LOUVAIN Z

LOUIS GAILLARD est né à Liège le 25 avril 1771. A partir de 1793, il fut militaire au service de la France. Il rejoignit l'armée néerlandaise en 1815. A partir de 1821 et, en tant que major, il fut commandant de place à Louvain, où il fut assassiné le 28 octobre 1830, à l'âge de 59 ans. Il fut admis dans l'Ordre royal de la Légion d'honneur en qualité de chevalier à dater du 24 avril 1810.
(Base Leonore - LH/1055/10 - Les mémoires d'un orangiste - L.A. Reyphins - 1989)

GAILLARD MAJOR SIGNATURE Z

MASSACRE DU MAJOR GAILLARD

La Cour d'assises du Brabant vient de prononcer sur une affaire qui rappelle les plus terribles épisodes de la révolution de 1792, et notamment le meurtre du marquis de Belzunce, à Caen.

Les trois accusés étaient nommés : 1° Pierre Stroobants, âgé de 38 ans, ouvrier au canal à Louvain ; 2° Pierre Leenaerts, âgé de 23 ans, cordonnier et barbier à Louvain ; 3° et Jean Quidaes, âgé dee 58 ans, charretier à Louvain ; tous trois condamnés par contumace à la peine de mort, par arrêt de la Cour d'assises. L'un d'eux, le nommé Leenaerts, s'est constitué volontairement prisonnier.

Voici les faits tels qu'ils résultent de l'acte d'accusation :

Le 2 septembre 1830, sur le bruit de la marche des troupes hollandaises vers la Belgique, une foule d'habitants de Louvain se rendit sur la Grand'Place, devant l'hôtel-de-ville, en demandant des armes à grands cris ; on prétendait qu'il y en avait en dépôt à la caserne.

Le major GAILLARD (ancien officier des chasseurs à pied de la vieille garde), commandant de place de la ville de Louvain, s'avança et dit qu'il n'y avait pas d'armes. Cependant on persistait à croire le contraire ; la foule se rendit donc à la caserne, prit la guérite de la sentinelle pour s'en servir en forme de baliste, enfonça les portes, pénétra dans le bâtiment et y trouva un grand nombre de fusils. Cette erreur du commandant de place excita le plus vif mécontentement : on voulait que la garnison rendit les armes, et qu'elle quittât la ville ; mais lorsque la garde communale s'approcha pour prendre possession de la caserne, les troupes provoquées firent feu sur cette garde et lui tuèrent quatre hommes et en blessèrent plusieurs autres. Alors on se jeta sur les soldats, on en désarma une partie ; d'autres se sauvèrent par les jardins, le reste capitula, et en peu de temps toutes les troupes évacuèrent la ville.

Le major se retira à Anvers avec son épouse. Il y resta jusqu'au 28 octobre, jour de la prise de cette ville par les volontaires belges. A peine y eurent-ils fait leur entrée, qu'il se hâta de partir pour Bruxelles. Ce départ précipité fut la cause de sa perte. En effet, le même jour, 28 octobre, vers une heure de relevée, le nommé Jean Hermans, volontaire de Louvain, arriva dans un char-à-bancs à Malines, avec quatorze autres volontaires louvanistes, au nombre desquels se trouvait le nommé Joseph Bergmans. Ils apprirent que le major GAILLARD venait d'arriver à Malines par la diligence d'Anvers à Bruxelles ; Bergmans sauta aussitôt de voiture, et courut, armé d'une baïonnette, arrêter le major. M. Deneef suivait alors, et prévoyait bien les dangers que devait courir M. GAILLARD si on le conduisait à Louvain ; il fit, avec MM. Eugène Claes et Jean-Baptiste Hambrock, de vaines tentatives pour engager les volontaires, soit à laisser leur prisonnier à Malines, soit à le conduire à Bruxelles ; les volontaires prétendirent à toute force le diriger sur Louvain, et le prévenu Joseph Bergmans, qui était l'un des plus obstinés dans cette résolution, se distinguait des autres par des vociférations et des gestes.

Vers deux heures et demie de relevée, le major et son épouse partirent de Malines par la barque de Louvain, et sous l'escorte des nommés Bergmans et Hermans, à qui M. Deneef les avait confiés. Pendant la traversée, il fut déjà en butte aux mauvais traitements d'un des ouvriers de la barque, François de Bal, qui cherchait continuellement à lui mettre une corde au cou, et qui répétait sans cesse : hy moet er aan (il faut qu'on lui mette). Il était environ 7 heures 1/2 du soir lorsque la barque arriva à Louvain, et plus d'une heure auparavant le peuple était déjà averti de la prochaine arrivée du major ; un rassemblement s'était formé sur la Grand-Place, quelques gendarmes s'y étaient rendus pour le dissiper, mais la foule qui annonçait ouvertement l'intention de massacrer le major GAILLARD, les avait forcés à se retirer en leur criant que s'ils prenaient le parti du major, ils devaient tous périr avec lui. Comme il faisait nuit, la foule avait eu soin de se munir d'un fallot, il était porté par le prévenu Stroobants, qui offrit à des messieurs qui se rendaient hors la porte du canal, de les éclairer de sa torche, et auxquels il dit en parlant du major : ik zal van tyd tot tyd myn fakket op zynen hop wa, nit kloppen (j'aurai soin de lui secouer ma torche sur la tête).

A l'instant, GAILLARD reçut un coup de poing sur la tête et par derrière ; ce premier coup fut le signal du massacre ; il fit trébucher le major et le livra à la populace. Jean Quidaes répondit au signal qui venait d'être donné, en saisissant le major par les cheveux, et Pierre Stroobants, en lui portant à la figure plusieurs coups de sa torche allumée ; il le frappa avec tant de violence que la torche s'éteignit au troisième coup, et que Stroobants fut contraint d'aller la rallumer chez un cabaretier en face de la barque. Dans la même rue, le nommé Nainfort, qui s'était porté à une barricade près des Orphelins, assaillit le major avec de la terre et des cailloux en s'écriant : Te voilà, brigand ! Arrivée au Marché, la foule s'arrêta quelques instants vis-à-vis l'estaminet de la Table ronde, afin que chacun pût encore frapper à loisir le major avant qu'il ne fût pendu à l'arbre de la liberté : plusieurs des prévenus prirent une part très-active à cet avant-dernier épisode du massacre. Lambert-Joseph Nainfort, qui s'était déjà signalé dans la rue du Canal, fut encore reconnu vis-à-vis la Table ronde ; il avait alors le poing tout ensanglanté, et disait à la foule : Ziet ik heb den commandant daer wat gegeven. (Voyez ! je viens d'arranger un peu le commandant).

Pierre Laurent, qui lui portait également des coups de poing, n'avait qu'un seul regret, celui de n'avoir pu achever le major het is eenen tuygen duyvel (c'est un diable bien coriace), s'écriait-il dans sa rage, ik heb er myne vuysten op van een geslaegen. (Je me suis brisé les poings sur ses os). La femme Jeanne Vankeyenberg s'élançait au-dessus des hommes, armée d'une paire de ciseaux, et déchirait ainsi la figure de l'ancien commandant. Enfin, Joseph Bergman, qui était toujours autour de lui, ne cessait de le frapper à coups redoublés.

Louis Van Leeuw, qui faisait partie de l'attroupement, se rendit alors chez Libert Van Waremberg avec un autre homme et deux enfants pour y chercher de la corde. Ils y prirent un morceau de ficelle qui se trouvait sur le comptoir et se dirigèrent vers l'arbre de la liberté ; la foule y amena le major, et Van Leeuw monta sur l'arbre, essaya de le pendre à trois reprises différentes, tandis que Bergman soulevait le corps de terre pour faciliter les efforts de son complice Van Leeuw ; mais ces tentatives furent inutiles, la corde rompit trois fois, et alors le peuple acheva sa victime à coups de pavé au pied de l'arbre de la liberté. [GAILLARD, entièrement dépouillé de ses vêtements, fut traîné tout nu dans les principales rues de la ville, aux cris de cette bande de forcenés qui s'arrêtaient à tous les carrefours, dansant autour du cadavre.]

M. le président interroge les trois accusés. Ils nient tous avoir participé au crime qu'on leur impute.

On procède ensuite à l'audition des témoins. Sur 42 cités à la requête du ministère public, 38 répondent à l'appel. Le ministère public ainsi que les conseils des accusés, renoncent à l'audition des quatre témoins absents. Seize témoins ont été entendus dans cette audience : parmi eux sont MM. les docteurs Jacquelaert et Maestraet, qui ont procédé à l'autopsie du major GAILLARD ; ils déposent que le corps était entièrement couvert de boue, qu'après l'avoir lavé, ils y ont remarqué sur toutes les parties des contusions et des blessures ; que la peau était altérée par des brûlures ; que sur la face et les yeux il y avait un enduit bitumineux ; que la face était noire ; qu'au-dessus de l'oeil gauche, il y avait une plaie qui pénétrait jusque sur l'os ; qu'une semblable plaie existait également à l'occiput ; qu'en enlevant le crâne ils y avaient remarqué sur toutes les parties chevelues du sang caillé et extravasé, au bas-ventre, les intestins froissés ; que l'état du coeur prouvait qu'il vivait encore au moment où tous les coups lui ont été portés ; enfin, qu'il y avait pression circulaire autour du cou, et que c'est la strangulation qui a causé la mort, ajoutant toutefois que l'état du cerveau l'aurait fait succomber.

Plusieurs autres témoins déposent avoir vu Stroobants, l'un des accusés, agiter une torche, qu'il tenait allumée sur la tête du major GAILLARD.

Le plus grand nombre des témoins, parmi lesquels on remarque plusieurs jeunes gens de 17 à 21 ans, entre autres un soldat du corps des partisans du major Capiaumont, disent qu'ils ne savent rien, ou que ce qu'ils savaient ils l'ont entièrement oublié. Malgré les instances réitérées et les interpellations de M. le président et de M. le substitut du procureur-général, ils persistent dans leurs déclarations.

Les accusés, déclarés non coupables par le jury, ont été acquittés.

 

La Gazette des Tribunaux - Dimanche 15 septembre 1833 - huitième année - numéro 2524

La Belgique en 1830 ... volume premier - 1831