RELATION EXACTE ET DÉTAILLÉE
De la mort d'ALEXANDRE GORDON DE WARVOUY, Anglois, exécuté à Brest le 24 novembre 1769.
EXTRAIT D'UNE LETTRE DE BREST, écrite le 27 novembre 1769.


Je vous envoie, Monsieur, le détail exact de la mort d'ALEXANDRE GORDON DE WARVOUY. Les plus petites circonstances ont intéressé tout le monde. Comme il avoit toujours dit qu'il étoit Anglois, et qu'il sçavoit mourir, j'ai voulu voir par moi-même si d'aussi fermes sentimens ne se seroient point démentis ; c'est pourquoi je l'ai suivi de près pour ne pas perdre un mot de ce qu'il pourroit dire.

CLUGNY Z

Comme il s'attendoit que le vendredi 24 de ce mois seroit son dernier jour, il se fit accommoder sans poudre. A neuf heures du matin on alla le prendre en chaise pour le porter à l'Auditoire de la Ville : en y entrant il salua ses Juges avec graces, et demanda à M. de Clugny (Jean-Étienne-Bernard Ogier de Clugny, baron de Nuits) comment il se portoit, et des nouvelles de la santé de ses Dames ; ensuite il lui remit un billet lequel il le pria de ne lire qu'après qu'il seroit parti. C'est, dit-on, un morceau achevé. Il subit un dernier examen, sans jamais charger qui que ce soit ; et lorsqu'il fut sorti, M. Bergevin, Procureur du Roi de la Commission, opina pour le faire appliquer à la Question. M. de Clugny s'y opposa, étant bien persuadé que les Tourmens chez un homme aussi ferme ne lui seroient point dire ce qu'il avoit résolu de taire. Il fut donc reconduit à Pontaniou, où Siviniau, greffier, lui alla lire sa sentence de mort. Il l'entendit sans s'émouvoir, et après que celui-là eut fini, il le remercia très poliment de la peine qu'il avoit pris ; et se mit aussi-tôt à écrire quatre lettres dans l'une desquelles il mit de ses cheveux, avec prière au sieur Guillemard, secrétaire de M. de Clugny (qui dîna avec lui) de ne pas négliger de les faire passer à leur destination.

Il dîna comme à son ordinaire, et quand il eut fini, il pria Condé, Valet-de-chambre de confiance qui avait été donné à M. GORDON, de lui chercher un habit de Deuil et son Écharpe.

Il s'habilla du plus grand tranquille du monde ; et pendant qu'il s'habilloit, le Révérend Père Gardien des Capucins entra. Après les premiers complimens, celui-ci voulut traiter quelques points de la Religion. "La grace que je vous demande mon Père, lui dit-il, c'est de ne point toucher sur cet article : si vous voulez me faire l'honneur de m'accompagner, vous en êtes le maître."

A trois heures M. Moreau, Prévôt de la Marine, entra dans sa chambre pour le prier de sortir : il lui répondit qu'il étoit à ses ordres, et qu'il étoit prêt à le suivre. Comme on ne voulut point l'attacher, M. Moreau le pria de se passer son écharpe dans les bras au lieu de la mettre de la manière ordinaire ; ce qu'il fit sans la moindre difficulté. Il étoit conduit par une Compagnie de Grenadiers et les Archers de la Marine à cheval. Il marchoit dans un grand espace au milieu de sa garde, regardant tout le monde, et saluant les Dames avec un air aussi serein comme s'il n'eût pas été à la mort.

Je ne sçais ce qui se passoit au dedans de lui, mais tout le long de la grande rue il regardoit fort souvent en arrière, et tout ce que je lui ai entendu dire, depuis Pontaniou jusqu'au détour de la Place S.Louis, lorsqu'il jetta les yeux sur la potence, est : "On m'a trompé". Le P. Gardien lui dit que Non ; et lorsqu'il eut découvert l'échafaut, que les Troupes l'avoient empêché de voir, il dit : "Non, c'est moi qui me suis trompé."

Arrivé au lieu de son supplice, Siviniau, Greffier, lui relut sa Sentence, et lui demanda s'il n'avoit rien à dire à son Rapporteur : il lui répondit que non. Alors le P. Gardien voulut encore l'exhorter, mais ses peines furent inutiles, et pour toute réponse, il dit d'un ton ferme et magnanime : "Voilà la manière dont les Anglois volent à la mort". En prononçant ces mots, il monta le premier sur l'échafaut, et fit ensuite trois révérences très profondes, en disant : "Messieurs, vous allez voir mourir un jeune homme de vingt-un ans" : il laissa tomber son chapeau à ses pieds, ôta son écharpe, pria le P. Gardien de la tenir, défit son habit, le secoua et le plia, et le donna au P. Gardien ; reprit son écharpe, se la mit sur le corps, défit son col, le jetta dans son chapeau, ôta sa bourse, et prit un mouchoir blanc pour lui servir de bonnet pour relever ses cheveux. Il vit Siviniau qui se retiroit ; il l'appela, le priant de faire ses compliments à M. de Clugny, de lui dire qu'il meurt, et de ne pas oublier ce qu'il lui avoit promis.

Aussitôt il se jetta à genoux, embrassa le poteau, et levant les yeux au ciel, adressa cette courte prière à Dieu : Grand Dieu ! conservez-moi la fermeté que vous m'avez donnée jusqu'à présent, et ayez pitié de mon âme" : il tourna ensuite la tête du côté du Bourreau, et le pria de ne le pas manquer. Le Bourreau voulut lui faire tourner la tête : il lui dit, "Ne me touche pas, mais frappe" : Ainsi, sans fermer les yeux, il vit venir le coup qui lui donna la mort. Sa tête n'ayant pas sauté du premier coup, il en reçut un second qui n'eut pas plus d'effet ; mais étant tombé, le Bourreau se jetta dessus et acheva de lui couper la tête.

Ainsi finit celui à qui il ne manquoit, pour mourir en grand homme et emporter avec lui toute notre admiration, que de reconnoître l'aveuglement de sa Religion.

Le Soldat qui lui avoit donné des Plans fut pendu le lendemain, Samedi. Il a chargé le Domestique au pied de la potence ce qui retarda son exécution de deux heures.

Le médecin a sa grâce, et est condamné à un an et jour de prison : le sort du Grenadier et de la Fille sera incessamment décidé.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Le Chercheur des provinces de l'Ouest - 3ème année - n° 1 - janvier 1902

1766 EX2CUTION Z

 

1769 - Lettre d'Alexandre Gordon à Sir Charles Gordon, son frère.

"C'est avant mon dernier moment, cher Charles, que je prends la plume pour te faire part de mon sort. Je suis condamné à perdre la tête sur un échaffaud entre 4 & 5 heures, ce 24 novembre après midi. Ma seule consolation en ce moment terrible est de n'être pas coupable des crimes que l'on m'a imputés & d'avoir arraché des larmes de mes juges mêmes. Depuis l'existence des Loix, jamais Arrêt aussi cruel n'a été rendu contre qui que ce soit. En effet si j'avois été coupable des crimes dont un Anglois nommé Stuart m'a accusé, à quel supplice les juges m'eussent-ils donc condamné ? Je suis le plus infortuné de tous les hommes. Les deux personages que j'avois cru mes amis m'ont trompé, ils m'ont toujours flatté de pouvoir obtenir ma grace, ils m'ont empêché d'intéresser en ma faveur la noblesse d'Angleterre, d'Écosse & d'Irlande. J'ai été condamné, non pour avoir eu le projet d'incendier tous les Ports de France, parce que mes juges n'ont pu trouver un si horrible crime, mais pour avoir pris des mesures avec deux hommes ici apostés pour me séduire (1), pour avoir plusieurs détails de ce Port, lorsque je serois en Angleterre. Le moment fatal approche, cher frère ! j'entends dans les escaliers les gardes qui viennent me chercher. Je te demande en grace, cher Charles, de consoler ma tendre mère : il m'est impossible de finir ma Lettre pour elle. Mes pleurs effacent chaque mot que je trace. Embrasse tous mes parents & dis-leur que je meurs innocent. Remercie mon oncle Pierre Gordon pour tous les soins qu'il a pris. J'ai heureusement obtenu d'être exécuté avec toutes les marques militaires. M. de Clugny, mon juge, m'a promis de t'envoyer mon écharpe : elle te sera envoyée teinte de mon sang innocent. Quel motif, cher frère, pour t'exciter à une juste vengeance. Je laisse la plume pour aller à l'échaffaud. Oh ! mes adorables & tendres soeurs, je ne vous verrai donc jamais, je ne vous reverrai plus ... Cet arrêt est mille fois plus terrible que la mort. Adieu, cher frère, mon frère, mon ami, dans une demi-heure je ne suis plus."

(1) Ceci a trait à deux Moutons, en terme du métier, c'est-à-dire à deux hommes, que M. de Clugny avoit excités à paroître entrer dans les projets de Gordon, pour mieux les connoître, & à gagner sa confiance, pour le trahir ensuite plus sûrement. Cet Intendant avoit écrit à la cour dès les premiers soupçons qu'il eut sur le compte de l'Anglois, & le Ministre lui répondit de le faire veiller, de ne témoigner aucune inquiétude & de s'y prendre de façon à acquérir des preuves plus sûres de ses desseins.

22 décembre 1769 - On a envoyé de Brest les vers suivans, faits sur la mort de Gordon. Ils paroissent récapituler en bref toute la trâme de ce fatal évènement. Il faut savoir qu'il s'est plaint d'avoir été excité par le Comte d'Harcourt, Ambassadeur de la Cour de Londres à la Cour de France, non à incendier le port de Brest, comme on a dit, mais à en reconnoître la situation, à en examiner tous les détails, pour en profiter au besoin. Quant au sage Magistrat, on connoît aisément qu'il veut parler de M. de Clugny, Intendant de Brest & Président de la Commission.

"Un perfide Vieillard abusa ma jeunesse,
Un sage Magistrat confondit mes projets,
Une mort héroïque expia ma foiblesse,
Un peuple généreux me donna des regrets."

 

Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France ... ou Journal d'un observateur - tome cinquième - Londres - 1780 - 1789