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L'ingratitude n'est que trop souvent le partage de ceux qui ont fait tous les sacrifices pour de hauts et puissants personnages.

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S'il faut en croire le récit de M. le prince Wied-Neuwied, il a, en 1789, donné asile dans sa petite principauté, et dans sa résidence même, située aux frontières de la France, au comte de Provence et au comte d'Artois, depuis Louis XVIII et Charles X, lorsque ces rejetons de race royale, sans s'inquiéter des périls qu'ils créaient pour leur frère couronné, allaient solliciter contre leur patrie les armes de l'étranger. Non-seulement le prince de Neuwied entoura ces émigrés de tous les soins de la plus noble hospitalité, et leur ouvrit son trésor, mais il attira sur lui par cette protection ouverte, d'abord la menace que lui fit la diète germanique de le citer au ban de l'empire, ensuite la vengeance de l'armée française, lorsque la victoire eut favorisé nos drapeaux : les domaines de Neuwied furent ravagés, le château du prince fut incendié, et lui-même obligé de fuir.

Pour de tels services, plusieurs millions n'eussent été qu'une juste indemnité, et M. le prince de Neuwied, après la restauration, s'étant adressé à Louis XVIII, qui n'avait pas oublié ses services, en obtint la somme de 30.000 fr. à titre d'à-compte, en attendant qu'il fût possible au roi d'être plus généreux avec les fonds qui seraient demandés au budget. Mais le temps s'écoula, Charles X avait régné, que M. le prince de Neuwied n'avait pas reçu au-delà de cette première somme. Ne pouvant compter, comme de raison sur la munificence de la révolution de juillet, et porteur de lettres diverses émanées de Louis XVIII et de Charles X, dans lesquelles il démontrait la reconnaissance de la dette, il a assigné Charles X en paiement de 262.000 fr. restant dûs sur sa créance.

Cette somme n'était pas le relevé des dépenses et des pertes qu'il avait faites et endurées pour le compte des princes émigrés, c'était une créance de la maison de Neuwied pour fournitures faites aux armées françaises, en 1762, pendant la guerre de sept ans. Mais le prince de Neuwied soutenait qu'il avait été convenu et qu'il était établi par sa correspondance avec les ministres de Louis XVIII et Charles X, que cette créance devait lui être remboursée, pour lui tenir lieu des dépenses et des pertes dont il avait été victime en 1789 et 1792, à l'occasion de l'hospitalité qu'il leur avait donné. Cette créance ne pouvait être réclamée que contre l'État, et était même éteinte par prescription ; mais Louis XVIII et Charles X avaient déclaré qu'ils la regarderaient comme leur dette personnelle.

Telles étaient les assertions et les preuves de M. le prince de Neuwied. Mais le Tribunal ne vit dans cette créance qu'une obligation contre l'État, désormais éteinte, et non une obligation personnelle de Charles X. Le paiement à-compte de 30.000 fr. ne sembla même qu'une pure générosité de la part de ce dernier.

Me Guillaumin, avocat de M. de Neuwied, a reproduit devant la 1ère chambre de la Cour royale, avec autant de force que de convenance les moyens d'appel du prince de Neuwied.

Me Bérard-Desglageux, avocat de Charles X, n'a pas contesté que son client n'eût reconnu les procédés généreux dont il avait été l'objet ; il a protesté de la ferme volonté de l'ex-roi de payer le prince de Neuwied, s'il eût existé réellement une créance dans les mains de ce dernier ; mais, réduit désormais à un simple usufruit, et ayant à satisfaire de nombreux créanciers, Charles X ne pouvant plus être généreux, à dû demander le rejet des prétentions de M. le prince de Neuwied.

La Cour, ayant interrompu l'avocat, a confirmé le jugement, dont elle a adopté les motifs.

 

La Gazette des Tribunaux - Dimanche 13 avril 1834 - numéro 2701