JEAN-CHARLES JUMEL, LE PÈRE DUCHÊNE DE LA CORRÈZE

Jean-Charles Jumel était né à Paris en 1751 [le 6 septembre], d'une famille peu fortunée. Il s'adonna d'abord à l'étude du droit et prit le grade de licencié. Puis il se fit prêtre. Le titre d'un de ses ouvrages nous apprend qu'il était vicaire de la paroisse de Sainte-Opportune en 1779. Il devint successivement curé d'Houilles, près de Versailles, chanoine de Saint-Marcel, chanoine du Mans, aumônier de l'École militaire.

ste opportune z


Le bonhomme Mercier, explorant Paris, au temps de Louis XVI, découvrit, dans une ruelle de la montagne Sainte-Geneviève, une boutique étrange, "la plus étrange, dit-il, qui soit en Europe". C'était celle d'un parcheminier. Dans une vaste armoire, cet homme singulier avait réuni les manuscrits de deux ou trois mille sermons ramassés au hasard. Les jeunes prédicateurs en pénurie d'inspiration se glissaient dans cette échoppe, à la nuit tombée. "- Que voulez-vous, monsieur l'abbé ? Voici quinze petits carêmes, une douzaine d'avents ... choisissez. - Non, c'est un pardon des injures qu'il me faut. - Un pardon des injures ! Ce n'est pas si commun que le reste. - Je voudrais, de plus, un discours sur la vaine gloire ... - Je vous entends ; c'est ce qu'il y a de plus rare ; je ne puis vous céder cela qu'à huit livres pièce ; si vous vouliez des épiphanies ou des jugements derniers, je vous les donnerais à cinquante sols." L'acheteur ne marchandait guère, emportait sous son manteau une liasse de brochures, y glanait les morceaux qui lui semblaient le plus édifiants et composait ainsi une homélie dont il tirait honneur.

L'abbé JUMEL, orateur en renom à cette époque, se fournissait-il, par ce moyen, d'éloquence au rabais ? C'est ce qu'insinuaient ses envieux, racontant qu'après certain sermon très prononcé, prononcé par le dit abbé en l'église des Feuillants, un père de ce monastère avait, non sans surprise, retrouvé tout le discours dans un ancien recueil de la bibliothèque ; d'autres assuraient qu'en dépit de ses plagiats, il était affilié à la secte des "endormeurs" ; mais ces méchants bruits se colportaient au début de février 1782, juste au moment où l'abbé JUMEL était désigné pour prêcher le carême à MM. les élèves de l'École royale militaire ; cette aubaine, comme on peut le croire, suscitait bien des jalousies et des malveillants propos, un carême à l'école rapportant trois cent cinquante livres et beaucoup de considération. L'abbé JUMEL s'acquitta de cette tâche délicate avec grand succès. Ses sermons, à vrai dire, avaient moins pour effet d'exciter à la vertu ses jeunes auditeurs que de servir à son propre avancement. Il prit habilement pour thème cette maxime : "Craignez Dieu, respectez le roi", et l'amplifia avec une opportune emphase. "Anathème, s'écriait-il, à ceux qui vous diraient que les rois ne doivent leur élévation qu'au hasard ! ... Nous devons leur obéir comme à des êtres privilégiés qui représentent Dieu lui-même." Le sixième discours, celui du dimanche des Rameaux, sur l'obéissance et l'amour qu'on doit aux rois, fut particulièrement chaleureux ; l'orateur prophétisa que les enfants pressés autour de sa chaire "formeraient un jour le bouclier des augustes fils du monarque qui règne aujourd'hui" ; et il conclut par cette leçon qui résumait toute sa thèse : "C'est manquer à Dieu lui-même que de résister aux volontés des rois, que de censurer leur conduite." La station terminée, le prédicateur dédia humblement à Monsieur, frère du roi, son petit carême, qui fut imprimé et bien des gens pensèrent qu'une si courtisanesque profession de foi l'acheminait à grands pas vers la mitre.

St-Nicolas du Chardonnet z

L'abbé JEAN-CHARLES JUMEL était alors, à trente et un ans, attaché à l'église royale, collégiale et paroissiale de Sainte-Opportune, l'une des plus riches de Paris. Sa carrière s'annonçait brillante. Quoiqu'il ne fût pas "né", étant fils d'un modeste bonnetier établi sur la paroisse de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, il avait pris ses grandes en droit avant d'entrer au séminaire. Souple avisé, écrivain facile, orateur abondant et complimenteur, très goûté des auditoires féminins, il s'était poussé en écrivant un "Éloge de l'impératrice Marie-Thérèse", mère de la reine, et un Panégyrique de saint Louis qui lui valurent un canonicat, et un peu plus tard la cure d'une paroisse voisine d'Argenteuil. Il se trouvait donc en bonne situation d'obtenir une belle prébende, un évêché peut-être.

L'abbé JUMEL est ambitieux, mais beaucoup plus des avantages temporels que du martyre, auquel il n'a jamais songé. Et pourquoi y songerait-il ? La religion est inébranlablement triomphante ; il est de ces ecclésiastiques, nombreux à Paris vers la fin du dix-huitième siècle, dont la vie est confortable, honorée, laborieuse, agréable. Bon latiniste, rimant adroitement les vers, aimant les beaux livres, les meubles douillets, admis et fêté dans les assemblées de la meilleure compagnie, recherché comme prédicateur, assuré de l'avenir, il possède tout ce qui satisfait l'esprit, le goût du bien-être et la vanité.

Et soudain l'édifice s'écroule : la Révolution a surgi ; l'Assemblée constituante improvise un ordre nouveau ; l'Église de France est laïcisé ; les prêtres seront des fonctionnaires élus, chargés d'enseigner aux hommes "l'art d'être honnêtes et heureux", et modelés sur le Vicaire savoyard de Rousseau ou le Théotime de Voltaire, dont sont imbus les législateurs. Le clergé est bouleversé ; le roi équivoque ; le pape temporise, et les prêtres, sans guides, sont acculés à la nécessité de prêter ou de refuser sans délai le serment, hérétique peut-être, à la Constitution Civile. L'abbé JUMEL n'hésite pas : soucieux de ses prétentions, enfiévré de convoitises, il déserte le navire en perdition et se rallie aux réformateurs. Comme il cherchait toutes les occasions de se mettre en scène et d'établir son civisme, on l'avait déjà vu, lors de la première fédération, au nombre des deux cents ecclésiastiques nationaux assistant l'évêque d'Autun, sur l'autel de la patrie, et vêtus d'aubes blanches que coupaient des écharpes tricolores. Aumônier d'un bataillon de la garde nationale, il avait prononcé à Saint-Laurent et à Saint-Lazare de patriotiques discours, obséquieux hommages à l'"auguste Assemblée" et palinodies effrontées de son "petit carême" sur "l'amour et l'obéissance qu'on doit aux rois". Nul ne s'étonna donc quand, le 9 janvier 1791, il se présenta à Notre-Dame, avec quarante aumôniers de bataillons, ses confrères, pour y prêter le serment. Devant la chapelle de la Vierge était élevé pour la circonstance un autel à l'antique, décoré de couronnes civiques, de massues symboliques et de bonnets de la Liberté, décoration fournie par les Menus-Plaisirs et fort semblable à celle qui, d'ordinaire, servait aux représentations d'Iphigénie.

DUCHESNE Z

Ces gages donnés au régime nouveau valurent à JUMEL un emploi de vicaire constitutionnel à la paroisse Notre-Dame-de-Lorette, fonctions qu'il cumulait avec celles de secrétaire de la section Poissonnière. En outre, il rédigeait un journal n'ayant rien d'évangélique et portant pour titre : "Je suis le véritable Père Duchesne, moi, f..... ! Cette fade concurrence à la feuille d'Hébert s'imprimait rue du Vieux-Colombier ; JUMEL y déversait sa bile contre les "non-jureurs" ; la plupart de ses fascicules houspillaient "les rebelles calotins" et "les sacrées dévotes" ; ou bien c'étaient des fausses nouvelles, des bourdes énormes dont l'immanquable effet était d'exalter les colères du peuple encore immensément crédule à cette époque : l'annonce, par exemple, que l'impératrice de Russie avait "passé au fil de l'épée, trente-cinq mille Turcs commandés par plusieurs bons patriotes français ", - ou l'arrivée à Paris de "quinze mille jésuites, venus pour massacrer les représentants de la nation, mettre la ville au pillage et s'emparer du trône" ! Parfois aussi, il se targuait d'avanies personnelles dues à son civisme bien connu ; racontait comment, s'étant présenté à la chapelle des Tuileries, il avait dû soutenir un "grand combat" contre les aumôniers de la reine accourus en masse pour l'expulser. Autre "grand combat" à quelque temps de là et "grande victoire du Père Duchesne, attaqué à six heures du soir, au jardin du Luxembourg, par des rebelles calotins et autres aristocrates". L'abbé JUMEL tournait au spadassin.

Tout à coup, il disparut. A la recommandation de l'abbé Grégoire, qui peut-être espérait, en l'éloignant de Paris, remettre dans la bonne voie ce confrère embourbé, le Père Duchesne de la rue du Vieux-Colombier venait d'être nommé vicaire épiscopal de la Corrèze.

Joseph Brival, l'évêque constitutionnel de Tulle, était charitable, modéré et pusillanime. Curé de Lapleaux, il devait son élection épiscopale à l'influence de son neveu, le procureur-syndic Jacques Brival, député plus tard à la Convention. Dès son intronisation, en mars 1791, et pour témoigner sa reconnaissance aux Jacobins de l'endroit, l'évêque s'était présenté à la Société des amis de la Constitution qui, sans local assuré, se voyaient réduits à siéger dans la prison de la ville. Brival offrit une salle de son évêché au club, dont il fut aussitôt nommé président. De ce jour-là, les orthodoxes perdirent toute illusion sur leur nouveau pasteur et désertèrent la cathédrale. Brival, n'avait pour troupeau que des mécréants, des athées, ou tout au moins des indifférents, très empressés à ses prônes, non par pitié, mais en manière de protestation contre "l'évêque de Rome". Le pape, en effet, avait déclaré sacrilège la Constitution civile et interdit l'exercice du culte aux prêtres jureurs. Brival, torturé de scrupules, mais redoutant les colères célestes moins que celles des Jacobins, ses ouailles tyranniques, se frappa la poitrine mais garda son siège ; ses partisans, d'ailleurs, le jugeaient tiède : n'assurait-on pas que l'évêque, bien qu'il ne touchât pas régulièrement son traitement, faisait l'aumône aux ecclésiastiques réfractaires, plus pauvres que lui encore ; et puis, il n'officiait pas, comme certains de ses collègues, en bonnet rouge et la pique à la main. Pour les catholiques, au contraire, il était l'intrus, le maudit ; ceux-ci, parlant de lui, ne disaient pas l'évêque de la Corrèze, qui est une jolie rivière aux eaux fraîches et pures ; mais faisant allusion au ruisseau stagnant du faubourg, sorte d'égoût envasé d'immondices, ils appelaient dédaigneusement Brival ; du nom de ce dépotoir, l'évêque de la Soulane ... Telle était la situation quand débarqua à Tulle, en octobre 1791, JUMEL, le vicaire épiscopal.

TULLE z

L'activité de ce Parisien beau parleur contrasta tout de suite avec la mollesse du prélat hésitant. JUMEL reconnut dès le premier jour que toute tentative de conciliation religieuse serait vaine. Il ne voyait à ses prônes que des manifestants et pas un fidèle ; les nobles, les bourgeois du Trech - le quartier aristocratique de la ville - suivaient l'office des insermentés à la chapelle du Puy-Saint-Clair ou à la Visitation. Les jureurs étaient fuis, bafoués, mis en quarantaine, et le vicaire épiscopal dut subir ces affronts, qu'envenimaient encore le sentiment inavoué de sa déchéance, le mécompte de sa vanité, et - qui sait ? - une secrète envie peut-être des confrères plus humbles, proscrits mais estimés. L'homme ne se libère qu'en apparence du façonnement imposé par une longue éducation, et JUMEL, à qui l'ambition déçue donnait une âme d'inquisiteur, fit appel au bras séculier - au club.

Là seulement il trouvera des soutiens. Pour les amadouer, il cache sa tonsure sous le bonnet rouge. Tulle possède un comité de surveillance révolutionnaire et un comité de salut public ; JUMEL y pérore, ainsi qu'à la Société populaire, et partout il est acclamé. Il préside. En moins d'un an il devient le héros de la sans-culotterie ; mais ses applaudisseurs sont exigeants ; pour ne point lasser leur attention, il faut s'évertuer et que le tour exécuté chaque jour surpasse en drôlerie celui de la veille. Aussi quel labeur ! On le voit partout, sa trique patriotique sous le bras ; il ameute les ouvriers des faubourgs, il les harangue, conduit par la ville des farandoles sur l'air entraînant du Ça ira ; quand, en septembre 1793, pour les débuts de la guillotine, sur la place de l'Aubarède, deux prêtres réfractaires sont exécutés, le vicaire épiscopal est là, et afin de jeter un peu d'entrain, il danse la Carmagnole autour de l'échafaud. Commissaire révolutionnaire à Brive, à Uzerche, à Meymac, partout où il passe le bourreau a du travail, et à cette époque les Corréziens consternés voient circuler sur les routes une charrette que traînent deux chevaux étiques et sur laquelle sont entassés des bois de charpente peints en rouge. Un homme dirige l'attelage ; une femme, assise sur le chargement, maintient en équilibre les poutres ébranlées par les cahots. C'est l'exécuteur Foussard et son épouse qui se rendent à la besogne.

JUMEL soigne comme une gloire son abjecte popularité : il rédige un journal, l'Observateur montagnard, où, sous les rubriques de "Grande colère" ou "Grande joie du Père Duchesne", il conte ses ribotes et évangélise en termes orduriers. - "Allons, f..... ! qu'on nous apporte du vin et du meilleur, et donnons-nous des piles. Le Père Duchesne n'est pas f.... pour faire le j...-f... quand il est avec ses bons amis ..., Ah ! f..... ! Jamais le vin ne m'a paru si bon ! Les sacrés gosiers des aristocrates n'ont jamais eu tant de plaisir à pomper leurs liqueurs muscadines que j'en ai aujourd'hui à boire à plein verre le vin du pays ... Ah ! f.... ! Comme voilà des glouglous bien agréables. Mille millions de tonnerre ! Qu'on dise à présent qu'il y a un autre paradis que la compagnie des vrais sans-culottes ; c'est f.... de la morale calotine ; elle a fait capot. Buvons un coup là-dessus, f...., et f.... les verres et les bouteilles par les fenêtres ... Clic ! Clic ! Clic ! Voilà la vraie musique de la sans-culotterie. A présent, f.... ! que le Père Duchesne a le ventre bien rond et qu'il voit double lumière, parlons d'affaires, mes bons bougres ..."

Ainsi prêche l'abbé JUMEL. En écrivant ces choses sur la table de quelque bruyant cabaret, son bâton posé à côté de son verre, ne revoit-il pas la chapelle de l'École militaire, toute de pierre blanche, où flottaient les parfums de l'encens et des fleurs, alors qu'en aube de dentelle, devant son auditoire recueilli, il associait dans le même culte, en phrases attifées, la religion et la royauté ? Mais JUMEL ne se souvient pas ; il ne pense plus ; il délire. Chaque jour accroît sa frénésie ; aussi enivré du dégoût qu'il inspire aux honnêtes gens que des bravos de la populace, il se fait le pitre de la canaille. Le 16 novembre, il abjure et déchire ses lettres de prêtrise ; trois jours plus tard, il est élu administrateur du district ; le 28, avec une bande de "cyclopes", - ainsi désigne-t-on, en beau langage, les ouvriers de la manufacture d'armes, - il envahit la cathédrale, se rue, l'un des premiers, sur l'autel, arrache et brise les ornements sacrés qui sont passés de mains en mains ; il organise le pillage de la sacristie, distribue les chapes, les surplis, les dalmatiques, les étoles dont ses hommes s'affublent grotesquement, et il lance par les rues cette procession sacrilège. Durant trois heures la ville ébahie vit se bousculer le cortège, muni de cierges, d'encensoirs, de bannières, de crucifix portés la tête en bas ; un homme dirigeait la marche tumultueuse, avec des gestes furieux, donnant le ton aux chants obscènes, psalmodiant des airs d'église ... C'était M. le grand vicaire constitutionnel, le Père Duchesne de la Corrèze, l'ex-adulateur de Monsieur, frère du roi. Il conduisit sa mascarade dans les faubourgs, sur les promenades escarpées qui dominent la ville, ne l'arrêtant, en manière de reposoirs, que pour jeter bas les croix dressées au bord du chemin, ou pour briser, à coups de sa trique, les statues de saints nichées dans les murailles.

Et comme le jour même arrivaient à Tulle six charrettes amenant de Limoges cinquante suspects prisonniers, JUMEL mena sa bande à leur rencontre et fit une réception chaleureuse à Imbert auquel il décerna le surnom de Lunette (euphémisme de guillotine) et publia à cette occasion : "La grande ribotte du père Duchesne avec les sans-culottes de Limoges et sa grande conversation avec l'intrépide Lunette de la Haute-Vienne."

Pour faire accueil à ces malheureux depuis cinq jours en route, exténués et transis, il les salua d'un requiescat in pace prometteur ; on entonna des chants funèbres ; puis la procession les escorta jusqu'à l'Aubarède et les arrêta devant l'échafaud que faisaient manoeuvrer "à vide" des hommes au visage noirci, couverts de dalmatiques d'enterrement, parodiant les prières des morts, en coupant chaque verset de ce répons lugubre : "A la guillotine ! Demain la viande sera à bon compte ..." Jamais JUMEL n'avait tant ri. L'épouvante de "ces descendants de M. de Pourceaugnac" l'égayait beaucoup ; il se proposait de "les mitonner jusqu'au grand jour où ils recevront les tendresses amoureuses de la guillotine", et pour aviver sa joie, il se saoula ... On retrouva le grand vicaire endormi sur une table, dans un cabaret. 

En échange, cinquante prisonniers de Tulle partirent pour Limoges le 1er décembre. JUMEL se fit désigner pour les conduire. Il leur imposa les mêmes tortures, les outrages, les coups, la faim qu'avaient subis ceux dont ils allaient prendre la place. Arrivés à Limoges, on les mena devant la guillotine et on fit trancher en leur présence la tête d'un prêtre pour leur montrer le sort qui les attendait.

Le lendemain, banquet civique à la ci-devant église des Récollets ; chacun des convives apporta sa pitance ; les mets et le vin furent mis en commun, fraternellement, ce qui dut produire une singulière macédoine. Pour clore la fête, JUMEL alla brûler le calvaire vénéré du cimetière, dansa là une dernière Carmagnole et rédigea de ces deux belles journées un compte rendu enthousiaste qu'il adressa à la Convention.

Ses admirateurs le croyaient parvenu à son apogée révolutionnaire. Mais JUMEL rêvait plus fort encore : depuis quelque temps, il cherchait femme.

Il porta d'abord ses vues sur une ci-devant nonne emprisonnée ; nul doute que cette fille ne fût heureuse d'une telle préférence, qui lui valait à la fois un mari et la liberté. Mais la décloîtrée refusa net : elle préférait la prison. JUMEL, un peu penaud, se mit en quête d'une autre compagne. Ses amis du comité de salut public d'Uzerche lui signalèrent une citoyenne riche, bien née, qui, détenue comme femme d'émigré, avait été relaxée sous la condition qu'elle divorcerait ; engagement qu'elle ne se hâtait pas de tenir. JUMEL, avant de se déclarer, voulait voir la personne sans être connu d'elle. De tradition immémoriale, ces délicates entrevues sont discrètement ménagées par quelque ami des deux futurs. En 1793, les choses se passaient avec moins de façons : on lança tout simplement un mandat d'arrêt contre la dame, qui fut amenée entre deux gendarmes au comité révolutionnaire d'Uzerche, où l'ex-grand-vicaire se trouvait incognito. Le président interroge la prévenue : "A-t-elle fait choix d'un mari ? - Pas encore. - Épouserait-elle le Père Duchesne ? Il n'est pas là, lui dit-on, mais elle pourra faire sa connaissance chez Pommier, à l'auberge des Trois Marchands. - Elle préfère que la rencontre ait lieu chez un oncle qu'elle a, au village de Faugeras." On la décide cependant à se rendre chez Pommier, JUMEL s'offre à l'y accompagner. Elle ne l'a jamais vu ; il ne se nomme pas ; mais à son ton de galanterie, elle le devine. En passant devant la maison Lamase, transformée en prison des femmes, elle prétexte un malaise, entre dans la geôle, y reste et fait dire au Père Duchesne, planté en faction devant la porte, qu'elle aime mieux demeurer là et qu'il peut s'en aller.

JUMEL, dépité, revint à Tulle, où se préparait la fête de la Raison. Sur l'annonce de la cérémonie, l'évêque Brival s'était enfui, écoeuré, repentant et inutile. Pour personnifier la divinité laïque, les autorités avaient élu une belle fille du peuple, âgée de vingt ans, JEANNE PEUCH. Son père était un petit marchand du faubourg de la Barussie, bien noté par les Jacobins ; deux des frères de Jeanne s'étaient enrôlés ; le troisième, "cyclope", travaillait dans les ateliers d'armes "à forger des instruments de carnage contre les tyrans".

JUMEL avait trouvé sa femme ! Puisque la jolie JEANNE PEUCH consentait à figurer l'idole, elle était certainement libérée de préjugés. Et puis un apostat épouser la déesse Raison, quelle gloire, quelle réclame, quelle leçon pour les deux pimbêches qui l'avaient refusé, quel coup porté à la superstition, quel titre à l'admiration de la postérité !

JUMEL fit sa demande et fut agréé ; six jours avant la fête, les bans étaient publiés, et le 30 décembre, jour de décadi, la fiancée triomphante, le bonnet rouge en tête et le faisceau symbolique à la main, entrait dans la cathédrale dévastée. Pour la circonstance, on avait raccroché le battant de la grosse cloche, depuis longtemps muette, et qui ce jour-là sonnait à toute volée. Sous la nef, sévère et profonde, les sans-culottes se groupaient, égayés, parlant haut, le chapeau sur la tête, le sabre au côté ou le bâton sous le bras ; les femmes tricotaient ; des musiciens amateurs offrirent un concert ; toute l'assistance entonna la Marseillaise. A une heure le mariage fut célébré ; le neveu de l'évêque, le conventionnel Brival, revenu la veille de Limoges pour servir de témoin à JUMEL, monta dans la chaire de son oncle et prononça un discours. Il compara le nouvel époux à Hercule et à Nestor, constata que "l'aigle guerrière n'enfante jamais la timide colombe" et révéla que la ci-devant religieuse à laquelle JUMEL avait offert sa main et son coeur expirait de remords de les avoir rebutés. Le repas de noces fut servi dans l'église des Récollets ; une promenade civique occupa la fin de l'après-midi ; et le soir venu, tandis que la ville s'illuminit, le Père Duchesne, avec sa femme, passa les ponts et regagna la petite place Saint-Martin, où il demeurait.

déesse de la raison z

Le but de ses lointaines ambitions était dépassé : il ne coiffait pas la mitre, que jadis il avait rêvé, mais il était le mari d'une déesse.

Cette cohabitation inespérée ne lui procura pas peut-être les délices qu'il était en droit d'en attendre. A ce vaniteux, ce lettré, qui si récemment encore avait vécu parmi des confrères distingués et groupé autour de sa chaire les élégantes Parisiennes, cette fille du peuple dont il venait de s'encombrer, devait paraître bien inculte et vulgaire. La fréquentation des beaux-parents, les petits marchands du faubourg, voire celle du "cyclope", le beau-frère, n'étaient pas un dédommagement. A vrai dire, ce mariage éteignit les ardeurs révolutionnaires de JUMEL. Pendant les vingt décades que dura encore la Terreur, il parada moins ; il engraissait. Au culte de la Raison avait très tôt succédé le culte de l'Être suprême et il crut devoir bouder cette déloyale concurrence qui reléguait sa compagne au rang de simple mortelle, et sans doute présageait-il qu'un fatal revirement était proche.

Le jour où Tulle apprit la mort de Robespierre, une messe fut célébrée dans la chapelle du collège et les gens s'y portèrent en foule ; le soir, les détenues entassées au séminaire donnèrent un bal auquel ne dédaignèrent pas d'assister les jacobins, les plus fameux. Dans les semaines qui suivirent, à mesure que la sécurité et la confiance de jour en jour renaissaient, JUMEL se montrait plus sombre et plus ombrageux. Cet égaré, qui jamais plus ne retrouvera le droit chemin, reste, l'ivresse passée, chancelant et désorienté.

Avec les terroristes, ses compères, il est emprisonné ; mais le régime des maisons d'arrêt s'est bien adouci depuis qu'il n'y préside plus : c'est une demi-liberté. JUMEL reçoit quarante sous par jour ; il obtient facilement la permission de voir sa femme ; en septembre 1794, il est père et impose au nouveau-né le prénom d'Égalité ; un second survient le 15 juillet 1795 : celui-ci s'appellera Gabriel. Mais tout ce qui est joie pour les autres est d'avance, pour JUMEL, frelaté et terni. Libre il n'essaye plus de fanfaronner ; il est sans argent, sans espoir d'en gagner : qui l'emploirait ? On s'écarte de lui ; ses amis des jours de bombance révolutionnaire ont disparu ou ne se compromettent pas à le reconnaître. Va-t-il donc passer sa vie, oisif et déclassé, dans la pauvre boutique de son beau-père, parmi la marmaille, et n'ayant pour société que les rares chalands, grossiers ouvriers du faubourg ? Dans l'isolement, sa détresse est certainement plus affreuse encore : le masque jeté, aux prises avec leur conscience, de tels hommes doivent se sentir pareils à des ruines hantées de fantômes. Peut-on savoir quels ouragans grondent dans ces coeurs-là, gorgés d'orgueil aigri et d'ambitions avortées, devant l'évidence du désastre, piteux résultat de tant de bassesses et peut-être de tant de remords ?

Quelqu'un prit en pitié la misère de JUMEL, et quand, au mois de janvier 1798, s'ouvrit à Tulle l'école centrale de la Corrèze, la chaire de belles-lettres fut attribuée à l'ancien grand-vicaire. Mais son professorat ne dura pas longtemps : le ministre de l'intérieur, François de Neufchâteau, bien renseigné, invita les administrateurs de l'école "à ne choisir que des maîtres dignes de la confiance publique", et l'apostat fut congédié. Pendant trois ans encore il demeura à Tulle, puis en 1802, il déguerpit ; sans doute espérait-il, en s'éloignant secouer le poids du mépris unanime dont il était écrasé. On le retrouve, en 1804, à Compiègne, professant la grammaire au Prytanée des arts et métiers et rimant à la gloire de l'empereur une ode dithyrambique :

Fais éclater ta joie, ô France magnanime ;
Le grand Napoléon règne sur tes enfants ! ...

Il sollicitait la place de bibliothécaire au château impérial ; de nouveau déçu dans cette prétention, sachant que le maître qu'il voulait servir ne tolérait ni l'irrégularité, ni l'indiscipline, il se soumit enfin et adressa une supplique au cardinal légat - la lettre est du 11 mars 1805. L'ex-abbé JUMEL, "prêtre ex-bénéficier, vicaire épiscopal et protonotaire apostolique", expose que pendant les orages de la Révolution, il a contracté mariage ; ayant obtenu un emploi à Compiègne et redoutant que "la présence de sa femme nuisît à son enseignement", il l'a, depuis trois ans, laissée à Tulle, où "il espère la rejoindre dans la suite, car il n'existe aucun motif de mécontentement entre elle et lui. Aussi, "comme le divorce répugne à l'homme qui pense", il croit "devoir mettre le sceau de l'Église à son union". Le cardinal Caprara accorda l'autorisation ; JUMEL était donc canoniquement délié de ses engagements sacerdotaux. Il pouvait rallier ses enfants et sa femme ; mais il ne se hâta point ; JEANNE PEUCH y mettait aussi peu d'empressement. S'il faut en croire la tradition tulloise, l'ex-déesse Raison était pieuse, et il lui répugnait d'épouser religieusement un ancien ecclésiastique. Sans doute, l'âge aidant, et mûrie par la maternité, avait-elle jugé l'homme auquel on l'avait unie : et les deux époux restèrent séparés.

JUMEL vivait à Paris. N'ayant pas usé de l'autorisation du légat, il restait prêtre ; il avait repris la soutane, professait, dit-on, dans un collège et publiait des "ouvrages moraux à l'usage de la jeunesse", tels que les "Ornements du coeur humain" ou la "Galerie des enfants", dans lesquels il exaltait, avec un pieux attendrissement, la douceur qu'une âme sensible et haute puise dans l'exercice de toutes les vertus théologales et cardinales, la charité, la tempérance, la justice, la chasteté ... Même, en homme d'expérience, qui se souvenait d'avoir battu des entrechats devant la guillotine, mettait-il ses jeunes lectrices en garde contre les inconvénients de la danse.

A la Restauration, redoutant les représailles, il crut prudent de se terrer. Aucun asile, à cette époque, n'égalait en sécurité un presbytère, ce qui décida JUMEL à rentrer dans les ordres. Soit que mensongèrement il se prétendit veuf, soit que la pénurie de prêtres eût rendu les évêques peu exigeants, le Père Duchesne fut nommé, le 30 juin 1818, curé de Saint-Léger de Fougeret, dans le diocèse de Troyes ; pour dépister les curiosités, il modifia l'un de ses prénoms. Mais quoique abondant théoricien, la pratique des vertus ecclésiastiques n'était décidément pas son fort : moins d'un an plus tard, le 13 avril 1819, alors qu'il avait soixante-huit ans, il fut interdit, "propter vivendi rationem sacerdote Christi indignam". On ne sait où il alla cacher sa honte et son délaissement.

JEAN-CHARLES JUMEL serait décédé en 1824.

 

G. LENÔTRE - Journal Le Temps - 15 mai 1912

J.-C. JUMEL, le Père Duchêne de la Corrèze par M. G. Clément Simon - 1889.


 

TRANSCRIPTION DE L'ACTE DE SON MARIAGE (30 décembre 1793)

"Aujourd'hui décadi dixième jour de nivôse l'an second de la République françoise une et indivisible, à une heure après midy sont comparus en cette commune (Tulle) pour contracter mariage : d'une part, Jean-Charles Jumel, majeur, natif de la commune de Paris, administrateur du district de Tulle, domicilié de cette commune depuis aux environs de dix-huit mois, y habitant, petite place Sainte Saint-Martin, fils légitime de feu Charles Jumel, bonnetier, et de feue Marie-Françoise Brotier ; d'autre part, Jeanne Peuch, mineure, fille légitime de Gabriel-Paul, marchand, et de Toinette Baluze, habitant cette commune, lesquels futurs conjoints étaient accompagnés de Jacques Brival, représentant du peuple, de Sauveur Vialle, agent national près le district de Tulle, de Jean-Baptiste Juyé, administrateur du district de Tulle et président de la Société populaire, et de Malepeyre, vice-président du Département de la Corrèze, les susdits témoins non alliés et majeurs ; moy Maurice Mariau après avoir fait lecture en présence des parties et susdits témoins : 1° de l'acte de naissance de Jean-Charles Jumel en date du six septembre mil sept cent cinquante et un qui constate qu'il est né ledit jour dans la ci-devant paroisse de Saint-Nicolas du Chardonneret à Paris du mariage légitime de feu Charles Jumel et de feue Marie-Françoise Brotier ; 2° de l'acte de naissance de Jeanne Peuch, en date du dix décembre mil sept cent soixante-treize portant qu'elle est née ledit jour dans la ci-devant paroisse de Saint-Julien du mariage légitime de Gabriel Peuch, marchand, et de Toinette Baluze ; 3e du consentement des père et mère de la future conjointe icy présens ; 4e de l'acte de publication de mariage entre les futurs conjoints publié et affiché selon la loy du vingt septembre mil sept cent quatre-vingt-douze par moy Maurice Mariau, officier public, le quatre nivôse dernier à la porte de la maison commune de Tulle, après aussi que Jean-Charles Jumel et Jeanne Peuch sont unis en mariage et j'ai rédigé le présent acte en présence des parties et témoins qui ont signé avec moy. Signé au registre : Malepeyre, Sauveur Vialle, Juyé, Marie Peuch, Baluze, Peuch, Jumel, Peuch. Pour copie conforme, le maire de Tulle : J. Vergne".

Il a un peu plus de 41 ans, elle en a 20 ; de ce mariage, sont nés : 

- ÉGALITÉ, née à Tulle, le 23 fructidor an II (9 septembre 1794) - décédée à Tulle le 4e jour complémentaire an II (20 septembre 1794) ;

- GABRIEL, né à Tulle, le 5 thermidor an III (23 juillet 1795).

Les recherches faites dans les archives de la mairie de Tulle concernant la naissance des enfants de Jumel n'ont pas produit un résultat très clair. On y trouve seulement deux actes de naissance : 1° du 10 septembre 1794, naissance d'un enfant du sexe féminin auquel a été donné le prénom d'Égalité ; 2° du 1er vendémiaire an VII (22 septembre 1798), acte de naissance d'un enfant du sexe masculin, "né le 15 juillet 1795", auquel a été donné le prénom de Gabriel. Un acte primitif et contemporain de cette naissance existait sur le registre, mais il a été soigneusement raturé et remplacé par l'acte de 1798.

Gabriel naissance

gabriel naissance 2eme an VII

 

Plus tard, le 14 mars 1814, Jeanne mit au monde un autre garçon qu'elle prénomma PIERRE. Son acte de naissance ne comporte pas de nom de famille (ni son acte de décès d'ailleurs), il est simplement dit "fils de Jeanne Peuch, marchande de Tulle, épouse de Jean-Charles Jumel, absent, résidant à Paris". Pierre est décédé à Tulle, le 24 décembre 1852.

Pierre avait épousé à Tulle, le 9 mai 1843, Marguerite Saugon, née à Tulle le 23 avril 1825, fille de Joseph Saugon, réviseur à la manufacture d'armes de Tulle, et de Françoise Peyrarges. De ce mariage est née une fille, Marie-Joséphine JUMEL, le 9 juillet 1844.

Mélancolique, timide et comme honteux, assidu au travail (il était typographe de l'imprimerie Drappeau), il vivait isolé, mais avait la sympathie des rares personnes qui l'approchaient, était estimé pour sa bonté, sa douceur, son honnêteté. Il avait une passion tranquille pour les fleurs, et sa casse était toujours entourée de quelques belles plantes. Il les renouvelait chaque jour apportant ses pots le matin à l'atelier, les remportant le soir. On le nommait Peuch et non Jumel. 

PIERRE NAISSANCE 1814

PIERRE né en 1814 décès 1852

JUMEL MARIE JOSEPHINE 1844 z

 


 

JEANNE resta à Tulle : on l'appelait "la Père Duchesne" ; elle mourut dans la misère et le mépris.


Au coin de la maison attenante à la maison d'Arche (de Lauzelou), dans une boutique de petite mercerie et de clouterie, qui ouvrait du côté de la cathédrale, on voyait une femme déjà âgée, coiffée à l'ancienne mode, avec des épingles à tête dorée. Cette femme, petite, maigre, à la physionomie vive et accentuée, portait sur son visage une profonde tristesse. Ses vêtements rappelaient une autre époque ; elle passait son temps à tricoter des gilets de laine grossière pour les ouvriers. C'est cette femme que le citoyen Brival avait mariée avec l'Hébert corrézien, à laquelle il avait promis un long bonheur, malgré "les démons de l'ancien régime". L'épouse du citoyen JUMEL, la déesse Raison vendait alors des clous.

Quand la Providence eût apporté un terme aux folies sanglantes de la Révolution, le Père Duchêne, emprisonné comme terroriste, fut bientôt mis en liberté. Le gouvernement de la réaction abattit l'échafaud ; il n'exerça que les représailles de la prison. Mais l'époux de la déesse Raison comprit que son séjour était impossible dans un pays où il avait régné en despote, où il avait semé la terreur et le scandale : il s'éloigna ; sa veuve s'installa dans la boutique où nous l'avons vue ... On l'appelait la Père Duchêne. Au seuil de cette église où elle avait représenté la divinité, au bruit des cloches et de l'harmonie des cantiques qui retentissaient à ses oreilles, au spectacle du concours des fidèles et des fêtes qui étalaient les pompes de la religion chrétienne, sous les parvis sacrés de la maison de Dieu, - quelles pensées se présentaient à l'esprit de la Père Duchêne !

Assise à l'entrée du magasin de mercerie, elle ne recherchait pas les relations qui s'établissent entre les petits commerçants curieux. Jamais elle ne prenait parti dans les émotions du quartier, ni dans les évènements de famille de ses voisins. Nul ne venait l'entretenir, dans ces longues causeries si attrayantes pour les boutiquiers ; elle n'adressait la parole à personne ; elle restait toujours silencieuse.

Un chat était le seul, le fidèle compagnon de ses journées. La Père Duchêne avait ouvert, dès le matin, les portes de son magasin ; elle rangeait les clous divisés selon leurs différents calibres : aussitôt, un chat, sorti sans bruit de la maison, prenait place sur la planche d'étalage. La Père Duchêne s'établissait sur son siège de paille ; le chat s'accroupissait en face d'elle, dans une sébile garnie de clous ; il était de couleur fauve ; des taches de feu rayonnaient dans ses yeux vert sombre ; les bonnes femmes ne l'approchaient pas sans une sorte de crainte, et les plus simples assuraient en toute sincérité qu'il était le diable. La Père Duchêne portait de temps en temps les regards sur le chat ; le chat tenait les yeux verts fixement attachés sur la Père Duchêne. Ils passaient ainsi les heures, les jours, les mois et les ans.

Au-dessus de l'auvent qui couvrait la porte de la boutique, une large fenêtre, encadrée dans la pierre sculptée, éclairait une vaste chambre qui faisait partie de l'appartement de la Père Duchêne. A l'époque où nous nous reportons, vers 1830, cette chambre était habitée par un homme âgé de trente-cinq ans. Le caractère et l'existence de cet homme étaient enveloppés de mystères ; il sortait rarement, ne fréquentant aucune société. Ceux qui, à de rares intervalles, avaient pu l'apercevoir dans ses courtes apparitions à la fenêtre ou dans ses promenades solitaires, disaient qu'il était marqué au front, comme la veuve Jumel, du sceau de la fatalité. Les voisins racontaient encore qu'aux heures de la nuit ils avaient entendu, plus d'une fois, des altercations violentes entre la veuve Jumel et l'habitant de la chambre. C'étaient des récriminations, des menaces, des cris, des scènes de désordre. Souvent, par la fenêtre ouverte avec fracas, des objets étaient lancés rudement sur le pavé. Le lendemain on trouvait dans la rue des éclats de buste et de statues en marbre et en plâtre, des lambeaux de tableaux et de cadres.

L'habitant ténébreux et irascible de la chambre était fils du citoyen Jumel, Gabriel ; il avait étudié la peinture avec succès ; décoré d'un grand prix, il resta plusieurs années à Rome. A son retour en France, sa mère était veuve ou abandonnée, privée des ressources dont disposait le mari auquel le représentant Brival l'avait liée. Le jeune peintre dut se retirer à Tulle. Loin de Paris, loin des distractions et des inspirations de la capitale, relégué dans un milieu plus que modeste où il ne trouvait ni les satisfactions de l'esprit ni les jouissances dont il avait contracté l'habitude, condamné à vivre à côté des souvenirs qui étaient un tourment pour son amour-propre et peut-être pour sa conscience ... le fils de Jumel était devenu fou. La Père Duchêne le garda chez elle aussi longtemps que cela fut possible ; mais aux approches de la quarantaine, le malheureux fut secoué de crises furieuses : il fallut l'enfermer à la maison d'aliénés de la Cellette, d'où il ne sortit jamais. 

Bien des années s'étaient écoulées depuis la mort du peintre. La Père Duchêne était toujours assise au seuil de sa boutique. Un jour, la boutique resta fermée. Le quartier fut en émoi. On prévoyait une catastrophe ; les imaginations étaient en travail. Le commissaire de police pénétra dans la maison. On ouvrit la porte d'une chambre ; un chat s'échappa avec une violence qui glaça les assistants. La Père Duchêne était morte dans son lit. On racontait qu'elle fut étouffée par son chat. Le chat ne reparut jamais.

68785905_728430747615684_2563342636664487936_n

Scènes et portraits de la Révolution en Bas-Limousin par le comte V. de Seilhac - 1878.

Les Dames de Marsanges - Tome 3 - de Michel Peyramaure


Née à Tulle, paroisse St-Julien, le 10 décembre 1773, JEANNE était fille de Gabriel Peuch, marchand, et de Toinette Baluze.

Peuch jeanne baptême St-Julien z

Jeanne Peuch (dite Marie sur l'acte de décès) veuve de Jean-Charles Jumel, est décédée à Tulle, en sa maison rue de la Beylie, le 4 mars 1858, à l'âge de 85 ans.

 

peuch Jeanne ou Marie décès 1858 z

 


 

la Cellette z

 

Depuis 1833 environ, Gabriel résidait en la maison de santé de la Cellette à Monestier-Merlines. Il y est décédé le 30 mai 1860, à l'âge de 65 ans.

 

gabriel décès 1860 z

 

AD19 - Registres paroissiaux et d'état-civil de Tulle.