NOGARO z

M. l'abbé de Bastard d'Estang, prêtre, docteur en Sorbonne, chanoine de l'église cathédrale de St-Gervais de Lectoure, prieur de Ste-Gemme de Bustet, vicaire général de Mgr de Fénelon, évêque de Lombez, naquit le 31 août 1746, dans la ville de Nogaro. [pas de registres en ligne]

Il était fils de Jean-Pierre Bastard (1711 à Bréchan - 1778 à Nogaro) et de Marie-Louise de Catelan, fille d'un conseiller au parlement de Toulouse (mariés le 24 septembre 1743). Jean-Pierre se fit maintenir dans sa noblesse le 12 juillet 1763 par une ordonnance de M. d'Étigny, intendant d'Auch, qui reconnaissait sa descendance de Charlot de Bastard, seigneur de Terland en Berry. Il acquit en décembre 1770 de la famille d'Esparbès de Lussan la seigneurie considérable d'Estang, qui avait le titre de comté et qui donnait à ses possesseurs le droit d'entrée aux États du pays, et  était depuis lors connu sous le titre de comte de Bastard d'Estang qui a été conservé par ses descendants.

De ce mariage naquit un autre fils, Jean (1744 - 1825), maire de Mont-Saint-Père-sur-Marne, baron de l'Empire avec institution de majorat par lettres patentes du 19 janvier 1812, et le titre héréditaire de comte par lettres patentes du roi Louis XVIII du 28 mai 1819

Sa profonde instruction, son goût pour les sciences qu'il avait cultivées avec succès, son talent pour la prédication, où son caractère se peignait tout entier, sa douceur, sa charité, que la simplicité de ses goûts personnels rendait inépuisable, le faisaient rechercher et chérir de tous, et les classes pauvres le connaissaient plus encore que les riches.

Mgr de Fénelon étant mort, M. l'abbé de Bastard désira retourner dans le diocèse de Lectoure.

Cependant la Révolution grondait et menaçait le clergé.

Rester à son poste, comme un soldat sur la brèche, tant que la chose lui serait matériellement possible, refuser un serment contraire à la discipline de l'Église catholique et continuer néanmoins le saint ministère que la mort seule devait interrompre ; s'y conduire avec assez de prudence, pour qu'une injuste agression pût seule le lui interdire, telle fut sa règle dans ces temps malheureux. Grâce à lui et à quelques saints prêtres, compagnons de ses travaux, le diocèse de Lectoure eut pendant quatre années la consolation de voir l'exercice du culte continué.

Un décret ayant ordonné à tout ecclésiastique non assermenté de quitter le département dans les huit jours, et la République dans un mois, M. l'abbé de Bastard fut obligé de faire ses adieux à sa famille, à ses amis et à sa patrie, car la Convention demandait, par la loi révolutionnaire du 18 mars, l'exécution de tout prêtre déporté ou réfractaire.

Sète port z

La municipalité de Lectoure lui délivra un passeport, le 4 avril 1793 ; il partit bientôt après, accompagné de son frère aîné, le comte d'Estang ; ils passèrent à Agde, puis se rendirent au port de Cette (Sète). C'est là que les deux frères se séparèrent pour ne plus se revoir sur la terre.

M. l'abbé de Bastard s'embarqua sur le bâtiment Notre-Dame de la Garde où il eut le bonheur de retrouver quatre prêtres : Joseph de Trémont, du diocèse de Lectoure ; Laurent d'Escuret, cordelier de Condom ; Étienne de la Molinairie, cordelier de Loudun, et un capucin dont le nom est resté inconnu.

Une heure s'était à peine écoulée depuis leur départ, qu'une violente tempête les jeta sur la plage de Bandol, à trois lieues de Toulon.

Sur une dénonciation du capitaine, les autorités préposées à la santé, accompagnées de la garde nationale, se transportèrent à bord du navire, réclamèrent brutalement les passeports de nos victimes, s'emparèrent de leurs personnes, de leurs papiers, de leur argent. Seul, le capucin parvint à s'échapper. Un arrêté du département du Var ordonna de les traduire aussitôt devant la municipalité de Toulon. Ils furent donc conduits dans cette ville, garrottés comme des criminels et, le 24, écroués dans la maison d'arrêt, pour comparaître le lendemain devant la commission militaire : ils étaient "nobles, émigrés, rentrés", réfractaires et prêtres déportés, et pour ces motifs, ils furent condamnés à mort. On les fit rentrer dans leurs cachots pour y attendre l'heure de leur exécution ; là, ils reçurent la visite d'un prêtre assermenté ; mais nos victimes refusèrent de l'entendre et se préparèrent à mourir.

Sur ces entrefaites, la municipalité de Toulon avait fait afficher sur tous les murs la proclamation suivante :

"Citoyens,
Conformément à la loi du 18 mars, le tribunal criminel vient de condamner à la mort un de ces scélérats contre-révolutionnaires, continuellement occupés à déchirer le sein de notre chère patrie. Le glaive de la loi va, dans l'instant, trancher le fil de cette vie infâme et criminelle, et vous êtes invités par vos magistrats à assister à cette exécution avec tout le respect d'un peuple libre, et qui ne trouve jamais son bonheur qu'à l'abri des lois.
Toulon, 16 avril 1793, une heure après-midi."

Le même jour, au moment ou deux heures sonnaient, les quatre condamnés (et non un seul) furent conduits sur la place de Toulon où l'échafaud était en permanence. L'abbé de Bastard, toujours nommé le premier dans les actes de ce drame sanglant, est aussi désigné pour précéder ses compagnons dans ce moment suprême. Il monte sur l'échafaud et s'avançant sur le bord, il s'adresse à la foule assemblée avec tant de force et d'élévation sur la violation des droits qui auraient dû les protéger dans leur naufrage, mais avec une si touchante résignation sur le sort qu'il va subir, que Pierre Bayle [ou Baille], commissaire de la Convention Nationale, présent à l'exécution, effrayé de la vive émotion et des sentiments de pitié qui se manifestent dans le peuple, et craignant un soulèvement général, impose silence à la victime, et la tête de l'abbé de Bastard tombe sur l'ordre réitéré du Représentant.

A l'instant, un cri général retentit : à mort les assassins ; les couteaux brillent dans les rangs de la multitude qui se précipite sur l'échafaud, trempe des linges dans le sang de la victime et se les distribue comme des reliques. Repoussées par les troupes, trois personnes sont frappées à mort ; quarante sont blessées ; les soldats ont eux-mêmes deux hommes tués dans leurs rangs et plusieurs de blessés ; mais Bayle n'ose faire exécuter les trois autres condamnés ; il les fait reconduire en prison, où ils restèrent jusqu'à la prise de Toulon qui vint les délivrer (septembre 1793).

M. l'abbé de Bastard n'avait alors que 47 ans.

Les trois autres condamnés durent ainsi la vie au malheureux abbé de Bastard ; reconduits en prison, ils ne recouvrèrent la liberté qu'après l'occupation de Toulon par les Anglais (27 août 1793).

La ville de Toulon garda la mémoire de ce tragique évènement.

Un témoin oculaire affirme que pendant le siège, le peuple allait prier sur la tombe de l'abbé de Bastard et que l'on écrivit à Rome, pour demander qu'il soit béatifier à cause de sa sainte mort.

 

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La persécution contre le clergé du département du Gers sous la Révolution - par l'abbé P. Lamazouade - 1879

Biographie universelle, ancienne et moderne, volume 57, 1834