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MÉMOIRES D'ÉTIENNE-PIERRE SANGLÉ-FERRIÈRE (1792 - 1794)


Étienne-Pierre Sanglé-Ferrière appartenait à l'une des famille marquantes de la bourgeoisie Clamecycoise, dont on retrouve le nom dès l'apparition des registres paroissiaux, comme fixée dans le pays. C'est à la fin du XVIIe siècle que sa filiation peut être rigoureusement établie avec Nicolas Sanglé, qui, mort avant le 21 février 1700, avait épousé Renée Pilavoine. Leur fils, Jacques, époux de Geneviève Gavard, fut facteur de marchands de bois, et laissa un fils, Jean, qui, né vers 1687 et mort le 20 janvier 1749, fut successivement facteur de marchands, puis marchand de bois et fermier des biens de l'évêché de Bethléem. De son mariage, contracté le 17 avril 1710 avec Anne Cliquet (morte en 1770), Jean Sanglé eut deux enfants, une fille, Geneviève, qui, le 12 mars 1737, épousa Étienne Tenaille-La-Mouraco, greffier du grenier à sel, et un fils, CHARLES-JACQUES SANGLÉ, qui, ayant acquis la terre du Moutot en prit le nom.

Charles-Jacques Sanglé du Moutot, écuyer, acquit une charge de valet de chambre de la dauphine ; il épousa le 2 février 1738, Anne-Pétronille Faulquier, fille de Léger-Nicolas Faulquier, procureur du roi en l'élection et d'Agathe Dufour. Il mourut le 16 mars 1779 et fut inhumé le lendemain dans le cimetière attenant à la chapelle Saint-Roch. Son épouse, Anne-Pétronille Faulquier est décédée le 21 mars 1779 et inhumée le lendemain.

De cette union naquirent huit enfants :

1) Jean Sanglé, né le 16 avril 1740 et mort en 1757 ;

2) Marie-Geneviève, née le 30 janvier 1743, qui épousa Edme-Basile Chevanne-Maugery. Sa fille Françoise, née en 1772, se maria avec son cousin Lazare Chevanne, de Surgy ; décédée en 1798 ;

3) Jacques-Charles Sanglé du Moutot, né le 3 avril 1746 et mort le 4 brumaire an XIV (26 octobre 1805), fut maire de Clamecy, de 1791 à 1793 ; il épousa Françoise-Henriette Tenaille-La-Mouraco, sa cousine ;

4) Étienne-Pierre Sanglé-Ferrière, auteur des Souvenirs ;

5) Jacques-Nicolas Sanglé-Longchamps, né le 19 juillet 1750, mort le 15 mars 1794 sous la guillotine, valet de chambre de la reine, avocat et marchand de bois ;

6) Jean-Baptiste-Augustin Sanglé-Vaubrun, né le 7 août 1752 ; faillit en 1794 partager le sort de son frère Sanglé-Longchamps. Depuis 1792, il avait quitté Clamecy, et s'était retiré à Auxerre, où le 2 pluviôse an II (21 janvier 1794), on lui délivra un passeport (taille : 5 pieds, 6 pouces ; cheveux et sourcils noirs ; nez petit ; bouche moyenne ; menton rond et fendu ; front rond, dégagé ; visage ovale, cicatrice au-dessus de l'oeil droit), pour Paris, où il se logea, 18, rue Froidmanteau ; il y venait pour suivre un procès engagé depuis 10 ans au Châtelet. Le 23 germinal (12 avril 1794), il fut dénoncé par Nicolas Leboeuf et J. Ledoux, demeurant à Clamecy, François Brunié le jeune et Etienne-François Gravière, domiciliés à Paris ; déjà une première dénonciation avait été faite contre lui le 28 ventôse (18 mars 1794). Le Comité de Sûreté générale donna ordre au comité de surveillance de la section des gardes françaises de l'arrêter ; le 24 (13 avril), il fut conduit à la Conciergerie, et il demeura longtemps en prison. Il fut successivement incarcéré au Luxembourg (25 germinal an II, 14 avril 1794) ; le 19 prairial an II (7 juin 1794), il fut transféré aux Madelonnettes, ramené au Luxembourg le 15 vendémiaire an III (6 octobre 1794), il fut libéré le 17 (8 octobre 1794), sur rapport de Bourdon de l'Oise ; il est décédé le 12 octobre 1796 ;

7) Gabriel-Louis Sanglé-Dupont, né en 1753, trésorier de l'église collégiale de Châtel-Censoir, curé de Brinon ; âgé de 40 ans, il épouse Barbe Coquille, âgée de 18 ans, à Clamecy le 15 novembre 1793, Bias Parent, procureur syndic du district de Clamecy était présent ; de ce mariage sont nés trois enfants ; décédé le 19 avril 1812 ;

8) Anne-Thérèse Sanglé, née en janvier 1755 ; elle épousa César-Pierre Becquerel, conseiller du roi en l'élection de Montargis. Son fils Jacques-Charles-César, né en 1779, épousa le 18 ventôse an VI, Élisabeth-Anne-Cécile Tenaille-Champton, fille de Tenaille-Champton, guillotiné en 1794, et d'Élisabeth-Sophie Faulquier.

Pressures château z

ÉTIENNE-PIERRE SANGLÉ-FERRIÈRE, était né le 14 juillet 1748 ; il fut baptisé le 15 ; son parrain fut Etienne Tenaille, sa marraine, Anne Faulquier. Le 7 septembre 1779, quelques mois après la mort de ses parents, il épousa Euphrasie Bogne, fille de feu François Bogne, marchand de bois en gros pour l'approvisionnement de Paris et de feue Anne Massé, en présence de ses oncles, Jacques Sanglé du Moutot et Léger-Nicolas Faulquier, de ses frères Louis Sanglé-Dupont, Jacques-Nicolas Sanglé-Longchamps, et Jean-Baptiste Sanglé-Vaubrun. Euphrasie Bogne était assistée de son frère Joseph-François Bogne de Faye et de son cousin Gilbert Vézinier, élu en l'élection de Clamecy.

Tout en ayant passé les examens qui lui permettaient de prendre le titre d'avocat en parlement, Étienne Sanglé-Ferrière continua avec ses frères et surtout avec Sanglé-Lonchamps, le commerce de bois qui avait enrichi sa famille, et qui était à cette époque la profession quasiment générale de tous les membres de la bourgeoisie Clamecycoise ... Il possédait à Paris, rue de Fossés-Saint-Bernard, avec ses frères, un chantier de bois, appelé le chantier du Saint-Esprit. Il y venait plusieurs fois l'an ; il descendait vers le Louvre dans un de ces hôtels dont la clientèle, toujours la même, appartenait au même pays ; on y dînait sans doute en famille, sous la présidence du propriétaire de la pension ; c'était à cet hôtel de Nevers, M. Drieux. On n'était pas isolé ; les gens du même pays s'y retrouvaient ; on devait venir ensemble et repartir de même ; c'était une prolongation de la vie coutumière ... Revenu chez lui, Sanglé-Ferrière, comme tant d'autres, retrouvait quantité de cousins, de parents, les nombreux Tenaille, les Faulquier, les Grasset, les Chevanne, les Vézinier dont les diverses branches peuplaient la bourgeoisie commerçante et judiciaire du lieu. Il quittait sa maison du Petit-Marché, qui dominait la vallée du Beuvron, pour aller voir sa ferme d'Amazy, ou le domaine de son frère à Pressures ; ou encore grimpant les pentes du Crot-Pinçon, il allait par Creux, jusqu'à la ferme du Moutot. Cette vie n'était pas celle d'un homme, c'était celle de tous les gens à cette époque ...

Il fallut l'arrivée de quelques exaltés, ambitieux sans scrupules, mécontents d'une trop longue obscurité, renégats sans frein, pour amener le trouble dans la ville, et encore ce fut une minorité infime qui pendant près de deux ans domina le pays, le terrorisa, s'imposant par la violence et la brutalité. Sauf quelques hommes, qui furent les fauteurs de tous les maux, l'ensemble de la population demeura calme. Les dénonciations pour accaparement, pour propos anti-révolutionnaires, ne furent pas rares ; mais en général le peuple du faubourg "des sans culottes" ne se livra pas à la violence ; on trouverait difficilement trace d'attaques contre les personnes, et lors du transfert des prisonniers de Pressures à Paris, la foule manifesta une résignation douloureuse plutôt qu'une approbation de l'acte de force du Comité de Surveillance, dont les dénonciations conduisirent seules ces malheureux au tribunal révolutionnaire. Lorsque assemblés dans l'église Saint-Martin, les habitants furent consultés par Lefiot sur le maintien des arrestations ou sur la mise en liberté des détenus, la plupart des prisonniers furent déclarés innocents. L'insuccès des Apôtres de la Liberté dans les campagnes, les attaques dont il furent l'objet, montrent que le peuple était loin de suivre les meneurs. En fait, Diogène Tenaille, Liborel, Bias Parent demeurèrent une exception, la masse ne les suivit pas ...

Trois fois, des envois de prisonniers avaient été dirigés sur Nevers, trois fois le département, faute de preuves suffisantes, avait renvoyé les inculpés. Fouché, Passot, Lefiot, envoyés par la Convention, n'avaient pu que se rendre compte de l'exagération des plaintes de Bias Parent et de ses comparses. Malgré tout, malgré la décision des habitants, Diogène Tenaille et ses amis, appuyés par le Comité de Salut public, firent incarcérer puis envoyer à la guillotine 25 prévenus dont le représentant Lefiot disait quelques semaines avant leur exécution : "il ne se trouve contre eux que des inculpations que j'ai entendues et qu'ils ont fait, ce me semble, repousser avec succès".

C'est le récit de ces mois angoissants qu'Étienne Sanglé-Ferrière rapporte dans ses souvenirs. D'une exactitude très grande, cette relation composée longtemps après les évènements (postérieure à 1811), est écrite avec clarté, avec précision par un homme qui, mêlé de très près à ces faits, a su les raconter sans se perdre dans des détails inutiles. Incarcéré plusieurs fois, victimes de perquisitions domiciliaires, ayant eu un frère guillotiné, un autre longtemps emprisonné, un beau-frère et plusieurs parents décapités en mars 1794, il a su garder dans son récit une impartialité méritoire ; les faits n'y sont pas déformés par la passion politique ; le rôle des divers personnages est indiqué avec précision et justesse ; on y sent un accent de vérité très net, on se rend compte de l'état d'esprit qui était celui de toute la ville à cette époque. C'est un morceau très vivant d'histoire locale, dont on ne peut que regretter la brusque interruption en mars 1794. Inquiété par des perquisitions, soupçonné et sans doute dénoncé, ayant vu périr son frère Sanglé-Longchamps, emprisonner son autre frère Sanglé-Vaubrun, Sanglé-Ferrière vint à Paris où il amenait son fils Étienne alors âgé de 14 ans ; le 9 thermidor lui permit de revenir à Clamecy ; le calme rétabli il reprit possession de sa maison familiale ; il fut un moment assesseur de la justice de paix, il vécut dans le calme jusqu'à sa mort qui arriva le 6 avril 1822.

Sanglé-Ferrière décès z


MÉMOIRES

La prise de la Bastille au 14 juillet 1789, ce qui l'a précédé et suivi à Paris intéressoit essentiellement Clamecy, qui n'ayant que son commerce de bois, craignoit que la Révolution qui paraissoit tout bouleverser, ne déterminât le Roi à détruire cette capitale ou à s'en tenir éloigné. Tous les esprits étoient inquiets et l'on dévoroit les nouvelles ; en général on fesoit des voeux pour le retour de l'ordre et pour le monarque, quoiqu'il n'y eut pas dans notre ville trois familles nobles et plus de dix personnes privilégiées ou jouissant des avantages exclusivement attachés à la noblesse. Cette dernière classe murmuroit et devenoit arrogante, à mesure que le Roi reprenoit ses droits ou qu'on les lui rendoit, mais aucun attentat contre les personnes ou les propriétés n'a été commis ici ou dans les environs jusqu'à la fin de 1792 ; ailleurs on avoit incendié des châteaux, dont les propriétaires avoient été forcés de s'expatrier, et le peuple de Paris avoit commis ou laissé commettre des assassinats dont tous les gens de bien et amis de l'ordre gémissoient en secret. Les autorités administratives et judiciaires s'étoient organisées paisiblement et selon la loi. Les choix du peuple plaisoient généralement et l'ordre régnoit de toutes ces parties dans la ville de Clamecy.

L'administration du district avoit pour syndic Jean-Léger Tenaille-Dulac, homme probe et ferme, mais d'une sévérité qui ne le faisoit pas aimer du peuple, qu'il falloit nécessairement contenir par des moyens acerbes, dans ces moments voisins de l'anarchie. Le 26 mars 1792, il parla au peuple assemblé, auquel il conseilla une mesure dont les suites eurent une issue bien opposée sans doute à ses intentions, puisque le lendemain les flotteurs de la ville et des environs se portèrent à des excès qui nécessitèrent le département de l'Yonne, qui en fut le premier instruit, à envoyer une force armée, qui dissipa les séditieux, dont plusieurs acteurs principaux de l'insurrection furent frappés de mandats d'arrêts, puis conduits dans les prisons de Nevers (Les 9 accusés furent absous par le tribunal criminel du département). Je sais quels furent les deux instigateurs ou plutôt les auteurs de cette insurrection ; je ne les nommeroit pas, mais je vais les désigner. Tous deux étoient juges de paix (1) alors, et tous deux sont, je crois, la cause de presque tous les maux qui nous ont affligés depuis ; ils flagornoient le peuple continuellement ; l'un a péri d'une manière tragique, et l'autre a expié ses fautes par une action qui lui fait un honneur infini.

En novembre 1792, les administrations et les tribunaux furent réorganisés. Ces derniers avoient été installés à Clamecy le 6 décembre 1790. Le tribunal étoit composé des citoyens Dupin de Villeneuve (2), président ; Sanglé-Ferrière, Bourlet, Leclerc-Montmoyen et Gerbet de Champlemy ; Tenaille-Châtillon, commissaire du roi, et Millelot, greffier ; Tenaille-Beauregard, accusateur public.

En mars 1793, les membres du district, organisés depuis trois mois, commencèrent à manifester les intentions perfides qu'ils avoient. Ces monstres, qui vont figurer dans la suite, en cumulant tous les pouvoirs pour opprimer leurs concitoyens de toutes les manières et surtout ceux dont ils redoutoient l'influence sur le peuple qu'ils n'ont cessé d'égarer et de tromper, écrivirent au Comité de Sûreté Générale à Paris, que Clamecy renfermoit dans son sein des aristocrates, des cy-devant nobles, des chevaliers du poignard, etc., et que leur vie étoit menacée chaque jour, et qu'il falloit des troupes pour réprimer leur audace et les contenir. J'assure que je partis pour Paris, où j'arrivai le 6 mars, et que j'appris avec le plus grand étonnement, en lisant le Moniteur du jour, qu'Amar, membre du Comité (3), avoit fait cette dénonciation à la tribune de la Convention, qui commençoit alors à feindre de croire à la réalité de ces conspirations qu'elle encourageoit pour se faire des prétextes d'établir une terreur dont elle a tant profité dans la suite ; je certifie qu'à cette époque Clamecy étoit dans la plus grande tranquillité et que tous les citoyens vivoient soumis aux lois, quoiqu'ils fussent en général très mécontents de leurs nouveaux magistrats, qui par toutes sortes d'intrigues et de bassesses avoient usurpé les places dont ils ont tant abusé ; ils poussèrent l'indécence jusqu'à faire sonner les cloches le jour de leur élection, dans la forme usitée alors pour les enterrements, en disant : Voilà celui de tel, voilà celui de tel ...

Je revins de Paris vers le 15 avril (j'avois alors un chantier de bois de société avec mes frères, et j'y allois 3 à 4 fois l'année). J'avois laissé cette ville en fermentation. Chaque jour on faisoit des arrestations ; on [surveillait] les spectacles, les promenades publiques, et l'homme curieux et paisible, qui se délassoit de ses affaires pour en reprendre le cours avec plus de rapidité le lendemain, attendoit dans une foule immense qu'à son tour un commissaire, qui souvent ne savoit pas lire, feignoit d'examiner des passeports ou des cartes civiques, qui ne servoient à rien, quand ce fonctionnaire dégoûtant n'étoit pas satisfait des réponses qui lui étaient faites. Je fus moi-même ainsi arrêté, sortant de la Convention, et en sortant des Tuileries, quoique muni d'un passeport bien en règle. L'officier de garde me fit conduire au corps de garde, d'où je m'esquivoi sur le champ, à la faveur de la foule qui entroit et sortoit. Cet officier me soutenoit qu'il falloit une carte de citoyen de Paris, quoiqu'on n'en délivrât qu'aux domiciliés et que je lui eusse dit que j'étois de province, en lui présentant mon passeport.

Nos administrateurs, incertains du succès de leur démarche au Comité de Sûreté générale, écrivirent le 20 avril au Département, qu'il leur falloit promptement une force imposante pour appaiser une sédition qui tendoit à égorger les patriotes, que le sang alloit couler, etc. Le département alarmé, s'assemble et arrête que Guérin et Desnoziers, deux de ses membres, assistés de 150 gardes nationaux, armés jusques aux dents, et deux pièces de canon, se rendroient à marche forcée à Clamecy pour venger la mort des patriotes et se saisir des assassins. En effet, nous apprenons le samedi à midi, 27 avril, que le cortège arrive dans nos murs. On bat la général pour inviter les patriotes à aller jusqu'à Baugy, au devant de leurs camarades et à les bien recevoir ; on disoit que ce détachement alloit à Vézelai, et qu'il ne fesoit que passer. Je fus un des imbéciles qui allai jusqu'à moitié chemin de Baugy, où nous apperçumes les hommes armés et les canons dont on fit une décharge que nous prîmes pour un salut amical et fraternel. Les coquins qui étoient avec nous, riaient sous cape de notre crédulité. Bientôt le cortège arrive à la maison commune silencieusement, et Guérin étant sur le perron, harangue les citoyens et dit le sujet de sa venue. "Nous voulons, dit-il, qu'on nous livre les coupables ; vos rues, vos places sont teintes d'un sang pur que nous venons venger ; nos pouvoirs sont immenses, ainsi que notre force ; dans une heure réunissez-vous et délibérez sur le seul parti à prendre, celui du repentir et de la soumission."

D'autres orateurs de sa bande parlèrent successivement dans le même sens et plus ils disoient, moins nous les comprenions ; on se sépara ; on leur donna des billets de logement, et enfin l'on est instruit du motif du voyage. Vers les six heures du soir du même jour, on se réunit à l'église, lieu indiqué comme plus vaste que celui ordinaire du club. Là les orateurs en chaire tonnèrent contre l'aristocratie, l'égoïsme et le fanatisme des riches habitants de la ville ; on leur reprocha d'avoir opprimé le peuple dans tous les temps, et notamment un malheureux sans culottes, qu'on avoit envoyé dans les prisons de Nevers, parce qu'ils avaient montré de l'énergie au 27 mars précédent. Un nommé Damour (4), le coryphée des ces brigands, disoit en s'adressant au peuple : n'as-tu pas des bras et du fer, sers-t'en pour te procurer à ton tour les aisances de la vie ; le temps est venu de manger ton pain blanc et de coucher sur le duvet ; guerre aux châteaux, paix aux chaumières". Le nommé Commerçon, prêtre et ex-moine, parvenu en chaire, débuta par dire : "me voilà dans cette chaire d'où l'on ne vous a prêché que le mensonge et l'imposture ; vous pouvez m'en croire, frères et amis, car je suis prêtre moi-même". Un autre proposa de faire des dénonciations qu'il appeloit civiques, et indiquoit les formes qu'il falloit observer pour qu'elles eussent une apparence de vérité et quelques succès. Enfin, l'immoralité, l'insurrection et l'oubli de tous les principes sociaux furent ce jour-là et les jours suivants prêchés dans le même lieu. Les personnes honnêtes étoient révoltées, mais ne disoient rien. Un nommé Pommereau (5), principal du collège, me désigna comme fanatique, parce que quelques mois avant cette époque, je m'étois concerté avec plusieurs citoyens pour fixer au pays un abbé Chauvin (6), de Vézelai, homme très instruit et de moeurs excellentes, que nous destinions à l'instruction de mes enfans ; déjà 12 à 15 citoyens étoient en arrestation dans leurs domiciles, par suite de la dénonciation faite au Comité de Sûreté générale ; on parloit de nouvelles arrestations à faire, et du projet qu'avoient tous les féroces énergumènes d'emmener à Nevers, dans les prisons, ceux d'entre nous qui leur auroient été désignés par l'administration du district comme autheurs ou complices de la prétendue insurrection ; ils ne sçavoient jusqu'à la veille de leur départ quelles seroient les vyctimes ; ils n'auroient osé rentrer à Nevers après tant d'éclat, sans offrir à leurs concitoyens déjà corrompus, quelques citoyens pris au hasard, afin de légitimer en quelque sorte la nécessité de leur voyage, qu'on accusât pas les membres de l'administration d'imposture, ainsi qu'ils ont convenus dans la suite.

Le 2 avril, ils avoient arrêté qu'il seroit planté solennellement un arbre de la liberté sur la place de l'église, en remplacement qu'ils disoient ne pas devoir prospérer, parce qu'il était l'ouvrage des aristocrates ; on eut la maladresse de ne pas prendre assez de précautions. Le nouvel arbre étoit trop gros, et prêt à être mis dans le trou à force de bras et sans cordes, il tomba de très haut et malheureusement cassa la cuisse d'un père de famille qui, pour sauver un de ses enfans qu'il tenoit à la main, n'eut pas le temps d'éviter la chute de l'arbre ; on le transporta chez lui où il mourut le lendemain ; il s'appelloit Magnien. Le soir de cet incident, on s'assembla, toujours dans l'église, et Damour ne manqua pas de saisir ce prétexte pour exciter le club à faire des offrandes ou des soumissions d'argent et même des rentes viagères au malheureux, qu'on soulagea ainsi dans la crainte de déplaire à ces forcenés autant que par humanité, car il n'étoit pas absolument dans la misère.

Le 1er mars 1793, à 6 heures du matin (au lit), deux gendarmes entrent dans ma chambre et me donnent un billet ainsi conçu : Le citoyen Sanglé-Ferrière se tiendra prêt à partir ce matin avec le détachement pour Nevers. De la part des commissaires du département. Signé Desnoziers et Guérin. Ces gendarmes établissent deux factionnaires chez moi, auxquels je fus consigné, et se retirent. J'apprends que dans la nuit, les commissaires avoient ordonné le départ également des citoyens Tenaille, avocat, La Bussière, de Paviot, receveur des aydes, Boucheron, Bourlet, avocat, et Bourlet, son cousin (il faut y ajouter Tenaille-Dulac, syndic de la commune, Bonhomme, ancien syndic des marchands de bois, Tenaille-Champton, et Delavenne, ex-aide de camp du général Biron).

J'avoue que je fus étrangement surpris et que ne me sentant coupable de rien, je ne fus nullement tenté de quitter ma maison ; je me fis seulement conduire chez Guérin, qui me dit vaguement que dans la nuit, on lui avoit fait contre moi une dénonciation, peu importante, à la vérité, et qu'il me conseilloit de venir avec lui à Nevers pour être plus tôt acquitté, que je n'avois rien à craindre. La ville étoit en agitation ; on se demandoit ce que cela vouloit dire ; je pris mon parti, et je me préparoi au voyage. Ma femme nourrissoit alors un fils âgé de 18 jours (Jacques-Charles Sanglé-Ferrière, né le 16 avril 1793) ; à midi, tout est prêt et je me rends dans le Grand Marché, lieu des rendez-vous ; mes compagnons de voyage y étoient déjà à cheval ; nous partons ; je cède mon cheval et je prends place dans une patache. On rit, on chante, et nous arrivons à Varzi. Guérin nous dit de chercher à nous loger où nous voudrions, mais de nous trouver à 6 heures le lendemain sur la place. Dans la nuit, on avoit détaché des gendarmes pour aller recruter dans la campagne le curé de Bussi-la-Pêle et 3 ou 4 autres personnes que je ne connoissois pas ; on nous avoit fait préparer deux pataches, dans lesquelles nous montâmes à 6 heures pour aller à La Charité, nous dînâmes librement à Châteauneuf, et une demi lieue avant d'arriver à La Charité, nous descendîmes de voiture, excepté le citoyen Tenaille ; nous précédâmes le convoi et arrivâmes libres à l'auberge des Trois Maures, où M. de Paviot nous avoit précédé, étant à cheval, et nous avoit commandé un bon souper et des lits. Peu après, nous entendons un grand bruit et toute la ville est illuminée ; on fêtoit le retour et le succès heureux des détachements. M. Tenaille arrive et nous dit qu'en traversant la ville, il a eu à essuyer toutes sortes d'humiliations, qu'on nous appelle scélérats et assassins du peuple, et que peut-être nous sommes exposés à des scènes tragiques.

Je dois dire que vers le 20 avril, un nommé Giraut, officier d'hussards, s'étant, disoit-il, égaré et rejoignant son corps qui étoit à la Vendée (7), avoit été arrêté à Clamecy et mis en prison, parce que ses passeports n'étoient pas bien en règle. Il avoit un fourgon approvisionné de tout, beaucoup d'argent, de beaux chevaux, un domestique, etc. D'après tout cela, c'étoit un émigré rentré ou un homme de condition qui émigroit. On l'envoyoit à Nevers avec nous, et l'on disoit au peuple de La Charité : "Nous emmenons un riche émigré et de grands aristocrates." Cependant nous soupons et nous dormons libres et tranquilles.

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Le lendemain 3 mai, à huit heures, Guérin vient nous trouver et nous dit qu'il nous conseille de partir en avant et de nous rendre à l'auberge de la Nation ; il craint qu'on ne nous fasse insulte et nous donne un passeport. Nous envoyons chercher deux pataches, et en les attendant nous déjeunons, puis nous partons. A peine avons-nous fait un quart de lieue, que nous voyons courir après nous 4 à 5 militaires à cheval, qui nous arrêtent et nous forcent à rétrograder de la part des commissaires. Nous rentrons dans notre auberge, dont les issues et la cour étoient remplies de monde qui disoit : voilà les s. g. d'émigrés et d'aristocrates. Nous voilà consignés et exposés aux huées d'une foule de curieux, pendant que les Damour, Commerçon (8) ex-moine, La Ramée (9) ex-moine, Champrobert (10), Beaufils Saint-Vincent (11), déjeunoient et se concertoient pour donner à leurs concitoyens de La Charité et de Nevers un spectacle d'un genre nouveau. Il est probable que le matin ils avoient envoyé des courriers à Nevers pour nous y annoncer, car à une lieue de cette ville, nous trouvasmes une foule immense de peuple, la gendarmerie, les autorités civiles et militaires revêtues de leurs costumes. On nous fit descendre de voiture, on nous plaça au milieu de la force armée et nous cheminâmes ainsi jusqu'à Nevers, essuyant des injures de tous côtés ; on nous avoit fait ôter nos cocardes et fait retourner à l'un de nous un habit bleu en lui disant qu'il étoit indigne de porter l'uniforme national. On nous promena dans presque toutes les rues de Nevers, au milieu d'un tas de canailles, qui nous donnoient toute espèce de qualifications grossières et insolentes. On nous fit arrêter sous les fenêtres de l'auberge où étoient alors les deux représentants du peuple Colot d'Herbois et La Planche, qui nous honorèrent d'un regard satisfait et nous parurent féliciter nos conducteurs de leurs exploits. On nous conduisit dans la cour du département, dont chaque membre nous considéroit avec joie et satisfaction. De là, nous revînmes sur la place du Château et le cortège s'arrêta. On chanta des airs civiques, puis on nous fit baiser à genoux l'arbre de la Liberté ; on fit une décharge de canons et à petit pas et toujours hués, la même foule nous conduisit dans la prison de Carmes, où nous fûmes enfermés. Là nous nous trouvâmes réunis avec environ 75 personnes tant de la ville que du département, prévenus de crimes aussi imaginaires que les nôtres ; hors la liberté, nous avons joui dans cette maison des agréments de la meilleure société qui existât peut-être dans la Nièvre. Enfin, le 16 mai, à 8 heures du soir, Guérin fit appeler de Paviot, Bourlet et moi et nous dit, après avoir biffé notre écrou, que nous étions libres. Nous revînmes à Clamecy le 18 mai. Les autres furent élargis quelques jours après ; le citoyen Brottier, cousin germain de ma femme, étoit alors administrateur du département, et Duviquet, agent de la commune de Nevers. Son épouse et ses deux enfans y résidoient alors ; ce dernier, en sa qualité, venoit chaque jour nous visiter et me donnoit ou fesoit donner des paroles de consolation.

Fouché de Nantes fut envoyé en mission dans la Nièvre, en remplacement de Colo et de La Planche, rappelés le 8 mai. Nos administrateurs avoient murmuré de ce que la mission des Damour et autres avoit été mal remplie. Ils n'avoient pas emmené à Nevers tous ceux qui leur déplaisoient. Ils avoient même remis en liberté les citoyens qui étoient chez eux en arrestation à Clamecy. Ils conspirèrent de nouveau auprès de Fouché et lui firent un tableau effrayant de notre ville, qui continuoit à jouir de la plus parfaite tranquillité. Rodeau, l'un des administrateurs, fut envoyé par le représentant pour s'assurer de notre situation ; il vint ici, réunit le peuple dans l'église des Récolets, entendit des dénonciations bien fondées contre un nommé Paradis, administrateur de notre district, prévenu d'avoir reçu des mouchoirs en présent d'un marchand qui disoit fournir pour le compte de la nation ; il s'en retourna assez convaincu que s'il y avoit des coquins et des aristocrates à Clamecy, le district en fourniroit au besoin dans ses administrateurs. Cependant Fouché voulut voir par lui-même ce qu'il en étoit ; il fit annoncer son arrivée, qui eut lieu le 14 août 1793 ; on le reçut avec tous les honneurs dûs à son caractère ; il n'eut pas de peine à voir la vérité. Rien n'échappoit à sa pénétration ; il entendit de sang-froid les accusés et les accusateurs et finit par proposer une réconciliation générale. On s'embrassa publiquement et le passé parut être oublié. Le calme dont nous avons joui après son départ ne fut pas de longue durée.

Le 6 octobre 1793 (15 vendémiaire an II), je vins de Dornecy, où je fesois vendanges, passer un jour ou deux à Clamecy. Le soir, on vit arriver en deux bandes environ 20 hommes à cheval, ayant uniformes ; on se demande ce que cela signifie ; sur les dix heures du soir, j'étois au café Pélot, lorsque trois de ces hommes, accompagnés de Froter Volci, administrateur, entrent et demandent Millelot, notaire et procureur ; ils le font sortir sur l'escalier ; ils rentrent pour me dire de les suivre. Nous sortons et ils nous signifient qu'ils nous mènent en prison par ordre du représentant du peuple Fouché ; quelle fut notre surprise d'y trouver MM. Dupin de Villeneuve, Tenaille-Dulac, de Paviot, Frotier, juge de paix, Portepain, curé de Ouagne, Du Verne, maréchal de camp, une de ses nièces, Bouquerot, notaire, Voligni son frère ; et nous y passâmes la nuit, sans nous douter de la cause d'un pareil traitement. Le lendemain, nous apprîmes que, par une lettre interceptée à la poste de Nevers le 4 du même mois et portée à Fouché, on avoit appris que nous conspirions avec des particuliers du département de l'Allier contre la vie des représentans du peuple Fouché, La Planche et autres. Ce même jour, Gobet, administrateur du district, vint nous présenter un registre qu'il nous dit être un rôle rendu exécutoire par Fouché, contenant une taxe révolutionnaire contre une soixantaine d'individus de Clamecy ; j'y étois porté pour 1.200 l., que je fis payer le jour même par ma femme, croyant toujours que ma liberté étoit attachée à ce prix. Ce rôle, comme nous l'avons sçu depuis, étoit arrêté en chiffres, signé Fouché, et Gobet et les autres qui l'avoient fait passer ajoutoient des zéros ou les retranchoient selon l'opinion qu'ils avoient des cotisés. Le tout devoit servir à indemniser les malheureuses victimes de l'aristocratie, c'est-à-dire leurs sans-culottes, incarcérés à Nevers. Ce même jour, à l'aide de cette force armée, l'administration fit brûler avec apparat les bancs, les chaises et tous les meubles du cabinet de lecture, où 15 à 18 citoyens honnêtes se réunissaient depuis 1784 pour lire en commun les papiers et nouvelles, en dépit sans doute de ce que tous ces citoyens ne prenoient nulle part aux convulsions révolutionnaires qui se manifestoient déjà dans notre ville. De là, ils se transportèrent au club des gens sensés, dont ils n'étoient pas membres et en brûlèrent tous les meubles ; ils avoient le leur composé de gens à eux, auquels ils avoient inspiré la morale affreuse de Damour ; on y prêchoit le pillage et le massacre des riches, des égoïstes et modérés ; on n'y épargnoit pas les personnalités, et pour effrayer et ramener le peuple à des sentiments d'honneur et de justice, [on disait que] nous voulions élever autel contre hôtel (sic), unde ira.

Charité sur Loire z

Le 9 octobre (18 vendémiaire an II), à 2 heures du soir, on nous fit monter sur des charrettes, et couchés sur la paille, nous traversons la ville. Plusieurs d'entre nous furent insultés par quelques femmes, surtout épouses des incarcérés à Nevers ; nous couchons ce jour à l'auberge de Varzi, où nous trouvâmes 5 à 6 particulier d'Antrain, impliqués comme nous dans cette lettre anonime. On fit coucher dans nos chambres des gendarmes. Les curieux entouroient la maison, surtout à notre départ le 10 (19 vendémiaire) pour La Charité, où nous arrivâmes de nuit. Mais tout étoit illuminé, et l'on nous consigna à l'auberge des 3 Maures, où nous eûmes la liberté de vivre comme il nous plut. Le 11 (20 vendémiaire), nous quittâmes La Charité, non sans beaucoup d'invectives, et à une lieue avant d'arriver à Nevers, nous vîmes trois gardes révolutionnaires, courant à toutes brides, s'arrêter et demander au nommé Calot, qui avoit la direction de notre convoi, le nommé de Paviot, qu'ils avoient ordre de conduire avant notre arrivée au Comité de Surveillance, où l'attendoit Fouché. De Paviot monte avec eux dans une patache qui repart comme l'éclair ; on nous conduit lentement, au milieu d'une foule immense, jusqu'à Nevers ; on nous fait faire à pied des tours et des détours dans la ville par une grande chaleur, et nous arrivons à quatre heures à la prison des Rétifs, toujours accablés d'injures. Le geôlier qui avoit des ordres nous conduit cinq dans un des cachots. Nous y trouvons de Paviot que notre présence encourage ; il nous raconte qu'étant arrivé au Comité, Fouché lui avoit fait d'un ton dur et sévère différentes questions relatives à notre prétendue conjuration ; mais que lui ayant répondu avec le courage de l'innocence et méprisant ses menaces, il avoit fini par l'envoyer là où nous le trouvions. Ainsi de Paviot, Dulac, le curé d'Antrain (l'abbé Touillon, exécuté en mars 1794), son vicaire (l'abbé Fremont, détenus à Pressures en 1794), et moi nous voilà sur la paille, ne respirant l'air, ne voyant le jour que par la grille du guichet, accablés de fatigue, mourans de faim et de soif. On nous apporte, une heure après nos instances, deux bouteilles de mauvais vin, de l'eau, du pain noir et des poires qu'une vieille femme nous disoit de bien savourer, en semblant nous annoncer que ce seroit notre dernier repas. Nos autres compagnons avoient été mis dans des cachots souterrains et plus infects ; après notre triste raffraichissement, les verrouils se referment et nous nous étendons sur la paille.

Vers les 10 heures du soir, le geôlier ouvre le guichet et demande de Paviot, qu'il conduit dans la chambre de la geôle, remplie de monde. Le tribunal criminel y étoit rassemblé en costume, et près d'eux étoient sept à huit scélérats que nous avons sçu depuis être là en qualité de jurys spéciaux, nommés dans la Société populaire. Nous fûmes appelés pour comparaître devant ce tribunal d'hommes de sang. Ce fut à deux heures du matin que mon tour vint ; quand j'entrai dans la chambre, il n'y avoit plus qu'environ dix personnes autres que le tribunal et la gendarmerie. Le président me demanda mon nom, âge, qualité et demeure, ce que j'avoit fait avant et depuis la Révolution ; je satisfis à toutes ces questions, dont le greffier tenoit registre, ainsi que de mes réponses. Ensuite, il me mit sous les yeux la lettre anonyme en question, et qu'il m'invita à lire entièrement, puis il me demanda si je connaissois cette écriture, et si j'avois des relations ou des connaissances à Bourges ; je lui répondis que jamais je n'avois été à Bourges, ne n'en avois connu un seul habitant ; il me demanda si je ne connaissois pas d'une manière intime plusieurs de mes compagnons d'infortune. "Il y en a, répondis-je, qui sont mes parents et amis, mais que pour les autres je ne les ai vus pour la première fois que depuis trois jours que nous sommes ensembles". Alors l'accusateur public, nommé Fion, homme bien estimable et que j'ai connu dans la suite bien particulièrement, prit la parole et dit en riant : "Voilà une plaisante conjuration. Les conjurés ne se connaissent même pas". Alors le président me dit : "Approchez-vous du feu, nous ne retournerez plus dans votre cachot". J'y trouvai ceux de mes camarades déjà interrogés et mon ami Granjean, qui m'embrassa et nous conta que les monstres qui se réjouissoient il y avoit six heures du doux plaisir de nous voir tous guillotinés le lendemain, s'étoient retirés bien convaincus de notre innocence. Ainsi nous devons peut-être notre salut à l'énergie courageuse de Fion et à l'intégrité du président Faure et des autres juges que je ne connois pas.

Il étoit six heures du matin, quand le président termina l'interrogatoire et nous dit que le tribunal alloit sur le champ rendre compte à Fouché des éclaircissemens qu'il s'étoit procurés "Montez, ajoutoit-il, avec tous les détenus de la maison, et comptez que vous allez voir une prompte justice". Nous montâmes en effet, et trouvasmes beaucoup de personnes de notre connaissance avec lesquelles nous passâmes une partie de la journée à rire et causer et à manger. Vers les six heures du soir, quelques gendarmes, ayant un officier à leur tête, vinrent nous dire qu'ils avoient ordre de nous conduire, et nous conduisent en effet dans la maison du Carmel, comme étant plus agréable, et tous, excepté du Verne et sa nièce et de Paviot, dans une grande chambre voutée donnant de plein pied sur le jardin ; nous nous voyions tous les jours, soit pour nous promener, soit pour manger ; nous trouvâmes dans cette maison M. Dupin, ex-législateur et notre compatriote, qui sachant qu'il étoit aussi impliqué dans notre affaire, nous avoit prudemment précédé et s'étoit constitué prisonnier, tant il étoit sûr de son innocence.

Le lendemain de notre arrivée dans cette maison des Carmes, Fion vint nous voir et nous rendit compte de ce qui s'étoit passé à notre occasion chez Fouché. En nous quittant, le tribunal s'étoit transporté chez le représentant à qui ils n'avoient pas eu de peine à persuader que nous étions victimes de la scélératesse, alors sans exemple, et qu'ils croyoient devoir lui conseiller de nous rendre sur le champ à la liberté ; que Fouché l'avoit ordonné, mais que lui Fion, en réfléchissant à cet acte atroce, lui avoit dit que son ministère exigeoit qu'il fit avant tout les recherches les plus exactes pour découvrir les autheurs et complices de cette infernale machination, qu'il croyoit pour y parvenir devoir faire une proclamation à tous les habitants de la Nièvre, tendant à les lui faire connaître, que cette proclamation étoit faite de manière à produire quelqu'effet et que déjà elle étoit imprimée, publiée et affichée dans tous les districts du département ; il nous en donna quelques exemplaires et nous quitta après nous avoir consolé et fait croire qu'il n'avoit agi ainsi que pour réparer publiquement le tort public qui nous avoit été fait et pour punir les coupables, s'ils étoient connus, du même genre de supplice qu'ils nous préparoient. Fouché avoit approuvé cette conduite et jusque là le représentant n'avoit fait que des actes irrépréhensibles à notre égard. On se plaignoit seulement de ce qu'en général il employoit les brouillons, les mauvaises têtes qu'il appeloit les patriotes énergiques ; il suivoit de trop près les impulsions que la Convention nationale donnoit à ses membres en mission ; il venoit de signer trop légèrement un rôle de taxes révolutionnaires, dans lequel on ne voyoit que des personnes riches ou aisées, qui n'admettoient par l'arbitraire et les fureurs démagogiques, qu'il a trop propagées dans notre département ; il prêchoit l'athéisme ou le matérialisme ; il donna des ordres qui furent partout outrepassés ; il établit une garde révolutionnaire composée de bandits et de furieux, qui commettoient dans les villes, dans les campagnes et surtout dans les églises des excès de tous genres. On a vu Frottier, dit Volci, un des plus grands coquins et des plus effrontés de cette bande, arriver à la Maison Dieu, se faire ouvrir le tabernacle, en tirer le ciboire, mettre les hosties dans son chapeau et les porter à son cheval qu'il avoit attaché à la porte de l'église, et les faire manger à cet animal, en présence du peuple, à qui il reprochoit sa trop longue crédulité.

Partout dans les communes, on a dépouillé les églises sans inventaires, et les riches vases et les meubles qui les décoroient ont été la proie de ces monstres qui s'appelloient et signoient après leur nom brigand, le tout sans fruit pour la république, qu'ils cherchoient ainsi à faire haïr. Ils n'y ont que trop réussi.

Cependant, nous étions aux Carmes, attendant l'issue de la proclamation de l'accusateur public ; un huissier attaché à ce tribunal criminel étoit venu l'apporter à Clamecy, et Parent l'aîné, qui venoit de prendre le nom de Bias avoit dit "Voilà un accusateur public qui fait bien du bruit pour une petite espièglerie patriotique". On avoit voulu le faire mettre en prison. Il prévint l'effet des menaces et prit la fuite. Nous avions appris de Fion qu'une femme, demeurant près du bureau de poste étoit venue luy déclarer que le 4 octobre, environ neuf heures du soir, un homme qu'elle lui dépeignit être semblable de mine et de costume au nommé Gobet, un des meneurs, étoit entré chez elle et l'avoit priée de lui prêter sa lumière pour ramasser une lettre qui s'était échappée au moment où il alloit la mettre dans la boîte, [qu']elle l'éclaira, qu'il la ramassa et la mit dans la boîte, et qu'en traversant la rue elle avoit eu le temps de bien remarquer le lieu du dépôt des lettres. Ce Gobet étoit à Nevers en effet le jour, et en revint le 6 avec un détachement qui nous y conduisit le 9 ; nous n'avons jamais douté que cette infame lettre fut l'ouvrage des membres du Comité de Surveillance de Clamecy, qui pendant notre détention venoient l'un après l'autre à Nevers nous noircir dans l'esprit de Fouché et lui avoient même fait parvenir un mémoire, dans lequel chacun de nous étoit indignement traité. Aussi Fouché en le lisant et d'après les observations de Fion sur la révélation de la femme dont j'ai parlé plus haut, prononça qu'il ne vouloit pas que l'on inquiétât son bon comité de Clamecy, qu'il se pouvoit que nous fussions innocens de la conjuration, mais qu'il vouloit, avant de nous rendre à la liberté, que nos moralités et nos conduites patriotiques fussent soumises au voeu du peuple de Clamecy. Il nomma en conséquence le nommé Passot, un des membres du département, pour venir à Clamecy et recueillir dans une assemblée générale qui se tint à cet effet le 25 octobre (4 brumaire an II), dans l'église Saint-Martin ; le peuple consulté sur chacun de nous en particulier, réclama notre liberté, excepté celle de Paviot qui, dit-il, pendant qu'il étoit receveur des aides, avoit été dûr dans l'exercice de ses fonctions.

Le commissaire avoit éliminé de l'assemblée tous nos parens et remplit sa fonction avec fermeté et impartialité. Ce même jour 25, aussitôt l'assemblée finie, mon fils aîné et Thomas fils partirent à 8 heures du soir sur un même cheval, et arrivèrent aux Carmes le lendemain à 8 heures du matin, nous annoncer le résultat de l'assemblée. Mais le commissaire ne fut pas si diligent, et ne revint que le 1er novembre (10 brumaire) au soir, et le 2, à midi, Fouché prononça notre élargissement en assemblée publique du département. Ce même jour, dînant tous à la Nation, nous vîmes arriver des commissaires escortés de soldats révolutionnaires chargés de dépouiller les églises, qu'ils présentèrent à Fouché, logé au dit hôtel.

Ainsi nous revînmes à Clamecy le 5 novembre (15 brumaire an II), en vertu d'un arrêt du département, et bien innocents ; mais la rage de nos ennemis s'étoit accrue en nous revoyant, et comme ils avoient tous les pouvoirs, qu'ils disposoient d'une vingtaine de gardes révolutionnaires stationnés à Clamecy et dans les campagnes voisines, où la terreur étoit à son comble, qu'ils s'éstoient faits de nombreux partisans dans la Société populaire, qu'ils dirigeoient à leur gré, nous n'étions pas sans inquiétudes sur l'avenir. J'ai toujours fui ces assemblées populaires ; je me bornai à voir mes parents et amis et nous maudissions dans le silence tous les excès de ces furieux révolutionnaires, lorsque le 11 novembre (21 brumaire), étant prêt à dîner avec mon beau-père Chevanne, ma femme et mes enfans, je fus prévenu par Bogne (12), mon neveu, que le jour même, je devois être de nouveau arrêté, ainsi que ceux revenus de Nevers, avec beaucoup d'autres compris sur une même liste, que le commandant des révolutionnaires, logé chez sa mère, lui avoit complaisamment communiquée.

Je ne bus qu'un coup, et sur le champ, je me déterminai à fuir ; je traversai mon jardin, le pont qui est au bout et gagnai les champs. J'avois prévenu ma femme que j'allois à Surgy me réfugier chez MM. Chevannes et Crochet ; et de là, peut-être plus loin, selon ce qu'ils me conseilleroient. J'arrivai en effet à Surgy vers les 3 heures et Crochet me conduisit le jour tombant chez M. Seguin à Coulanges. Sa femme et ses enfans, en son absence, me firent l'accueil le plus amical à sa recommandation, mais ne leur dit pas l'objet de mon voyage, dont ils se doutèrent cependant, en voyant mes inquiétudes.

Je soupai et me mis au lit. Sur les deux heures du matin, je fus tiré de mon assoupissement par les coups redoublés du marteau de la porte de la rue. Je crus que les gardes révolutionnaires venoient m'enlever et je fus bien étonné de voir entrer dans ma chambre mon fils aîné et son cousin Bogne, que ma femme m'avoit envoyés pour me prévenir qu'en effet sur les six heures les gardes étoient venus à la maison y faire perquisition de ma personne, ayant un commissaire à leur tête, qui ne me trouvant pas avoit mis un scellé seulement sur une porte, ainsi conçu : "sceller (sic) apposer (sic) par moi Gobillot. Signé, Gobillot" et scellé de cire rouge, portant un cachet avec armes de France. On fit un lit à ces jeunes gens et dès les huit heures du matin, M. Crochet vint nous trouver, et après avoir réfléchi sur le parti que je devois prendre, je résolus sur la fin du jour de revenir à Clamecy me constituer prisonnier, ainsi que quinze à vingt citoyens arrêtés chez eux la veille et conduits en prison. Il y a huit jours, me disoi-je, que Fouché et le département, d'après la consultation de mes concitoyens, m'ont rendu à la liberté, qu'ai-je donc fait depuis pour la perdre ? Je ne crains rien. Près de la ville, je dis à Bogne et Ferrière de me précéder à la maison, d'y annoncer mon arrivée et de venir m'ouvrir la porte du pont, ce qu'ils firent, et de là je gagnai mon cabinet ; je n'avois rencontré personne dans mon chemin ; il pleuvoit fort et la nuit étoit noire quand j'y entrai ; dès lors je résolus de rester caché, et de mes fenêtres je vis le lendemain passer les détenus que l'on transféroit à Pressures, dont les meneurs pensoient de faire une maison de détention. Ennuyé de ma captivité chez moi, je résolus de me retirer à Amazi, où notre fermier Perreau me conduisit de nuit ; j'y restai caché comme chez moi cinq jours, au bout desquels ma femme m'écrivit que Voligny, qui avoit pris ainsi que moi la fuite et s'étoit réfugié à Nevers dans sa famille, m'invitoit à l'aller trouver, que j'y jouirois de toute sécurité. Je n'hésitai pas et je me fis conduire à Nevers, toujours marchant la nuit, et le plus souvent ayant la pluie et les frimas à essuyer.

Nevers palais de justice z

J'arrivai à Nevers le 20 novembre (30 brumaire an II), et je descendis chez Fion, où Volcy étoit logé, et j'y fus bien accueilli ; heureusement que nos monstres de Clamecy étoient alors brouillés avec ceux de Nevers ; et Damour et autres, auxquels Voligny me présenta et raconta l'objet de mon voyage me promirent protection et sûreté ; pour ne pas gêner Fion, je pris une chambre en ville, et il voulut bien souffrir que je mèlâsse mes repas avec les leurs. Notre table étoit commune et je n'oublierai jamais les honnêtetés dont j'ai été comblé en cette maison estimable. Je passai assez agréablement mon temps à Nevers jusqu'au jour de Noël où j'appris par Paichereau-Champreuil que la veille, son ami Legendre, représentant du peuple était venu à La Charité avec Lefiot son collègue, avec une mission particulière de la part de la Convention. Paichereau m'invita à le suivre à La Charité, me promettant son appui auprès de Legendre ; je m'y rendis et Legendre me dit que son collègue Lefiot devoit sous peu de jours aller à Clamecy, et que je ferais bien d'aller l'y attendre. Paichereau m'invita à aller à Cramain où étoit alors son épouse et à y rester jusqu'au passage de Lefiot ; je profitai de ses offres obligeantes et j'ai séjourné à Cramain depuis le 26 décembre (6 nivôse) jusqu'au 6 janvier (17 nivôse) jour auquel plusieurs femmes de détenus, Ozon et Faulquier vinrent m'y prendre pour aller à Clamecy où Lefiot devoit être le lendemain. Nous couchâmes le 6 à Châteauneuf et le 7 (18 nivôse) à Clamecy.

Lefiot n'y vint que le 8 (19 nivôse) et le 9 (20 nivôse) fit convoquer une assemblée générale dans l'église Saint-Martin. Il y lut toutes les pétitions qui lui furent adressées par les détenus de Pressures. Il ordonna la mise en liberté de ceux qui étoient réclamés par l'assemblée, ou contre lesquels des loix atroces et alors en vigueur ne prononçoient pas l'information et ordonnoit la détention jusqu'à la paix générale contre les non réclamés. Les Diogène Tenaille, Brutus, Gobet, Scevola Frotier, Bias Parent et leurs complices rugirent de colère et disoient que ces actes de clémence ne devoient pas durer longtemps et qu'on alloit voir des choses étranges.

Sanglé - signature Bias Parent z

En effet, Diogène qui avoit en poche des mandats d'arrêt du Comité de Sûreté générale eut l'impudence de faire arrêter dans la chambre de Lefiot Faulquier, qui étoit alors membre de l'administration départementale. Les Diogène, Bias et autres s'étoient défait de leur collègue Faulquier qui, disoient-ils, les trahissoit et dévoiloit leurs projets odieux ; Faulquier avoit accompagné Lefiot et espéroit voir l'humiliation de ces scélérats ; il y travailloit hautement.

Tenaille-Champton et Chevanne-Maugery, sortis de Pressures le 9, furent donc réincarcérés le 10 (21 nivôse). Lefiot effrayé de l'audace et de la puissance de Diogène et autres, quitta nuitament Clamecy, qu'il abandonna à la terreur et au désespoir. Ce Diogène, le plus furieux de ces scélérats, avoit alors un grand ami dans la personne d'un nommé Elie Lacoste, membre du Comité de Sûreté générale ; il en obtenoit pour faire le mal tout ce qu'il vouloit ; on verra dans la suite que cette infâme liaison lui a été bien utile et a produit les plus grands malheurs aux habitans de Clamecy.

Nous étions dans la stupeur et comme anéantis des atrocités excessives contre nos parens, amis et nos plus estimables concitoyens. On s'évitoit, on se taisoit et chacun craignoit pour soi. Les uns fuyoient les monstres, et déjà le 29 octobre précédent (7 brumaire), le malheureux Longchamp avoit quitté Pressure, dont il avoit confié la garde et le soin d'un gros mobilier au nommé Seri, son homme de confiance. On ne le sçut pas plutôt éloigné que les Volcy, Gobet et autres vinrent au château, pillèrent, mangèrent les provisions et conçurent dès lors le projet d'y établir une maison d'arrêt, après avoir chassé de la maison Seri. Longchamp instruit à Paris du pillage de sa maison et du gaspillage qu'y avoit été commis fait imprimer un mémoire de tous ces faits, qu'il présente au Comité de Sûreté générale. On n'en tient aucun compte, et ces monstres craignant les suites de leurs brigandages font une dénonciation contre lui audit Comité, qui lance son mandat d'arrêt contre sa personne. Il en est instruit et il se détermine à se cacher. Depuis ce moment, il marchoit de nuit seulement dans Paris, et changeoit chaque jour de lit et de maison. Peu de jours après cette dénonciation, les furieux prenoient le parti de faire enlever de leur nouvelle maison d'arrêt et au milieu de la nuit une douzaine des malheureux hommes et femmes qu'ils y avoient entassés, les font lier deux à deux pour les conduire au tribunal révolutionnaire de Paris. Ils y arrivent escortés de la gendarmerie, après avoir souffert sur la route des tourments et des avanies de toute espèce. On les plonge dans les prisons de la Conciergerie où ils ont gémi jusqu'au jour de leur supplice.

Il faut ici consigner les noms de ces infortunés : Me de Chabannes, MM. de la Bussière, Faulquier-Saint-Léger, Chevanne-Maugery, Tenaille-Lesnaux, Tenaille-Champton, Portepain, curé du Ouagne, de Lardemelle, Touillon, curé d'Antrain, Labrisée, garde forestier d'Armes, Sanglé-Longchamp, Bogne. Ces deux derniers étoient à Paris, et Bogne fut arrêté en rentrant à minuit chez lui, et conduit à la Conciergerie.

Sanglé-Lonchamps, mon frère, détenu à la Conciergerie où il s'étoit imprudemment rendu volontairement, et fatigué des craintes qu'il avoit d'être continuellement arrêté, fort de sa conscience et conseillé même par le trop célèbre Robespierre, à qui il avoit raconté sa position, me faisoit dire continuellement d'aller à Paris lui donner quelque consolation. Je brûlais de m'y rendre, tant pour fuir les monstres qui me refusoient un passe-port, que pour remplir les vues de mon malheureux frère.

Je partis de nuit le 25 février (6 ventôse an II) de Clamecy jusqu'à Auxerre, où je restai trois jours et j'arrivai à Paris le 4 mars 1794 (14 ventôse an II), jour de mardi gras. Le même soir, je me réunis à quatre citoyens de Clamecy, qui tenoient conseil chez M. Héréau ; l'un d'eux, pour savoir s'il étoit prudent de solliciter la mise en jugement de nos malheureux détenus à la Conciergerie. Foulquier, accusateur public près le tribunal révolutionnaire, avoit dit à M. Lacau, son ami, qui étoit venu exprès de Champagne pour être utile auprès de lui, qu'ils étoient les maîtres d'être jugés quand ils le voudroient, que puisqu'ils n'étoient prévenus, à l'exception de deux ou trois, d'aucuns délits graves, il s'empresseroit de provoquer leur jugement quand ils le désiroient. Il fut convenu que le lendemain je me trouverois à la Conciergerie avec M. Lacan, qui m'en faciliteroit l'entrée, et que nous exposerions aux détenus nos réflexions ; à neuf heures, nous entrâmes à la Conciergerie, et je vis tous nos malheureux concitoyens qui ne me parurent point inquiets sur leur sort, mais bien extrêmement fatigués d'une trop longue et trop dure captivité ; tous, sans en excepter un seul, nous dirent qu'ils vouloient être promptement jugés.

M. Lacan le soir du même jour vit Foulquier et le pria de hâter le jugement. En effet, Foulquier, dès le 6 mars (16 ventôse an II), envoya les noms de près de 80 témoins, tant à charge qu'à décharge, qu'il ordonna devoir être entendus à sa requête, à l'audience du 13 mars (23 ventôse). Les assignations furent posées à Clamecy le samedi 8 mars (18 ventôse) et le mercredi suivant tous les témoins assignés étoient rendus à Paris, ainsi que les dénonciateurs. Tenaille-Delaure, Bias Parent, Brutus Gobet, Scevola Frotier et autres scélérats de même trempe.
J'étois dans la foule, quand les témoins à charge prêtèrent serment collectivement, puisqu'ils se retirèrent pour être appelés à tour de rôle. Dumas présidoit ; un nommé Nolin suppléoit, Fouquier étoit accusateur public. Il faut consigner ici le jugement du Tribunal révolutionnaire du 15 mars 1794 (25 ventôse an II).

Il condamna à mort :

Labussière, Lardemelle, de Chabanne, Portepain, Boutheron, Lesnaux, Duverne, Champton, Longchamp (13), B. Daubin, Touillon, Rouat, Faulquier, Chevanne, Labrisée (15).

Acquittés :

Bogne, Bretagne.

 

place de la Révolution Paris z


(1) Il s'agit d'Étienne Grasset, avocat, ancien juge à la Châtellenie, élu maire de Clamecy le 25 janvier 1790, puis juge de paix le 24 octobre 1790 ; il fut le 10 nivôse an III, chargé de présider le tribunal du district ; arrêté en l'an II, relâché le 9 thermidor, il mourut à Clamecy le 24 avril 1811 ; - et de Léger-Nicolas Faulquier, qui accusé de modérantisme par Bias Parent, Diogène Tenaille, Brutus-Gobet et Liborel, fut traduit devant le tribunal révolutionnaire et exécuté. L'un et l'autre avaient déconseillé l'emploi de la force armée et ainsi paralysé toute tentative de résistance. Nicolas-Léger Faulquier, fils de Léger-Nicolas, procureur du Roi et de Anne Barbier, était né en 1758. Il avait épousé en 1787 Marie-Claude Grasset.

(2) Pierre-François Dupin de Villeneuve, fils de Pierre Dupin et de Marguerite Devissant. Il avait deux frères dont  André, médecin à Clamecy, mort le 14 avril 1793.

(3) Amar, né à Grenoble vers 1750, avocat à Grenoble et trésorier de France à l'époque de la Révolution, fit partie de la Convention et fut envoyé en mission dans l'Ain ; membre du Comité de Salut public, il prit part au 9 thermidor ; compromis dans l'affaire Baboeuf, il vécut dès lors retiré, et mourut à Paris en 1816.

(4) Louis Damour, originaire de Bourges, où il naquit le 7 novembre 1760, avocat, avait épousé à Nevers Adélaïde-Julie Leroy-Prunevaux, dont le père était bailli d'épée de l'évêque de Nevers ; il fut dès 1792, président du tribunal du district de Nevers ; il mourut à Bourges le 18 septembre 1811. En mars 1793, il demanda et obtint de changer son nom de Louis en celui de Socrate.

(5) Pommereau, instituteur au collège de Reims à Paris, et recommandé par Barnave, fut nommé le 16 mars 1791, principal du collège de Clamecy, en remplacement de l'abbé Picardat, nommé vicaire ; il fut installé pour 9 ans le 10 avril suivant, au traitement de 1000 l. par an et 72 l. de frais de déplacement. Il prêta ce même jour serment à la municipalité. Le 26 mai 1793, il présida le 1er acte de naissance où l'on employa les noms empruntés à l'antiquité.

(6) Cet abbé Chauvin, moine de Vézelai, avait été le 2 janvier 1791, choisi comme principal du collège en remplacement de M. Picardat. Il n'avait pu accepter. La dénonciation de Pommereau se rattache vraisemblablement à cet incident.

(7) Girod de Vienney, avait été arrêté à l'auberge de la République, tenue par le citoyen Ouvré. Dans ses bagages on trouva un billet à ordre de 60.000 l. échéant au 1er mai et qu'on lui fit endosser.

(8) Pierre Commerçon, supérieur des minimes de Tonnerre, fut en 1791 nommé par Tollet, évêque du département de la Nièvre, aumônier de l'hôpital, après avoir prêté serment à la Constitution ; le 10 juin 1791, il fut nommé vicaire épiscopal ; en 1793, il renonça à l'état ecclésiastique ; le 14 février 1796, il épousa une demoiselle L. Lasne ; son union fut régularisée en 1806.

(9) La Ramée (Jacques-Louis), né à Roucy en 1755 ou 1756, génovéfain à l'abbaye St-Martin de Nevers, devint vicaire général de Guillaume Tollet, évêque constitutionnel de Nevers ; pendant la mission de Fouché, il déposa ses lettres de prêtrise, et entra dans la vie civile ; membre de l'administration centrale de la Nièvre, commissaire près le tribunal civil et criminel de Nevers, il se maria, fit approuver son union par le cardinal Caprara ; en 1800, il devint sous-préfet de Clamecy, où il demeura jusqu'à la restauration. Destitué, il mourut à Paris le 16 octobre 1834.

(10) Champrobert (Pierre), dont la famille était fixée dans la région, fut l'un des plus actifs révolutionnaires de La Charité. Commissaire national auprès du tribunal du district en 1792, il fut le fondateur de la société populaire, et président du comité de Surveillance.

(11) Également de La Charité

(12) Pierre-François-Jean Bogne de Faye, né en octobre 1778, fils de Joseph-François et de Françoise Berryat de Champrenot, (qui épousa en secondes noces Pierre Duviquet), devint en 1812 auditeur au Conseil d'Etat, secrétaire de la légation en Bavière, député de la Nièvre en 1818, ministre, commandeur de la légion d'honneur ; il mourut à Paris en juillet 1831.

(13) Sanglé-Longchamps avait, avant son incarcération, logé rue du Faubourg Saint-Honoré, au coin de la rue d'Aguessau, n° 40. Le 25 ventôse, son logeur, Claude-Charles Mala, fit à la section de la République une déclaration concernant Jacques-Nicolas Sanglé-Dumoutot (alias Longchamps), âgé de 43 ans, natif de Clamecy, condamné à mort ce même jour. "Le dit ... a déclaré ... que lorsqu'il étoit arrivé de la campagne, soi-disant d'Orléans, qu'il luy avoit dit qu'il alloit se rendre en prison. Là dessus, ledit citoyen Mala luy a répondu que c'était bien que de se conformé à la loy, et depuis ce temps, nous a déclaré n'en n'avoir reçu aucune nouvelle". Une perquisition fut faite à son domicile par Alexis-Fuscien Chéry et Pierre Pupin, commissaire du Comité. L'inventaire de ses papiers fut dressé le 16 prairial an II.

(14) La mort des condamnés fut accueillie avec enthousiasme par Bias Parent et les membres du Comité de surveillance. La lettre de Bias à Fouché du 4 germinal an II (24 mars 1794) : "Brave montagnard, la justice nationale nous a enfin vengés de toutes les persécutions que nous ont suscités les ennemis de la Révolution. Quinze de ces derniers ont subi la peine dûe à leurs forfaits ..."

Bulletin de la Société scientifique artistique de Clamecy - Léon Mirot - Trente-cinquième & trente-sixième années - Nouvelle série - n° 7 - 1911-1912

AD58 - Registres paroissiaux et d'état-civil de Clamecy