Collonges z

C'est à l'automne 1791, qu'arriva à Collonges un singulier personnage, originaire du Jura, accompagné d'une jeune femme et d'un enfant âgé de six semaines. Il s'appelait SÉBASTIEN-ALEXIS CHAVÉRIAT. C'était un ancien bénédictin de l'Abbaye de Meymac, qui avait jeté le froc, lors de la fermeture du couvent, au mois de janvier de la même année. Il était de petite taille (1 m. 55), âgé de 46 ans, chauve, grisonnant, bedonnant et louchant ... Il ne payait guère de mine avec son nez "un peu bossu", son visage "un peu long", sa "peau ridée" et malgré son menton "bien fait" ...

Voici d'ailleurs son curieux signalement, rédigé par lui-même, relevé sur son certificat de civisme :

SIGNALEMENT DU CITOYEN SÉBASTIEN CHAVÉRIAT

Âgé d'environ 46 ans.
Taille d'environ 4 pieds 10 pouces,
Tête chauve.
Cheveux châtain, noir et gris,
Sourcils et barbe de même couleur.
Yeux d'un roux-clairs et enfoncés (le droit se jetant en dehors) lorsque le gauche est droit.
Front large.
Nez long et un peu bossu,
Bouche et lèvres moyennes.
Menton bien fait.
Visage un peu long et la peau un peu ridée.
N'ayant sur sa personne aucun défaut marqué.

CHAVÉRIAT s'empressa d'ouvrir une école, où le maire et les officiers municipaux crurent devoir envoyer leurs fils. Les écoliers furent tout d'abord enchantés de leur nouveau maître, qui était fort instruit et les intéressait beaucoup en leur faisant des expériences de physique et de chimie. Malheureusement, il ne se contenta pas de les initier aux beautés grammaticales et aux curiosités scientifiques. Il voulut aussi leur apprendre et leur inculquer les principes des "Droits de l'Homme et du Citoyen". Puis, il en vint à leur lire toutes les feuilles révolutionnaires qu'il recevait ; notamment l'Observateur Montagnard, journal de l'ancien Abbé Jumel, qu'on appelait le Père Duchêne de la Corrèze, et avec lequel il entretenait une correspondance suivie.

Certains parents s'alarmèrent de cette façon d'enseigner et retirèrent prudemment leurs enfants. L'école végétait et il fallait vivre ... C'est alors qu'il postula et obtint le secrétariat de la Mairie et qu'il s'installa en maître à la maison commune, dès le mois de mai 1793 ...

Président de la Société Populaire, qu'il vient de créer, CHAVÉRIAT va se faire l'instrument des Jacobins de Paris et s'arroger le droit de dicter des ordres à la Municipalité docile et terrorisée. Toutes les mesures ordonnées par la Convention : dénonciations, arrestations, réquisitions, perquisitions, séquestrations, trouveront en lui un agent d'exécution actif et résolu. Il provoque l'arrestation et l'envoi à Brive de MM. Bontang et Lavergne de Juliac. Il ira même jusqu'à porter sur la Liste des Suspects le père et la soeur du maire, M. Ramade, sans que ce dernier ose protester.

Son premier soin sera d'ouvrir un nouveau registre, sur lequel il consignera minutieusement, d'une plume experte et prolixe, non seulement les délibérations du Conseil de la Commune, mais aussi les moindres incidents de la vie municipale. La publication presque intégrale de ces documents donnera une idée exacte et complète de l'action révolutionnaire dans cette petite commune du Bas-Limousin, grâce aux soins apportés par CHAVÉRIAT à la rédaction de tous les procès-verbaux. Je ne crois pas qu'il existe de registres municipaux mieux tenus et plus complets que celui-ci. On y verra consignées, jour par jour, les mesures extraordinaires que la Convention dictait de Paris à la France entière et que CHAVÉRIAT s'efforcera d'appliquer avec un zèle méritoire ... Que ces mesures fussent d'ordre politique, militaire où économique, il apportera toujours à leur exécution une minutieuse attention et une rigueur toute jacobine.

Le rôle du maire Ramade s'efface devant les entreprises de son secrétaire. Il contresigne pourtant les procès-verbaux, mais abandonne à CHAVÉRIAT toute initiative. Ce dernier est arrivé à ses fins en se faisant nommer délégué de la Commune. Il va partir pour Paris et assister, avec les députés de toutes les Assemblées Primaires de France, à la fête du 10 août, qui doit se tenir au Champ de Mars. Il exulte de cet honneur. Quelle joie d'aller dans cette capitale, où il se passe en ce moment de si grandes choses, de pouvoir enfin approcher les grands hommes du jour pour lesquels il professe une si grande admiration !

Mais il faut qu'en son absence Collonges fête dignement le 10 août. Aussi, avant son départ, le dimanche 4 août, règle-t-il le programme de la fête.

"L'an 1793, second de la République une et indivisible, le dimanche 4 août le Conseil Général de la Commune dûment convoqué et assemblé ; ouï le Procureur de la Commune, il a été délibéré : 1° que vendredi, 9 du courant, on sonnera à midi toutes les cloches du grand carillon pour annoncer la fête civique du lendemain et que le soir on tirerait deux coups de mousquets et l'on fera le même carillon ; 2° que le Samedi, jour de la fête, tous les bons ciroyens se trouveront à 8 heures sur la Place d'Armes avec leurs fusils ou piques et recevront des ordres pour les préparatifs de la fête. De là, on se rendra à l'Autel de la Patrie avec tout le Conseil Général de la Commune et les Membres de la Société Populaire ; 3° Après les Vespres, on se retrouvera sur la Place d'Armes où l'on fera un repas civique et frugual, chacun à ses dépens ; 4° Après le repas, tous se rendront au Marchadial où on fera un feu de joie pendant lequel on tirera deux coups de mousquets ; 5° Enfin, il sera ordonné à tous les citoyens d'illuminer leurs fenêtres sous peine 5 L. d'amende et d'être reconnu suspect. De plus tous les propriétaires de la Ville sont tenus de pavoiser le devant de leurs maisons.

Le 11 août, Ceyrac fils, secrétaire en l'absence de Chavériat, parti pour Paris, rédige le procès-verbal de "la fête d'hier qui fut célébrée à la satisfaction générale sans qu'il soit arrivé le moindre trouble. De plus, notre concitoyen curé a dit la messe à l'Autel de la Patrie et fit un discours civique qui n'a pu que ranimer le patriotisme. Puis, on a procédé à la démolition d'un monument de la féodalité aux cris de Vive la République une et indivisible ! Vive la Convention Nationale ! Vive la Constitution !"

CHAVÉRIAT revient de Paris enthousiasmé par tout ce qu'il a vu et entendu, surtout au Club des Jacobins. Il rapporte des instructions précises. Nous allons le voir redoubler de zèle et d'activité ; et, par l'application rigoureuse de tous les Décrets de la Convention, instituer le régime de la terreur à Collonges.

EXTRAITS DU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS :

- Le 8 septembre, le Conseil décide "de commencer à brûler sur la Place Publique les Titres de féodalité, après en avoir pris état. Et, premièrement, avons examiné ceux de J.-B. Lachapelle du Faure, qui sont en assez grande quantité et très vieux et comprenant les arrentements, reconnaissances et arpentements des ci-devants seigneurs de Pierre Taillade, Vassignac ou Canolle, Noailles, Juliac, Beauregard, Vésy, Friac, Chauzenègre, Cavagnac, Touche-Boeuf, St-Julien. Flaumont, Curemonte, Saint-Michel, Fleurac (Florac) et autres qui n'ont pu être déchiffrés ; ledit Lachapelle déclarant n'en avoir pas d'autres à sa connaissance et ne pouvant dire que ce sont là tous les titres desdits Seigneurs.

Le citoyen Lachapelle, cadet, nous a remis aussi plusieurs Arpentements concernant les tènements de La Borie, d'Orgnac, de Besouze, de Prémarjal, de Parjadis, des Arders, et du Lac, paroisse de Bénac (Beynat) ; plus des reconnaissances de Saint-Même, de Maussac, du Mazot, de Ponchet et plusieurs autres papiers éparpillés et a fait la même déclaration que son frère.

Et, le tout a été porté sur la place publique et a été brûlé : en foi de quoi nous avons signé en nous réservant de brûler tous les autres qui serons apportés tous les dimanches pendant les 3 mois fixés par le Décret."

Combien de documents précieux pour l'histoire du Bas-Limousin furent anéantis à cette époque !

- Le 14 septembre, lecture est donnée d'une lettre du District de Brive et des Délégués du Peuple Lanot et Brival, relativement à la réquisition des volontaires faisant partie de la force départementale, plus six réquisitions signées de Chauvignac, Deynes, Administrateurs et Choumeils, secrétaire, que nous sommes chargés de notifier à nos concitoyens Vauzou, Ponchet, Momont, Poignet, Ceyrat et Simon pour les obliger à se rendre à Tulle.

- Le 15 septembre, publication et affichage concernant la levée en masse des jeunes gens non mariés ou veufs sans enfants de 18 à 25 ans.

Il semble que toutes ces réquisitions ne se firent pas sans quelques protestations, si on en juge par le procès-verbal suivant :

"Le 18 septembre, ... Vu le peu de respect porté aux propriétés des individus suspects d'incivisme, prouvé par le renversement de l'escalier de La Guilhaumie, d'à côté de la Halle, l'enfoncement de la porte de sa cave, le brisement d'une de ses fenêtres et la fracture de la porte du jardin du ci-devant Maussac, qui appartient à la Nation ; et les troubles nocturnes, notamment la nuit dernière. Le citoyen Albert, Commandant la Garde Nationale, sera requis, sous peine de responsabilité et d'arrestation, de mettre tous ses soins à ce que les meilleurs patriotes et les plus raisonnables, composant la Compagnie de Collonges, en exceptant ceux qui sont en réquisition, soient employés la nuit prochaine et les suivantes, partie à garder la Société Populaire dans la séance qu'elle doit tenir, et l'autre pour surveiller les individus qui s'aviseraient de manquer au respect dû à la Loi concernant les personnes et les propriétés, en nous donnant la liste de ceux qu'il emploiera, qui répondront, tous en leurs propres et privés noms, du mal qu'ils auront laissé faire par leur négligence ...

PROCÈS-VERBAL DU 19 SEPTEMBRE 1793.

- A une heure de l'après-midi se sont présentés à la Salle Commune, six jeunes gens : J. Mazot, fermier au Chastanet ; François, Pierre et Jean Albert, d'Hautefort ; J. Bourzès et Roudier, dit Blancaillou, lesquels conduisant un homme ensanglanté, nous ont dit que, se trouvant vers midi à PEYRELIMOUZE, ont aperçu un homme qui courrait à toute force et 4 hommes qui le poursuivaient de loin. Ces 4 hommes ayant aperçu les comparants leur ont crié à haute voix en patois : "O Patriotes du Chastanet ! Arrêtez cet homme qui fuit : C'est un Aristocrate !" Et l'homme fuyait toujours de plus en plus, ce qui a fait soupçonner la vérité de ce qu'on leur avançait et qu'on ne cessait de leur répéter ...

L'un d'eux voyant qu'il était impossible de l'arrêter, lui a tirer un coup de fusil au moment où il était sur le Peuch de Navarre. Alors, cet homme est tombé à terre ; ils ont couru sur lui qui leur a dit de lui laisser la vie jusqu'à ce qu'il soit confessé, qu'il leur donnerait six louis d'or. Pierre Roudier a ajouté qu'il avait reconnu un des quatre qui poursuivaient le fuyard pour être l'huissier Bernical, de Brive, qui lui a dit que l'homme qu'il poursuivait était un homme suspect et qui lui avait échappé ainsi qu'à ses assistants. Ils l'ont reconnu pour le ci-devant domestique du ci-devant Château de St-Julien, homme suspect, qui devait être en arrestation à Brive.

Pendant la rédaction du procès-verbal nous avons fait soigner et panser le blessé et envoyé à l'auberge avec 2 gardes pour le jour et la nuit. Après avoir visité les poches du détenu, nous y avons trouvé un grand couteau à manche noir, un grand canif aussi à manche noir portant une petite serpette à l'autre bout, un grand flacon sans bouchon, 2 bouts de cire d'Espagne, l'un rouge et l'autre noir, une longue bourse de soie de différentes couleurs, avec 2 coulants d'acier, contenant d'un côté 24 livres en or et 2 écus de 3 livres, de l'autre 12 pièces de 6 liards, un sou de 12 deniers et une pièce de 3 deniers avec une pièce d'argent d'Espagne (monnaie qu'on dit valoir 5 sous). Plus un Portefeuille en soie jaune ou couleur chair où était la copie d'une chanson intitulée impatriote, dans laquelle on désire le Roi, où on chante Antoinette et l'on célèbre d'Artois et Condé, plus une lettre écrite de St-Julien par le citoyen Daubéry (à ce qu'il parait) audit Lagrave, le 14me de ce mois, plus un morceau de papier que le détenu a déchiré en 4 morceaux en notre présence et dont nous avons pris copie ci-joint, plus un assignat de cent sous et un de Dix.

De tout quoi avons donné procès-verbal en présence de l'huissier Bernical, qui nous a dit dressé procès-verbal de tout ce qui s'est passé antérieurement et qui a signé avec nous. Chavériat, Bernical.

Sur quoi, avons délibéré que le lendemain ledit Lagrave serait envoyé à Brive sous bonne escorte avec copie du présent procès-verbal et les effets y contenus, excepté l'argent monnoyé qui sera changé en assignats pour être envoyé à nos frères prisonniers de guerre, selon le désir des citoyens réunis qui nous l'ont témoigné : et lesdits assignats seront employés à payer la dépense de l'auberge pour draps, lumière et bouillons, et 6 livres aux gardes pour 2 nuits, ce qui fait en tout 30 livres. - Signé : Chavériat, Bernical et Simon et Poignet, Officiers municipaux."

Le citoyen CHAVÉRIAT ne manquait pas d'un certain talent policier, comme on vient de le voir ; mais il ne va pas tarder à étendre son rôle et à devenir le mouchard de la commune sous le couvert de la Société Populaire, dont il est l'inspirateur et et l'âme damnée ...

"Le vendredi, vingtième Septembre, le Conseil Général de la Commune de Collonges extraordinairement assemblé, les citoyens libres de notre Commune nous ont envoyé une Députation avec une Pétition dont voici la teneur :

Chers Concitoyens que nous avons commis pour notre bonheur ! Dans les dangers où se trouve la République et les bons Patriotes, au moment où la fleur de notre jeunesse va se séparer de leurs malheureux parents, où les bras les plus vigoureux, notre unique espoir, vont abandonner nos terres pour combattre des Monstres et peut-être éprouver comme leurs frères les horreurs de la trahison, nous nous sommes assemblés ces jours derniers pour délibérer sur les mesures de notre Salut commun et avons pensé qu'avant de laisser partir nos Défenseurs nous devions vous inviter à mettre en état d'arrestation les personnes suivantes, tant pour notre sécurité que la leur propre.

Voici les individus regardés comme suspects :

1 - SOURZAC, sa fille ; et vous écrirez à la Municipalité de Brivezac, pour faire connaître l'autre fille qui demeure chez Sainte-Marie ;
2 - ROMAIN LABRUNIE, son père, sa femme ; et vous les ferez désarmer ;
3 - LA POULETTE DE MAUSSAC ;
4 - VÉZY-POUJET, sa femme ; vous inviterez son frère l'abbé à ne pas venir à Collonges et vous les dénoncerez à la Municipalité de Meyssac ;
5 - Vous écrirez à celle où s'est retiré CALIXTE BOUTANG, dit Fontarabie, l'aveugle, pour qu'elle le regarde comme suspect ;
6 - La soeur de ce dernier et la BÉLINAT, ci-devant religieuse ; l'aînée, la puînée et la cadette dudit BOUTANG, filles de l'émigré ; vous surveillerez la domestique de cette maison qui sera vide et que vous ferez garder ;
7 - La mère de FLOURET et sa soeur, fille de ladite ;
8 - LA PERVANCHE, ci-devant dame de Friac, et vous ferez nommer un tuteur aux enfants ;
9 - BEAURIVAL, sa femme, leur servante MARGOTON et le ci-devant curé (d'Albiac) ;
10 - LA GUILHAUMIE, sa femme, leur fille aînée : vous donnerez un tuteur aux enfants ;
11 - Vous ferez surveiller la BELON, maîtresse d'École ;
12 - DELON, instituteur, sera mis en arrestation ;
13 - L'ABBÉ JUGIE, sa servante ; vous demanderez au père les titres de sa petite rente ;
14 - Le ci-devant JUILLAC remettra sa croix de Saint-Louis ;
15 - La servante de la soeur du ci-devant JULLIAC (mise en arrestation par Meyssac) sera renvoyée dans sa commune, et vous écrirez à sa Municipalité pour qu'elle la surveille ;
16 - VÉZY-BEAUFORT et sa femme seront surveillés ;
17 - VALETTE, officier de santé, sa femme et sa nièce seront envoyés en arrestation ;
18 - RAMADE père et sa fille ;
19 - PONCHET père, sa fille cadette et sa belle-soeur, ci-devant religieuse ;
20 - PRADEL et sa femme seront surveillés.

C'est bien la terreur qui règne maintenant à Collonges. Tout le monde tremble devant ce dictateur au petit pied. Le soupçon rôde partout. Tout le monde a peur ! Même le maire Ramade, qui laisse porter son père et sa soeur sur la Liste des Suspects !

Sur les 38 personnes déclarées suspectes, on y compte 22 femmes ; et, sur les 18 qui sont envoyées à Tulle, il y en avait 12 et 6 hommes seulement. Ainsi, CHAVÉRIAT s'acharne sur les femmes principalement, parce qu'elles ont conservé leurs convictions religieuses et une foi agissante et qu'elles ne se gênent guère, avec leur franc-parler habituel, pour vitupérer contre les destructeurs de la religion. Celles de condition modeste, comme les servantes, ne sont pas les moins enragées. La Poulette de Maussac, la Margoton de Beaurival, et bien d'autres, tiennent tête au défroqué et défendent avec courage et ténacité, non seulement la religion, mais aussi les biens de leurs maîtres émigrés.

"Le lendemain, 23 Septembre, le Conseil assemblé, il a été délibéré que procès-verbal serait fait du départ des gens suspects qui ont été conduits ce jourd'hui, à 10 heures du matin, à Tulle pour y rester en arrestation jusqu'à nouvel ordre ; et il a été observé que Labrue, père de l'émigré, se trouvait à Brive ; que la mère de Flouret n'était point en état de les suivre ; que sa fille était absente ; de manière qu'il n'en était parti que 15 ; de plus, observé dans le P.V. la remise de la croix de Saint-Louis du Citoyen Lavergne, ci-devant de Juliac, faite par notre Secrétaire et en notre présence au Citoyen Yvernat, pour être envoyée à la Convention : en foi de quoi avons signé avec notre Secrétaire.

Mais auparavant, le Procureur a dit qu'il convenait de faire avertir l'abbé Vézy de ne pas mettre les pieds sur notre territoire, d'en faire autant à la Leymonerie ; de notifier aux servantes de la Juliac, de Jugie, de Beaurival pour qu'elles aient à se retirer dans leurs Communes respectives ; de mettre chez cette Juliac le Citoyen Bizot, notable, pour garder cette maison avec Jalinat qui y couche déjà ; chez l'Émigré Boutang, Chavériat et Boutang, notable, qui y coucheront ; chez Beaurival : Antignac et Naves ; que, s'il était nécessaire, on apposerait les scellés dans toutes ces maisons ; qu'on laisserait la garde de Friac à l'homme de confiance (Albert) qui est déjà séquestre du mobilier jusqu'à ce qu'il soit vendu, ce qui ne va pas tarder ; et qu'enfin tous les bons Patriotes de la Commune surveilleront ou seront invités de surveiller avec zèle à ce qu'il ne soit porté aucun préjudice tant aux meubles qu'aux immeubles des individus qui viennent d'être conduits à Tulle.
Ainsi délibéré et avons signé avec notre secrétaire.
CHAVÉRIAT, Secrétaire-Général."

Un soir de septembre 1793, à la nuit tombante, deux hommes, aux vêtements déchirés, arrivent au village de la Guitardie, situé à une demie-lieue de Collonges. Ils se faufilent dans la maison Labrue, où ils ne trouvent que deux jeunes enfants et leur mère. Le fils Labrue a émigré ; le grand-père est à Brive. Ce sont deux prêtres réfractaires sans domicile, qui erraient depuis quelques jours dans les environs. L'un d'eux est parent des Labrue. Ils sont accueillis avec pitié et commisération. Ils se restaurent. Dès le lendemain, on fait appeler le tailleur pour leur confectionner des vêtements civils. Mais leur présence est bientôt connue dans le village, où nul n'ignore les terribles responsabilités qui pèsent sur quiconque ne signale pas les "hors la Loi". Le tailleur, saisi de peur, va, quelques jours après, dénoncer les deux malheureux proscrits, Labrue, oncle de l'émigré, curé de Champagnac, et Gabriel Bonain, curé de St-Palavy.

LABRU abbé

 

Les deux prisonniers quittèrent Collonges, hissés sur des ânes, et arrivèrent à Tulle le 28 septembre. Interrogés le soir même, le Tribunal criminel révolutionnaire les condamna à mort, séance tenante, et dès le lendemain 29, ils furent exécutés. CHAVÉRIAT était bien récompensé de son zèle ! Les femmes n'avaient plus désormais qu'à tenir leurs langues ! Maintenant, il va porter toute son activité sur les mesures à prendre pour le ravitaillement des armées et la levée en masse en qualité de délégué des représentants Brival et Lanot.

Le Dimanche, 29ème dudit mois et an, le Corps Municipal assemblé ... a publié la Liste des jeunes gens de cette Commune, qui sont requis pour la levée en masse depuis 18 jusqu'à 25 ans, et ce à la sortie de la première et dernière Messe ...

LISTE DES 31 JEUNES GENS, avec les observations et appel :

1. FRANÇOIS GRANDON, (sans observations) ;
2. MATHIEU ANDRIEUX, (sans observations) ;
3. PIERRE POIGNET, (sans observations) ;
4. LOUIS HONORÉ, (un petit) ;
5. GABRIEL DESCHAMP, (sans observations) ;
6. JEAN DESCHAMP, (domestique du suivant) ;
7. JEAN ALBERT, (orphelin de père remarié, frère au 1er bataillon) ;
8. ÉTIENNE BÉRAT, (frère aux frontières) ;
9. JEAN TRONCHE, (se plaint de la cheville, mais promêt de courir tant qu'il pourra) ;
10. JEAN VEDRENNE, (sans observations) ;
11. ANDRÉ SOL, (fils unique, père 76 ans, mère morte, nourrit tante innocente) ;
12. PIERRE LABRUE, (frère d'émigré, père en arrestation) ;
13. JEAN MONTEIL, (sans observations) ;
14. ÉTIENNE PAGÈS, (on le dit innocent) ;
15. HENRI DELMAS, (bien petit, orphelin, cependant de bonne volonté) ;
16. JEAN POIGNET, (malade depuis 15 jours, coup au genou) ;
17. ÉLIE COSTE, (très petit, faible santé, orphelin) ;
18. RAYMOND DEY, (mal à un pied) ;
19. JEAN PAGÈS, (sans observations)
20. ANTOINE TRONCHE, (sans observations) ;
21. GÉRAUD MONTEIL, (sans observations) ;
22. ANTOINE LAIGUE, (sans observations) ;
23. J. TOURNARIE, (fils unique, père jambe coupée) ;
24. FR. BENOIT, (père sourd) ;
25. ANT. DELPY, (sans observations) ;
26. EUTROPE .... (fils naturel de Philippine Bézanger) ;
27. JEAN BIZOT, (sans observations) ;
28. LOUIS TOULZAC, (domestique chez Boutang l'émigré) ;
29. LOUIS LESTRADE, (chez Labrue l'émigré) ;
30. PIERRE ALBERT, (sans observations) ;
31. PIERRE CHEYNIAL, (chez Jugie, beau-père de l'émigré Boutang).

Le 12 frimaire, an II, Gédéon Certain, ministre du Culte Catholique rendit ses lettres de prêtrise ainsi que Gernolle, vicaire et Jean Delon, natif de Collonges, curé de Marcillac-Lacroze.

A Paris, le parti des Enragés, Hébert en tête, a décidé de "déchristianiser la France". On vient de supprimer les saints du calendrier et d'installer sur les autels la Déesse Raison. Sur l'ordre de Lanot, CHAVÉRIAT s'empresse de les imiter et choisit l'ancien jour de Noël pour inaugurer lui-même le nouveau culte à Collonges.

Dès que parut le Décret sur l'organisation de l'Instruction Publique, CHAVÉRIAT dût se rappeler, en le modifiant un peu selon les circonstances présentes, le précepte des anciens : Primum vivere, deinde ... politicari ... Il venait d'avoir un second enfant, Henri-Sophie, le 16 octobre 1793, la vie était chère, la disette se faisait durement sentir ..., les élèves payants n'affluaient guère ... Aussi s'empressa-t-il de publier le décret de la Convention et de tâcher d'en tirer profit en consignant sur le Registre municipal la curieuse déclaration suivante :

"Ce jour, a été publié solennellement au Temple de la Raison, le Décret sur l'organisation de l'Instruction Publique, et SÉBASTIEN-ALEXIS CHAVÉRIAT, Secrétaire actuel de la Commune et qui n'était venu dans ce pays (Novembre 1791), en sortant d'enseigner à Meymac (d'où le fanatisme l'éloigna), que pour y communiquer ses connaissances, ayant professé depuis 1766 toutes les Sciences qui constituaient alors les Belles-Lettres et la bonne éducation ... (!), a déclaré et déclare et mis lui-même par écrit qu'il n'attendait que ce Décret pour continuer ou recommencer à se rendre utile à la jeunesse : en conséquence, il s'inscrit et promet de donner tous ses soins à ceux qui lui seront confiés, annonçant qu'il se propose d'apprendre les Sciences détaillées ci-dessous : La Lecture, l'Écriture, l'Arithmétique, la Géométrie, la Physique, la Chimie, la Langue Française, la Géographie, l'Histoire, la Logique, la Rhétorique et la Morale ..."

L'étalage de tant de sciences que l'ex-bénédictin s'offrait à enseigner à la jeunesse, la promesse de l'initier aux arcanes de la physique et de la chimie, ainsi qu'aux beautés de la rhétorique ..., n'éblouirent pas les braves collongeois. Tout d'abord, ils firent la sourde-oreille et remirent à plus tard l'application du Décret. Douze cents livres pour apprendre à lire et à écrire ! durent-ils se dirent ? C'était peut-être un peu cher, alors que le vieux régent Delon se contentait jadis de 100 livres ! Et pourtant, avec la dépréciation des Assignats, cette somme n'avait rien d'excessif !

Malgré cet échec, CHAVÉRIAT continue, quoiqu'il en soit, à remplir ses fonctions avec la plus grande ponctualité. A cette heure, à Paris, après la chute des Girondins, la Convention est livrée aux factions. Les Jacobins triomphent des Cordeliers, Robespierre prépare sa dictature et le Comité de Salut Public redouble d'activité, de vigilance et d'énergie. De son côté, CHAVÉRIAT redouble de zèle et considère le maire Ramade comme trop tiède. Aussi ce dernier ne va-t-il pas tarder à être remplacé.

Les séances du Conseil deviennent agitées, houleuses même ..., on a moins peur de CHAVÉRIAT, son influence décline ... De nombreuses questions divisent le conseil : distribution des secours, réquisitions et surtout la question de l'enseignement, encore en suspens. L'ancien instituteur Delon pose sa candidature et se montre peu exigeant sans doute. Aussi, CHAVÉRIAT se plaint au district ; puis, prévoyant ce qui va se passer, prend un congé pour tâcher de trouver ailleurs une autre situation. Mais avant de partir, il se fait délivrer un Certificat de Civisme des plus élogieux qu'il consigne lui-même sur le registre municipal :

"Liberté, Égalité, Fraternité !

RESPECT AUX LOIS, UNITÉ ET INDIVISIBILITÉ DE LA RÉPUBLIQUE

Nous, Officiers Municipaux et Membres du Conseil Général de la commune de Collonges, canton de Meyssac, District de Brive, Département de la Corrèze. "Certifions que SÉBASTIEN-ALEXIS CHAVIÉRAS, qui arriva dans cette commune en Novembre 1791, en qualité d'instituteur avec une femme et un enfant mâle, pour lors âgé de 6 semaines, n'ayant pu se procurer assez d'élèves pour fournir à ses dépenses (vu l'indifférence des parents, eu égard à l'éducation) fut invité à se rendre utile en qualité de Secrétaire ; qu'il a demandé à reprendre son ancien état et à se rendre utile à la jeunesse en offrant la préférence aux conditions qu'ils se présentent 60 Élèves en sa faveur, qu'enfin il s'est adressé à Nous ce jourd'hui pour obtenir le Certificat de Civisme qu'il croit avoir mérité par sa conduite :

En conséquence, ouï l'Agent National, il a été délibéré qu'on ne saurait sans justice refuser le Certificat de Civisme et Bonnes-Moeurs absolument nécessaire au Sr CHAVÉRIAT, notre Secrétaire, puisqu'il est utile à la Patrie et pourra mieux se procurer l'aisance nécessaire au soutien de sa famille qui a augmenté depuis son arrivée chez nous :

Observons que, connaissant sa capacité, nous aurions désiré que notre Commune put lui fournir les mêmes moyens en s'occupant de notre Secrétariat et que c'est avec peine que nous le voyons forcé de s'éloigner ; attestant au surplus qu'il est d'une probité reconnue, que sa morale est très éprouvée, son patriotisme éclairé et des plus prononcés et qu'enfin nous n'avons pu apercevoir dans ses actions ni dans ses discours et démarches rien que de très conforme aux principes de la plus saine philosophie, qu'il n'a cessé de propager pour favoriser la Révolution qu'il paraît avoir désiré toute sa vie.

En témoignage de quoi avons signé, fait sceller et contresigner par un autre Secrétaire commis à cet effet dans notre salle ordinaire et publique, selon notre usage ; en le renvoyant devant les Membres de notre Société Populaire, dont il a été d'abord secrétaire en 1792, et se trouve aujourd'hui Président ; ensuite à notre Conseil de Surveillance, dont il fut aussi le Secrétaire et Président, lesquels, sans doute, lui accorderont la même approbation : nous lui avons encore observé de faire afficher le présent certificat pendant les 3 jours ordonnés par la Loi.

Délivré le 27me Ventôse, second de la République.
Ont signé : Montmont, Maire ; Poigner, Mercier, Simon, Pouget, Coly, Officiers municipaux ; Delpy, Bizot, Chanout, Naves, etc., Notables."

Le 1er Prairial (20 mai), le Conseil assemblé ... sur l'ordre à observer de l'établissement de l'École Primaire, Vu que les citoyens CHAVÉRIAT et DELON se sont fait inscrire pour enseigner notre jeunesse, il a été délibéré : 1° qu'ils feront leur classe séparément et qu'à cet effet il y aurait 2 appartements pour l'École ...

A son retour de congé, CHAVÉRIAT, mécontent de cette solution bâtarde, refuse le partage avec Delon. Il y eut des scènes violentes, des reproches, des menaces même ... Mais le Conseil ne se laisse plus intimider ... Il tint bon et décida, quelques jours après, de l'expulser de la Maison commune. "Le 6 Prairial (25 mai), le Conseil Assemblé ... délibère SÉBASTIEN CHAVÉRIAT, notre ci-devant Secrétaire, logé actuellement dans la Maison Commune, sera obligé de sortir et de vider les lieux et le logement qu'il occupe dans le délai d'un mois à date d'aujourd'hui, faute de ce il sera contraint par les peines portées par la Loi. - Signé : Lachapelle."

Après un congé en si bonne et "dure" forme et au bout de 2 ans 1/2 de séjour, CHAVÉRIAT dût quitter Collonges, avec sa petite famille, pour aller chercher fortune ailleurs ... et tâcher d'utiliser ses talents pédagogiques, qui paraissaient certains. Le pauvre diable dût errer longtemps avant de trouver une situation stable ; car, deux ans après, le 21 floréal an IV (10 mai 1796), nous le trouvons à Brive demandant et obtenant de la Municipalité une des deux places d'instituteur de cette ville.

A partir de ce moment, le loup redevint agneau ... et ne fit plus parler de lui. Il rentra tranquillement et modestement dans le rang de la foule moutonnante et anonyme ...

 

Gabriel Soulié - Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze - Tome 45e - Année 1923 - pp. 128 à 163.

AD19 - Registres d'état-civil de Collonges-la-Rouge

 


Acte de naissance de son fils Henri-Sophie :

ENFANT naissance 1793