LES DÉBOIRES D'UNE PARISIENNE A MONT-SALINS (Moûtiers) SOUS LA TERREUR

[Par ordre du représentant du peuple, Antoine-Louis Albitte, le Robespierre savoyard, la commune de Moûtiers est renommée Mont-Salins, à compter du 25 vendémiaire, an II de la République française (16 octobre 1793)]

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Le 19 mars 1794, Mont-Salins est en fête ; la municipalité a fait connaître aux citoyens l'avis suivant : "les citoyens et citoyennes sont invités à assister à la séance extraordinaire que la société républico-populaire tiendra ce jourd'hui dans la cy-devant église Saint-Pierre aujourd'hui temple de la Raison à cinq heures du soir (...) (La municipalité) invite également tous les citoyens à balayer les rues et enlever les pierres et immondices".

L'évènement qui suscita cette animation fut la venue à Mont-Salins d'Albitte (1761-1812), ardent défenseur de la cause de la Montagne, envoyé comme "représentant en mission" dans le 84e département français (Mont-Blanc). Albitte allait être désigné comme le "Robespierre de la Savoie" de par les mesures radicales de déchristianisation qu'il allait prendre.

A la suite de la réunion de la société républico-populaire on donna une pièce de théâtre : Guillaume Tell. Ce personnage était devenu pour les révolutionnaires un emblème de la révolte du peuple contre la tyrannie. Parmi les acteurs nous trouvons MARIE-ANNE LEROUX, âgée de vingt ans. A la fin de la soirée, Albitte engagea l'actrice à continuer de jouer de telles pièces, cela pour "tâcher d'échauffer un peu le patriotisme des citoyens de ce pays, qui n'était pas encore à la hauteur de notre grande révolution" ...

Qui donc était MARIE-ANNE LEROUX ? Comme tout personnage un peu mystérieux, elle ne fait qu'une brève apparition sous les projecteurs de l'histoire, obligeant l'historien à se contenter de quelques bribes. Elle était comédienne amateur car, avant de venir dans cette région, elle tenait avec son époux une fabrique de sabres pour l'armée près du pont Notre-Dame à Paris. Lorsque son mari partit pour l'armée, elle voulut le suivre mais ne le put. Les époux vendirent la fabrique et chacun partit de son côté. MARIE-ANNE, "garçon manqué", suivit l'Armée des Alpes. Ce qui explique sa présence à Moûtiers dès octobre 1793.

Là, elle connut une certaine gloire, mais qui devait rapidement faire place à des moments plus sombres. Le 5 floréal de l'an II (14 avril 1794), le citoyen Dumas conduit au bureau de la municipalité MARIE-ANNE LEROUX qui a été trouvée déguisée en homme. Sur ordre de la municipalité, le citoyen Branche la mène ensuite à la maison d'arrêt.

Il ne faut pas voir dans ce pantalon porté par MARIE-ANNE un déguisement théâtral, mais bien la volonté délibérer de marquer par le costume une autre manière de vivre la féminité. Le 16 floréal (5 mai), MARIE-ANNE adresse de la maison d'arrêt à la municipalité une lettre pour protester de son innocence. Le lendemain, l'administration envoie en réponse à cette protestation une lettre qui montre la complexité des rouages de l'époque et - l'expression est légère - le flottement qui y régnait. L'administration répond en effet ignorer les motifs de l'arrestation - il y avait plus de dix jours que MARIE-ANNE LEROUX était en prison - et renvoie l'affaire devant le comité de surveillance qui doit statuer dans un délai de trois jours ...

On n'a pas retrouvé la réponse de ce comité en ce qui concerne l'affaire LEROUX, mais elle fut probablement défavorable puisque l'on retrouve la trace de MARIE-ANNE, toujours à la maison d'arrêt, le 14 messidor (2 juillet 1794), plus de deux mois après son arrestation. On ignore toujours le motif exact de celle-ci ...

La prison moûtiéraine abritait trois détenus le 17 décembre 1793 et 17, le 8 mars 1794. Le 29 avril, ils sont 54, soit une augmentation de plus de 300 % durant la période marquée par l'arrivée d'Albitte et la mise en place des structures plus répressives. Le 25 juillet on atteint un maximum avec 60 détenus. Puis le nombre va décroître après les évènements du 9 thermidor qui mirent fin à la Terreur et donc à la mission d'Albitte et de ses principaux acolytes en Savoie.

La vie dans cette prison était très difficile. D'abord les prisonniers devaient subvenir eux-mêmes à leurs besoins : ils devaient payer deux francs par jour pour la nourriture et ... le loyer des bâtiments ! Égalité oblige : s'il y avait des prisonniers aux ressources trop modestes pour s'acquitter de ce dû, on le prélevait sur l'avoir des détenus les plus riches. Ensuite il faut bien dire que pour ces deux francs on était réduit à la portion congrue : le menu était composé de pain et de soixante-quinze centilitres de soupe. Les jours de fête nationale, on y ajoutait 250 grammes de viande et 38 centilitres de vin. Au départ il n'y avait ni lit, ni paille dans les cellules.

C'est donc dans ce cadre que vivait MARIE-ANNE LEROUX le 2 juillet 1794 quand un membre de la municipalité vint visiter la prison et la trouva détenue depuis plus de deux mois sans mandat d'arrêt. La municipalité prit aussitôt la décision de la relâcher. Elle prit la décision ... mais celle-ci resta sans effet jusqu'au 30 juillet, car la municipalité n'avait pas trouvé le temps en 28 jours de transmettre la lettre à l'administration du district. Le maire, ce 30 juillet, le fait en expliquant le retard de la manière suivante : "La municipalité a été surchargée d'affaires et privée presque toujours d'une moitié des membres qui composent le conseil général ; il n'est pas étonnant qu'il y ait des oublis, des retards et beaucoup d'ignorance des lois, puisque toujours obligée d'être en action, elle ne peut jamais se livrer à l'étude."

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Puisque cette histoire a commencé par une représentation théâtrale, on peut dire, pour rester dans le même registre, qu'elle se poursuit en nous faisant passer du monde des ronds-de-cuir de Courteline à celui de la machine judiciaire dans toute son absurdité. En effet le 17 thermidor (4 août) le conseil de district prend acte du fait que MARIE-ANNE LEROUX ne peut être condamnée par la loi, car celle-ci ne punissait les personnes travesties que lorsqu'il s'agissait d'étrangers et en temps d'émeute. MARIE-ANNE n'avait donc pas attenté publiquement aux moeurs et sa détention était illégale. On s'attend alors à ce qu'on décide immédiatement la libération de la détenue. Mais non. Le conseil de district décrète que si la citoyenne LEROUX est en prison, c'est bien qu'il doit y avoir un motif et il renvoie l'affaire devant la municipalité qui dans un délai de 48 heures doit donner le vrai motif de l'arrestation. On voit donc que MARIE-ANNE LEROUX n'était pas en prison à cause d'un acte répréhensible, mais puisqu'elle était en prison, il fallait bien trouver un motif quelconque !

Il faudra attendre dix jours pour que l'affaire arrive à son terme : le 27 thermidor, donc le 14 août. Ce jour-là, le comité de surveillance, la municipalité et le conseil de district tombent d'accord sur l'élargissement qui devient effectif le 16 août. 115 jours de détention ayant occasionné cinq délibérations de la municipalité, trois du conseil de district et deux du comité de surveillance, il faut reconnaître que même si cela n'a rien de catastrophique par rapport aux 2.627 condamnations à mort qui eurent lieu à Paris durant la même époque, cela fait tout de même beaucoup pour avoir porté un pantalon dans les rues de Moûtiers et cela donne un éclairage insolite à l'activité révolutionnaire.

On pourrait donc dire que tout est bien ... Pourtant les déboires de MARIE-ANNE ne s'arrêtent point là. Le 6 fructidor, soit le 23 août, une semaine après sa libération, il est à nouveau question d'elle au comité de surveillance.

Deux membres rapportèrent en effet à ce comité que le 16 août, jour de sa libération, MARIE-ANNE avait été aperçue du côté d'Aigueblanche ; elle s'y trouvait en compagnie de soldats. Il n'en fallait pas plus pour le comité de surveillance, qui déclare ignorer par quel ordre elle a été élargie - c'est pourtant lui qui, dix jours plus tôt, avait donné son accord pour cet ordre. Le comité décide alors que "la citoyenne est nuisible dans cette commune par sa fréquentation continuelle avec les militaires (...) qu'elle a attirés de tout temps" ; en fonction de quoi elle devra quitter Mont-Salins dans un délai de quarante-huit heures. Bien que MARIE-ANNE ne fût sans doute point parfaite, devant une telle dose de mauvaise foi, devant des témoignages montés de toutes pièces et cherchant à disqualifier les gens en attaquant la vie privée, on est en droit de se demander pourquoi cet acharnement.

La suspicion à l'égard des "théâtreux" n'est probablement point absente. On se méfiait en effet de ces hommes et femmes de la parole, prompts à enflammer les foules les plus sensibles à cette époque à l'oralité qu'à l'écrit. Mais le véritable ressort de cette histoire est plus "humain trop humain" dans le sens que donnait à cette expression Frédéric Nietzsche, c'est-à-dire qui témoigne des bassesses de l'homme. Dans une longue lettre datée du 7 fructidor, soit le 24 août, MARIE-ANNE nous apprend en effet que le citoyen Fresne, membre influent du comité de surveillance qu'Albitte avait fait venir de Chambéry, avait demandé à l'actrice parisienne de devenir sa maîtresse. Celle-ci refusant, celui-ci alla jusqu'au chantage : "Si tu n'acceptes mes offres que je te crois avantageuses, tu partiras de ce pays sous trois jours ou tu seras incarcérée."

Le grand fleuve de l'Histoire est parfois alimenté par les ruisseaux des petites histoires. MARIE-ANNE dut s'éloigner quelque temps de Moûtiers. Elle y revint le 30 fructidor, soit le 16 septembre. Elle subit un nouvel interrogatoire qui paraît être le dernier. En effet à partir de là, cette affaire qui avait mobilisé tant d'énergie semble se terminer un peu en "queue de poisson". L'affaire se termine là, tout au moins au regard des documents qui sont parvenus jusqu'à nous. Il est vrai que la terreur était finie et que les principaux acteurs de notre pantalonnade n'étaient plus les maîtres des lieux. La Terreur n'était plus qu'un mauvais rêve que l'on allait essayer d'oublier en gommant ses traces.

Et MARIE-ANNE ? A partir de ce 16 septembre 1794, l'on perd complètement sa trace. Est-elle restée à Moûtiers, retournée à Paris ou bien a-t-elle vécu d'autres aventures sous d'autres cieux ? Sa brève apparition sur la scène Moûtiéraine aura au moins incité à regarder un peu cette période troublée de notre histoire avec ses grandeurs mais aussi ses bassesses.

 

Jean-Paul Bergeri - Les Savoyards révolutionnés : 1787 - 1800 - Lucien Chavoutier - 1989