JEAN-GEOFFROY SAIFFERT

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Jean-Geoffroy Saiffert, protestant, est né en Saxe, à Leipzig, vers 1747, c'est pourquoi il ajoutait à sa signature le titre de "médecin saxon". Il avait 45 ans en 1792. 

D'après son interrogatoire à la maison d'arrêt du Luxembourg, le 15 floréal an II (4 mai 1794), un prince, le comte de Lusace, l'avait chassé d'Allemagne.  Il vécut cinq ans caché au petit bourg de Chaumont en Gâtinais, soignant les pauvres sans compter et leur fournissant gratis les remèdes dont ils avaient besoin, puis après deux années à Pont-sur-Seine, dans la Champagne, il était venu s'établir à Paris en 1777. Il demeura d'abord rue Croix-des-Petits-Champs, dans la maison du dentiste Bourdet, puis, rue de Richelieu, enfin (au commencement de la Révolution), aux Arcades du Palais-Royal, n° 156.

Il acquit bientôt une telle réputation que Philippe d'Orléans et Madame de Lamballe l'attachèrent à leur service. Ce fut lui qui, à Londres, en 1790, soigna le duc atteint d'une maladie vénérienne. "Je n'ai, dit-il, jamais eu rien de commun avec lui que la réparation des vices physiques dont cet individu était plus souvent affecté qu'un être raisonnable", et il ajoute que, connaissant l'homme, il n'a jamais pu "prendre un intérêt politique pour sa personne".

La princesse de Lamballe était regardée par ses médecins comme épileptique et incurable ; tous les jours elle perdait connaissance, et après deux heures de convulsions, tombait dans une léthargie cataleptique qui durait neuf heures ; en 1787, au bout d'un traitement de onze mois, elle fut radicalement guérie par Saiffert.

Malgré ses belles relations, notre Allemand n'aimait pas la monarchie. Quelques-uns de ses nobles clients le qualifiaient d'original et d'enragé, et la princesse de Lamballe lui dit plusieurs fois qu'il n'était qu'un républicain et un démocrate. Lui-même assurait qu'il avait été l'objet de deux lettres de cachet et que, sans les puissants personnages qui lui devaient la santé, il eût été expulsé de France.

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Il se prononça donc hautement pour la Révolution et il fut des premiers à s'inscrire au club des Jacobins. Il projetait de publier une gazette en langue allemande pour propager au-delà du Rhin les nouveaux principes. Il faisait une traduction de la Déclaration des droits de l'homme et l'envoyait à Francfort, à Leipzig, à Hambourg afin qu'elle fût imprimée et répandue avec profusion. Il commençait une traduction de la Constitution de 1791. Durant ses heures de loisir, par goût et aussi parce que "la prose frappe moins la mémoire", il composait des vers en l'honneur de la liberté, et il avait dans ses tiroirs le manuscrit d'un drame intitulé "La mort de Bassville ou la sotte politique de la cour de Rome" et destiné à faire "effet sur la raison égarée du peuple allemand". Neuf mois durant, il avait travaillé quotidiennement à cette pièce qu'il lut à Junius Frey, beau-frère de Chabot ; il y avait "mis la Révolution en action", et quatre personnages, Bassville, Beauvallet, Girodet, Saliceti exprimaient ses propres opinions.

Lorsque Buzot demanda que la France fut "délivrée de la présence des Capets" et proposa le bannissement perpétuel de Philippe-Égalité, de sa famille et de la race des Bourbons, Saiffert protesta contre ce décret d'ostracisme que la Convention avait rendu dans "un moment d'erreur et d'enthousiasme". Ce décret établissait un principe : porté contre une famille, il pouvait être porté contre une autre, et puisqu'il était constitutionnel il devait être ratifié, et, avant son exécution, sanctionné par le peuple français. Un pareil décret, disait encore Saiffert, était contraire aux droits de l'homme puisque les fautes sont personnelles ; il était une punition, et pourtant nul ne peut être puni sans une loi préexistante ; il était fondé sur des soupçons, et pourtant l'accusé est toujours présumé innocent jusqu'à son jugement ; il était impolitique, puisqu'il offensait les Français en les regardant comme "assez vils pour reprendre un autre tyran".

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Sur ce point, Saiffert était d'accord, non avec Robespierre qui consentait à immoler les Bourbons "à la vérité des principes", mais avec la plupart des Jacobins, avec Desmoulins, avec Réal, avec Marat qui refusaient énergiquement d'abandonner Égalité.

Il avait quelque influence dans le club et au mois de janvier 1793 il tenta, de concert avec Cloots, de gagner Dumouriez à la cause jacobine. Dumouriez raconte dans ses "Mémoires" que Saiffert et Cloots l'engagèrent à paraître aux séances de la Société, et il ajoute à ce propos que le docteur fut "un des généraux de l'anarchie". De même que Mallet du Pan et d'autres, Dumouriez a confondu Saiffert avec ce Sepher - que certains nommaient Seepferd ou "cheval marin" - cet ancien dragon et suisse de l'église Saint-Eustache, devenu en 1792 chef du bataillon de la Halle-aux-Blés et en 1793 général et commandant de la petite armée qui vainquit l'insurrection girondine. Mais, comme dit un contemporain, le docteur n'avait pas fait cette infidélité à Esculape en faveur de Mars et "tandis que l'ignorance de Sepher abrégeait les jours d'un grand nombre de nos soldats, Saiffert se contentait d'ordonner à ses malades des ciystères et des pilules qui prolongeaient leur vie".

Ses malades, en revanche, le sauvèrent de l'échafaud. Le 5 novembre 1793, sur une dénonciation du jacobin Pio, le Comité de Sûreté générale le fit arrêter et conduire au Luxembourg.

Dans sa prison, Saiffert composa de nouveaux vers allemands, obscurs, lourds, prosaïques qui célébraient les droits de l'homme, la défaite des tyrans de l'Europe et le triomphe des Français républicains. Mais le concierge du Luxembourg, Benoist, fut, lui aussi, arrêté pour n'avoir pas remis à la régie des biens nationaux un rouleau d'or qu'un condamné lui avait confié, et on trouva dans ses papiers le récit d'une conversation de Saiffert avec le détenu Doucet. Le docteur avait dit à Doucet que le gouvernement établi par Robespierre incarcérait les meilleurs patriotes ; que les Cordeliers se soulèveraient incessamment contre les Jacobins ; que les patriotes prisonniers, Vincent, Grammont et autres, seraient délivrés par le peuple ; que Danton, qui dirigerait l'insurrection, renverserait le gouvernement et convoquerait une nouvelle Convention. Là-dessus, Saiffert fut traduit devant le tribunal révolutionnaire.

Il craignait pour sa tête, et il rédigea mémoire sur mémoire. Il niait la conversation que Doucet prétendait avoir eue avec lui, et il prenait acte des aveux du délateur : quand il aurait tenu les propos incriminés, n'était-il pas, au témoignage de Doucet, un véritable ami du bien public, un homme plein d'esprit et de savoir, qui joignait à ses talents un ardent amour de la République et un sincère attachement aux bons principes ?

Il jurait, en outre, qu'il avait depuis vingt ans fait tout son possible pour propager les maximes d'une fraternité universelle, qu'il n'avait jamais eu d'autre but que de servir l'humanité et principalement la République française. Il rappelait ses poésies qui glorifiaient la liberté et représentaient "dans toute leur horreur les vices des tyrans". Il assurait qu'il avait refusé d'être premier médecin de l'impératrice de Russie qui lui offrait 50.000 livres d'appointements et le rang de lieutenant-général. Il affirmait qu'il avait bien mérité de sa patrie adoptive : il avait fait connaître et imprimer dans les gazettes les articles de la convention de Pilnitz que "ses frères de Saxe lui avaient procurés" ; il avait informé Barère et Couthon d'une "trame perfide" de Pitt qui s'efforçait d'entraîner le Danemark dans la coalition ; il avait démasqué Lafayette, et Gouvion, l' "associé" du général, l'avait menacé de lui couper les oreilles ; il avait dénoncé au mois de mars 1792 à Petion, maire de Paris, et au comité diplomatique de la Législative le comité autrichien et "le complot qui existait entre Capet et compagnie avec le despote de Vienne".

Enfin, il vantait sa frugalité, son austérité républicaine. Nourri dès son enfance de la morale fraternelle de Zinzendorf, il avait sucé avec le lait le mépris des grandeurs et des richesses. Depuis, il avait lu Épictète et les philosophes anciens et modernes. Il n'avait jamais joué, jamais fréquenté les spectacles et les femmes. Il ne faisait qu'un repas par jour et ne buvait quotidiennement que deux bouteilles de bière.

Pio lui reprochait ses liaisons avec les aristocrates, avec des ennemis de la Révolution, avec Sainte-Foix, Sémonville, Talon et autres. Saiffert déclarait qu'il n'avait eu de relations étroites qu'avec deux ou trois amis qui venaient le voir chaque matin pendant qu'il était aux mains du perruquier, et s'il avait loué au fameux Sainte-Foix deux étages de la maison qu'il possédait et habitait au Palais-Royal, s'il avait donné des soins à Talon, il ne connaissait qu'à peine Talon, Sémonville et Sainte-Foix.

Malgré ses protestations et ses serments, Saiffert aurait peut-être été condamné. Mais la société populaire et le comité révolutionnaire de sa section, la section de la Montagne, le proclamaient patriote et sans-culotte. Ses clients demandaient qu'il fût relâché. Un sieur Borel, qu'il traitait pour une obstruction du foie, sollicitait la permission d'aller le consulter au Luxembourg. On sut ou plutôt on voulut bien croire qu'il avait refusé de loger au Palais-Royal sous le même toit que le duc d'Orléans ; qu'il donnait tous les mercredis et les dimanches des soins gratuits aux indigents et que les grands personnages qui se présentaient alors, n'entraient chez lui qu'à leur tour ; qu'il distribuait ou, comme il dit, rendait presque jour par jour aux misérables l'argent qu'il recevait des riches ; qu'il vivait, non de ses gains, mais d'un "revenu philanthropique de son pays" et d'une pension de 2.000 livres que lui servait un de ses malades (Mme de Lamballe). Il fut acquitté le 21 mai 1794 par le tribunal révolutionnaire et le 20 août suivant mis en liberté par le Comité de Sûreté générale.

Saiffert et Cloots sont les pères de la "légion germanique". Au mois de juillet 1792, ces deux hommes conçurent le dessein de lever un corps uniquement composé de Germains et à l'avance ils désignaient les chefs de cette légion, ceux qu'on appela plus tard les quatre chefs, le Prussien Dambach, colonel en premier, le Prusso-Hollandais Van Heyden, colonel en second, l'Autrichien Schwartz, quartier-maître général, l'Alsacien Beaufort-Schoenebourg, commissaire général.

Ces six personnages, Saiffert, Cloots, Dambach, Heyden, Schwartz et Beaufort-Schoenebourg, formèrent un comité, le comité des fédérés prussiens et allemands ou, comme on le nommait aussi, le "comité des fédérés germains". Saiffert était président et Cloots, vice-président de ce comité. Ils avaient de grandes vues et ils les exposaient avec conviction aux journalistes et aux députés les plus influents de la Législative. La légion, leur légion, ne devait pas seulement accueillir les déserteurs de l'empire germanique, Prussiens, Autrichiens, Hessois, exercés, aguerris, assouplis à la discipline, qui n'auraient autre chose à faire qu'à s'acclimater dans une république et dont la perte serait irréparable pour les tyrans puisqu'il leur fallait trois ans pour dresser un homme qu'ils ne pouvaient avoir que de force ou par ruse. Elle serait "le noyau de la future liberté germanique" ; elle donnerait aux Allemands qui voulaient combattre le despotisme, "un point d'appel et un refuge honorable jusqu'à ce que leurs compatriotes eussent brisé leurs chaînes". Ces Allemands auraient ainsi le moyen de développer leurs talents militaires au profit de la nation française et en faveur de l'humanité entière ...

Plein de ces idées de fraternité, Saiffert composait à l'avance, en son style pesant et embarrassé, le "Chant de marche" des futurs soldats de la légion des Germains :

"Les Français, qu'autrefois nous tenions pour de plats esprits, les Français qui jusqu'ici jouaient avec leurs fers, effrayent maintenant la puissance qui nous enchaîne ; leur courage et leur raison étonnent la moitié du monde.

Les despotes qui nous tiennent encore pour leurs esclaves et qui règnent sur maint peuple comme sur des bêtes, pâlissent au milieu de nous, et chacun, plein de rage, jure d'occire les Français libres en versant le sang de ses esclaves.

Lève-toi, peuple opprimé ; debout, vous qui parlez la même langue ; soyez libres, comme le Français ; révoltez-vous ; soyez résolus ; criez à chaque tyran : "Tu es homme comme nous, nous voulons notre droit, et ne voulons pas de ta faveur !"

La nature nous créa égaux ; la folie de nos pères oublia un droit éternel ; elle couronna des criminels et nous mit dans les fers ; mais la nature nous crie : Arrête, prince égaré, je suis homme comme toi.

L'acte du père ne peut jamais ravir la liberté de l'enfant ; ce que croient d'aveugles esclaves, n'est pas une loi ; ce que dit un despote et ce qu'enseigne un prêtre laissent le droit naturel à jamais intact.

O peuples, cessez d'écouter des mensonges que les temps présents et passés enseignent en vos écrits ; imposture, ruse et violence vous arrachèrent le droit que chaque despote affaiblit encore à sa guise.

Chaque homme est libre et né l'égal de tous ; qu'on plante ce qu'on veut, le sol demeure assuré, et si un grand arbre opprime les autres arbres, on lui coupe les branches dont il les étouffe.

O frères, sang allemand, guerriers encore égarés, renoncez à votre esclavage, soyez désormais les vainqueurs de la liberté, conquérez ce droit qu'on enseigne en France, mourez libres et, vous aussi, enseignez, et cherchez, et faites que la postérité vous honore !"

Le 6 août 1792, le ministre de la guerre Servan recevait en son hôtel "Messieurs" Anacharsis Cloots, Saiffert, Dambach, Heyden, Schwartz père et Beaufort-Schoenebourg, membre du conseil d'administration des fédérés prussiens et allemands. Servan stipulait pour le gouvernement français, et les autres, pour les chefs et officiers de la légion germanique. L'acte qui fut dressé, portait le nom de "capitulation" ...

En 1808, il demeure 25 rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. Il reconnaît être à Paris depuis 40 ans.

Il est interrogé les 4 et 5 juillet 1808 dans l'affaire Malet. Il avait dans ses papiers un nombre important de documents de la loge des Philadelphes de Narbonne avec tableaux, rituels, patentes et diplômes destinés à M. d'Harmensen, ainsi que "onze lettres datées de Narbonne et adressées à M. d'Harmensen du mois de juin au mois de décembre 1806 relatives au rite des Philadelphes".

Interpellé, Saiffert répond que ces pièces lui avaient été confiées il y a quelques mois par M. d'Harmensen. A l'égard de la note sur les forces des armées françaises, il ignore comment elle se trouve dans ses papiers (interrogatoire du 4).

Dans l'interrogatoire du 5, il cite les personnes venant chez lui : "j'étais lié avec le général Servan avant la révolution". D. - Le général Servan ne vous a-t-il pas parlé d'un changement dans le gouvernement ? R. - Jamais il ne m'en a parlé, mais nous parlions beaucoup de maçonnerie, il m'a consulté sur une secte d'illuminés qui existe en Allemagne et du désir qu'il aurait d'établir une loge de ce genre à Paris où on ne recevrait que des gens bien connus. Je lui ai dit que c'était une folie d'y penser et que d'ailleurs le Grand Orient n'y consentirait jamais. Je vous assure que jamais il ne m'a parlé du gouvernement".

Il cite également parmi ses malades le sénateur Régnier, le maréchal Kellermann lorsqu'il est à Paris, le sénateur Saur, l'ex-conventionnel Peyre, Mme et M. Villard, ancien ministre de Gênes à Paris, et le général Guillaume à qui il a fermé sa porte il y a un an "pour manque de délicatesse". (Arch. de la préf. de police Aa 316)

Il semble qu'il ait raison au sujet des Philadelphes de Narbonne, car d'Harmensen était bien en relations avec le marquis de Chefdebien. Sans doute Saiffert servait-il de boîte aux lettres. Nous ne trouvons son nom sur aucune liste de la loge de Philadelphes mais nous sommes loin d'avoir un tableau complet. Il n'en reste pas moins que Saiffert a aussi des relations suspectes avec les membres de la Société secrète des Philadelphes. Il semble être en effet un ancien agent des Illuminés de Bavière.

Jean-Geoffroy Saiffert est décédé à Paris, le 26 avril 1810. Ses obsèques ont eu lieu le 29 au cimetière du Père Lachaise.

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Le personnage était oublié, sa mort passa presque inaperçue ; seul, parmi les organes de la presse, le Magasin encyclopédique, de l'archéologue Millin, lui consacra une courte notice nécrologique : "M. Saiffert, ci-devant médecin du duc d'Orléans, vient de mourir dans un âge avancé. On assure qu'ennemi déclaré du quinquina, il a succombé à une fièvre qu'il auroit pu guérir avec ce remède." Le bon Teuton avait voulu mourir comme il avait vécu, maintenant jusqu'au bout en harmonie sa vie et ses principes.

 

La princesse de Lamballe intime - Docteur Cabanès - 1922

Fichier Bossu

La Légion germanique (1792 - 1793) - Arthur Chuquet - 1904