleurs amis. Je vous embrasse de mon cabinet de tout mon coeur. Que n'ai-je d'assés longs bras !

Votre ami pour la vie
de Bourniseaux.

 

6 - Bourniseaux, ce 2 août 1813

Mon bon ami,

Je prends bien part à vos chagrins ; ils sont de nature à attaquer directement le coeur, cette partie délicate de nous mêmes qui fait l'homme tout entier. Mais je ne crois pas, comme vous, votre perte irréparable. Si le jeune Vejux a, comme je le présume, un fond de raison et surtout de religion, je suis presque certain que la licence des camps n'influera que très peu sur ses moeurs, et que s'il tombe, il se relèvera de sa chute pour devenir inébranlable. Quant à ses plaidoiries, je ne pense pas qu'une ou deux campagnes puissent lui nuire. Ce jeune homme est instruit, il voyagera avec fruit ; ce qu'il verra, ce qu'il entendra ne seront pas perdus pour lui ; en parcourant l'allemagne et l'italie, il recevra de meilleures leçons que celles que pourroient lui donner Barthole et Cujas en personne ; les voyages si pernicieux aux étourdis, sont un complément nécessaire aux jeunes gens sages et posés. Ciceron et Quintilien recommandent également à l'orateur de voyager pour se perfectionner dans l'éloquence. Recommandez donc à votre gendre de ne perdre jamais de vue, ni la crainte de Dieu, ni l'amour de l'étude, et si le Ciel vous le rend, comme je l'espère, dans quelques années, vous n'aurez rien perdu, et vos projets de mariage pourront s'exécuter.

Au reste, Mon ami, il est d'autres motifs qui doivent adoucir vos chagrins. Songez qu'il est une providence qui veille sur les moindres actions des hommes ; qu'une morale sublime nous enseigne qu'un dieu a toujours les yeux ouverts sur nous, et qu'un seul cheveu de notre tête ne peut nous être ôté sans sa permission. Songez que l'or pur veut être éprouvé au creuset et que souvent des tribulations apparentes nous cachent des avantages réels. Vous avez fait tout ce que vous avez dû faire pour prévenir votre malheur ; abandonnez le soin du reste à la Providence. ...

Moi je vous dirai avec un poëte chrétien : "vouloir ce que dieu veut est la seule science qui nous mette en repos."
Plus heureux que vous, du moins pour l'instant, j'ai conservé mon fils, il n'a que 16 ans, mais il a 5 pieds 6 pouces ; j'en ai été quitte pour la peur. Au 3ème tirage, il va être conscrit ; je n'attendrai pas le moment, j'ai une espèce d'idée de le mettre élève gendarme, vous en devinerez aisément les motifs. Si j'ai besoin, dans le temps, d'une de vos lettres, pour notre ami Sirurgues que vous m'avez dit être colonel à Troyes, j'espère que vous me la ferez passer. Ce jeune homme sait (en écolier) trois langues, il a fait un cours de sept ans de mathématiques, et peut au besoin les enseigner, il connaît assés bien l'histoire, un peu de géographie ... ; avec de l'application il ferait son chemin.

Quant à ma fille aînée, je la marie le 17 de ce mois, avec un Prosper du Temple de Loudun, fils d'un du Temple ancien conseiller du roi en l'élection de Loudun, et de dame Harriette Lenée, fille du ci-devant lieutenant criminel du siège royal de Chinon. Je vous fais part officiellement de ce mariage.

Le futur est un jeune homme bien né, de bonnes moeurs, d'un heureux caractère, plein de raison et de piété. Il me falloit un gendre comme celui-là. Sa fortune n'est pas très brillante, mais elle peut s'améliorer, en un mot je suis content de ce mariage qui fera, j'aime à le croire, le bonheur de ma fille, autant qu'il est possible d'en trouver sur la terre ; car comme le dit si éloquemment le célèbre Young, "le bonheur ici bas est un fruit que ne peut savourer la bouche d'un mortel".

Je suis charmé de l'indulgence de votre académie ; je ne lui enverrai point du réchauffé. Quand on m'aura imprimé un ouvrage neuf, je vous en ferai passer deux exemplaires, l'un pour vous et l'autre pour vos académiciens. Le titre de votre confrère me flattera infiniment, mais ne faites point pour cela de démarches trop suivies, je suis revenu de toutes les glorioles. 44 ans sur ma tête à demi blanchie m'avertissent que le monde n'est réellement qu'une hôtellerie, et qu'il n'y a qu'une seule gloire désirable. ...

Toute ma famille, ainsi que l'ami Cordier vous adressent un million de compliments.

Adieu, Mon ami, je vous embrasse de coeur.
de Bourniseaux.

Tant que nous aurons la guerre je ne ferai rien imprimer.

 

7 - Thouars, le 30 avril 1814

Mon bon ami,

J'ai reçu votre lettre du 25 Xbre, et je n'y réponds qu'en tremblant. Il est donc vrai, Mon ami, que vous avez essuyé un siège et toutes les horreurs qu'il entraîne. A combien de vexations, de réquisitions, et de dangers personnels vous avez dû être en proie ! Donnez-moi des détails, je les attends avec impatience. Votre neveu Vejux est-il rendu sain et sauf, comment se porte votre famille, conserverez-vous votre place ...

Notre Vendée est dans l'ivresse ; le drapeau blanc flotte sur tous les clochers. Nous avons su l'heureuse nouvelle le jour de Pâques ; nous étions à la messe ; on a aussitôt chanté le domine salvem fac regem ! Quelle heureuse révolution, Mon ami, à quels maux inouïs elle nous dérobe ! Le bonheur est sorti du sein de l'abyme, et nous nous sommes trouvés sauvés à l'instant même que nous n'espérions plus de salut. C'est à la Providence que nous devons cet heureux changements, et des insensés osent méconnoître et nier ses effets et jusqu'à son existence ...
Que vont dire les philosophes de ce coup imprévu qui rétablit les ruines du sanctuaire. Si tout est dirigé par le hasard, ils ont bien à s'en plaindre.

Toute ma famille et nos amis communs jouissent d'une bonne santé et se rappellent à votre souvenir. Nous n'avons eu d'autre mal à essuyer que des réquisitions sans nombre, des fournitures et des impôts ... Le gouvernement n'a cependant volé, ou requis sans payement, un cheval de vingt louis ; enfin Dieu soit loué ... Puissiez-vous n'avoir pas eu plus de mal !

Qui jamais a ouï parler d'une semblable coalition ? L'europe entière s'est rassemblée pour éteindre l'incendie qui depuis vingt cinq ans la dévoroit ! Un élan sublime a étouffé l'intérêt particulier et l'ambition, les sources inépuisables des plus longues calamités ; on ne veut rien, on ne demande rien que notre bonheur auquel tient celui de l'europe entière. Nous sommes des fous auxquels on rend la raison, des malades en délire dont on dissipe les accès ; l'europe entière semble nous dire, "Français, que l'anarchie a si longtemps travaillés, et qui dans votre fièvre chaude, nous avez fait tant de mal, vivez heureux et surtout paisibles ; abandonnez vos abstractions philosophiques, et tous les plans de réformation, dont le fatal essai vous a régénérés dans votre sang ; devenez des hommes, des sujets, des chrétiens, quittez votre orgueil furieux, et perdez la manie de vous croire plus sages que vingt siècles qui vous ont devancés. Regardez-nous comme des médecins bienfaisants, qui après vous avoir rendu la santé, ne veulent pas même exiger le prix de leurs honoraires. Nous ne pouvons être heureux sans vous et que par vous, votre félicité fers la nôtre."

Mes travaux littéraires n'ont pas été entièrement suspendus. Pendant l'orage, retiré dans mon cabinet, j'ai imité en vers françois les meilleures épigrammes de Martial auxquelles j'ai joint un livre entier d'épigrammes de ma composition et peut-être un jour cela sera imprimé, vous en recevrez un exemplaire.

A présent que la tranquillité va se rétablir sur des fondements inaltérables, vous allez, je l'espère, reprendre votre traduction de Ciceron. Vous finirez aussi le mariage ébauché de votre demoiselle, et vous vous reposerez dans votre vieillesse à l'ombre de vos lauriers de toute espèce. ...

Adieu, Mon bon ami, vivez heureux et paisible ; le bonheur est un fruit que vous êtes digne de savourer.
de Bourniseaux

Dites-moi ce que sont devenus mrs Blandin, Thévenin, Chavassieux ...

 

8 - Thouars, le 12 mai 1814

Je n'ai reçu que très tard, Mon cher ami, votre lettre du 29 avril. Je vous avois répondu précédemment ; ainsi nos lettres se sont croisées.

Je vois avec peine que votre ville a beaucoup souffert ; vous vous êtes fait autant de mal, que vous en avez souffert de l'ennemi. Mais il n'est point de malheurs que le cri de Vive le Roi ne puisse guérir. Nos Vendéens sont ici dans l'ivresse ; mais ce sont des amis un peu incommodes et même un peu fâcheux. Ils disent hautement qu'il faut réformer tout impôt extraordinaire et en particulier celui du sel. Ils auroient voulu en outre que l'on eut rendu les biens des émigrés et celui des prêtres. Leur zèle intempestif est tout-à-fait hors des gonds ; il faut espérer que cette fougue se calmera, et qu'ils rendront justice à la prudence de notre bon roi.

Vous me parlez de mr l'abbé Millot (?). Serait-il parent du célèbre auteur de l'Histoire de France ? On m'a dit que votre académie avait proposé un prix pour le meilleur éloge de cet auteur. Si j'avais eu les conditions du programme, il eut été possible que j'eusse été du nombre des concurrents, mais je ne l'ai su que par ouï dire.

Vous me parlez de l'opinion que vous aviez en 1794 ; je puis ici hautement vous rendre justice, ainsi qu'à Mrs thévenin, Blandin, Chavassieux ... Nous formions un cercle de royalistes purs et désintéressés ; nous pleurions sur la ruine de Sion, et nous appellions à basse voix l'heureux changement que la Providence vient enfin d'opérer. Je me rappelle que nous dansâmes en rond à la mort de Robespierre,

et qu'unanimement
nous promîmes de rire à son enterrement. (La Fontaine)

Je vois avec plaisir que la liberté de la presse va renaître, et que nous pourrons nous livrer à nos spéculations littéraires. Mais la mer a été trop longtemps agitée, pour que ses flots puissent se calmer si promptement. Il faut encore attendre les grands changements politiques qui viennent d'arriver absorbant toute l'attention. Laissons l'édifice social sortir de ses ruines, avant que d'espérer pouvoir captiver l'attention pour des ouvrages littéraires.
L'espion ne pourra paroître tout à l'heure, il y faut faire des corrections, des changements, auxquels je n'ai guère le temps de me livrer. Lorsque le moment sera venu, je recevrai avec bien de la reconnoissance les anecdotes que vous me promettez, et que je vous sommerai de me faire passer sous bande par la poste.

Je suis dans ce moment à corriger ma tragédie de valentinière. Je crois bien que jamais elle ne sera jouée, car il faut avoir plus d'amis et de protection pour faire jouer une pièce, qu'il ne faut de talent et de mérite pour la composer.

L'ouvrage sur les philosophes est depuis longtemps prêt à paroître, mais il s'y rencontre deux difficultés. Mon intention n'était que d'attaquer l'impiété des morts ; deux auteurs que je ne ménage guère, Mrs de Lisle et Robinet, sont encore au nombre des vivants. L'un est à Paris, l'autre à Rennes. Que de criailleries à essuyer !

Pendant le mois de mars dernier, dans le temps ou la france retentissoit des hurlements des Cosaques, je me suis mis en tête de composer un martial français. Cet ouvrage est composé d'une notice de Martial, de 80 épigrammes, imitées en vers, et de quelques poësies fugitives. Je vous en transcrirai une comme un échantillon de l'ouvrage.

Soyez assuré qu'aussitôt que mes ouvrages paroîtront, vous en recevrez un exemplaire.

Toute ma famille se porte bien et présente à la vôtre un million de compliments. Nous sommes ici tous bien fâchés de vous voir perdre votre place. Cordier se porte bien et vous salüe,

Adieu, Mon ami, je vous embrasse de coeur
de Bourniseaux.

 

9 - Bourniseaux, le 9 décembre 1814

Je reçois, Mon bon ami, avec beaucoup de reconnoissance le joli cadeau que vous m'envoyez. J'ai lu la notice avec tout l'intérêt que m'inspire et l'auteur et l'ouvrage.

Vous justifiez parfaitement ce que je vous avois déjà dit, que votre prose est pure, coulante, correcte, souvent même élégante. Je ne puis que vous exhorter à embrasser un plan plus étendu et je vous donne pour tâche de traduire en françois quelque bon ouvrage italien, tel que le florisantes de Bernardo Tasso. Je l'ai lu autrefois, et cet ouvrage paroîtroit sous des auspices d'autant plus favorables, qu'il n'a jamais été traduit en français ; il y auroit beaucoup de traits à corriger et d'autres à supprimer, mais avec du goût et du travail, on pourroît en faire un ouvrage fort agréable. L'original est rare, mais vous pourrez vous le procurer.

En revenant sur votre notice, je vous dirai que le ton et la couleur m'ont paru très convenables ; votre style est pur et tel qu'il doit être. Il n'y a aucune observation à faire sur l'ensemble. Il s'est glissé dans votre ouvrage quelques fautes d'impression que vous reconnoîtrez aisément ; du reste le caractère est très beau et fait honneur à vos presses. Je n'ai trouvé que très peu de passages ou la critique put mordre, mais c'eszt si peu de chose qu'il est inutile d'en parler.

La sortie de votre censeur (?) vous donne la solution des obstacles qui retardent l'impression de mes ouvrages. Croyez-moi le moment n'est pas encore venu.

J'apprends avec plaisir que votre demoiselle se porte bien, et que vous espérez que vous pourrez dans trois ans devenir par elle un grand papa. En attendant présentez-lui mes compliments ainsi qu'à sa maman.

Quant à moi je suis grand-père, notre petit Victor a six mois et il se porte bien.

Mon fils est garde du Corps dans la compagnie de Luxembourg. Il monte dans le moment la garde aux Tuileries, j'espère que dans 2 mois il va nous revenir en congé. C'est un garçon de 17 ans qui a 5 pieds neuf pouces, et d'une taille bien proportionnée.

La plus âgée de mes filles a pour mari un du Temple, neveu de l'ancien colonel du régiment du roi. Elle demeure avec nous et nous vivons tous en famille. Ma plus jeune fille a 15 ans, et elle est bien gentille.

Vous ne me parlez point de Mr Vejux, je m'intéresse à son sort. Qu'est-il devenu ? Avez-vous repris vos fonctions d'avocat ? Avez-vous au moins ce qu'il faut pour conserver auream mediocritatem ? Que sont devenus Mrs Blandin, Thévenin, Chavassieux, Sirurgue, et le fameux Teinturier qui jouait si bien aux dames polonaises ? Dites-moi des nouvelles de ces messieurs là ; je ne les ai point oubliés.

Cordier est toujours avocat au tribunal ; il s'est ramassé une assez jolie fortune ; il vous fait bien des compliments.

Toute ma famille se rappelle à votre bon souvenir.

Adieu, Mon ami, comptez sur mon éternel attachement.

Votre ami,
de Bourniseaux.

Mr du Temple, mon gendre, qui vous salue, vous prie de vous informer au conseil d'administration et aux chefs du 64ème régiment, dont le dépôt est à Besançon, ce qu'est devenu le sr Louis Thonnard du Temple, sous lieutenant dans la 3ème ou la 5ème compagnie, 3ème bataillon (on n'est pas sûr du bataillon), qui étoit de la 3ème division du corps d'armée d'observation de Bavière. On croit qu'il a été tué sous les murs de Dresde.

Si cela est vrai, il faut prier le conseil d'administration d'envoyer l'extrait de mort à Mr du Temple, propriétaire aux trois moutiers près et par Loudun, département de la Vienne.

 

10 - Bourniseaux, le 27 janvier 1815

Je reçois, Mon digne ami, avec un plaisir toujours nouveau l'assurance de votre amitié, et l'expression de vos sentiments. Croyez que mes voeux pour votre bonheur sont aussi étendus que les vôtres, et que rien n'égale ma solide amitié et mon inaltérable attachement.

Vous avez parfaitement rempli votre commission à l'égard de un du Temple, il vient de m'écrire, et m'a témoigné sa surprise de ce qu'on lui demandait de l'argent. Il m'assure que son fils avant sa mort avait très certainement sur lui une somme de 40 napoléons et que ses effets valoient au moins 340 #. Il lui est du en outre 18 mois de solde, sur lesquels on peut se payer, s'il est réellement du. Si cette réponse ne satisfait pas le créancier, il peut s'adresser directement à Mr du Temple. Cette affaire m'est entièrement étrangère. Mr du Temple m'a chargé de vous faire cette réponse. J'ai en ce moment à Bourniseaux mon fils qui est garde du corps, dans la compagnie de Luxembourg ; il a un congé de 3 mois ; c'est un jeune homme de 17 ans, qui a 5 pieds 9 pouces, il pourra aller jusqu'à 6 pieds.

Je recevrai avec plaisir votre traduction du 1er chant du florisantes, et je promets de vous en dire avec sincérité mon avis, mais attachez vous moins à rendre votre auteur qu'à le rendre agréable ; ajoutez, coupez, tranchez ; ne faites aucune grâce aux longueurs, aux concettis, aux métaphores outrées, au merveilleux ridicule. Songez que le célèbre Le Brun n'est parvenu à faire de la Jérusalem un poëme charmant, qu'en retranchant des strophes entières de l'original, imitez aussi florian dans sa galatée et le sage dans sa traduction del diavolo cornello de l'espagnol. Votre ouvrage sera plus intéressant si vous mettez le texte italien en regard de la traduction française.

Je ne doute pas d'avance que vous ne réussissiez. L'ouvrage est peu connu, et la lecture en sera très intéressante, au milieu de tout ce fatras de romans anglois, dont nous sommes inondés. Votre style est coulant, facile, pur, voilà d'excellentes qualités ; tachez de vous rappeler qu'il faut quelque fois plaisanter avec le sujet ; évitez le défaut du comte de Tressau, qui, dans sa traduction de l'arioste, s'est souvent mépris, et a cru que son auteur visoit au sublime, lorsqu'il ne cherchoit qu'à plaisanter. Cela lui a donné un air lourd et empesé, qui rend la lecture de ce poëme souvent très fatigante.

Je conviens avec vous que les codes sont l'éteignoir du bon sens ; mais item il faut vivre ; avocassez donc, puisque votre mauvaise étoile l'ordonne ainsi, mais quand vous aurez dépouillé la toge, retirez-vous dans le mystérieux cabinet, et demandez pardon aux muses du temps que vous perdez loin d'elles. ...

J'apprends avec plaisir des nouvelles de mes anciennes connoissances de la Côte-d'Or. Je vois cependant avec peine la folie de Mr Teinturier. Voilà une bien truste chute. C'était un homme d'esprit et de mérite ; il étoit digne d'un meilleur sort.

Cordier se porte toujours très bien. On vient de me dire qu'il alloit reprendre son état de prêtre ; cela me feroit grand plaisir. Il est dans le moment avoué auprès du tribunal, et il a amassé dans cette place une assez jolie fortune ; il a plus que l'auream mediocritatem, mais il n'est pas encore content. Il entend toutes les nuits à son oreille ce vers de perse qui le poursuit et l'agite "eia eia inquit avaritia, surge ..."

Il vous fait bien des compliments.

Toute ma famille qui se porte bien vous adresse un million de compliments. Nous désirons tous un bon mari à votre demoiselle, afin qu'elle puisse vous assimiler au dieu éole ...

J'avoue que le ... (illisible), qui termine votre lettre est une locution comtoise ; mais j'aime beaucoup cet abandon, écrivez-moi toujours currente calamo, comme je le fais moi-même, et comptez autant sur une indulgence dont vous avez rarement besoin, que sur l'inviolable amitié avec laquelle je suis pour la vie.

Votre ami de coeur,
de Bourniseaux.

 

11 - Thouars, le 27 juillet 1815

J'apprends avec bien du plaisir, que vous êtes sorti sain et sauf de l'horrible caho où nous avons été si longtemps plongés. Honneur aux braves habitans de Besançon qui ont su conserver la fidélité qu'ils devoient au bon roi ! Je n'en dirai pas autant de ceux de Thouars qui sont si indignes de vos éloges. Ils étoient à 40 près, tous napoléonistes ; à leur tête étoit notre ami Cordier dont la mauvaise tête finira par me faire oublier le bon coeur. Les campagnes autour de Thouars avaient été moralement soulevées par le tyran a une grande profondeur. Jamais paysan n'a porté l'esprit de parti plus loin et ne s'est montré plus cannibale. D'honnêtes citoyens ont été égorgés chez eux avec toutes les horreurs qui accompagnent ces sortes de scènes. Le contrat social étoit dissous, et nous étions sur le point de devenir de véritables sauvages.

A 3 lieues de Thouars, le paysan offroit un tout autre spectacle, 520 (?) communes étoient soulevées en masse au nom de la religion du roi, et de l'honneur français. Jamais dévouement ne m'a paru plus sublime que celui de ces pauvres gens qui disoient eux-mêmes qu'ils ne pouvoient rien gagner personnellement à leur révolte contre les bleus ; mais que le moment étoit venu de s'ensevelir sous les débris des autels et de la monarchie, et qu'ils n'avoient plus qu'à périr généreusement. Pas un seul traître, un seul espion, dans une population de 200.000 âmes ; une même âme, un concert parfait, si ce n'est entre les chefs que la jalousie n'a que trop divisés. C'est à ces funestes dissidences causées par l'envie, qu'est due la mort du héros de la Vendée, du marquis de La Rochejaquelein, mon ami, le généralissime des 4 armées. Il est mort comme son frère Henri périt en 1793, c'est-à-dire au sein de la victoire, à la journée du marais, où avec 1.000 paysans, il soutint pendant un jour l'effort de 1600 bleus de troupes de lignes.

Vous verrez quelque jour les détails de cette affaire, ainsi que de celles de Maulévrier, et de Thouars, toutes glorieuses à la Vendée. Toutes les victoires remportées par les Vendéens étoient cachées soigneusement. Les gazettes gardoient la dessus un profond silence ; elles amplifioient les défaites. "C'est par de tels moyens qu'on abuse les sots".

La Vendée pleurera longtemps la mort de son général. L'armée a porté l'indignation plus loin. Un des officiers généraux qu'elle soupçonnoit de trahison, a reçu une balle à travers le corps, et est resté sur le champ de bataille, il n'avoit point trahi, mais sa jalousie avoit causé la mort de La Rochejaquelein, ce qui revient au même.

Vous devez croire que je n'ai pas hésité un seul instant entre les deux partis ; mon fils, le garde du corps et mon gendre, ont toujours combattu à côté de Mr de La Rochejaquelein. Réduit par une corpulence excessive à ne pouvoir monter à cheval, j'ai du moins animé les combattants du geste et de la voix, et servi le parti de mon influence et de mes conseils.

La prétendue pacification de la Vendée n'a été dans le fait qu'une suspension d'armes. Les Vendéens sont restés constamment armés et maîtres de leur pays. chasseurs royaux sont organisés en régiments ; on va en organiser d'autres. On est bien sûr que ceux-là ne trahiront pas. Nous ne craignons ici que l'extrême bonté du roi qui en pardonnant à tous les traîtres, leur donnera les moyens de méditer de nouvelles trahisons.

Toute ma famille se porte bien ; nous n'avons éprouvé que de légers froissements. Mde demège se rappelle à votre souvenir ; c'est ma belle-mère qui fut mise en prison lorsque vous étiez à Thouars.

Le moment de faire imprimer n'est pas encore venu, quoique vous puissiez dire. Les vautours affamés ne font guère de cas des chants de Philomèle ; laissons les esprits se calmer, les étrangers rentrer dans leurs foyers, notre bon roi se rasseoir paisiblement sur son trône, le commerce renaître, les passions s'asswoupir, et alors nous imprimerons.

Ne doutez pas que vous ne voyez une ème édition de l'ouvrage sur la Vendée, considérablement augmentée. Elle est prête à publier, mais il faut attendre le moment.

La Vendée compte demander au roi la permission de porter un V brodé en or et en argent sur les habits des officiers et soldats, avec le droit de prendre le titre, dans les actes, de deffenseurs du roi. C'est bien le moins que l'on puisse faire pour ces braves gens.

On nous annonce qu'il faudra payer une contribution militaire aux alliés, pendant ans. La justice demande que cette taxe soit exclusivement acquittée par les bonapartistes ; la Vendée jouira surement d'une honorable exception.

Tachez de vous procurer le Bernardo Tasso, et de traduire ainsi que je vous ai indiqué. Je vous assure que vous réussirez, votre style est bon, et vous ne manquez ni de goût ni de délicatesse. Ce poëme n'étant pas connu en france, ne peut manquer d'avoir du succès. Gardez-vous bien d'imiter Mr de Tressau dans sa traduction de l'ariote. Les italiens plaisantent très souvent quand on croit qu'ils visent au sublime ; il faut un tact sur pour discerner ces nuances, et je vous recommande d'y veiller avec attention.

Si vous voyez nos anciens amis, Mrs Blandin, Chavassieux, Thévenin et Sirurgue, rappelez-moi à leur souvenir.

J'ose croire qu'aucun d'eux n'a été pataud, c'est le terme dont les Vendéens se servent pour exprimer un napoléoniste.

Adieu, Mon ami, comptez toujours sur mon inaltérable amitié. Si vous ne demeuriez qu'à vingt lieues de Thouars, que nous nous verrions souvent !

Votre ami de coeur,
de Bourniseaux.

 

12 - Thouars, le 24 aout 1816

J'ai reçu, Mon cher Guillaume, votre lettre du 2 de ce mois, vous avez perdu des personnes qui vous étoient bien chères ; vous avez pleuré, crié, boudé ; tout cela, poussé à l'excès, n'étoit guère raisonnable. Ils auroient pu vous dire, sur leur lit de mort, ce que dit autrefois Louis XIV à ses domestiques : "M'avez-vous cru immortel ..."

Votre joie me paroît plus raisonnable que votre douleur. Vous m'aviez [dit que] votre fille unique a un parti qui sous tous les rapports est très avantageux, je vous en fais mon sincère compliment, ainsi qu'à la futur que j'embrasserois de bon coeur, suivant notre usage poitevin, si toutefois elle vouloit me le permettre. Au reste, je suis trop loin pour une pareille tentative, et vous n'auriez pu sans faire une gasconnade m'inviter aux noces. Le futur vous a promis de vous laisser votre fille ; je veux croire qu'il tiendra sa parole, mais ces sortes de promesses ne sont autre chose pour l'ordinaire que du pain et du beurre que l'on promet aux petits enfans. Un époux bien enflâmé quitter une jeune femme ; je dirai avec le bon homme "Je ne m'y fierois moi que sur un bon garant".

Les souvenirs que vous me rappelez me seront toujours chers ; l'étrille à la main vous étiez encore un aimable homme ; avec votre pantalon de toile, vous me paroissiez supérieur à tous nos habits dorés, et je puis vous dire que vous êtes de tous les bleus le seul qui m'ayez à la fois inspiré de la confiance, de l'estime, et de l'amitié. Les vers que vous avez gravés dans ma basse cuisine y sont encore restés. J'ai écrit au dessous de ces mêmes vers, cette sentence du même auteur :

capture numéro 3

 

Vos plaintes sur vos cheveux grisonnants et sur la brièveté de la vie ne sont point d'une âme stoïque et chrétienne. Vous ressemblez à ces voyageurs qui frémissent à la vue du terme de leur voyage, et qui s'éterniseroient volontiers dans la chétive hôtellerie qu'ils occupent, au lieu de vous laisser doucement entraîner au courant du fleuve de la vie, et de ne songer qu'à ramasser des provisions pour l'océan de l'éternité, vous vous désolez d'aller trop vite, vous forcez de rames pour remonter le courant, et vous vous équipez en vains regrets et en efforts impuissants ; tout cela n'est rien moins que raisonnable.

Vous demandez quinze ans, et si la mort vient au bout de ce temps vous présenter sa hideuse figure, vous lui direz avec le favori d'auguste "n'approche pas ô mort ! ô mort retire-toi." ...

Il faut que je vous gronde encore de votre paresse. Je vous avois indiqué un poëme à traduire, et je suis sur que vous l'eussiez fait avec succès. Vous cherchez à présent de vaines excuses et vous venez me dire qu'à 50 ans on n'a plus d'imagination, sans songer que c'est à 80 ans que les Sophocle, les Voltaire, les Crébillon, ont enfanté tant de chef-d'oeuvres. Travaillez et vous serez content de votre ouvrage. Vous n'aurez pas même besoin du labor improbus, je connois votre style et votre facilité. Gardez-vous de vous jetter dans l'érudition, c'est un pays trop montueux pour un auteur à cheveux gris, tenez-vous en à votre genre et vous réussirez.

Ma collection de manuscrits est augmentée d'une histoire de Thouars. Je vous en promets un exemplaire quand elle sera imprimée. Le moment n'est pas encore venu d'imprimer, votre patience m'amuse ; vous avez à 50 ans tout le feu d'un jeune homme. Je ne reconnois plus en vous le Guillaume qui fuyoit devant nos Vendéens. ...

Nous sommes ici désolés par la petite église. Les prêtres ne reconnoissent ni pape ni évêque ; ce sont de vrais presbytériens qui fanatisent le peuple à un point incroyable et qui font chaque jour des progrès étonnants. Je crains qu'ils n'excitent bientôt de grands troubles dans la Vendée ...

Les pluies n'ont pas été ici continuelles, mais nous avons perdu la moitié de nos foins. Notre récolte de bled est assez belle, mais nous aurons beaucoup de peine à la battre dans l'aire. Le froment vaut ici 2 sous 3 deniers la livre, poids de marc. Le prix s'en est élevé il y a quatre mois jusqu'à 3 sous. Depuis 11 jours le baromètre est au beau temps. Nous n'avons point souffert de l'armée de la Loire, et encore moins des alliés. J'ai seulement eu souvent la visite de l'état-major vendéen de la division de Châtillon, dans laquelle servoient mon fils et mon gendre, ce dernier touche la solde de chef de bataillon vendéen.

Je prépare une 2ème édition de mon histoire de la Vendée, considérablement augmentée. Quand l'imprimerai-je ? Je ne sais.

Seul de tous les juges de mon département, j'ai refusé le serment à l'usurpateur, ce qui m'a mis à dos tout mes confrères. Je ne sais si je conserverai ma place de juge de paix. Il seroit assez plaisant que mon refus de serment fut un motif d'exclusion.

Ma femme me charge de complimenter Mselle Aimée, et mes filles regrettent d'être trop loin pour attacher une épingle à la coiffure de la mariée.

Adieu, Mon bon ami, vale et me ama.
de Bourniseaux

 

13 - Bourniseaux, le 26 septembre 1817

Mon cher Guillaume,

Je reçois toujours vos lettres avec un nouveau plaisir, le seul regret que j'éprouve est d'être aussi éloigné de vous ; qu'un ami tel que vous me seroit agréable, s'il étoit près de moi ! Sed fata obstant.

Il sera très possible que je me trouve à Paris avec vous, et je ferai tout pour cela. Ne pressez pas votre voyage ; quand je serai décidé je vous avertirai quatre mois d'avance, et vous donnerez l'adresse où vous me trouverez, qui sera je pense celle-ci : rue du Four - St-Honoré - n° 12, chez Mr de Vielbanc. Ce sera pour tous deux une grande joie de nous revoir, que nous aurons de choses à nous dire !

Notre pauvre Vendée a fait la plus triste récolte ; la gelée du printemps a tué ses seigles et elle n'a pas d'autres ressources. Une certaine fermentation sourde y règne, mais il faut espérer que tout ira bien. Le seigle y vaut 3 sols la livres, poids de marc ; notre récolte en vigne et en fruits est nulle ; le peu qu'il y aura cependant sera meilleur que le vin de l'an passé, qui étoit détestable au dernier degré.

Recevez mon compliment sur votre titre de grand-père ; il est en quelque manière plus doux que celui de père. On n'a point à gronder, point à surveiller ; on en est quitte pour caresser, pour gâter, et pour être soi-même un peu grondé.

La littérature est pour moi un tel besoin que ni la guerre, ni la peste, ni la famine, ne peuvent m'arracher de mon cabinet. Vous vous excusez en paresseux, et je vous connois bien là. Puisque vous ne voulez pas traduire Le florisantes de Bernardo Tasso, je le chercherai à Paris, et si je le trouve, je ferai votre ouvrage.

Je pourrois céder à votre invitation, et faire l'éloge de la harpe qui n'est guère louable que dans l'extrémité de sa carrière, si j'étois sur que vos académiciens crussent en dieu ; mais loin d'être chrétiens, la plupart de ces messieurs détestent toute espèce de religion, et justifient cette maxime de St Paul : "dicentes enim se esse sapicates stuffi facti sunt".

Que voulez-vous dire à de pareils hommes ? Leur vanterez-vous une religion qu'ils méprisent ? Il vaut mieux se taire.

J'ai plusieurs manuscrits que je porterai à Paris, vous en connoissez le plus grand nombre, mais il y en a deux que vous ignorez.

L'un est une histoire politique, militaire, statistique et morale de la Vendée, avec un recueil d'anecdotes vendéennes ; elle comprend l'histoire de ce pays depuis 1793, jusqu'à la pacification de 1815. Elle comprend la guerre des chouans ; on y trouve la nomenclature des officiers vendéens, chouans, des représentants, des généraux bleus et de leurs officiers, ..., Mr Guillaume de Besançon, qui a une note toute entière consacrée à son article. On y parle aussi de Mrs Sirurgue, Teinturier, Thévenin, Blandin ... Cet ouvrage est le fruit de dix ans de recherches et de réflexions, on peut dire qu'il est complet, et qu'il fait à la fois connoître les Vendéens, la Vendée, la république et les républicains. Comme je suis entré le premier dans la carrière, je crois avoir le droit d'y rentrer. Je ne sais si cet ouvrage se vendra.

L'autre est une histoire de la ville de Thouars dont les ducs descendent de la maison d'aquitaine. Cet ouvrage ne peut guère intéresser que des Poitevins ; cependant il tient à l'histoire générale de France.

J'ai aussi une traduction en vers français des épigrammes de Martial, de celles toutefois que l'on peut lire sans rougir. A cette traduction sont jointes 4 cents épigrammes de ma façon, le tout a pour titre, le Martial français.

J'ai aussi ma tragédie de Valentinière que je ne crois pas mauvaise, mais qui ne sera jamais représentée, attendu qu'il faut prendre pour cela des soins, et essuyer auprès de nos seigneurs les comédiens, des humiliations que je ne me sens pas la force de supporter ; mais je pourrai la faire imprimer.

Toute ma famille est en bonne santé. Mon fils est toujours à Paris, garde du corps de S.M., compagnie de Luxembourg, 4ème brigade. C'est un petit homme qui a deux pouces plus que moi. Il me donne beaucoup de contentement ; il est sage, posé et estimé dans son corps. Tout le reste de ma famille habite avec moi.

Ma soeur est toujours à Thouars ; elle vous fait bien des compliments, ainsi que ma femme. Je désirerois bien connoître votre aimable famille, et votre petite fille. Permettez-moi en attendant de présenter mes respects à vos dames, de saluer mr votre gendre, et d'embrasser la petite que je trouve d'avance très gentille.

Nos électeurs arrivent de Niort, et vont vous envoyez à Paris deux députés ; Dieu veuille que le nombre des patauds, ne l'emporte pas sur les royalistes !

Cordier est toujours à Thouars, il vous fait mille compliments.

Adieu, Mon ami, croyez que je vous oublierai jamais, et que c'est entre nous à la vie et à la mort.

Votre ami de coeur
de Bourniseaux.

 

Canton de St-Varent
Département des 2 Sèvres
par Thouars
14 - Bourniseaux, le 22 janvier 1819

Mon cher Guillaume,

Il y a bien longtemps que vous gardez le silence. Qu'êtes-vous devenu ? Pourquoi ne m'écrivez vous plus ? Est-ce maladie, paresse ou tout autre motif ?

Je vous apprendrai que l'on imprime actuellement à Paris un de mes ouvrages, qui a pour titre : Histoire politique, militaire, statistique et morale de la Vendée, avec la guerre des chouans, un recueil d'anecdotes vendéennes, et la nomenclature de tous les officiers vendéens et chouans, de tous les généraux républicains et représentants du peuple, qui ont paru dans la Vendée depuis 1792 jusqu'à la pacification de 1815. Cet ouvrage qui comprendra du moins 4 volumes, paroîtra dans le courant de mars ou d'avril. Mon intention est de vous en offrir un exemplaire. Voulez-vous que je vous l'envoye de Thouars ou de Paris ? J'aime à croire que vous ne baillerez pas en la lisant.

Vous verrez dans cet ouvrage votre nom inscrit en termes honorables, ainsi que ceux de Mrs Thévenin, Blandin, Sirurgue, Chavassieux et autres. Je fais l'éloge des chasseurs de la Côte d'Or, et j'aime à croire que ceux qui faisoient partie de ce corps, seront contents de moi.

J'y parle des combats, des moeurs, du territoire, du marais, des alluvions, du commerce, des mines, des eaux minérales, des landes, des montagnes, des rivières, des forêts, des manufactures de toute espèce, des phénomènes observés depuis 40 ans dans la Vendée ... ; en un mot aucun ouvrage n'est plus propre à faire mieux connoître la Vendée et les Vendéens. Vous me ferez passer vos observations et vos critiques quand vous l'aurez lu.

Quelles sont actuellement vos occupations littéraires ? êtes-vous absorbé dans la poussière du Barreau ? êtes-vous heureux ? Comment se portent mdes votre épouse, votre fille, mr votre gendre ? J'ai besoin de savoir de leurs nouvelles. Tout ce qui vous intéresse ne peut m'être étranger. ...

Quant à moi, j'habite toujours mon castel, entouré de mes enfans et petits enfans. Je vieillis sans y prendre garde, et je passe les trois quarts de ma vie dans ma bibliothèque. J'ai un bon nombre de manuscrits qui seroient déjà livrés à l'impression, sans la terrible loi sur la calomnie. On ne sait où s'arrêter, et s'il est permis de mal parler de Pithagore et de Marat. "Le monde, cher Guillaume, est une étrange chose".

Vos amis de Thouars se portent tous très bien. Mr Cordier m'a chargé de vous faire ses compliments. Nous avons ici un lieutenant de gendarmerie, nommé Mr Bizot de la Loge, qui est de votre pays. Il est natif de Gray, et a été élevé dans le collège de cette même ville. Il fait la cour à une demoiselle qui est ma proche parente. Il dit être né à Gray, d'une famille bourgeoise honorable, qu'il possède un patrimoine de 1200 livres de rente, qu'il a un frère aîné qui a été secrétaire de Bernadotte, aujourd'hui roi de Suède, qui actuellement demeure à Paris. Je vous serai obligé, Mon cher Guillaume, de vouloir bien prendre, avec toute la discrétion que je vous connois, des renseignements sur le lieutenant. Gray est peu éloigné de Besançon, et il ne vous sera pas difficile de vous les procurer. Attachez-vous donc à connoître sa naissance et sa fortune, et dès que les renseignements vous seront parvenus, faites-les moi parvenir. Ce lieutenant a 30 ans, il a servi avec mon fils dans la compagnie des gardes du corps de Luxembourg.

Notre Vendée est tranquille ; il n'y a que la petite église qui nous désole. Il paroît que le Concordat même mis à exécution, ne pourra nous délivrer de ce fléau.

Toute ma famille se rappelle à votre souvenir et vous fait mille compliments.

Adieu, Mon ami très cher,
Comptez toujours sur l'éternel dévouement de votre ami de vingt-huit ans.

de Bournizeaux.

 

Arrondt de Bressuire
Dpt des 2 Sèvres
par Thouars
15 - Bourniseaux, le 2 mars 1819

Mon cher Guillaume,

J'ai reçu vos deux lettres des 8 et 18 février, je vous remercie mille fois de toutes les peines que vous avez prises pour moi.

Le mr Bizot de la Loge en question, a bien été garde du corps en la compagnie de Luxembourg, car mon fils a été son camarade en la même brigade ; il la revu depuis à Bressuire et l'a embrassé en cette qualité. Il est pareillement très vrai qu'il est lieutenant de gendarmerie à Bressuire, c'est un fait notoire.

D'après tout cela, j'aime à croire que les renseignements de mde Garnier, sont plus surs que ceux de mde Clément. Auroit-on reçu un bâtard dans les gardes du corps, où il faut en entrant justifier d'une naissance distinguée."

Le mr m'a toujours dit qu'il étoit d'un père qui avoit mangé sa fortune, et qu'il avoit un frère, qui après avoir occupé de belles places, étoit aujourd'hui receveur de l'enregistrement à Tonneins. Quoiqu'il en soit, croyez que je n'agirai pas inconsidérément, et que je verrai clair avant de finir. J'ai écrit à mr le juge de paix de Grai, et j'attends sa réponse. Ce que je vous demande aujourd'hui, c'est de mettre tous ces renseignements en oubli, de ne plus parler de cette affaire, et de perdre la mémoire de tout ce qu'on vous a dit à ce sujet. Cette affaire pourroit avoir des suites funestes au jeune homme, et je serois au désespoir de l'avenir compromis. Je ne crois point d'ailleurs aux renseignements de mde Clément, et rien ne m'empêche de penser qu'il ne soit bien né, puisque je n'ai plus d'intérêt à croire le contraire. Quant à sa fortune, elle consiste en une somme de 20.000 # placée sur un banquier ; il m'a avoué qu'il n'avoit point d'autre bien. Recommandez le secret à celles qui vous ont donné les renseignements.

Parlons actuellement de nos affaires. Vous avez vu dans les journaux l'annonce de mon ouvrage sur la Vendée, il est sous presse, et ne paroîtra que vers la fin d'avril. D'après mon marché, je ne dois recevoir mes exemplaires que trois mois après la publication. Dès qu'il sera possible de vous envoyer celui qui vous est destiné, croyez que je n'y mettrai aucun retard.

Je vous fais passer ci-inclus quelques observations sur la brochure que vous m'avez envoyée. Je l'abandonne à votre disposition ; faites en l'usage que vous voudrez.

Je n'ai point reçu la lettre que vous aviez remise à votre jeune receveur. Vous aviez choisi là un joli commissionnaire.

Recevez mon compliment sur votre place de juge. C'est aujourd'hui la plus belle que l'on puisse avoir. On n'a de compte à rendre qu'à Dieu, et quand on a comme vous un sens droit et une conscience pure, on n'a rien à redouter.

Je vous félicite aussi sur votre modeste castel ; plus il sera petit mieux il vous conviendra. C'est dans ces sortes de manoirs que les importuns ne peuvent fréquenter, que l'on trouve le bonheur tel qu'il peut se trouver dans ce monde chétif, vous y trouverez l'auream mediocritatem si vantée par Horace, la paix domestique, les occupations de l'innocence ...

Saluez pour moi mde votre épouse, mr votre gendre, et mde votre fille. Dites-leur que je les remercie du bonheur qu'ils vous procurent.

Ne jettez pas au feu, comme vous le faites les fruits de votre loisir. Il vient un temps où l'on revoit ce que l'on a barbouillé ; l'on corrige, et l'on en tire parti. Votre morceau sur la bonhomie fait voir que [vous] savez écrire, et son succès doit vous encourager.

Votre traduction de Lucullus vaut sans doute mieux que vous ne le croyez ; mais, vous le dirai-je, je pense que les traductions sérieuses ne sont point dans votre genre. Il vous faut du gai, du facétieux, et rien de lourd et de pesant. L'audition n'est pas votre fait. Je regrette bien amèrement que vous ne vous soyez pas appliqué à la traduction du florisantes de Bernardo Tasso. Je pense qu'en y faisant des corrections, des retranchements et quelques légères addition vous en auriez fait un ouvrage neuf et piquant. C'étoit là le morceau auquel vous deviez vous attacher.

Je me flatte que vous ne serez pas mécontent de mon ouvrage sur la Vendée. Il renferme à la fois les détails militaires, statistiques, et moraux. On y parle des guerres, du sol, des forêts, des landes, des mines, des phénomènes, des monuments, des antiquités ... Vous m'en donnerez votre avis quand vous l'aurez lu. Je ne suis pas sans inquiétudes sur les suites de sa publication. Les philosophes, les jacobins, les hommes immoraux de toutes les sectes et de toutes les couleurs, vont m'attaquer. L'état actuel des choses n'est pas trop favorable. Gare à la calomnie.

Cordier étoit il y a quelques jours à Bourniseaux ; il m'a chargé de le rappeler à votre souvenir. Nous avons bien parlé de vous et bu à votre santé, que ne puis-je aller boire avec vous une bouteille du vin de notre cru ! ...

Si je vais à Paris, je ne manquerai pas de vous prévenir longtemps d''avance. Ne vous reverrai-je donc jamais ...

Adieu, Mon ami, croyez à mon éternel dévouement.

Ma femme et toute ma famille vous adressent un million de compliments.

Votre vieil ami,
de Bourniseaux.

 

16 - Bourniseaux, le 28 septembre 1819

Mon cher Guillaume,

J'ai reçu votre lettre du 15 septembre.

Je n'ai point oublié que je vous dois un exemplaire, mais je ne dois recevoir les miens qu'à la Toussaint, par une clause du marché avec mon libraire, sitôt que je les aurai reçus, je vous en enverrai un sans aucun retard et sous bande.

Mr Michaud, l'auteur de la quotidienne, m'a fait grand tort. Il est éditeur des ouvrages de Mr de Beauchamp et de Madame de La Rochejaquelein, et comme il a encore un grand nombre d'exemplaires à vendre, il a engagé tous les critiques royalistes de ne point parler de mon ouvrage. C'est un journaliste de ce parti qui l'a dit à mon imprimeur. D'un autre côté les journaux jacobins me déchirent ; vous voyez que je suis dans une position tout à fait fâcheuse. J'espère du moins que l'estime des gens éclairés me vengera de ces coteries obscures, où la justice est comptée pour rien, et où l'esprit de parti fait tout.

Vous ne me parlez point des observations que je vous ai envoyées sur votre séance publique, et surtout sur votre arc triomphal de la porte noire. N'auriez-vous point reçu ma lettre ? Je ne saurois vous trouver dans notre Vendée les pièces originales que vous me demandez ; tout a été ramassé depuis longtemps et s'il en existe encore, elles sont dans l'obscurité. Si je puis en découvrir je vous en enverrai. Vous trouverez tout cela à la direction générale des postes à Paris, à la chambre des comptes, et dans les bureaux des finances. Je suis sur que les signatures originales y existait, parce que lorsqu'en 1793, 94, 99 et 1815, les chefs vendéens ont enlevé les caisses, ils ont donné des quittances que les receveurs ont été obligés d'envoyer en original à leurs supérieurs à Paris. J'y en ai moi même envoyé au ... (reliure) de Mr demège, mon beau-père, qui étoit alors directeur de la poste à Thouars.

Vous avez, dans vos élections, fait mieux que notre Vendée qui l'an passé a envoyé 3 patauds au Corps législatif ; les électeurs étoient presque tous réfugiés ou acquéreurs, les royalistes n'y ont eu que 130 voix contre 450 : voilà le digne fruit de la loi des élections. Où allons nous ?

Le Charlatanisme philosophique est prêt, mais il faut que j'aille à Paris pour le faire imprimer. Mon histoire de Thouars passera avant, elle ne tardera pas à être livrée à l'impression. Vous en aurez un exemplaire.

Je compose dans ce moment l'histoire du règne de Louis XVI depuis 1774 jusqu'au 21 janvier 1793, cet ouvrage occupe 4 vol in-8°. J'en ai un de fait depuis 1774 jusqu'en 1778 inclusivement, mais je me vois arrêté faute de matériaux, il m'en faudroit depuis 1779 jusqu'en 1786, surtout la guerre d'Amérique : ne pourriez-vous m'en indiquer ? L'ouvrage est resté au crochet. Regardez dans Besançon et faites moi passer les titres des ouvrages que vous trouverez là dessus je les ferai venir de Paris ; si j'avois seulement les morceaux du temps, ou tous autres journaux, ils me suffiroient.

Après l'histoire de Thouars, la Geneviève de Brabant aura son tour, puis mon histoire de France depuis françois 1er jusqu'à henri IV, puis ensuite mon invitation vers des épigrammes de martial ...

Je suis bien aise de savoir que votre famille prospère. Dieu vous en donne la continuation. Je lui fais, sans la connoître mille compliments. Ma femme, mde demège, mde Tibaut ma soeur, l'ami Cordier vous adressent mille civilités gracieuses.

Notre récolte a été nulle dans notre boccage, mais la plaine est très bien partagée. Nous aurons du vin.

Si vous avez lu la 44ème livraison du Conservateur, vous y aurez lu la substance de mon ouvrage sur la Vendée, et souvent jusqu'à mes propres expressions ; mr de Châteaubriant, dans une lettre qu'il vient de m'écrire, avoue qu'il avoit en le composant mon ouvrage sous les yeux. S'il n'en a pas fait l'éloge, c'est à cause de l'éditeur de l'Histoire de mr de Beauchamp. Quelle pitoyable excuse !

Vous ne me parlez plus de Mrs Thévenin, Blandin, Chavassieux, Sirurgue, dites-leur, si vous les voyez, que je ne les ai point oubliés dans mon histoire de la Vendée. Je suis sur qu'ils seront contents de la note que j'ai donnée aux chasseurs de la Côte d'or.

Quand vous aurez lu mon ouvrage, vous m'en donnerez votre avis. Mon imprimeur à Paris a pris pour corriger les épreuves, un ancien proviseur qui a voulu élever sa censure au delà de la chaussure, il a bouleversé tout l'ouvrage et mis la fin au commencement, il a même parfois mis sa lourde patte sur mon style, et l'a estropié. Vous jugerez de ses connoissances, lorsque vous le verrez faire passer l'Indre au lieu de l'Erdre à Nantes, et la Loire au lieu du Loir à la Flèche ; c'est ainsi que le pédant a voulu me corriger. Heureusement qu'un errata mis en tête vous découvrira d'abord sa sottise. Qu'un auteur est à plaindre quand il a affaire à de pareils garnements.

Le papier manque ; adieu, Mon ami
Je vous embrasse de coeur.

de Bourniseaux.

 

17 - Bourniseaux, le 25 novembre 1819

J'ai reçu votre lettre du 17 de ce mois, Mon cher Guillaume, et je vois que vous avez fait une étourderie, dont je crains que vous ne soyez la dupe.

J'avois vos autres lettres sous les yeux, quand j'ai écrit à mon fils de vous envoyer l'exemplaire promis. Vous ne m'aviez point mandé d'en payer le port, ce que j'aurois fait sans aucune difficulté. Je me suis donc conformé à vos instructions, et je crains bien que l'exemplaire ne soit déjà parti de Paris ; s'il en est ainsi, vous ferez bien de le laisser au rebut car l'exemplaire franc de port, ne vous reviendra qu'à 21 #.

J'écris par le même courrier à mon fils de suspendre l'envoi s'il n'est fait, et d'attendre de nouveaux ordres. Comme il seroit possible que ce jeune homme fit quelqu'étourderie, et manquât à quelque formalité, je lui ai recommandé de le laisser chez mde de Vielbran, rue de Grenelle, faubourg St-Germain, n° 47, à Paris. Vous trouverez ci-incluse une petite note qui servira à vous le faire remettre. Vous le ferez venir par quelque compatriote, ou par quelque occasion.

Je vous fais mon compliment de l'accroissement de votre aimable famille. Vous avez un garçon. Un enfant de ce sexe en vaut deux.

Je ne saurois me plaindre du succès de mon ouvrage dans le 1er mois, le libraire en a vendu pour 10.000 #.

Je suis bien aise que vos antiquaires ayant goûté mon explication de votre arc de triomphe ; plus j'y songe, plus j'y persiste. Je suis persuadé qu'en y regardant de plus près, vous verrez dans le principal personnage quelque attribut de jupiter diocletian.

J'ai découvert des matériaux précieux pour mon histoire de Louis 16, dans l'histoire impartiale de la guerre d'Amérique, qu'un de mes amis m'a prêtée ; mais cela ne peut suppléer aux vieux journaux du temps que je cherche de tous côtés. J'ai fait les quatre premières années de ce règne. Je suis actuellement réduit à traiter des six dernières années de ce même règne ; je finirai par le milieu. Ah ! si j'étais à Paris, je ne serais pas dans un si cruel embarras. Il est surprenant que vous n'ayez pas encore lu mon histoire de la Vendée. N'est-elle pas encore parvenue à Besançon ? n'avez-vous point chez vous de cabinet de lecture où vous auriez pu lire 9 sols les 3 volumes en attendant que vous les ayez en propre ; vos Comtois n'aiment donc guère lire les livres nouveaux, ou vous êtes vous même bien peu curieux.

Je vous remercie de la note que vous m'avez fait passer. Je vous assure qu'elle sera insérée dans mon ouvrage, où elle tiendra un rang honorable.

J'ai la vie de Washington, mais elle m'a fourni que peu de matériaux.

Mon histoire de Thouars ne sera pas imprimé avant le printemps prochain. Vous la lirez avec intérêt, en ce qu'elle tient à l'histoire de l'aquitaine.

Je ferai imprimer mon recueil d'épigrammes, et mon poëme de Geneviève de Brabant. Lors du premier voyage que je ferai à Paris. Vous savez que vous m'avez promis d'y venir. Je veux encore vous embrasser et vous voir le verre à la main ...

Songez à tenir parole, car ce ne seroit pas le cas de dire partie remise, partie perdue.

Notre ami Cordier est toujours bon enfant, il vous salue et vous embrasse ; nous sommes toujours très liés et nous parlons souvent de vous.

Recommandez-moi à Mrs Thévenin, Blandin, et Chavassieux, et dites-leur que je ne les ai point oublié dans mon ouvrage. S'il va à l'immortalité, ils y parviendront avec lui, et leurs noms vivront ...

Mde demège, et Mde tibaut ma soeur, ma fille et toute ma famille, vous adressent mille compliments.

Adieu, Mon ami, croyez à mon éternelle amitié.

Votre ami de coeur,
de Bourniseaux.

 

18 - Bourniseaux, le 27 février 1820

Mon cher Guillaume,

Je vois avec plaisir que vous êtes content de mon ouvrage. Vous l'avez lu deux fois, et vous pourrez bien le lire une troisième.

Vous ne me parlez point de mes coups d'oeil sur la France en 1793, 99, et 1815, de mon ode, qui se trouve dans les pièces justificatives et de mes anecdotes ; mais on ne peut pas tout dire dans une lettre.

Parmi vos objections, il y en a de bonnes ; on en trouve d'autres mal fondées.

Vous avez raison de dire que les dames ne portent plus de mouches ; si c'est une charge, elle n'est pas de mon fait ; car mde de La Rochejaquelein en parle dans ses mémoires, et j'ai cru que cette dame devoit se connoître en toilette mieux que vous et moi.

Quant aux habits blancs, il est certain qu'en arrivant dans la Vendée, certains régiments de ligne avoient encore leur ancien uniforme, et qu'on eut mille peines à le leur faire quitter. Il est certain que Normandie avoit le même uniforme dans le marais. Mr Courty, capitaine dans le bataillon de la Vienne que vous avez peut-être vu à Thouars, s'est trouvé avec ce régiment dans le même marais. Il m'a assuré que l'habit blanc leur attiroit tous les jours des querelles ; enfin ce qui doit ne vous laisser aucun doute, c'est que le sergent de Normandie qui passa dans la Vendée, et se présenta au comité royal dont j'étois président, avoit un uniforme blanc, et m'assura que ses camarades ne vouloient pas le quitter. Je parle de ce fait dans une de mes anecdotes. J'en suis témoin oculaire, en dépit des arrêtés de vos représentants et de vos lois conventionnelles.

Dans le récit du combat de Coulonges ou de la Thibaudière, j'ai suivi la note manuscrite de Mr Renou qui commandoit en cette journée les Vendéens ; il est possible que cette note ne soit pas exacte.

Quant à l'allarme dont vous parlez, voici quel en fut le motif : Le bruit s'étant répandu que le camp de Verine étoit évacué, Stofflet avec 7 divisions se porte vers Thouars, d'où il se proposoit de faire une incursion dans le loudunais, et d'en tirer des bleds dont on manquoit alors dans la Vendée. Il apprit enfin que le camp de verine existoit encore, il se retira. Il n'y avoit que 7 drapeaux blancs avec l'étendard du généralissime, la peur avoit grossi les objets, vous savez que c'est un excellent microscope. Je n'ai point parlé de cette tentative parce qu'elle n'eut aucun résultat, et parce que "le secret d'ennuyer est celui de tout dire".

Quant au fameux traité secret, il est certain qu'il a existé. Des divisionnaires de Charrette l'ont lu, vu, et tenu. On croit que l'original a été envoyé dans le temps en Angleterre. Il contient tous les articles que j'ai mentionnés ; mais ce ne sont pas surement les mêmes expressions. Votre erreur vient du Charlatanisme du libraire, qui au lieu de ces mots voici la traduction ou le vr.... (reliure) de ce traité, a changé le texte et a mis voici la copie fidèle. Il s'est bien permis d'autres changements ! Il a mis au commencement tous les détails statistiques, dont les 3 quarts étoient rejettés à la fin de l'ouvrage ; il a changé les titres de mes anecdotes et les a allongés d'une manière ridicule ; il a supprimé un avant propos de 3 feuilles d'impression, qui étoit le morceau que j'avois le plus travaillé ; il a supprimé des notes très intéressantes et en joint d'autres au texte, ce qui produit un très mauvais effet.

Vous voyez que je n'ai pas lieu d'être content de ce corsaire mais ils en sont tous là.

Si j'ai loué Mr Nodier, ce n'est que d'après les notes de Mr Renou, il paroît qu'en 1814, il a obligé plusieurs royalistes. Je vous l'abandonne au reste de bien bon coeur.

Les ducs de la Trémouille et de Luxembourg, de Fontanes, et Mr de Barente, qui m'ont écrit sur mon ouvrage ont loué comme vous l'impartialité qui y règne. Je n'oserois vous répéter tout ce qu'ils ajoutent de flatteur ; c'est affaire de style.

Mon ouvrage sur le règne de Louis 16 avance rapidement, j'en suis rendu à la paix de 1783. J'ai des matériaux depuis 1787 jusqu'en 1793 ; il m'en faudroit pour 1784, 85 et 86. Je ne sais ou en prendre.

Cet ouvrage contiendra 4 volumes in-12 ; j'espère que vous en serez content. Je compte y joindre les anecdotes de ce règne, et un précis des affaires ecclésiastiques de la même époque ; l'ouvrage ne sera fini qu'au mois d'août prochain.

Parlons de nouvelles. L'annonce de l'assassinat du duc de Berry a fait une grande sensation ici ; la fidèle Vendée a manifesté hautement son indignation, et si des têtes produites ne s'en étoient mêlées, je ne sais trop jusqu'à quel point l'irritation des esprits se seroit manifestée. On m'a parlé d'un léger rassemblement qui a été aussitôt dissipé. Tout est perdu en France si les électeurs n'envoient à la chambre des hommes dévoués à la religion et à la monarchie. Ai-je eu tort de crier au feu en combattant les philosophes. Voilà où ils nous ont conduits.

"a fructibus cognoscas eos."

Recevez mon compliment de condoléance sur la perte de votre fils, à notre âge on se console difficilement de ces pertes, à moins qu'on ne songe au dénouement du drame de la vie. D'après notre religion et notre foi, cet enfant est devenu un ange, pourquoi pleurer son bonheur ! ...

Je compte aller à Paris l'an prochain pour vendre une partie de mes manuscrits ; Souvenez vous de votre promesse. Nous aurons donc le bonheur de nous revoir et de nous embrasser. ...

J'ai vu Mr de Nogerai, capitaine de cuirassiers, au régiment d'Angoulême ; il m'a dit qu'il vous connoissoit, qu'il avoit diné avec vous à votre maison de campagne, et que vous aviez bu à ma santé. Comme je dinois avec lui, j'ai voulu prendre ma revanche, et nous vous avons porté plusieurs brindes. Je l'ai chargé de mille compliments pour vous.

Adieu, mon vieil ami, je vous dirai ce que Henri IV disoit à Sully : "c'est entre nous à la vie et à la mort".

Je vous embrasse de coeur.
de Bourniseaux.

 

19 - Bourniseaux, le 2 novembre 1820

J'ai reçu votre lettre, Mon cher Guillaume, avec tous le plaisir que j'éprouve toujours en recevant de vos nouvelles.

Je vous remercie également de vos compliments et de vos censures ; veuillez croire que j'ai toujours présent à l'esprit ce vers de Boileau : "Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue".

Je suis loin cependant de tomber d'accord sur la justesse de vos critiques auxquelles je vais répondre par ordre.

1) Le passage, tome 1er p. 286, n'a point été ajouté par l'imprimeur, il est de ma composition. L'historien doit surtout être véridique, et j'ai du peindre les Vendéens tels qu'ils étoient. Je n'ai dit que la vérité et cette vérité n'est point à mon avis injurieuse aux Vendéens puisque leur résistance a été d'autant plus admirable qu'ils ont été dans un plus grand dénuement.

2) Vous pouvez être assuré que l'interrogatoire de Charrette est une pièce qui a été falsifiée pour sauver l'honneur des jacobins. Les chefs qui ont lu le traité secret ne sont pas tous morts. Je tiens d'eux ce que j'ai dit à ce sujet ; ils ont vu, lu et tenu ; que peut-on opposer à un pareil témoignage ?

3) Ce que vous dites au sujet des taureaux suisses est très juste, mais j'ignorois que votre Franche-Comté fut aussi bien pourvue en bestiaux. Il vaut mieux en effet tirer de votre pays les taureaux dont la Vendée a besoin.

4) Le mobilier du château de Clisson consistoit non seulement en meubles meublants, mais encore dans les bleds de 40 métairies, dans des bestiaux, et des bois de construction. En l'évaluant 300.000 # on ne l'a pas estimé à trop haut prix ; j'ai suivi d'ailleurs l'estimation que mde veuve de Lescure a donné elle même dans ses mémoires, et je pouvois m'en écarter.

5) Il est très certain que Robespierre vouloit passer en Angleterre et que même il y avoit fait passer des fonds ; le rapport Courtois, et presque tous les monuments historiques du temps ont parlé de ce projet. Ce que vous dîtes de la délicatesse des anglais m'étonne. Avez-vous oublié que le petit neveu de Charles Ier, Louis XIV, dirigé alors par Mazarin, combla d'honneurs l'assassin Cromwel, et fit un traité d'alliance avec lui ? Soyez sur que Robespierre eut été bien reçu en Angleterre, vous faites trop d'honneur aux anglais.

6) Quant à ce que vous dites des canonniers du fort Penthièvre, j'ai suivi le rapport de Tallien, et la version des journalistes du temps.

7) Charrette eut mieux fait d'accepter le vaisseau, et de se réserver pour de meilleurs temps que de se sacrifier en pure perte pour un faux point d'honneur. C'est mon avis. Supposez le retiré en Angleterre, ou sur la flotte du lord Moira, il eut fait trembler les jacobins, et soit en 1799, soit en 1815, sa présence eut valu dans la Vendée une armée entière. Annibal eut pu se sacrifier à Zama, il n'en voulut rien faire, et la postérité n'a fait en cela qu'admirer sa conduite et sa sagesse.

8) Le général Grignon étoit à Marseille en 1810. Je ne sais s'il est mort.

9) Je ne connois point les mémoires de Puysaie, je ne puis ainsi vous les envoyer. On trouve à Paris, rue des Francs Bourgeois, St-Michel, les portraits en petit de Mrs de Lescure, Bonchamps, de La Rochejaquelein, Cathelineau et autres généraux vendéens ; ces gravures ne sont pas mauvaises. Je ne connois aucun monument vendéen qui puisse augmenter votre recueil.

Il m'est impossible de faire réimprimer mon ouvrage, j'ai vendu le manuscrit en entier au libraire, et je suis dans ses chaînes, il n'y faut plus songer.

Je suis toujours occupé à mon histoire de Louis 16. Je viens de marier ma dernière fille, je n'ai plus que mon fils à établir.

J'aime à vous voir reprendre votre gaité, parce qu'elle maintient la santé, et que la santé maintient le courage.

Vous avez bien raison de vous moquer de nos derniers députés de la Vendée ; ils n'ont pas jetté un trop beau coton dans la chambre l'an passé. Veuillez croire que ce choix n'a pas été l'ouvrage des royalistes ; ces derniers ne sont riches qu'en blessures, tandis que les patauds sont gorgés de bien nationaux. Ce sont les dernier qui forment les collèges ; les autres ne savent que se battre pour leur Dieu et pour leur roi. Ils ne trouvent point de places parce qu'ils ne sont pas riches.

Je vous fais compliment sur votre place de juge qui vous élèvera jamais aussi haut que je le désire, même quand on vous rendroit le grade d'appointé que vous aviez à Thouars. Avouez que vous regrettez votre jeunesse et le temps que nous passions ensemble à débiter des vers dans le jardin ou a en composer sur la déroute de Grignon. Pour moi je me rappelle toujours avec un nouveau plaisir les moments ou nous avons vécu ensemble. Il me semble vous voir interrompre vos vigoureuses pirouettes à l'aspect du sévère Sirurgue, auprès duquel vous vouliez passer pour goutteux et pour malade. Je vous vois encore d'ici chez le Sr Audebert chirurgien, assis au milieu d'une troupe d'esculapes ignaris, qui a l'aspect d'un nodus que vous aviez au doigt vous mirent d'abord dans la confrairie des goutteux, et vous firent obtenir votre congé, contre lequel je pestai fort tout bas puisqu'il alloit nous séparer.

Me voici en train de dire des folies, il vaut mieux terminer cette diffuse épître en vous embrassant de coeur.

Adieu, soyons toujours amis, à la vie et à la mort.

de Bourniseaux.

P.S. : Ma femme vous salue bien cordialement.

Quand vous irez à la porte noire, veuillez examiner soigneusement le monument romain, vous y verrez surement l'aigle, la foudre ou quelqu'autre attribut de jupiter diocletien.

 

20 - Bourniseaux le 3 juin 1821

J'ai reçu il y a dix jours, Mon cher Guillaume, votre lettre du 15 avril. A cette lettre étoient joints votre opuscule, et la lettre de Mr Vejux, votre neveu, qui m'annonçoit qu'il n'avoit pu obtenir un congé pour venir à Thouars où il croit que je demeure. Je lui ai fait mes remerciements, et l'ai fort engagé à venir me voir à Bourniseaux, commune de Pierrefitte, à 2 lieues et demie de Thouars, dans la partie vendéenne du département des 2 Sèvres, où je réside depuis 1792. La guerre me força, en 1794, de passer quelque temps à Thouars. C'est dans cette courte absence que j'eus l'avantage de faire votre connoissance. C'est dans un castel, bâti par ses ayeux que votre ami passe sa vie au sein de l'étude et de sa famille. J'ai mis pour épigraphe à la porte de ma bibliothèque cette sentence de Senéque : "Otium sine litteris mors est."

J'ai lu deux fois avec intérêt votre opuscule. J'en suis fort content ; c'est l'ouvrage d'un honnête homme, d'un bon citoyen et d'un littérateur éclairé.

Je n'approuve pas toutefois votre morale relâchée. On peut farder parfois la vérité, mais on ne doit jamais lui tourner le dos, si l'on s'estime soi-même, et si l'on est chrétien. Ce que vous dites de la gaité est très sensé et très vrai. Les trois exemples que vous donnez de la bonhomie sont très bien choisis. J'en dis autant de votre tirade sur la conversation ; on ne converse plus, on dispute ; mais ce n'est pas dans la première classe. On y trouve encore de la politesse et de l'aménité ; il est vrai que l'on y est plus faux ; c'est un langage qu'il faut traduire, un argot dont il faut avoir la clé sous peine de n'y rien comprendre.

Il n'est que trop vrai que les gens de lettres perdent à sortir de leur cabinet. De trop fréquentes sorties leur font un tort extrême sous tous les rapports. Quand on a embrassé cette pénible carrière, il faut opter entre le monde et l'étude. Dès qu'on ne fait plus le profane vulgaire, on devient vulgaire soi-même ; l'âme descendue du cercle élevé des plus sublimes méditations se détrempe et perd son énergie et sa grandeur.

Il n'est pas vrai que persifler quelqu'un, ce soit le dérouter dans son discours et faire sortir les défauts de sa personne ; cela appartient à la grosse moquerie. Persifler quelqu'un, c'est au contraire lui donner des éloges ironiques, et gazer si finement ce qu'on dit, qu'on ait de la peine à s'apercevoir de l'injure. Dès que le persiflage est trop visible, il ne mérite plus ce nom. Voltaire dans l'écossaise n'a point persiflé Fréron, il l'a outragé en vrai portefaix, c'étoit son genre. Personne n'a mieux connu le sarcasme, et n'a manié plus grossièrement le trait délicat de la fine raillerie. Lisez son pauvre diable et vous conviendrez que les injures qu'il prodigue auroient fait honte à Vadé.

Vous avez fort bien peint l'état où se trouve la France après une révolution qui n'a été qu'un tissu de cruautés et d'injustices ; mais vous exigez trop quand vous demandez que les victimes embrassent les bourreaux. ...

Espérons que la grâce fera un jour ce miracle, mais il est certain qu'elle seule peut l'opérer.

Cette grande liberté d'opinions que vous voulez laisser aux Français me paroît très dangereux. Il est bon que les méchants rougissent de leurs forfaits, si leur front n'est pas devenu d'airain. Il est bon que l'on sache que la fidélité à Dieu, au roi, à l'honneur, est une vertu respectable, et que la fortune acquise au prix du sang et des larmes des malheureux, doit couvrir le gueux enrichi de la boue du mépris. Ne cessons au contraire de crier anathême contre les voleurs de nationaux, les buveurs de sang, les sacrilèges, les régicides, les spoliateurs ... Ce sera le moyen de préserver la génération à venir de la contagion de l'exemple ; bornons nous à épargner les personnes, mais point de grâce pour les opinions exagérées et fausses, ce sont les plus grandes ennemies de la société.

Il n'est pas vrai que les François ayant les mêmes vues et les mêmes intentions. Réparons d'abord les grandes injustices. Jusque là nous ne serons pas ... (reliure) d'accord que le voleur de grand chemin ne l'est avec ceux qu'il dépouille. Vous ressemblez ici à ce faux prophète qui criait dans Israël "pax, et non erat pax."

Quant à votre indulgence en littérature, je suis assés de votre avis : "on peut être honnête homme et faire mal des vers."

Votre ouvrage, vu dans son ensemble, présente de grandes vérités. Je pense comme vous que l'indulgence peut être mise à toutes les sauces, si ce n'est en politique. Je vous ai donné plus haut les motifs de cette opinion. Si vous étiez législateur, vous mériteriez de prendre place au V.... (reliure) et vous diriez aux patients avec vos confrères : "Messieurs vous voilà nuds et dépouillés, nous sommes gros et gras et nous avons les mains pleines, nous vous conseillons de demeurer en paix ; vos plaintes et vos cris troublent nos digestions."

A propos du ventre, je vous envoie une chanson composé par un Vendéen de votre connoissance. C'est un tissu de calembourg, tachez de n'en pas manquer un seul. Je vous envoie aussi une chanson du brave Renou.

LE VENTRE

DUCHESSE DE BERRY z

 

Je ne doute point que votre contraste entre La Fontaine et les philosophes n'offre des traits piquants, mais pourquoi vous attacher à des broutilles littéraires ! Que ne faites vous l'histoire de Besançon. Si elle est faite, refaites-là, et attachez votre nom à un monument qui puisse passer à la postérité. Vous êtes occupé, dites-vous ; je le crois, mais on trouve toujours du temps quand on a la passion des lettres ; le roi, même en ce cas, se hâte de régner pour courir à ses livres. Quelle excuse un juge pourra-t-il donner ?

Vous me demandez où en est mon histoire de Louis 16. J'en suis à la fin de 1790, mais j'ai toujours, faute de matériaux, une lacune depuis la paix de 1783 jusqu'à l'assemblée des notables en 1787. Cette histoire contiendra du moins 4 gros volumes in-8°, j'y ai jetté les anecdotes de ce même règne. Je crois que l'ouvrage pourra se faire lire. Vous en aurez un exemplaire quand il sera imprimé. Les habitants de Thouars me pressent pour imprimer l'histoire de leur ville ; d'un autre côté, j'ai 2 gros volumes à ajouter au Charlatanisme philosophique des Valois, et 4 ou 5 autres manuscrits plus ou moins volumineux. Vous voyez que je suis en fonds, il ne me faut plus que des débouchés. Si je demeurois à 10 lieues de Paris, j'aurois bientôt vidé mon magasin.

M. Renou, qui est un de mes amis, M de la Ville de Baugé qui est un de mes cousins, se portent bien. Le premier est à Loudun, le second est à Thouars. Ces braves sont inoccupés, il n'ont pu l'emporter sur les officiers de Waterloo ; ils attendent que l'on ait besoin d'eux. Ils sont tous deux colonels et chevalier de St-Louis, mais ils ne touchent point de solde.

Vous n'aurez point d'écrits autographes des Vendéens, vous perdez votre temps. Vous pourrez trouver à Paris les portraits de Cathelineau et de Bonchamps, et de Louis de La Rochejaquelein ; je suis sur qu'il s'y vendent, mais je ne puis vous donner l'adresse des marchands. Il y en a un de Henri de La Rochejaquelein montant à l'assaut qui est très beau.

Toute ma famille qui se porte bien vous salue et vous fait mille compliments. L'ami Cordier se rappelle à votre souvenir ainsi que Mde Demège, ma belle-mère, et ma soeur. J'ai marié mes deux filles. Ces mariages sont des opéras qu'il n'est pas aisé de faire ; mon fils est à Paris ; nous sommes seuls ma femme et moi. Pourquoi êtes-vous si loin ? Nous nous reverrons peut-être dans un monde plus heureux. Adieu, Mon ami, que n'ai-je d'assés longs bras pour vous embrasser ?

de Bourniseaux.

 

21 - Bourniseaux, le 24 mars 1822

Mon cher Guillaume,

J'ai vu mr Vejux et je vous félicite de bon coeur d'avoir un pareil neveu. Il est venu passer le carnaval avec nous, et nous lui avons tenu compte de cette privation, car nous n'avons pu lui procurer aucun plaisir. Nous avons eu celui de parler de vous et de votre famille et de boire à votre santé ; à quoi pouvions-nous mieux employer notre temps !

Parlons de l'équipée du général Berton. A-t-on jamais vu une entreprise plus criminelle dans ses motifs, et plus mal concertée dans ses moyens ? Il a pris Thouars avec 12 hommes, il s'étoit flatté de prendre Saumur avec 50. Il a échoué dans son entreprise ; il est aujourd'hui errant et proscrit.

La Vendée a déployé, dans le danger de la monarchie, le même enthousiasme dont elle avoit été animée en 1793. Ce sont les Hongrois de la France toujours prêts à tirer l'épée et à s'écrier "mourons pour notre roi". Si tous les François avoient comme nous Dieu et le roi dans le coeur, on n'entendroit parler ni de conspirations ni de sacrilèges ; mais la philosophie, comme l'hydre de Lerné, a plusieurs têtes ; on ne pourra la détruire qu'en imitant Hercule, et les coupant toutes à la fois.

La tranquillité est rétablie dans notre canton. 20 malheureux thouarçois expient, dans les prisons de Poitiers. L'énorme faute qu'ils ont faite, en se rangeant sous l'étendard de l'anarchie ; ils attendent leur jugement. Leurs chefs, mille fois plus coupables que ces imprudents, ne sont point encore arrêtés.

Parlons de nos travaux littéraires, et laissons de côté les f... (reliure) et les hurlements des factions. Mr Vejux m'a dit que vous deviez m'écrire et me consulter sur un ouvrage de votre composition. Il m'a même assuré que j'étois sur le point de recevoir votre lettre, et cette assertion est l'unique motif qui m'a amené à différer de vous écrire. Soyez assuré que je vous aiderai de tout mon pouvoir de ma critique et de mes lumières dont je sais le peu d'étendue. J'augure bien d'avance de vos travaux, mais soyez convaincu que je ne m'écrirai point, comme le flatteur dont parle Horace, ... Je sais que vous n'aimez point la flatterie, et que vous adoptez de concert ce vers de Boileau : "Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue !"

Quant à moi, me voici occupé à remplir la lacune de l'histoire de Louis XVI, depuis la paix de 1783 jusqu'à l'assemblée des notables en 1787. J'eu mille peines à me procurer les matériaux nécessaires, mais enfin j'en suis venu à bout.

Cette histoire remplira 4 gros volumes. Elle est écrite à la Vendéenne, c'est vous dire que je n'y fais pas l'éloge de la révolution, ni celui des révolutionnaires. Je crois, mais c'est peut-être une faiblesse d'auteur, qu'elle se fera lire avec intérêt.

J'en ai là quelques morceaux à des royalistes à qui les malheurs de Louis XVI ont arraché des torrents de larmes. Le morceau des 5 et 6 octobre 1789, a été singulièrement applaudi du célèbre Renou, l'un de mes amis. Je n'ai jamais vu une agitation pareille à la sienne en écoutant cette lecture. Vous me direz que les Vendéens ne sont pas des hommes de lettres, mais ce sont là les suffrages que j'ai cherchés. Peindre l'impiété et l'anarchie dans toute leur horreur, ne prévenir le retour par le tableau hideux que j'en présente, réchauffer l'amour des François pour le sang de Saint Louis, tel a été le triple but que je me suis proposé d'atteindre. Je n'ai pu même en écrivant conserver mon sang froid, et je puis dire avec Juvenal : "... facit indignatio scriptum."

Je vous dirai que Migneret imprimeur du Charlatanisme philosophique va traiter avec moi pour l'impression de la 2ème partie. Elle comprend la vie et la critique de 14 philosophes anciens et modernes, dont les plus célèbres sont Aristote et Mirabeau, Aristippe et Voltaire, Xenophanès et Robinet, Thalès et Maupertuis, Empedocle et Helvetius, Platon et Spinosa, ... J'aime à croire que vous ne lirez pas, sans intérêt cette dernière partie où j'ai vengé la religion, la morale et le bon sens des attaques des ignorants et des athées. J'ai encore d'autres ouvrages que je destine à l'impression, et entr'autres le tableau de la cour des roi de France de la 2ème dynastie des Valois, ouvrage en 3 volumes ; mais, pour tirer parti de tous ces ouvrages, et les vendre avantageusement, il faudroit être à Paris, et non au fond d'une campagne.

Adieu, Mon cher Guillaume, croyez que je ne vous oublie pas, et comptez sur mon éternelle affection.

Je vous embrasse de coeur,
Votre ami pour la vie
de Bourniseaux.

P.S. : ma femme se rappelle à votre souvenir, ainsi que ma soeur.

 

22 - Bourniseaux, le 25 mai 1822

Mon cher Guillaume,

J'ai reçu votre lettre du 30 avril, et l'opuscule qui y étoit joint. J'ai lu ce dernier avec attention ; sa lecture m'a fait plaisir. Vous avez fort bien vengé La Fontaine des coups de pieds que lui a donnés la philosophie, et parfaitement deviné les motifs de cet injuste traitement ; je dis injuste parce que La Fontaine n'est pas sans reproche de ce côté ; témoins son rat dans le fromage de Hollande, et ces vers fameux : "Notre ennemi c'est notre maître, je vous le dis en bon François."

Le bon homme est souvent farci de pareils lardons philosophiques. "Il a souvent dans sa poche quelques traits malins qu'il décoche sans savoir sur qui ni comment." (du cerceau)

Ajoutez à ces torts, ceux infiniment plus graves que l'on trouve dans ses contes, et qui en font un réceptacle d'ordures morales, et d'insultes faites aux rois et aux ministres de la religion.

Il est vrai qu'il s'est sincèrement converti, et qu'il a désavoué toutes ces obscénités ; laissons donc son âme en paix, et revenons à votre ouvrage.

Le style en est bon, clair, et même parfois élégant ; l'ouvrage est bien fini, son plan est bien rempli, et je puis dire, sans flatterie, que je n'y ai rien trouvé à reprendre.

Après tous ces éloges, laissez-moi vous gronder. Pourquoi méprisez-vous mes conseils ? Pourquoi vous attacher à des broutilles ? Que n'écrivez-vous pour la postérité ? Car enfin vous n'espérez pas que ces bluettes puissent y aller : "non sic itur ad astra."

Vos occupations, dites-vous, sont graves, je le sais ; il faut aller au tribunal et faire un lourd travail dans le cabinet, je ne l'ignore pas ; mais enfin prenez votre temps ; commencez par jetter au moule un plan vaste d'un ouvrage important ; soyez, s'il le faut, cinq ans à le faire. En dernière analyse, vous serez récompensé de vos peines, et votre nom sera compté honorablement parmi les gens de lettres. Vous écrivez bien, et vous laissez votre talent enfoui. Croyez-moi donc, renoncez à vos opuscules, et attachez-vous au grand. Entreprenez un ouvrage de longue haleine ; qu'il ait au moins un fort volume ; je ne vous en tiens pas quitte à moins.

Je suis flatté du bon témoignage que Mr Vejux vous a rendu de moi. Il a vu tout en beau. Le fait est que nous n'avons pu lui procurer aucun plaisir et qu'il a du beaucoup s'ennuyer. Il m'a envoyé, en partant de Saumur, et comme il avoit mal mis l'adresse, je n'ai reçu sa lettre que deux mois après sa date. La première fois que vous lui écrirez, veuillez me rappeler à son souvenir, et lui exprimer combien j'ai eu de regret de m'en avoir séparé si brusquement. Félicitez le sur son talent pour tirer les cartes, et sur le succès de ses prédictions. Il vous donnera le mot de cette énigme que vous ... (reliure) sauriez deviner seul.

L'épisode de l'algarade de Berton a fourni à l'histoire de Thouars, peut contribuer à faire connoître cette ville, mais non pas à lui faire honneur. Mes chers patriotes se sont bien mal comporté et se sont montrés bien patauds. Il fut pourtant dire en leur honneur et gloire, qu'aucun homme de marque n'a p... (relière) cette affaire, et que Berton n'y a enrôlé que de la canaille, des aventuriers. Cette ville avoit pour commandant un Franc-Comtois nommé Pombar, qui est des environs d'Arbois. Quand l'histoire de Thouars paroîtra, et je ne puis encore indiquer l'époque de cette publication, je vous enverrai un exemplaire. Vous pouvez y compter.

Mon histoire du règne de Louis XVI est terminée d'hier. Elle formera 4 volumes in-12. Je crois que vous le lirez avec intérêt. Elle commence en mai 1774 et finit au 21 janvier 1793.

Je suis occupé à retoucher mes anciens ouvrages, et n'en ai pour le moment aucun sur le métier. Si j'étois plus voisin de Paris, et plus allant, mon magasin se videroit ; mais il est inutile de le remplir, sans savoir si je trouverai des débouchés.

Au lieu de songer à donner de nouvelles traductions, je me propose de publier le poëme de Geneviève de Brabant ; j'espère qu'il vous fera voir que je sais passer du sévère au gracieux.

Je me propose aussi de faire imprimer la tragédie de Valentinière, et l'imitation en vers des épigrammes de Martial. Vous voyez que je ne suis pas toujours occupé d'histoires.

Je recevrai avec plaisir vos vers, et je crois que vous êtes dans le cas d'en faire de bons. Défiez vous au reste de vos facilité en ce genre. Nous ne sommes plus au siècle de Louis XIV ; la philosophie qui a tout sali, tout corrompu, a enseigné depuis 60 ans le mépris des vers et en général des beaux arts. Sa maxime a toujours été, point de bruit que je n'en fasse. Il faut aujourd'hui exceller et avoir en outre l'attache des philosophes pour être toléré. Ne faisons donc point de vers pour la gloire, mais faisons en pour nous et pour nos amis.

Vos grands bras ne peuvent m'atteindre à Bourniseaux, les miens se tendroient vainement vers Besançon. Il y a impossibilité physique de nous embrasser. Que faire à cela ? S'en plaindre ; ce seroit une sottise. Courbons donc la tête sous la main de fer de la nécessité ...

Ma femme et ma soeur vous saluent. Adieu, Mon ami, je vous embrasse à la Henri IV, c'est à dire à tort et à travers.
Votre ami de 27 ans,

de Bourniseaux.

 

23 - Bourniseaux, le 5 janvier 1823

J'ai reçu, Mon cher Guillaume, votre lettre du 25 Xbre. Vos souhaits de bonne année partent d'un coeur sincère, car notre amitié est déjà si vieille qu'elle a acquis toute sa qualité, et que nous sommes devenus, l'un à l'autre, Ciceron et l'elias (?). Croyez que mes voeux pour votre bonheur, ne sont ni moins sincères ni moins étendus que les vôtres. Mais laissons là les voeux et parlons des jolies étrennes que vous m'avez envoyées.

J'ai lu votre charmante petite compilation en soirée, et devant des dames, qui se plaignoient très vivement de votre latin et de votre italien, que vous n'avez pas pris la peine de traduire. Il a fallu y suppléer de mon mieux, et votre ouvrage a été goûté. La critique n'a eu aucune part dans les jugements qu'on en a porté. On s'est seulement borné à se plaindre de ce que, comme un athlète poltron, vous n'osez entrer que dans de petites carrières, et ne livrer que des combats de cinq minutes. Vos excuses n'ont pas été agréées, et l'on ne vous a pardonné, à ma requête, qu'à condition que vous entreprendrez pour le moins l'histoire de Besançon.

Si vous êtes si occupé, mettez plus de temps, mais faites quelqu'écrit digne de vos talents ...

Mon histoire de Thouars ne tardera pas à être imprimée. Je vous en enverrai un exemplaire sous bandes, dont je payerai le port. Je me flatte que lorsque vous l'aurez lue, vous en ferez un petit extrait que vous ferez insérer dans la feuille de votre ville. Cet ouvrage est consacré aux pauvres, ainsi vous ferez un acte de charité.

Je pense que vous lirez cet ouvrage avec intérêt. Il embrasse une partie de l'histoire d'aquitaine, et comprend des faits historiques que vous ne sauriez trouver ailleurs. Vous y verrez les exploits de l'illustre maison de la Trémouille, si féconde en héros. Vous y lirez des détails sur l'état des sciences et des arts en Poitou depuis Jules César ...

J'ai mis en vente, en ce moment, mon manuscrit de l'histoire de Louis XVI, depuis 1774 jusqu'au 21 janvier 1793. Dans le premier livre on voit Louis roi de France et de Navarre par la grâce de Dieu ; dans le second, on voit Louis roi constitutionnel ; dans le troisième on le voit roi prisonnier et martyr. Le premier livre vous offrira tous les détails de nos combats d'amérique, de nos victoires et de nos défaites navales, et de la pacification de 1783 ; le second vous montrera la philosophie aux prises avec le trône et l'autel, et sa victoire complètte sur la vertu ; le troisième vous fera voir Louis au Temple déployant une fermeté sublime, et montrant que le malheur a ... (relière) héros, vous ne le lirez pas siceis oculis.

Cet ouvrage comprendra 4 vol in-12. Il seroit déjà vendu sans l'avidité de mon courtier qui ne veut pas se contenter de 5 pour cent du montant de la vente, et qui paroît en vouloir le double. J'espère que tous les obstacles s'applaniront, et que tout ira bien, mais il faut du temps.

J'ai d'autres ouvrages historiques qui seront mis successivement en vente. Au nombre de ceux-ci est le tableau critique des moeurs de la Cour de France, sous la 2ème dynastie des Valois. Cet ouvrage comprendra 3 volumes in-12. Je pense que vous ne bâillerez pas en le lisant. Vous y verrez les portraits des Médicis, de l'amiral, du vieux connétable des Guise, Marie Stuart ... ; vous y lirez des anecdotes très curieuses.

Je suis, dans ce moment, occupé à un ouvrage sur la physique, ou le système de Copernic et celui de Newton sont confondus et reversés sans dessus dessous. Pour le coup, je n'y mettrai pas mon nom, car tous les savans vont se jetter sur moi ; ce seroit un essaim d'abeilles, et il ne faut pas se frotter à messieurs les savans.

La 2ème partie du Charlatanisme philosophique dévoilé est prête depuis longtemps ; il ne me manque plus que deux notices, l'une de Robinet, auteur de la nature, et de de Lisle de Salces, auteur de la philosophie de la nature. Ils doivent être dans la biographie des morts, mais je n'ai pu me procurer cet ouvrage. Si vous l'aviez à Besançon, veuillez me tirer ces deux notices et me les faire passer. Je ne veux savoir que le lieu où ils sont nés et ou ils sont morts, les titres de leurs ouvrages et les principaux évènements de leur vie.

Saluez de ma part votre aimable neveu Vejux, et faites lui compliment sur son adresse à tirer les cartes, et à deviner l'avenir.

Si vous buvez à notre santé, nous buvons souvent à la vôtre. Mais vous êtes trop loin pour entendre le bruit de nos verres. Je vous dirai ce que Louis XVI disoit à Malesherbes : "Adieu, Mon ami, nous nous reverrons peut-être dans un monde plus heureux."

Je vous embrasse, avec Henri IV, à tort et à travers.

de Bourniseaux.

Ma femme et ma soeur se rappellent à votre souvenir, ainsi que l'ami Cordier.

 

24 - Bourniseaux, le 5 janvier 1824

Mon cher Guillaume,

Je reçois à l'instant votre lettre. Je vous remercie cordialement de vos souhaits de bonne année, et je puis vous assurer que les miens ne sont ni moins sincères ni moins étendus pour votre bonheur ...

Je vous félicite de la carrière brillante qui s'ouvre devant mr votre gendre, et quoique je ne le connoisse que de réputation, je lui fais mon sincère compliment.

Mon fils est resté à Paris ; il a tiré au sort pour partir, mais le sort ne lui a pas été favorable. Il est toujours garde du corps de première classe, avec le grade de capitaine de cavalerie.

Vous me rappelez le temps de notre jeunesse. Ces temps étoient bien durs, mais nous étions frais et vigoureux, ce qui pouvoit bien entrer en compensation, comme le dit mr Azaïs.

Je suis toujours à Bourniseaux, juge de paix de mon canton, depuis 23 ans. Je crois faire du bien dans cette place, ce qui m'a fait refuser des postes plus importants. J'élève le jeune Victor du Temple, mon petit-fils, et si le ciel me prête vie, je ferai en sorte qu'il soit imbu de mes maximes et de mes sentiments.

J'ai, depuis huit jours, sur ma cheminée, un exemplaire de mon histoire de Thouars, à laquelle il ne manque plus que la table. Vous ne tarderez pas à en recevoir un exemplaire franc de port. Souvenez-vous toutefois des pauvres de Besançon à qui vous donnerez 4 f, 50 à mon acquit, j'en charge votre conscience.

Vous ne sauriez imaginer la peine que m'a coûté cet opuscule par les recherches que j'ai été obligé de faire, en traitant un sujet entièrement neuf. On peut dire que l'ouvrage et le travail ne paroissent pas, mais ils n'en sont pas moins réels. Ne manquez pas de m'en dire votre avis.

Je viens de mettre la dernière main à un ouvrage infiniment plus difficile et qui, s'il réussit, va bouleverser la république littéraire. Je peux dire que, depuis 30 ans, j'en ramassais les matériaux. Il a pour titre : Physique raisonnable et dégagée de tous systèmes philosophiques. Je voudrois vous tenir 3 heures dans ma bibliothèque ; là je vous convaincrois que l'attraction, la répulsion, le vide, la rotation de la terre autour du soleil, sont des chimères ; que nous ne savons ce sont les vents, la pluie, l'arc-en-ciel, les comètes, les étoiles, et les météores de toute espèce. Je vous démontrerois, par le raisonnement et par l'écriture sainte, que tout s'opère dans la nature par le ministère des anges, sous la direction de Dieu.

Tous les hommes éclairés à qui j'ai lu ce livre, me disoient d'abord que j'étois fou, et après la lecture, les bras leur tomboient ; ils m'...oient (reliure) que je les avois entièrement convaincus. Un professeur de géographie, entr'autres, ne veut plus enseigner que la terre tourne ; il s'étonne d'avoir pu croire jusqu'à ce jour à une pareille absurdité. L'ouvrage, lorsqu'il sera imprimé, paroîtra sans nom d'auteur pour éviter les clabauderies des savans.

Mon histoire de Louis XVI étoit sur le point d'être vendue à un libraire de Paris. Il est mort, et l'ouvrage est resté là. Le manuscrit est à Paris.

Parlons à présent des vôtres.

Le plan de votre roman, n'étoit bon que pour une comédie. Puisque vous aimez ce genre, vous auriez mieux fait de vous en tenir à votre 1ère héroïne, et à faire, des aventures de mademoiselle de Sombreuil, un roman historique dans le genre de ceux de mde Genlis, dont je ne goûte pas mieux que vous les ouvrages. Il y a dans tout ce qu'elle écrit trop de babil, trop de prétention à l'esprit, et à l'érudition. Cette femme là ne dit pas mal, mais elle a tort de chercher à suppléer au fonds qui lui manque, par un petit bavardage scientifique très insignifiant.

Je recevrai votre conte avec plaisir, mais, je vous le répète, tachez de vous occuper à quelque chose de plus sérieux.

Je ne pense pas que mr de la Ville de Baugé ait écrit des mémoires ; mais je sais que mde Donissant, l'abbé Jagaut et mr Renou, préparent des matériaux pour compléter l'histoire de la Vendée. Je sais aussi que leurs ouvrages ne doivent être imprimés qu'après leur mort ; c'est un excellent moyen pour éviter de répondre aux objections. En général il faut se défier de ces mémoires qui ne sont que des oeuvres de coteries. Mon histoire a déplu à de grandes dames, parce que j'ai eu le courage de dire une partie de la vérité et de vanter des hommes qu'elles avoient condamnés à l'obscurité. La devise de ces coteries est la même que celle de Philaminte : "nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis."

Je n'ai pas eu le bonheur de voir dans la Vendée S.A.R. mde duchesse d'Angoulême, mais je sais qu'elle y est adorée, et que tous les vendéens sont prêts à tirer l'épée si la famille royale se trouvoit en péril.

Vous trouverez, dans l'histoire de Thouars, un discours qui m'a valu une médaille d'or ; vous y lirez des épigrammes de ma façon, une entr'autres sur le bonheur. Veuillez m'en donner franchement votre avis. J'ai toujours dans l'esprit ce vers de Boileau : "Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue."

Quand votre académie de Besançon présentera un sujet à traiter ; faites m'en part ; s'il me convient, je le traiterai.

Adieu, Mon ami, je vous embrasse comme Henri IV embrassoit Crillon, à tort et à travers.
Tout à vous.

de Bourniseaux.

P.S. : Ma femme, ma soeur et Cordier vous saluent.

 

25 - Bourniseaux, le 19 mai 1824

Mon cher Guillaume,

Recevez mes remerciements du joli cadeau que vous m'avez envoyé. Je l'ai lu 2 fois avec un vif intérêt, et je vous prie de me faire passer les procès verbaux de vos séances académiques. Quand on en imprimera ; je me propose de les faire relier. Quoique mon jugement soit du plus faible poids, je vais vous le donner.

1) Le discours de votre digne président, sur la littérature actuelle, m'a paru très bien crayonné et très bien écrit. J'approuve très fort ce qu'il dit au sujet de la biographie des vivants, qui parfois rappelle à toute la France, le libelle intitulé Le petit almanach des grands hommes, imprimé en 1788, qui valut des coups de bâton à Rivarol, son auteur. J'ai trouvé mr Berroyer trop modéré à l'égard de Voltaire, un pareil monstre ne doit pas être épargné.

2) Votre compte rendu est clair, succinct, bien écrit, et ne peut que vous faire beaucoup d'honneur. L'esprit dans lequel est écrit ce discours, et la manière dont vous le terminez, font l'éloge de vos sentiments et de votre coeur. Votre ton est celui d'un homme bien élevé. Il y a peut-être trop peu de critique, mais il n'en falloit pas en parlant de vos confrères. On découvre en vous l'homme de bonne compagnie à côté du littérateur instruit. Je vous en fais mon compliment.

3) Le discours de mr Pertusier, ainsi que la réponse de votre président, m'ont paru frappés au bon coin. Ils ne courent point après l'esprit, ne cherchent point à jetter de la poudre aux yeux par des phrases à prétention et par des néologismes. J'ai lu peu de discours de réception qui m'ayent fait autant de plaisir que celui-là. Je crois que son histoire de l'Empire Ottoman aura un grand succès.

4) Le phénomène, dont parle mr Ordinaire, est vraiment ... (reliure) de la savante dissertation qu'il a composée ; son discours est purement écrit, mais il n'est pas exempt de prétention. Je pense qu'il auroit mieux valu avouer, de bonne fois, que ces sortes de faits sont inexplicables, que de se battre les flancs pour chercher à les expliquer. ...

5) La feuille d'automne, de mr Viaucin, est un charmant morceau, qui respire une douce et aimable mélancolie. La poësie a, dans cette pièce, la couleur de l'élégie, elle produit sur l'âme la plus douce émotion. La moralité en est excellente, puisqu'elle tend à nous détacher de la vie ; elle me paroît renfermée dans le vers ; "Le temps n'épargne rien ; chacun aura son tour".

6) Le conte de Jean Mathurin est gai, jovial, intéressant, et bien narré dans le stile qui lui convient ; Ce qu'il dit des Vendéens est de la plus exacte vérité : "Très décidés à n'être point soldats et se battant pour ne se battre pas."

Ce n'est qu'un des petits motifs qui ont mis les armes en mains de ces braves, mais enfin il est certain qu'il a existé, et il a bien fait d'en tirer parti.

Le conte est très bien terminé ; la plaisanterie du ... (reliure) normand changé en Anglois est d'un bon sel.

Ce conte fait honneur à l'esprit et au coeur de mr de Trémolières.

Vous voyez que j'ai mis votre cadeau à profit, et que je ne l'ai pas lu en courant. Vos académiciens me paroissent des hommes distingués, et je vous félicite d'avoir de pareils confrères.

Je n'ai point oublié mr Véjux ; veuillez me rappeler à son souvenir, et lui dire que j'ai encore le chien qu'il m'a amené de Saumur.

J'ai la satisfaction de voir que mon histoire de Thouars a bien pris à la Cour ; j'ai reçu, de personnages distingués, des compliments bien peu mérités. Voilà 60 exemplaires que j'expédie pour les Tuileries.

Je vis toujours paisible, ignoré, heureux autant qu'on peut l'être dans cette chétive hôtellerie de la vie. Ma vue usée me jouera un mauvais tour, je ne lis plus autant que je lisois, parce que cela me devient pénible. L'âge vient et com... (effacé), dit mr Viancin : "Tout homme doit subir la loi de la nature, heureux qui franchira ce terrible passage avec le témoignage d'une conscience pure, et qui s'endormira dans le seigneur. Ainsi soit-il."

Mais je m'apperçois que ma lettre prend une teinte de tristesse, et que je moralise. Finissons, et n'allons pas vous faire bâiller.

Adieu, Mon ami, ma femme vous salue, et moi, je vous embrasse de coeur.

Vale et me ama.

Votre vieil ami

de Bourniseaux

P.S. : j'envoie, par ce courrier, un paquet à mr le secrétaire de votre académie. Comme je ne connois pas son adresse, il seroit possible que le paquet, quoiqu'affranchi, restât à la poste. Si ce cas arrivoit, ne manquez de l'en retirer de suite, et de le remettre à son adresse avant le 1er juin. Demandez si on l'a reçu.

 

26 - Bourniseaux, le 11 septembre 1824

J'ai reçu, Mon cher Guillaume, votre lettre, où vous me donnez de jolies consolations sur ma défaite. Je ne doute nullement de la supériorité de mon rival, mais comme je voudrois joindre mon propre suffrage à ceux des juges qui l'ont couronné, je vous prierai, si vous pouvez me procurer un des exemplaires de son discours, de me le faire passer. Je le jugerai de sang froid, et je vous dirai franchement ce que j'en aurai pensé. Je me trouve au reste bien glorieux d'avoir mérité votre suffrage. ...

Ne manquez pas aussi de m'envoyer le compte rendu dès qu'il sera imprimé ; car je me dispose à faire relier vos ouvrages avec les procès-verbaux de vos séances académiques.

Je lirai avec beaucoup d'intérêt votre conte de l'abbaye des bois. Vous avez du talent pour narrer, et j'augure bien de ce morceau.

Je n'ai dans ce moment aucun ouvrage sur le chantier. Je voulois revoir mon espion napolitain qui a grand besoin de correction, mais mes yeux sont très fatigués. D'un autre côté, je fais l'éducation de mon petit fils, ce qui me prend cinq heures par jour. La lecture de la méthode de mr Tricot, l'explication de l'appendix et du Cornelius Nepos, ne sont guères propres à réchauffer le génie. J'ai toujours pensé, et je l'éprouve aujourd'hui que l'étude des langues nuit plus qu'elle ne sert à l'homme de lettres, et qu'elle conduit plutôt au pédantisme qu'au vrai savoir.

Comment se porte mr Véjux ? Veuillez me rappeler à son souvenir, et lui dire que le chien basset qu'il m'a emmené de Saumur est toujours à la maison, ce qui nous rappelle sans cesse à la mémoire.

Parlez-moi de votre famille. Comment se portent tous les vôtres ? La mienne est dans ce moment réunie à la maison. Mon fils, le garde du corps, qui a le brevet et le rang de capitaine de cavalerie, a un congé de deux mois. Il est souvent à la chasse, et s'occupe à se divertir. Il n'est point allé en Espagne, ce qui l'avoit fort désolé, mais comme il ne jouit pas d'une très bonne santé, nous n'avons pas été fâchés de le voir rester à sa garnison.

Notre ami Cordier est toujours à Thouars, ou il joue le rôle d'avocat consultant ; il est fort à son aise. Il me parle souvent de vous.

Parlez-moi aussi de Mrs Sirurgue, Teinturier, Blandin, Thévenin, Chavassieux, la Folie, et de l'oratorien Marandais, qui excelloit entre les patauds de votre corps. Sont-ils morts ou en vie ? Quelques uns m'ont inspiré un assés ... (reliure), et je me souviens d'eux avec plaisir.

Vous rappelez-vous du couplet que nous fîmes ensemble contre le général Grig.. ? Il faut avouer que nous étions bien jeunes et bien fous, car cet homme alors tout puissant auroit pu nous faire fusiller sans miséricorde sans courir aucun risque. Vous savez que, sous le règne de la liberté, aucun citoyen n'étoit assuré de vivre le lendemain ; aussi puis-je dire qu'ils m'en ont dégoûté au point, que je préfèrerois le despotisme du grand turc, à la liberté philosophique.

Adieu, Mon cher Guillaume, pensez quelquefois à moi, et croyez au sincère attachement de votre vieil ami.
de Bourniseaux.

P.S. : Ma femme et ma soeur se rappellent à votre bon souvenir.

 

27 - Bourniseaux, le 20 novembre 1824

Mon cher Guillaume,

J'ai reçu votre lettre du 30 octobre et le procès-verbal qui y étoit annexé. Je l'ai lu avec intérêt.

Je ne mérite point les éloges que m'a donnés votre président, mais je ne crois pas en même temps mériter ses reproches. Il paroît qu'il n'a pas lu mon discours ; car il me reproche d'avoir négligé le fond du sujet pour courir après des ornements. Cependant, après avoir défini l'honneur dans une 1ère partie ; après avoir distingué le faux du véritable ; je me suis attaché dans la 2ème, à suivre l'honneur dès sa naissance dans les forêts de la Germanie, et à en suivre les effets dans tous les temps, dans toutes nos dynasties royales, jusqu'au règne de Louis XVIII ; il me semble que l'on ne pouvoît d'avantage s'asservir à son sujet.

Il me reproche aussi d'avoir commis une injustice envers ma nation, en exaltant les Vendéens aux dépends des autres François. Ce reproche est causé par la divergence de nos opinions. Il paroît que nous ne nous accordons pas sur la nature de l'honneur.

J'ai toujours cru, et je croirai toujours, que le véritable honneur est renfermé dans cette devise adoptée depuis par la Vendée : "Tout pour son Dieu, tout pour son roi." Hors de ce cercle se tient le faux honneur ; celui qui n'aime que les lauriers sanglants, la vaine gloire, de glorieux brigandages, une liberté satanique, une égalité chimérique ... ce faux honneur est souvent l'appui des factions, des usurpateurs ; il se tient à la solde de tous les ambitieux qui l'encenssent, l'enrichissent, ou l'honorent, soit pour des titres, des cordons, des pensions ...

Je crois donc et je croirai toute ma vie, qu'à l'époque où la Vendée prit les armes pour défendre son Dieu et son roi, le véritable honneur ne se trouvoit que dans ses genêts et dans ses marais. Nos généraux en bonnets rouges ont pu avoir beaucoup de talents militaires ; ils ont pu épouvanter l'Europe par leurs victoires, et rester étrangers à l'antique honneur François.

Mr votre président paroît croire que c'est surtout dans l'ancienne chevalerie que se trouvoit le dépôt de l'honneur, je pense qu'il se trompe.

La devise des anciens chevaliers étoit : "Tout pour son roi, tout pour sa dame" ; mais on peut dire qu'ils n'y tenoient guère.

Les chevaliers formoient une espèce de corporation semi guerrière, semi religieuse ; leur admission étoit précédée de cérémonies ecclésiastiques. J'avouerai que plus d'une fois, ils ont servi d'appui à l'autel et au trône, mais plus d'une fois aussi, ils les ont trahis et foulés aux pieds.

Parcourez l'histoire, vous verrez des rois détrônés par des chevaliers ; des papes et des évêques rançonnés par eux, des églises pillées et démolies, des belles mises à mal par ces redresseurs des injures du beau sexe. Au 14ème siècle, la plupart des chevaliers étoient devenus des bandits. Les compagnies françoises que du Guesclin emmena en Espagne avoient désolé et ravagé la France, et la plupart de ces brigands étoient des chevaliers.

L'espace me manque pour m'étendre sur le sujet ; je passe brusquement à ce qui vous concerne.

J'ai lu et relu avec beaucoup d'intérêt votre conte de l'abbaye au bois. Vous racontez avec grâce, et je vous assure que je n'ai pas trouvé ce morceau trop long.

Je vous en fais bien sincèrement mon compliment. Perrette est la véritable héroïne de votre pièce. Sans le caractère bien tracé et bien soutenu, votre conte n'auroit pas fait fortune. Voici les défauts que je lui reproche.

1) Félicité, Anaïs et Constance, n'ont qu'une même physionomie ; les deux dernières, quoique bourgeoises, ont le ton, l'esprit et le langage de la première. Il auroit fallu rendre ces trois caractères plus distincts et plus tranchants. J'aurois voulu qu'elles eussent été de trois nations et de trois opinions différentes, et que leurs aventures n'eussent ... (effacé) entre elles aucune espèce de ... (illisible) ni de ressemblance.

2) Félicité Sombreuil raconte trop froidement son horrible aventure ; il eut fallu plus de chaleur dans son débit, et un peu plus d'étendue.

3) Mr de La Rochejaquelein n'a pas été tué par un boulet, mais par une balle ; son armée, rangée sur le bord de la mer, dans des dunes, n'a pu se battre au milieu des genêts, comme vous le prétendez (page 44).

Vous me direz que ces derniers reproches sont des vétilles ; oui aux yeux des Franc-Comtois ; mais non dans notre Vendée, ou de pareilles assertions prêtent au ridicule.

Quant au caractère de Perrette, il est très bien dessiné, et ses aventures sont parfaitement racontées. Le conte est très bien terminé.

Voilà mon opinion, Mon cher Guillaume, elle peut être erronée ; je vous l'abandonne telle qu'elle est.

Ma femme me charge de vous saluer, et de vous dire qu'elle a pris bien du plaisir à lire votre conte.

J'ai appris avec plaisir que Mrs Sirurgue, Blandin, La Folie se portaient bien, j'ai plaint le sort des autres. Vous ne me parlez ni de Mr Thévenin, ni de Mr Chavassieux.

Je remercie mille fois Mr Véjux de son bon souvenir. Jamais il n'aura autant de prospérités que je lui en désire. Je remercie mde votre épouse des brindes qu'elle a portés en mon honneur et gloire ; nous les lui avons rendus avec usure. Que j'aurois de plaisir à vous voir tous ! ...

Je vous dirai, avec Louis XVI, nous nous reverrons peut-être dans un monde plus heureux.

Vale et me ama.
Votre ami,

de Bourniseaux

P.S. : Continuez à m'envoyer les procès-verbaux de vos séances académiques ; j'en veux faire un recueil. J'ai fait relier vos brochures ; mais le volume est bien petit. Quand irez-vous au grand ? Que n'entreprenez-vous l'histoire de Besançon.

VALE ET ME AMA Z

 

LA 2ÈME PARTIE :  ICI

Source - Archives de la ville de Besançon - Cote : Ms 628