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(Portrait par Marie Tussaud - Musée Carnavalet - Paris)


MATHIAS-PHILIPPE-GUILLAUME CURTZ dit CURTIUS serait né à Stockach (Allemagne) en 1737.

Dans les années 1760, Curtz quitta l'Allemagne et  s'installa en Suisse, à Berne.

En un temps où, comme celui de Marat, le titre de médecin pouvait s'acquérir sur simple recommandation de deux confrères, Curtius se qualifiait de docteur et plus précisément d'anatomiste. Il était peut-être tout bonnement chirurgien-barbier. Industrieux autodidacte, il était curieux de s'instruire dans tous les domaines, et il se prit de bonne heure d'une passion véritable pour le modelage, le modelage des figures de cire. Passant par Berne en 1762, le prince de Conti trouva amusantes et non sans intérêt artistique les figurines de Curtius, et il conseilla à leur auteur de tenter sa chance à Paris, ce qu'il fit sans hésiter.

Installé à l'hôtel d'Aligre, dans le nouveau quartier Saint-Honoré devenu le quartier à la mode, Curtius connut bien vite le plus grand succès. Tout le monde voulait ses portraits, vieux roués et belles dames sans merci, douairières couronnées et ingénues bourgeoises, financiers dorés ou marrons, présidentes et filles d'Opéra. C'est ici que se situe l'épisode singulièrement évocateur de "L'Ange", c'est-à-dire Jeanne Bécu, plus tard universellement connue sous le nom de la Du Barry, "la beauté absolue", disait Curtius.

Il sentait le besoin d'un foyer à lui et il fit venir de Strasbourg, où elle croupissaient dans la misère abjecte des réprouvées, ANNA GROSHOLTZ et la petite Anne-Marie, âgée de six ans, qu'il ferait passer désormais pour sa soeur et sa nièce.

Anne-Marie Grosholtz est née à Strasbourg le 7 décembre 1761 - son acte de baptême en fait foi - d'une mère elle-même strasbourgeoise (Anna Walder) et d'un père qui appartenait à une famille au ban de la société, où l'on était traditionnellement aide-exécuteur sinon bourreau, et qui avait guerroyé à travers l'Europe souvent à feu et à sang du milieu du XVIIIè siècle. Ce père, de vingt-sept ans plus âgé que sa femme, ne reconnut pas l'enfant, auquel il donna cependant son nom, avant de disparaître on ne sait trop où, tant et si bien que l'on incline à penser que le fameux oncle soi-disant Bernois, Philippe Curtz, dit Curtius, qui devait plus tard l'adopter et en faire son élève et son disciple, était tout bonnement le père naturel de l'enfant.

"L'oncle Curtius" fascinait la fillette par son activité débordante, sa faconde intarissable, ses activités multiformes, et surtout par l'aura qui entourait son fameux Cabinet de figures de cire - monde peuplé de fantômes et de rêves - ce cabinet qui jouissait d'une vogue sans cesse croissante, où l'on venait commander son portrait, acheter quelque petit relief représentant Maria Leczinska d'après Nattier, ou un sujet galant imité de l'antique, et où l'on rencontrait tant de personnes extraordinaires ou inattendues, grandes dames et grisettes, nobles authentiques et parvenus pleins de suffisance, et aussi nombre d'artistes, tel le jeune Houdon.

Curtius bientôt déplaça son Cabinet au Palais-Royal, le Palais-Royal où battait fiévreusement le coeur de Paris, et il y installa ses effigies grandeur nature, Cléopâtre et son aspic, Socrate et sa ciguë, et encore Vénus endormie sous les beaux traits de la Du Barry, qu'un jour, à Londres, Mme Tussaud voilerait pudiquement de noir.

Bien vite, la petite Anne-Marie fit ses débuts à l'atelier du cher oncle, qui lui apprit d'abord à modeler des fleurs, des fruits, des motifs relevés en trompe-l'oeil alors fort à la mode, et à se familiariser peu à peu avec la cire, cette pâte magique qui paraissait s'animer et véritablement prendre vie sous l'ébauchoir de buis ou d'ivoire.

En même temps, elle apprenait à travailler le cheveu et à monter les fines mèches sur une calotte de canevas, et, en compagnie de sa mère, elle ravaudait, repassait et rafraîchissait la friperie achetée sur le carreau du Temple pour en confectionner les atours qui pareraient les beaux messieurs et les belles dames du petit musée.

Monter les yeux de verre sans les faire loucher, implanter avec une aiguille chaude dans la molle cire les cils joliment recourbés, semer à profusion les faux diamants car les bijoux de M. Strass faisaient alors fureur, la "petite Curtius" adorait tous ces travaux qu'elle exécutait d'un coeur joyeux pendant des douze ou quatorze heures d'affilée dans le bruit et l'animation du Palais-Royal, centre de toutes les affaires, honnêtes ou louches, de tous les plaisirs, de toutes les rumeurs de la grande ville.

Quelle excitation aussi pour elle lorsque, au nombre des visiteurs ou des clients désirant poser, figuraient Franklin ou Voltaire. Mais que dire du jour où, Jean-Jacques Rousseau venant d'expirer à Ermenonville, Curtius demanda à Marie de l'accompagner pour l'assister et apprendre à exécuter un marque mortuaire.

1778 masque mortuaire de Rousseau z

Elle avait juste le même âge que la "Nouvelle Héloïse", et elle tendait à son oncle, qui travaillait avec précision et fort vite, l'huile de lin mêlée de litharge puis le plâtre gâché clair. Ainsi naquit le masque d'après lequel quelques mois plus tard, l'ami Houdon allait exécuter son buste de Rousseau.

Marie allait sur ses vingt ans. Elle était totalement entrée dans les exigences de son métier et elle était devenue pour son oncle une perle inestimable. Si elle savait produire et montrer les figures, elle savait aussi administrer les affaires, marchandant avec les ciriers du Gâtinais, nous dit Gabrielle Wittkop-Ménardeau, inscrivant des chiffres dans un long registre noir, inventant un éclairage plus riche, accrochant un miroir pour suggérer l'espace. Il fallait se donner de la peine, exploiter l'actualité avant que la concurrence s'en empare ...

Lors de la reconstruction des célèbres galeries du Palais-Royal, Curtius s'installa Galerie Montpensier puis boulevard du Temple, et son Cabinet connut une vogue renouvelée en ces années immédiatement avant la Révolution où une frénésie de vivre intensément et de s'amuser s'était emparée de toutes les classes de la société. Partout et sans cesse, le meilleur côtoyait le pire. Mais déjà le Cabinet du Palais-Royal était trop petit. Curtius le réserva à ce qu'il appelait les figures nobles et ouvrit une annexe boulevard du Temple - le futur "boulevard du crime" - qu'il consacra aux scélérats et aux spectacles horribles, et le public afflua bien vite, le petit peuple comme le grand monde friand de s'encanailler.

Marie et son oncle s'entendaient admirablement pour exploiter, perfectionner et développer leur fructueuse industrie grâce à l'introduction des jeux de lumière, des automates, et bientôt des grands tableaux grandeur nature, dont le clou serait "La famille royale en train de dîner".

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Marie adorait son travail, elle avait la passion du détail vrai, que ce soit dans les visages, les attitudes, les vêtements, l'ameublement, et elle réussissait admirablement ...

Lorsqu'en juillet 1789 éclata l'orage révolutionnaire, Curtius s'intitula "volontaire de la Bastille" et se mit en devoir d'exploiter au mieux les évènements. Mis au goût du jour, le Cabinet devint comme une gazette plastique ou une encyclopédie populaire, où voisinaient au hasard de l'actualité Necker et Mirabeau, Franklin et le duc d'Orléans, puis plus tard Robespierre, en attendant les victimes de la terrible machine du docteur Guillotin.

Le dimanche 12 juillet 1789, ce fut dans ce cabinet que quelques particuliers tirèrent les bustes de Necker, disgrâcié, et du duc d'Orléans, et les couvrirent de voiles noirs. Beaucoup de gens circulaient sur le boulevard du Temple, comme tous les dimanches, du reste. Les manifestants se virent tout aussitôt escortés d'un cortège nombreux auquel se joignirent des gardes françaises. Ils traversèrent ainsi les rues de Paris, criant, riant et chantant. En débouchant place Vendôme, ils furent reçus par un détachement du Royal-Allemand et des dragons envoyés par l'autorité. Un coup de sabre fendit le buste de Necker. Le colporteur de mercerie, le sieur Pépin, qui le portait, tomba frappé d'une balle dans la jambe et la poitrine traversée d'un coup de pointe. Le buste du duc d'Orléans échappa au désastre, mais beaucoup de ceux qui le défendirent furent blessés. Un garde française perdit même la vie dans cette défense.

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Après la Révolution, dit l'auteur de l'Ancien Boulevard du Temple, "Curtius débaptisa ses bustes tous les huit jours, il fit de la Lascombat une Marie-Antoinette, et mit les aristocrates sous le boisseau. Les visiteurs admiraient les yeux fermés, pour ainsi dire. A la porte, un factionnaire en cire revêtit tous les costumes militaires, depuis le garde française jusqu'au municipal ..."

Malgré ces bizarreries et ces invraisemblances, la vogue du cabinet de Curtius ne tomba qu'avec le premier Empire. Une grande partie des figures furent vendues à la veuve Tussaud, qui adjoignit au musée des momies d'Égypte ou des objets célèbres, tels que le couteau de Ravaillac et la chemise de Henri IV.

Là, l'histoire de notre héroïne - son oncle et protecteur, suspect, ayant provisoirement pris le large - devient hallucinante et par certains côtés grand-guignolesque. On se souvient que Marie travaillait fort bien le cheveu. Habilement, elle réussit à se glisser dans les bonnes grâces du portier de la Conciergerie, antichambre de l'échafaud, des aides du bourreau Sanson et d'indicateurs dûment récompensés, et elle profita bientôt de cette manne providentielle : les chevelures coupées avant les exécutions capitales.

Mais ce n'était que le début : les victimes portaient des noms illustres par les attaches familiales ou par les hasards de l'actualité la plus brûlante, et Marie y vit une occasion inespérée de relancer son Cabinet, tombé depuis quelque temps dans une certaine défaveur, puisque, chaque soir, grâce à des complicités, elle pouvait faire les masques mortuaires des victimes du jour à deux pas de la fosse commune et en rapporter les vêtements ensanglantés. On ne peut que frémir d'horreur à cette évocation.

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L'assassinat de Marat fut pour elle une aubaine et le masque qu'elle moula dans des conditions atroces lui attira beaucoup de visiteurs. Bien mieux, elle rendit à David le service de le laisser travailler d'après "son" masque et, à son tour, elle reconstitua en grandeur naturelle la scène complète du meurtre d'après le tableau de David, et lui adjoignit, bien entendu, la fameuse baignoire sabot. Avec l'effigie de Charlotte Corday dûment reconstituée, le spectacle faisait délicieusement frémir Margot et les ennemis de la République.

Marie, peut-être imprudemment, expliquait aux visiteurs, qui admiraient sa collection de masques sans cesse croissante, que le Comité de Salut public l'avait chargée de prendre ces moulages, alors qu'elle travaillait en réalité pour son compte et même fort illicitement. Philippe Égalité, la reine Marie-Antoinette, Barnave et toute la Gironde, Manon Roland, les Sainte-Amaranthe, et combien d'autres : quel gibier de choix !

Marie avait peur, comme tout le monde, mais monotonement elle poursuivait son labeur nocturne. Hébert, Desmoulins, Danton, Madame Élisabeth passèrent entre ses mains.

Et puis, ce fut le coup de tonnerre de Thermidor et, pour Marie Grosholtz, l'occasion d'exécuter le masque le plus extraordinaire de sa vie, celui du visage fracassé de l'Incorruptible, Maximilien Robespierre, et aussi ceux de Couthon, Saint-Just ...

Tout un chacun se reprenait à vivre et à "faire des affaires", Marie comme les autres, qui remettait son Cabinet au goût du jour et envoyait même une tournée aux Indes pour exhiber la fameuse délégation de Tippoo Sahib, si chatoyante et si admirée à la veille de la Révolution. Quelle maîtresse femme, dirions-nous aujourd'hui, et quelle femme de tête, sinon de coeur !

Louis XVI recevant les ambassadeurs de Tipû Sâhib en 1788 z

Le retour de Curtius, méconnaissable, et sa mort, suivie d'une lutte acharnée pour toucher son héritage, laissèrent en elle un grand vide. Mathias-Philippe-Guillaume Curtz est décédé à Ivry-sur-Seine, "dans une maison à lui appartenante, rue de Seine", le 2 vendémiaire an III (23 septembre 1794), léguant ses collections, deux maisons et tous ses biens à sa nièce.

CURTIUS décès

La citoyenne Grosholtz et le citoyen François Tussaud, "ingénieur", né à Mâcon, de parents vignerons, se marièrent à la mairie du VIe arrondissement le 28 vendémiaire an IV - le 20 octobre 1795 - quinze jours après l'affaire de l'église Saint-Roch qui vit monter au firmament politique de la France l'étoile du jeune général Bonaparte ...

Curieusement, Marie n'a jamais parlé de son mariage. Un premier enfant, une fille, Marie-Marguerite-Pauline, naquit en septembre 1796 et fut baptisée à Saint-Nicolas-des-Champs, bien que ses parents ne fussent pas mariés à l'église. Malheureusement, elle mourut neuf mois plus tard, mais un garçon, Joseph, vint au monde en avril 1798 et, lui aussi, comme plus tard son cadet, Francis, né en 1800, il fut baptisé à Saint-Nicolas-des-Champs.

Le mariage, semble-t-il, était déjà bien compromis. François négligerait-il son épouse ? Avait-il une liaison ? Qui saurait sonder les reins et les coeurs ? On sait seulement qu'il était peu actif lorsqu'il fallait aider sa femme, mais d'une extrême ardeur quand il s'agissait de faire des dettes et puis il buvait beaucoup et surtout jouait gros jeu. Par une femme comme Marie Grosholtz, François Tussaud fut pesé et jugé trop léger. Et surtout, elle ne pouvait comprendre que le Cabinet, centre de sa vie à elle, intéressait si peu son mari. Autoritaire et sûre d'elle, elle poursuivrait désormais sans faillir, et pratiquement seule, la route qu'elle avait choisie. Ses enfants, certes, comptaient beaucoup pour elle, mais son mari ne serait maintenant pour elle qu'un compagnon assez falot, dont on n'entendrait plus parler que de loin en loin.

Cependant les évènements avaient marché à pas de géant. Les émigrés, en grand nombre, étaient rentrés et ils consacraient leur première visite au Cabinet Curtius pour y retrouver celui qu'ils appelaient le roi-martyr, la reine Marie-Antoinette, Madame Elisabeth et les fastes de la Cour disparue.

Bonaparte grandissait en Napoléon, et, un beau jour, jour de gloire entre tous, à six heures du matin, Marie fut convoquée aux Tuileries pour exécuter le moulage du visage du Premier consul sur la demande expresse de Joséphine.

La paix revenait, et dans quelques mois le traité d'Amiens serait signé entre la France et l'Angleterre - ce nom faisait rêver Marie, qui souffrait de voir François boire et jouer l'argent qui plus tard devrait revenir aux enfants. Elle décida de quitter la France, sans son mari.

Confiant le petit Francis à sa mère installée à Ivry, en pourvoyant à leur subsistance, elle refit toutes ses figures grâce aux moules que d'ailleurs elle emportait, et elle laissa les anciennes à François ainsi que le mobilier et le matériel de la maison du boulevard du Temple, avec des finances en bon ordre pour lui permettre d'exploiter le Cabinet Curtius à son propre compte. Séparation donc, mais à l'amiable, en bons camarades sinon en bons associés, et, emmenant son petit Joseph, son Nini, comme elle disait, Mme Tussaud traversa la Manche.

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Derrière elle, à Paris, le Cabinet Curtius devait encore végéter vaille que vaille pendant près d'un demi-siècle, c'est-à-dire jusqu'à la mort de son mari, le 16 décembre 1848 ...

RECONSTITUTION DE L'ACTE DE DÉCÈS DE FRANÇOIS TUSSAUD
Expédition délivrée sur papier libre, en exécution de la loi du 12 février 1872, par Me Planchat, notaire à Paris, soussigné, le dix août mil huit cent soixante-douze, d'une
COPIE AUTHENTIQUE D'ACTE DE DÉCÈS ANNEXÉ A LA MINUTE, ÉTANT EN SA POSSESSION, D'UN ACTE DE NOTORIÉTÉ REÇU LE VINGT JANVIER MIL HUIT CENT QUARANTE-NEUF PAR Me PLANCHAT.
Du dix-sept décembre mil huit quarante-huit dix heures du matin, acte de décès de François Tusseau (sic) propriétaire décédé le seize de ce mois, à huit heures du matin en son domicile, rue des Fossés du Temple n° 36, âgé de quatre-vingts ans, né à Mâcon (Saône-et-Loire), marié avec Anne-Marie Grosheltz (sic) rentière âgée de quatre vingt sept ans, résidante à Londres, fils de Claude Tusseau et de Marguerite Robin, tous deux décédés.
Sur la déclaration faite à nous Jean-Baptiste Le Blanx adjoint Maire officier de l'État-civil, par le Sieur Mathieu Edouard Granger, fab. d'objets d'art âgé de 41 ans, rue de Bondy n° 70, et Antoine Gervais François Doré, limonadier, âgé de 32 ans, boulevard du Temple n° 84, qui ont signé avec nous le tout après lecture faite. Signé, Granger, Doré, Le Blanx adj. pour copie conforme au Registre,
Paris, le 4 janvier 1849.
Le maire officier de l'État civil
Signé, Le Blanx adj.

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La mort vint chercher Mme Tussaud, sans bruit, le 15 avril 1850 - elle avait quatre-vingt-dix ans - moins de dix-huit mois après son mari, et juste cinquante-deux ans et un jour après la venue au monde de son préféré, son Nini adoré.  On l'inhuma à Chelsea, sous les arbres de St Mary's Church, auprès des émigrés français catholiques ...

 

Annales de l'Académie de Mâcon - troisième série - tome LV - 1978

 

1793 : l'esprit des journaux :
Le chroniqueur montre bien la confusion, croissante, des genres du théâtre et de la fête révolutionnaire. La fête emprunte au théâtre, mais c'est surtout le théâtre qui répète à l'envi le moment unique de la fête. Une même fonction auxiliaire est assignée à l'art de Jean-Christophe Curtius : son cabinet de cire du Palais-Royal (auquel travaille sa nièce Marie Grosholtz, la future Madame Tussaud) est tenu de reproduire les grands moments de la Révolution à l'intention de ceux qui n'y ont pas assisté.
Le cabinet de Curtius. En ce moment dans le cabinet de Curtius on voit la figure de Lepelletier étendu sur son lit de mort, tel qu'il a été exposé à la place des Piques, et conduit au Panthéon. On doit savoir quelque gré à l'artiste d'exercer son talent sur de tels sujets, propres à entretenir l'esprit public. Sans doute qu'on y joindra bientôt le buste de l'infâme Pâris, à l'instant que ce vil assassin fut reconnu.
Mais qui donc empêche Curtius, que nous aimons à croire patriote, de reproduire dans son cabinet le supplice de Louis XVI ? La vue d'un tyran sur l'échafaud doit nécessairement lui procurer bon nombre de spectateurs. De tels sujets conviennent à un peuple républicain. Curtius nous a si longtemps représenté Louis XVI à table avec sa famille et tous ses agréments. Ce banquet royal faisait ouvrir les yeux aux provinciaux qui s'en retournaient chez eux tous fiers d'avoir vu la famille royale boire et manger. Louis Capet à la guillotine lui vaudra chambrée complète. Curtius n'a-t-il pas dans le temps gagné beaucoup de pièces de 2 sous à montrer la figure de Desrues et de sa femme ? Ne s'est-il pas empressé d'embellir sa collection des bustes de Lafayette et de Favras, de Barnave et de Mirabeau, du saint père le pape et du grand Turc ? [...]
En expiation de ce délit, si Curtius est patriote, il s'empressera de modeler encore Louis Capet guillotiné ; c'est le moyen d'achalander son cabinet, que déserteraient bientôt les patriotes si cet artiste se refusait plus longtemps à procurer ce spectacle à ceux de ses concitoyens qui n'ont pu assister au supplice du dernier de nos tyrans. La république ne souffre les arts dans son sein que sous la condition qu'ils concourent tous à consacrer les évènements heureux et les bons principes. S'ils l'avaient toujours fait, J.-J. Rousseau ne les auraient pas impitoyablement bannis de tout État libre et bien administré. (Révolutions de Paris, 9-16 février 1793).

Brazier dépeignait ainsi le cabinet Curtius, en 1837:

"Le salon des figures du sieur Curtius est le seul établissement qui n'ait pas subi de changements. Depuis soixante ans il est toujours le même, il n'a ni gagné ni perdu. Il est humble et modeste avec sa petite entrée, son aboyeur à la porte et ses deux lampions. Quant à son factionnaire en cire, c'est un farceur, voilà pour ma part quarante ans que je le connais. Je l'ai vu soldat aux gardes françaises, hussard Chamborant, grenadier de la Convention, trompette du Directoire, guide consulaire, lancier polonais, chasseur de la garde impériale, tambour de la garde royale, sergent de la garde nationale ; dimanche dernier il était garde municipal.... Quand vous entrez dans le salon, vous le trouvez tel qu'il était dans l'origine, noir et enfumé. Les figures nouvelles relèguent par derrière les figures anciennes, comme le roi qui arrive à Saint-Denis fait descendre son prédécesseur dans la tombe pour prendre sa place sur la dernière marche du caveau. Cependant vous y retrouverez, comme à la porte, des visages de votre connaissance. Que de célébrités bonnes ou mauvaises ! que de héros, de savants, de gens vertueux, de scélérats, le sieur Curtius a passés en revue depuis l'ouverture de son muséum. Je crois pourtant qu'on a plus souvent changé les habits que les figures. Je ne serais pas surpris que Geneviève de Brabant fût devenue la bergère d'Ivry ; que Charlotte Corday eût prêté son bonnet à la belle Écaillère ; que Barnave représentât aujourd'hui le général Foy, et que la moustache de Jean-Bart eût servi à faire celle du maréchal Lannes. Ce qui surtout n'a pas bougé de place, c'est le grand couvert où sont réunis tous les rois. On a vu Louis XV et son auguste famille, le Directoire et son auguste famille ; les trois Consuls et leur auguste famille, l'empereur Napoléon et son auguste famille ; Alexandre, Guillaume, François et leurs augustes familles ; Louis XVIII et son auguste famille ; Charles X et son auguste famille, et nous y voyons aujourd'hui Louis-Philippe et son auguste famille. Je ne parlerai pas des fruits qui composent le dessert, je puis affirmer que les pommes, les poires, les pêches, les raisins étalés sur cette auguste table sont les mêmes que j'y ai vus il y a trente ans. Je ne crois même pas qu'ils aient été époussetés depuis.. . " (Brazier, Histoire des Petits Théâtres, I, 186.)