JACQUES CAMBRY
CATALOGUE DES OBJETS ÉCHAPPÉS AU VANDALISME DANS LE FINISTÈRE

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JACQUES CAMBRY était né à Lorient, le 2 octobre 1749,  ondoyé le même jour et baptisé le 8 décembre suivant, d'un père ingénieur en chef des constructions navales de la Compagnie des Indes, qui lui fit donner une instruction très complète, non seulement dans l'ordre des sciences, mais encore dans celui des lettres et des arts. Il compléta cette instruction par des voyages sur mer, des pérégrinations en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, et par une studieuse exploration de l'Italie, où son goût pour les arts, en particulier pour l'art antique, devint une véritable passion.

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De retour en France, après toutes ces pérégrinations, il se mit à écrire. De 1783 à 1789, les bibliographes relèvent jusqu'à six ouvrages publiés par lui, dans les genres les plus variés. Le premier fut un "Essai sur la vie et les tableaux du Poussin" (1783), puis une brochure sur le magnétisme, des "Observations sur la Compagnie des Indes", une "Notice sur les troubadours, des Contes et Proverbes" (1784), deux volumes de voyages en Angleterre (1788), etc.

Imbu de la philosophie du XVIIIe siècle et issu de la bourgeoisie, Cambry embrassa naturellement les idées et les réformes de 1789, mais dans la pratique, il eut toujours une grande modération. Ce n'était point un politique, mais un lettré, un artiste, un amateur passionné des livres, des tableaux, de tous les monuments que la Révolution, dans sa période sinistre et sanglante, se plaisait à détruire avec une rage et une stupidité fanatiques. Pendant ce temps, Cambry se tut, s'effaça, parvint à se faire oublier.

Après la Terreur, les idées de modération reprenant le dessus, il ne voulut pas refuser ses services à l'ordre qui essayait de renaître, il fut élu président de l'administration du district de Quimperlé.

Alors, comme ferait un artiste dans une ville où vient de passer un tremblement de terre, la première préoccupation de Cambry fut de reconnaître, de recueillir et de sauver les épaves qui, autour de lui, avaient échappé au cataclysme. C'est pour cela qu'il se fit donner, par un arrêté de la Commission administrative du département du Finistère, en date du 26 thermidor an II (13 août 1794), "la charge de parcourir les neuf districts du département, pour faire la recherche de tous les objets précieux qui peuvent intéresser les progrès des connaissances humaines : statues, tableaux, collections de minéraux, de coquillages, de livres, de manuscrits, de plantes rares et étrangères, d'instruments de physique et de mathématiques, etc.," avec mission de "rendre compte à l'administration du département du résultat de ses recherches et d'indiquer avec précision les abus à réformer, les déplacements à faire, les réunions à opérer, l'ordre à rétablir dans les dépôts, et, s'il y a lieu, les mesures à prendre pour leur sûreté et leur conservation". (Catalogue, p. 265)

Cambry se mit à l'oeuvre immédiatement, et pendant près de huit mois, jusqu'à la fin de mars 1795, en dépit des glaces et des neiges d'un hiver très rigoureux, il s'y consacra avec une activité incessante et un zèle infatigable.

Ce sont les neuf rapports rédigés par lui en conséquence de cette mission qui constituent le "Catalogue des objets ÉCHAPPÉS AU VANDALISME dans le département du Finistère" ; et notez que c'est l'administration elle-même de ce département qui les fit réunir et imprimer sous ce titre, à 500 exemplaires, en vertu d'une décision prise par elle le 12 germinal an III (1er avril 1795). Voilà donc une administration républicaine qui, au lendemain de la Terreur, en présence de tous les acteurs encore vivants de cette époque, atteste officiellement, qu'aujourd'hui de jolis petits sopyhistes, admirateurs de Robespierre et de Marat, s'efforcent cyniquement de nier. Négation qui fait sourire, puisqu'aujourd'hui encore, dans nos monuments, dans nos archives, partout du plus au moins, nous retrouvons les traces, les preuves de ces sauvages destructions.

M. Trédévy, dans son introduction, a pris la peine de relever les passages du "Catalogue" de Cambry, qui démentent, qui confondent ces négations plus ridicules encore qu'audacieuses. Il a bien fait. Le titre même du livre, son contexte d'un bout à l'autre est la preuve vivante, saignante, - trop saignante, hélas ! - des exploits du vandalisme révolutionnaire. Il semble que l'auteur se promène sur les ruines de la civilisation, s'ingéniant péniblement à recueillir les faibles restes des monuments artistiques, scientifiques et littéraires échappés au clataclysme :

"Depuis trois mois", dit-il, "j'erre sur des décombres. Tout est brûlé, détruit, tout disparu. Des districts entiers n'ont aucun des moyens nécessaires pour s'instruire ; on n'y trouve aucun professeur ; les malades appellent en vain les médecins. Les écoles sont désertes, des ivrognes sont chargés de l'instruction publique, des sauvages de former les moeurs. Les communes n'ont plus un livre, pas un tableau, pas une statue, qui puissent leur indiquer la marche du goût et du génie !" (Catalogue, p. 134)

Ailleurs, en déplorant la perte d'un fort beau tableau brûlé par les révolutionnaires, Cambry s'écrie :

"Gémissons sur les ravages affreux qu'on vient d'exécuter en France, sur ces millions de monuments détruits ! ... Au milieu de la belle boiserie qui renfermait ce tableau, gravons sur une table de marbre : Ici fut un chef-d'oeuvre, détruit par des hommes égarés. Amis des arts et de l'humanité, souvenez-vous des jours de Robespierre ! Élevez vos enfants dans l'amour du beau, éloignez d'eux l'ignorance teinte du sang, aveugle, mère du fanatisme !" (Ibid., p. 73)

Inutile d'insister. Ces témoignages répétés et énergiques d'un contemporain et d'un magistrat républicain ne laissent rien subsister des négations effrontées de nos jours. Pourtant, si le livre de Cambry n'offrait que cela, malgré l'intérêt de ces témoignages il ne nous apprendrait rien de bien neuf. D'autant plus que, malheureusement - en France surtout, hélas ! - le vandalisme est de tous les temps, et le savant éditeur de Cambry, M. Trévédy, en donne une belle preuve, quand il nous montre, dans ses notes, trois édifices de Quimper, très curieux par leur antiquité, leurs sculptures, leurs vitraus, leur architecture, que la Révolution avait épargnés et qui ont été sacrifiés, - l'un (la chapelle de Peniti), en 1810, pour l'unique plaisir de tracer une route en ligne droite (p. 27) ; - l'autre (Notre-Dame de Guéodet), en 1816, démolie et exploitée comme carrière de pierres (p. 22) ; - le troisième et le plus intéressant de beaucoup, l'église et le cloître des Cordeliers, oeuvres élégantes et charmantes du XIIIe siècle, rasées en 1845 pour faire une halle (p. 29). - Vandalisme épais, stupide, antiartistique, antinational et antipatriotique, qui n'a même pas, comme celui de la Terreur, l'excuse du fanatisme politique, si sauvage et si criminel qu'il fût ...

Or, il y avait beaucoup à détruire en Bretagne au moment de la Terreur, non seulement dans les églises, les abbayes, les communautés religieuses, mais aussi chez les particuliers. Car, un fait des moins connus et des plus curieux, mis en lumière par le "Catalogue" de Cambry, c'est le grand nombre et la richesse des collections de livres, de tableaux, d'objets d'art et de science de toute espèce formées en Bretagne, par des particuliers, avant la Révolution, et dont la plupart, tombées comme biens d'émigrés sous la confiscation révolutionnaire, prennent place à ce titre dans le rapport de Cambry. On se figure un peu encore, et surtout l'on se figurait alors ce fond de Basse-Bretagne comme un repaire impénétrable de barbarie et d'ignorance : et voilà que Cambry nous montre ces prétendus sauvages se plaisant à remplir leurs demeures de livres utiles, curieux et rares, de beaux tableaux et de belles gravures, de collections d'histoire naturelle, d'instruments de physique et de mathématiques, etc. Bornons-nous à quelques exemples.

Au château du Bot, près du Faou - outre une bibliothèque dont les épaves apportées à Landerneau, chef-lieu du district, montaient encore à 2.500 volumes - il existait quantité de dessins, de gravures, de tableaux (dont sept chefs-d'oeuvre), si bien que la description de cette collection n'occupe pas moins de vingt-trois pages (57 à 80) du rapport de Cambry.

Au château de Kerjean, un bel herbier, des tableaux et des dessins (p. 143, 148, 149) ; à Brézal, tableaux et dessins en nombre, et une collection d'instruments de physique (p. 145 - 148) ; aux château de Trévarez et de Kerampuil (p. 212 à 219), belles et bonnes bibliothèqèues.

A Morlaix, seulement, Cambry signale et décrit jusqu'à huit collections importantes, provenant de divers émigrés. La première est celle du vicomte du Dresnay, comprenant grande quantité de belles gravures et une nombreuse bibliothèque remarquable par "la relière, le choix des exemplaires et des éditions" (p. 180 - 183) ; puis la collection du château de Kéranroux, aussi très considérable, composée de livres, dessins, tableaux, instruments de physique, "une multitude d'objets d'histoire naturelle", des bustes en bronze doré, "dix dessins d'Ozenne précieux et bien conservés", etc. (p. 184 - 188). Le cabinet d'un avocat, Malescot Kerangouez, contenait, avec une nombreuse bibliothèque, un "amas de minéraux et de coquillages de toute espèce", un précieux émail de Jean Cousin, etc. (p. 183 - 184).

Dans la collection de l'émigré Quillien du Merdy, toujours à Morlaix, Cambry signale, entre autres choses, un manuscrit précieux du moyen-âge, d'une fort belle écriture, orné de curieuses peintures en grand nombre ; un recueil de portraits des peintres et architectes d'Italie, un grand nombre d'elzévirs et d'éditions rares (p. 176 - 178). Dans la maison Lannigou, une bibliothèque "riche, en bon état, très bien entretenue", de 2.400 volumes, des coquillages, des minéraux, des instruments de physique (p. 174 - 176). Nommons encore les collections de Lesquiffiou, du chanoine Keroulas, de Jolivet, etc. (p. 163 et 175).

Mais de toutes ces collections particulières, Cambry ne voit et ne décrit que des épaves, lui-même l'avoue sans détour : "Je ne puis le dissimuler (dit-il p. 190), je suis informé par la voix publique qu'une infinité de livres et d'ouvrages précieux ont disparu des diverses bibliothèques, surtout où sont les belles gravures de Lesquiffiou, de Kerlaudy, etc. ... L'insouciance a négligé tous ces objets". - Ailleurs (p. 143), à propos de livres en grand nombre détruits à Lesneven ou vendus aux épiciers depuis 1791, il s'écrie douloureusement : "Tirons un voile sur ce tableau désagréable !" - Malgré tout, les débris de ces collections retrouvés et signalés par Cambry suffisent à montrer ce qu'il faut croire de la prétendue sauvagerie de la Basse-Bretagne avec la Révolution.

Cambry est avant tout un artiste et un bibliophile. Il signale avec soin les incunables, qu'il appelle des "impressions de 1400", c'est-à-dire, antérieures à 1500, et il s'attendrit, on vient de le voir, sur la destruction des elzévires. Quoiqu'il fût, je crois, un médiocre paléographe, il ne laisse pas de signaler çà et là de beaux manuscrits. Un, entre autres, d'une grande valeur historique et que nous ne connaissons que par lui, c'est celui de la "Chronique rimée de Bertrand Du Guesclin, par Cuvelier, provenant des Jacobins de Morlaix" (p. 202 - 204). Qu'est-il devenu ? où sont-ils aujourd'hui ? Les administrations qui se sont succédé depuis la Révolution ont-elles, par leur incurie, achevé l'oeuvre lamentable commencée par le vandalisme révolutionnaire, et laissé détruire ou disperser au hasard, sans profit pour personne, les livres et les objets dont le zélé catalogueur s'était efforcé d'assurer la conservation ? Je pose cette question : aux Finistériens de la résoudre. Ce qui inspire des craintes, c'est qu'on semble avoir perdu toute trace du manuscrit de la "Chronique de du Guesclin" des Jacobins de Morlaix.

Cambry excelle et se complaît surtout dans les descriptions de tableaux. Il avait une passion pour la peinture, un véritable enthousiasme pour Nicolas Poussin. Les amateurs trouveront plaisir et profit à lire son livre, d'autant qu'il décrit très joliment. Voyez, par exemple, ce calque d'une naïve peinture du moyen-âge, sur vélin, existant chez les Ursulines de Lesneven : "La Vierge, sur son lit de mort, mollement étendue, pâle, mais sans grimace et mourant sans contorsions, tient un cierge. Saint Pierre, un bénitier à la main gauche, un goupillon à la main droite, l'asperge ; il est vêtu d'un surplis, d'une chape, il porte l'étole des prêtres grecs. Le lit, tous les apôtres sont en blanc ; mais l'or placé sans profusion et les ombres bien disposées, une porte couleur lie de vin, détruisent la monotonie que ces masses de blanc pourraient produire. J'oubliais un fort petit diable, qui tire avec humeur les rideaux de la Vierge, désolé de ne pouvoir la tourmenter dans les enfers". (p. 150).

En dépit de ses préjugés philosophiques contre le moyen-âge, Cambry n'était nullement insensible aux beautés originales des monuments de cette époque, peinture, sculpture, architecture ; s'il en relève parfois un peu durement certaines bizarreries, quoi d'étonnant de la part d'un esprit qui avait pour idéal l'art antique ? Mais Cambry n'était nullement archéologue, ou du moins son archéologie n'était autre que celle de l'Académie Celtique, dont il fut l'un des fondateurs : archéologie, on le sait, bien démodée. Il ne voulait point admettre de monuments romains en Bretagne ; pour lui "l'acqueduc de Carhaix n'est certainement pas romain ... mais gaulois". (p. 224)

Au Folgoët, il lit ainsi l'inscription gothique gravée extérieurement près de la porte occidentale : "Petrus illustris dux Britonum fundavit illud collegium anno 1178" (p. 154). Cette inscription porte en réalité : "Johannes illustris dux Britonum fundavit presens collegium anno domini M IIIIc XXIII." - Cambry, on le voit, était d'une égale faiblesse en archéologie médiévale et en histoire de Bretagne, puisqu'il plaçait Pierre de Dreux en 1178 et confondait le style architectonique du XVe siècle avec celui du XIIe. Mais immédiatement après il se relève. Voyez avec quelle verve il peint, il déplore la destruction des statues du Folgoët :

"La cour du Folgoët ressemble à un champ de bataille : des milliers de statues de Kersanton brisées remplissent les chapelles, les portiques, tous les environs de l'église. Que de costumes singuliers vont disparaître ! Que de morceaux curieux vont s'anéantir ! J'ai compté douze têtes dans une fontaine. Les roses les plus délicates sont détruites. C'est là qu'on peut juger de l'étonnant parti qu'un sculpteur habile peut tirer du Kersanton. Avec quelle délicatesse ces vignes, ces fleurons, ces chapiteaux sont travaillés !" (p. 154 - 155).

Bref, le "Catalogue" de Cambry est un curieux et très intéressant inventaire qui permet de se faire idée des richesses littéraires et artistiques de la Cornouaille et du Léon au XVIIIe siècle, avant les destructions opérées par le vandalisme révolutionnaire. Et ce qui double l'intérêt de cet inventaire, c'est que les objets dont il parle paraissent être aujourd'hui pour la plupart perdus, détruits, ou enfouis on ne sait où.

La première édition du "Catalogue des objets échappés au vandalisme dans le département du Finistère" fut imprimée à Quimper, en l'an III, petit in-4°, sur ce papier grisâtre et avec ces affreux caractères usités dans les publications officielles de l'époque révolutionnaire ...

Le Glaneur Breton - Arthur de la Borderie - 1ère année - n° 2 et 3 - 2e et 3e trimestres - 1889


 

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Cambry avait porté un moment l'habit ecclésiastique et avait été précepteur des enfants de Dodun de Neuvry (Claude-Laurent-Marie), receveur général des États de Bretagne. Plus tard, il épousa la veuve de celui-ci.

Élu président du district de Quimper en 1794, Cambry devint président de l'administration du Finistère le 17 fructidor an IV, fonctions qu'il conserva jusqu'au 14 prairial an V. Nommé administrateur du Prytanée français, il fut élu administrateur suppléant de la Seine le 9 brumaire an VII.

Un arrêté du 11 ventôse an VIII nomma Cambry préfet de l'Oise.

Il arriva à Beauvais le 26 ventôse et alla s'installer à l'hôtel du Lion d'Or ... L'installation officielle du Préfet eut lieu le 7 germinal, à 1 heure de l'après-midi. Deux membres de l'administration centrale du département se rendirent au logis du citoyen Cambry qui arriva escorté du chef d'escadron et des brigades de gendarmerie et de détachements de la garde nationale. Une salve d'artillerie et la musique de l'École de Liancourt saluèrent l'arrivée du préfet qui fut introduit dans la salle des Séances. Dépôt fut fait de l'arrêté de nomination du préfet, d'un arrêté du 12 ventôse nommant le citoyen Poilleu secrétaire général, et d'une lettre du citoyen Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur.

Ces formalités accomplies, le citoyen Cambry prit place à côté du citoyen Dubout, président de l'Administration du département, et le citoyen Juéry, commissaire du Gouvernement, prononça un discours dans lequel il traça un intéressant tableau de la situation du département à cette époque. En voici un extrait : "La récompense de vos travaux vous est assurée ; elle est dans le coeur des habitants de l'Oise ; ils ne connaissent ni la vengeance haineuse qui a désolé le Midi de la République, ni les préjugés de partis dévastateurs qui, deux fois, ont détruit les départements de l'Ouest. L'union qui a toujours présidé à nos séances est l'image de celle qui règne parmi nos concitoyens. Aimant par caractère, ils n'attendent pas que vous ayez fait le bien ; il leur suffit pour vous chérir que vous leur épargniez le mal qu'ils pouvaient craindre."

Le citoyen Dubout prit ensuite la parole et fit l'éloge du nouveau chef de l'administration départementale. Puis, après plusieurs morceaux exécutés par la musique de l'école de Liancourt, ce fut au tour du citoyen Cambry de parler. Un banquet, suivi d'un bal, fut offert au Préfet, à l'Hôtel de Ville.

Dès son installation, le citoyen Cambry s'occupe de la réorganisation de l'administration départementale et communale, conformément à la nouvelle Constitution. Un de ses premiers actes fut de réduire le nombre des fonctionnaires départementaux. Le 20 prairial, il procède à l'installation de la Municipalité et du Conseil municipal de Beauvais.

Le zèle de Cambry l'emporte et, dès ses premiers pas dans l'administration, il encourt un blâme du ministre de l'intérieur. Cambry avait eu l'idée d'envoyer, le 16 germinal an VIII, à tous ses collègues, une circulaire leur signalant l'intérêt qu'il y aurait à créer un musée dans chaque département. Quelques jours après, il recevait une lettre du ministre lui rappelant qu'un préfet n'avait pas le droit d'adresser une circulaire à ses collègues et l'invitant à s'en abstenir désormais.

Cambry prit assez bien la chose en disant : "J'ai fait comme ce bon maréchal de Brissac qui courut sus à l'ennemi sans ordre de son général et le battit". Il dit pour toute excuse : "On m'avait dit : Toutes les fois que tu verras l'ennemi de ton maître, cours sus."

Peu après, Cambry songea à créer une société d'agriculture, mais, cette fois, il prit la précaution de s'ouvrir de son projet au ministre de l'intérieur, par une lettre du 12 floréal an VIII. Le ministre, Lucien Bonaparte, encouragea cette idée. La société fut immédiatement créée et tint sa première séance le 1er prairial. Cambry fut désigné comme président, honneur qu'il déclina. La présidence de la Société d'Agriculture fut alors dévolue au citoyen des Courtils.

Une autre idée naquit bientôt dans l'esprit fécond de Cambry. Il résolut de faire élever un monument à la mémoire du comédien Préville, décédé le 27 frimaire an VIII. Cette proposition fut bien accueillie par la municipalité de Beauvais, mais il n'en fut pas de même au Conseil général, qui, dans sa séance du 14 thermidor, estima cet objet étranger à ses travaux, ajoutant que "le genre de talents du citoyen Préville a été inconnu de la grande majorité des administrés du département de l'Oise." Une souscription fut ouverte, mais jamais le monument, qui devait être élevé au bastion de la Porte de Bresles, ne fut édifié.

L'un des soins du préfet Cambry fut de conserver à la ville de Beauvais sa manufacture nationale de tapisseries qui fait depuis longtemps l'orgueil de la cité.

Pendant la Révolution, la Manufacture de Beauvais avait failli disparaître. Deux représentants de l'Oise à la Convention, les citoyens Isoré et Portiez réussirent à la sauver, mais elle demeura dans un état déplorable. Le citoyen Camousse, directeur de la Manufacture, saisit le préfet de la question et, le 13 floréal an VIII, Cambry intervint auprès du ministre de l'Intérieur. Le 29 floréal, il insistait, par une lettre adressée à son ami Desportes, secrétaire général du ministère : "Sous le ministère de Bonaparte, sous le secrétariat général de Félix Desportes, verra-t-on, écrivait-il, s'anéantir une Manufacture célèbre que les bons habitants de Beauvais chérissent, citent avec orgueil ?"

L'examen de la carrière administrative de Cambry nécessiterait de longs développements. A une époque de transformation complète de la vie, des institutions et des moeurs, le rôle d'un préfet était particulièrement chargé. Il fallait rétablir l'ordre dans les esprits et dans l'administration, réorganiser l'enseignement public et l'assistance, faire accepter le Concordat, soins nombreux et absorbants qui nécessitaient une attention constante. Il fallait aussi présider les fêtes et les solennités, fort nombreuses à cette époque, et, dans chacune d'elles, prononcer de grands discours célébrant la gloire consulaire.

Le préfet devait, en outre, visiter tout son département, parcourir les villages où le conduisaient des routes mal entretenues et qui étaient devenues, en certains endroits, presque impraticables.

Un des contemporains de Cambry a porté sur lui ce jugement peut-être trop sévère : "Ce préfet, fier d'une réputation d'homme de lettres, semblait visiter son département, moins pour s'occuper de ses intérêts administratifs, que pour recueillir quelques notes pour son ouvrage "La Description du département de l'Oise".

Il est exact que le citoyen Cambry aimait la gloriole. On le sent à la façon dont il narre les réceptions qui lui sont ménagées dans les bourgs qu'il visite. Il insiste volontiers sur l'accueil enthousiaste qui lui est fait à Songeons, à Chaumont, à Nanteuil, à Chantilly. Par contre, il ne dissimule pas le mécontentement qu'il éprouve devant le peu d'empressement des compiégnois.

Lorsqu'il arrive le soir à Compiègne, par la route de Senlis, il est reçu avec une simplicité toute républicaine. Il voit là un manque d'égards. Il en ferait grief à Compiègne si, dès son arrivée, quelque chose n'avait séduit le celtisant qui est en lui. Dans la brume du soir, il a aperçu en amont, l'arête bleuissante du Ganelon se découpant sous le ciel gris. Ce mont, dominant un confluent, fut certainement un oppidum gaulois. Il faudra visiter cela et peut-être y trouvera-t-on quelques fouilles intéressantes à faire. Peut-être trouvera-t-on là quelques vestiges précieux de la lutte suprême de Bellovaques de Correus, derniers défenseurs de la liberté celtique, contre les légions de César.

Cambry se promet donc d'aller, dès le lendemain, explorer le Mont Ganelon. De là, il reviendra à Compiègne où, cette fois, il pense être reçu avec tous les honneurs auxquels il est accoutumé.

En effet, dès le lendemain, Cambry va visiter le Ganelon et, après cette excursion, revient à Compiègne où lui est réservée la réception magnifique qu'il désirait. La gendarmerie et les troupes de cavalerie viennent à sa rencontre, des salves d'artillerie sont tirées, la garde nationale avec sa musique attend le Préfet près du pont. Le Conseil municipal et les fonctionnaires forment un cortège au milieu duquel prend place Cambry "rayonnant de gloire".

Cambry paraît avoir été un personnage assez difficile. Ses relations avec le citoyen Jarry de Mancy, sous-préfet de Compiègne, ne furent pas fort cordiales, non plus que celles qu'il entretint avec certaines municipalités, comme celle de Beauvais. Quant au secrétaire général de la préfecture, le citoyen Poilleu, Cambry ne pouvait le souffrir. Plusieurs fois le préfet accusa le secrétaire général auprès du ministre de l'intérieur.

Un arrêté du 23 germinal an X remplaça Cambry à la préfecture de l'Oise par le citoyen Belderbusch.

Le 26 floréal, ce dernier se présentait à la Préfecture. Cambry, qui devait l'installer, allégua qu'il était obligé de quitter Beauvais dans la nuit et ne pouvait, par conséquent, procéder à cette formalité. Il remit immédiatement ses pouvoirs au citoyen Belderbusch et quitta le département.

Cambry consacra le reste de sa vie à l'archéologie et à la littérature. Il contribua à la fondation de l'Académie celtique, qui devint la Société nationale des Antiquaires de France, et dont il fut élu président le 3 ventôse an XIII.

En 1807, Cambry fut nommé président de l'assemblée électorale du Morbihan et sa candidature au Sénat conservateur fut présentée.

Peu après, il mourait, frappé d'une attaque d'apoplexie, le 30 décembre 1807, en son domicile à Paris, rue Neuve-des-Mathurins, 32, à l'âge de 57 ans.

De son mariage avec Louise-Julie Bourgeois, veuve de Dodun de Neuvry, il n'avait pas eu d'enfants.

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Les préfets de l'Oise - J. Mermet - 1938

AD56 - Registres paroissiaux de Lorient

État-civil de Paris